DU ROMANTISME AU PARNASSE TOURISME ET EXOTISME
En 1822. Stendhal^ publiant une brochure sur Racine et Shakespeare^ dénonce l'ennui comme le signe éminent du classicisme : c'est là le premier manifeste du romantisme. Lamartine vient de donner ses Méditations (1820) et Vigny ses Poèmes (1822). Autour de Charles Nodier, dans le fameux salon de l'Arsenal^ se constitue le premier cénacle.
« Nodier^ dit M. Lanson^ fureteur et voyageur, est épris de sentimentalité, de fantastique, d'exotisme, possédé du besoin de romancer l'histoire, et d'y machiner des dessous ténébreux ou singuliers. »
Dans une préface de 1824, Victor Hugo refuse encore le nom de romantique, mais, dans sa Pré-
face de 1826^ il le revendique hautement pour, enfin^ en 1827^ à l'occasion de son Cromwellj se déclarer le chef du nouveau mouvement.
Nous ne nous attarderons pas à rechercherj après tant d'autres, les origines de ce fameux mouvement littéraire, non plus qu'à en discuter les tendances et l'exacte portée. Constatons seulement, — car ceci est notre sujet, — l'influence certaine qu'excercèrent, à la fin du xviii® siècle et au début du xix^ siècle, quelques ouvrages qui aidèrent l'imagination de nos artistes et de nos poètes à se dégager de l'influence de l'antiquité et du classicisme du xvii^ siècle. Ces ouvrages ont été, en général, des ouvrages exotiques^ au sens large du mot : c'étaient des traductions d'ouvrages étrangers, des recueils de chants populaires ou d'anciennes poésies, des études d'histoire littéraire, des voyages. Benjamin Constant donnait le Wallenstein de Schiller et l'accompagnait de quelques réflexions sur le théâtre allemand (1809) ; Mme Necker de Saussure traduisait le Cours de littérature dramatique de Schlegel (1814); Creuzé de Lesser publiait la Romance du Cid (1814-1823) et Raynouard un choix de poésies originales des troubadours (181G-1821), Guizot traduisait Shakespeare (1821), Barante, Schiller (1821), et || Pichot, Byron (1822-1825). Fauriel faisait connaître Manzoni et les Chants populaires de la
Grèce moderne (1824-1825)^ Lœve-Veimars traduisait Wieland et publiait (1825) Ballades, Légendes et chants populaires de V Angleterre et de l'Ecosse. Gérard de Nerval donne le Faust de Gœthe (1828)^ et Deschamps^ la Divine comédie de Dante (1829). La Bible, le grand livre d'Orient, est le livre de chevet de Vigny, de Lamartine, d'Hugo. En 1801, Baour Lormian, après une traduction de la Jérusalem délivrée du Tasse, publie celle des Poésies d'Ossian, d'après Mac Pherson. James Mac Pherson avait composé, en 1762 et 1763, deux grands poèmes épiques Fingal et Temora qu'il donnait comme la version en prose de Poèmes d'Ossian, barde gaélique du m® siècle. Malcolm Laing, dans son édition de ces Poèmes, parue en 1803, démontra que ces prétendues œuvres du barde du iii^ siècle n'étaient que la fiction d'un auteur du xviii^ siècle. La traduction de Baour Lormian fut accueillie en France avec faveur (1).
Enfin, le souvenir de Paul et Virginie est présent encore dans toutes les mémoires. Depuis Bernardin de Saint-Pierre et Jean-Jacques Rousseau, c'en est fait : l'admirable santé spirituelle
(1) Baour Lormian publia encore, en 1807, la tragédie d'Omasis ou Joseph en Egypte, en 1811, Mahomet II, et, en 1812, l'Atlantide ou Le géant de la Montagne bleue.
du xviii^ siècle a vécu. L'exaltation passionnelle^ la tendance à la mélancolie deviennent de mode. Romanciers et poètes ne conçoivent plus désormais de peinture des caractères et des âmes^, sans l'accompagner de longues et poétiques descriptions du décor environnant. « L'émotion «^ le « sentiment »^ la « couleur locale y, voilà ce que s'efforcent avant toutes choses d'exprimer^; en Angleterre^ un Byron^ un Walter Scott, un Wordswortk, un Southey, un Coleridge ; en Allemagne, un Schiller, un Novalis, un Tieck ; en France, enfin, un Chateaubriand. Déjà, Mme de Staël, encore qu'usant d'un style tout classique, avait fait œuvre romantique. Dans son livre de l'Allemagne (1810), elle oppose le Nord au Midi, le nord romantique au midi classique :
« La littérature romantique, dit-elle, est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau, elle exprime notre religion, elle rappelle notre histoire... Elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir. »
Mme de Staël, M. Souriau (1) l'a justement remarqué, a inventé ce cosmopolitisme aristocra-
(1) Maurice Souriau, Les idées morales de M™^ de Staël.
tique qu'elle dépeint ainsi : « Les gens de génie sont toujours compatriotes entre eux » ; et qui lui a dicté ces lignes^ à propos de sa vraie patrie, l'Europe intellectuelle : « Il reste encore une chose vraiment belle et morale... c'est l'association de tous les hommes qui pensent, d'un bout de l'Europe à l'autre. Souvent, ils n'ont entre eux aucune relation; ils sont dispersés souvent à de grandes distances l'un de l'autre; mais, quand ils se rencontrent, un mot suffit pour qu'ils se reconnaissent. Ce n'est pas telle religion, telle opinion, tel genre d'études, c'est le culte de la vérité qui les réunit... Tantôt, ils étudient les langues de l'Orient pour y chercher l'histoire primitive de l'homme; tantôt, ils vont à Jérusalem pour faire sortir des ruines saintes une étincelle qui ranime la religion ou la poésie... »
Et l'auteur de Corinne rêve d'une littérature européenne : « Les nations, dit-elle, doivent se servir de guides les unes aux autres et toutes auraient tort de se priver des lumières qu'elles peuvent mutuellement se prêter. Il y a quelque chose de très singulier dans la différence d'un peuple à un autre; le climat, l'aspect de la nature, la langue, le gouvernement, enfin, surtout, les événements de l'histoire, puissance plus extraordinaire encore que toutes les autres, contribuent à ces diversités, et un homme, quelque
supérieur qu'il soit, ne peut deviner ce qui sedéveloppe naturellement dans l'esprit de celui qui vit sur un autre sol et respire un autre air;, on se trouve donc bien en tout pays, d'accueillir les pensées étrangères ; car, dans ce genre, l'hospitalité fait la fortune de celui qui la donne. »
Il est impossible de souhaiter plus clairement que ne l'a fait Mme de Staël dans ces lignes, que toutes portes soient grandes ouvertes aux éléments extérieurs, à l'exotisme, en un mot. Mais, ce n'est là que de l'exotisme de principes, de l'exotisme d'idées, sec, rationaliste, tel que pouvait le concevoir un bon cerveau de Genevoise^ qui emprunte à Jean-Jacques son sentimentalisme humanitaire, mais ne rappelle que de bien loin sa richesse et sa splendeur verbales.
« Corinne, déclare M. Lanson, est tantôt un guide exact et sec, tantôt un rêve lyrique. Dans ce voyage d'Italie, l'art italien échappe à Madame de Staël : elle raisonne froidement, rapidement sur la peinture et la sculpture; mais, vraiment^^. Debrosses et Dupaty en parlaient mieux. »
Il appartenait au chevalier François-René de Chateaubriand d'apporter au xix® siècle, à son aurore, une prose somptueuse et colorée, autant que copieuse, et une évocation artificielle et romantique des ciels lointains. A la Révolution, son père étant mort. Chateaubriand, dit M. S. Roche-
blavC;, « conçut le projet de passer aux Etats-Unis, pour découvrir le passage nord-ouest de l'Amérique... L'entreprise offrait plus d'un mirage à son génie sans emploi. Muni de livres et de lettres, sans oublier une bonne provision de papier blanc, il partit en janvier 1791. Sa vocation de voyageur commençait... A bord, il s'enchanla de rêves. Suspendu entre mer et ciel, il goûta la poésie de ces deux infinis, tandis que ses livres l'entretenaient des hardis pionniers dont il allait continuer la gloire. Aux Açores, à l'Ile Saint- Pierre, où il toucha, il promena sur une nature presque vierge le frais regard de ses vingt-deux ans (i).
« Le spectateur commence à poindre chez lui. Il rase les côtes de la Virginie, débarque à Baltimore, se dirige vers Philadelphie. Là, il voit Washington, déjeune avec lui, est frappé de sa simplicité toute républicaine. A New-York, où il redescend ensuite, le nouveau Mackensie est médiocrement encouragé. Ses ressources sont, d'ailleurs, faibles. L'intérêt scientifique de son voyage pâlit à ses yeux à mesure que l'intérêt pittoresque augmente. Il renonce aux glaces du Pôle et s'enfonce dans les forêts du Nouveau Monde. Il y trouve, d'abord, ce qu'il n'attendait
(1) C'est M. S. Rocheblave qui parle.
pas. La première fois qu'il rencontre des Indiens, ceux-ci dansaient Madelon Friquel, au son d'un petit violon dont raclait un Français... Heureusement pour lui^ il y avait encore de vrais sauvages. Il s'habille à l'indienne et se donne l'illusion délicieuse d'une vie primitive. Il prend part aux chasses du pays^ s'applique à pénétrer les croyances des Indiens^ écoute leurs chansons^, se fait traduire leurs contes. Il note avec soin, que « la femelle du rat musqué est pour les Indiens la mère du genre humain » et autres imaginations de même importance. Il songe déjà à « une épopée de l'homme primitif » et il amasse cette énorme quantité de matériaux dont il tirera Atala, René, les Natchez, sans parler du Voyage en Amérique. »
Chateaubriand alla encore au Niagara, descendit rOhio jusqu'à sa rencontre avec le Kentucky. Il prétend avoir descendu le Mississipi, dont il a laissé une description fameuse autant que fantaisiste, et avoir visité la Floride. Les lambeaux de son journal de voyage, mêlés d'extraits de ses lectures, laissent entendre qu'il parcourut d'immenses espaces. Le 10 décembre 1791, après un séjour de sept mois en Amérique, il s'embarqua pour le Havre où il arrive le 2 janvier 1792.
Quatorze ans plus tard, projetant les Martyrs, il partira pour l'Orient, visitera la Grèce, Jéru-
salem et l'egagnera la France par Carthage et Grenade (1).
« Dans les Natchez, comme dans les Martyrs, dit M. Lanson (2), Chateaubriand a voulu poser deux mondes face à face^ et deux types historiquement opposés de la mobile humanité. Dans les Naichez, œuvre de jeunesse^ bien que publiée tardivement, il oppose le nouveau monde et l'ancien monde^ rhomme de la nature^ le sauvage, et Fhomme de la civilisation, l'Européen. Il semble que la première idée de l'œuvre soit née d'une lecture de Rousseau. Dans les Martyrs, encore un ancien monde et un nouveau monde, le monde païen et le monde chrétien, la beauté gracieuse et la sainteté sublime... »
Ainsi, dans Chateaubriand, nous trouvons, trait de liaison entre les deux siècles, la conception naïve de Jean- Jacques, et l'amour des antithèses violentes que Victor Hugo développera bientôt jusqu'à l'excès. Et, dans Chateaubriand, nous trouvons surtout, développée et amplifiée encore, cette manie de la description perpétuelle que nous avons dénoncée déjà chez Bernardin de
(1) Sur V Itinéraire de Paris à Jérusalem, publié en mars 1811, lire l'intéressante étude intitulée « Le centenaire d'un livre » et publiée dans le Mercure de France du 16 mars 1911 par M. Legrand Chabrier.
(2) G. Lanson, op. citât.
Saint-Pierre^i et qui vaut à ces deux auteurs, de la part des crit ques enthousiasmés^ la réputation « d'admirables peintres de la nature ». Or, rien de moins naturel que le style gonflé et prétentieux de Chateaubriand dont la description célèbre de VOiseau Mouche, qui a sa place marquée dans toutes les anthologies, constitue le modèle achevé. Dans les Natchez, un fusil devient un « tube enflammé », une baïonnette « un glaive de Bayonne », des dragons, « des centaures au vêtement vert , un artilleur « un cyclope ».
Offrant au public Atala ou les amours de deux sauvages dans le désert : « Je ne sais, disait Chateaubriand, si l'on goûtera cette histoire qui sort de toutes les routes connues, et qui présente une nature et des mœurs tout a fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventure dans Atala. C'est une sorte de poème moitié descriptif, moitié dramatique ; tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts. J'ai essayé de donner à cet ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en prologue;, récit et épilogue... »
En présentant ainsi cette œuvre, Chateaubriand négligeait un peu Bernardin de Saint-Pierre, qui,, avant lui, avait usé des mêmes recettes et mon-
tré également au public européen des amoureux dans le désert, au milieu d'une nature et de mœurs assurément étrangères à l'Europe. La fausse sensibilité de cette œuvre, ses descriptions interminables, le christianisme prêcheur du Père Aubry, touchèrent les esprits et les imaginations dévoyés par Thumanitairerie rousseauiste, et valurent à Chateaubriand un gros succès. Le faux exotisme littéraire a trouvé, dans l'auteur des Natchez, son expression sublimée et l'on ne peut s'empêcher de songer, à lire cette description d'une nuit dans le nouveau monde, à quelque nuit de roman feuilleton :
«... Une heure après le coucher du soleil, la lune se montra au-dessus des arbres à l'horizon opposé. Une brise embaumée que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire monta peu à peu dans le ciel, tantôt il suivait paisiblement sa course azurée, tantôt il reposait sur des groupes de nues, qui ressemblaient à la cime des hautes montagnes couvertes de neige. Ces nues ployant et déployant leurs voiles, se déroulaient en zones diaphanes de satin blanc, se dispersaient en légers flocons d'écume ou formaient dans les cieux des blancs d'une ouate éblouissarte... La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour bleuâtre et
velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres^ et poussait des gerbes de lumières jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. La rivière qui coulait à mes pieds^, tour à tour se perdait dans le bois^ tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit qu'elle répétait dans son sein... »
La description continue ainsi, impitoyable et sans fin. La formule Bernardin de Saint-Pierre- Jean- Jacques Rousseau s'affirme et va se répéter dans tout le cours du siècle jusqu'aux condors de Leconte de Lislc et aux filaos de Léon Dierx. M. Lanson (1), citant des extraits de descriptions semblables, déclaie : « A vrai dire, ces choses-là ne sont presque plus de la littérature : on en est enchanté dans la mesure justement où Ton est sensible à la peinture. »
Ceux qui préfèrent à ce fatras dix lignes de Charlevoix se demandent simplement comment il se fait qu'il n'ait pas dégoûté à tout jamais les Français de l'exotisme ainsi formulé (2).
(1) G. Lanson, op. citât.
(2) Le Temps du 17 octobre 1910 a publié, sans signature, un article curieux sur les « inexactitudes » de Chateaubriand :
« La sévérité impitoyable des chercheurs, des redresseurs d'inexactitudes continue à s'exercer sur Chateaubriand, Il y a quelques années, M. JosepH Bédier, à qui nous devons cette œuvre d'art incomparable qu'est la traduction d»
Après la spirituelle et limpide prose de Voltaire et des bons auteurs du xviii^ siècle, quelle effroyable régression !
Lamartine, qui, enfant, s'était attendri avec
Tristan et Yseult, sentit, à la lecture des impressions de Chateaubriand sur l'Amérique, sa méfiance s'éveiller. II résolut de soumettre à une critique minutieuse les narrations du célèbre voyageur. Est-il besoin de dire, hélas ! que le résultat fut désastreux pour la véracité du narrateur ? Dans son cabinet de travail, environné d'atlas et de « guides », M. Bédier prouva que Chateaubriand n'a pas vu tous les lieux et même tous les hommes dont il parle, qu'il a fait un usage abusif de certains récits de voyage qui lui sont tombés sous la main et sans citer d'aucune manière leurs auteurs.
Puis im fin lettré, M. Edouard Champion, publia l'Itinéraire de Paris à Jérusalem par Julien, domestique de M. de Chateaubriand. La différence est considérable entre les dires du maître et ceux du valet. Mais JuHen n'avait pas accompagné le noble vicomte dans son voyage en Grèce. Tandis que Chateaubriand débarquait à Modari, pour traverser le Péloponèse, il envoyait son domestique l'attendre à la pointe de l'Attique ou à Smyrne. « C'est là autant de gagné, s'écrieront les admirateurs quand même de Chateaubriand. Nous voilà débarrassés d'un témoin aussi prosaïque qu'importun ! »
II n'en est l'ien malheureusement. Un certain Avramiotti, médecin grec que Chateaubriand rencontra à Argos, a éprouvé, lui aussi, le besoin de redresser les affirmations, parfois imaginaires, du voyageur. Sainte-Beuve, qui pour toutes sortes de raisons, dont beaucoup n'avaient rien à
Paul et Virginie, publie en 1835 son Voyage en Orient, souvenirs, impressions, pensées, paysages, gâtés également par la manie descriptive, et les Orientales de Victor Hugo (1829) peignent un
voir avec la littérature, n'aimait pas Chateaubriand, connut quelques extraits de l'ouvrage d'Avramiotti, qu'il se fit un malin plaisir de reproduire. Mais l'ouvrage lui-même avait jusqu'ici échappé aux recherches des érudits, ce dont Chateaubriand n'avait pas à se plaindre. Or, voici cette lacune comblée. M. Aulard a retrouvé le volume dans la bibliothèque de Brera, à Milan, et il en publie dans la Revue de forts curieux passages.
Cet Avramiotti, originaire de Zante, exerçait la médecine à Argos. Quand il lut l'Itinéraire, il se sentit, dit-il, suffoqué de surprise. L'amour de la vérité le poussa aussitôt à en écrire la réfutation. Comme on pense, il n'est pas tendre pour Chateaubriand ; il exerce une revision minutieuse sur les moindres détails de son récit, et quelle joie quand il peut saisir l'auteur en flagrant déUt d'inexactitude !
Quant aux inexactitudes de Chateaubriand, à quoi bon s'acharner ainsi à les relever toutes ? Quand on a lu les descriptions si poétiques et si vraies dans l'ensemble de Vltiniraire, cette incomparable évocation d'un paysage nocturne de Messénie qui est au premier livre des Martyrs, comment ne pas lui pardonner des inexactitudes de détail ? Et n'estce pas Chateaubriand lui-même qui laissa un jour échapper cet aveu : « A ce moment, écrit-il, la lune se leva ; et elle se leva juste à point pour nm 'éviter un mensonge. Car si elle n'avait pas été dans le ciel, je l'aurais mise tout de même dans ma description ! »
Anatole France a raconté ici même cette délicieuse anec-
Orient imaginé de toutes pièces, ce que le poète lui-même a appelé « son beau rêve d'Asie ». Nous ne parlerons pas de Bug Jargal, fantaisie de jeunesse^, d'ailleurs fort belle, encore que pure fiction.
Mais rOrient est à la mode sous la Restauration et Alfred de Musset introduit dans le Cénacle en 1828, publie en 1830, ses Contes d' Espagne et d'Italie. Le Midi, n'est-ce pas de l'Orient encore? Du moins, Musset était-il spirituel, et il railla doucement le pittoresque romantique et les lamentations lamartiniennes sans s'attarder dans un exotisme artificiel.
Théophile Gautier de son Voyage d' Espagne (1840) rapporte des paysages nets et objectifs. Ici, il y a progrès. L'auteur qui se dépeint luimême « un homme pour qui le monde extérieur existe » ne se laisse pas emporter par la fantaisie de ses sentiments. Du reste^ il renonça
dote : « Mon professeur de rhétorique, dit-il, homme instruit et fort sensé, nous lut un jour en classe un endroit du Génie du Christianisme, dans lequel Chateaubriand dit qu'il vit trois œufs bleus dans un nid de merle. Mon professeur s'arrêta pour nous demander, avec cette bonne foi qui faisait le fond de son caractère, si les œufs de merle nous paraissaient bleus. « A mes yeux, ils sont gris », ajouta-il. Il resta pensif un moment, puis reprit avec un sourire : « Chateau- « briand était bien heureux de les voir bleus ! »
vite au lyrisme subjectif^ et de ses divers Voyages en Espagne (1)^ en Italie {1850), à Constantinople et à Athènes (1852)^ en Russie (1858), il rapporta des visions précises^ d'exactes observations. Son Roman de la Momie (2) a la valeur d'une
(1) Le Voyage en Espagne parut tout d'abord sous le titre de Tra los montes, titre à moitié castillan qui eût dû être remplacé par celui-ci : Tra los sierras. L'Espagne du nord laissa Théophile Gautier dans une indifférence relative. Mais son admiration éclate quand il découvre l'Andalousie. Cette Espagne africaine, si luxuriante et si embaumée, aux horizons chatoyants, se déroule comme un décor de fête devant ses yeux émerveillés. Vues de près, Grenade et ses antiquités mauresques lui font retrouver enfin les illusions qu'i' avait apportées dans son bagage littéraire.
(2) « L'idée qu'on se faisait de l'Orient au temps des Orien- « taies, déclare M. Gaston Deschamps, s'est singulièrenaent « affermie, élargie, précisée, vérifiée. Il n'est pas défendu « aux poètes de lire les comptes rendus de la société asiatique a ou de la Revue du monde musulman.... Rien ne nous empêche « d'emporter dans notre bagage les livres savoureux des « OrientaUstes, des arabisants et des professeurs de turc « lorsque nous chevauchons gaiement, sous le ciel bleu, à « l'amble accéléré des chevaux arabes, au pays des Mille et « une nuits. Un grand savant, un vrai savant, dont la science « est trop authentique, trop élégante pour refuser le voisi- « nage de la poésie, M. Gaston Maspéro, disait, un jour, que « Théophile Gautier, dans son Roman de la momie, a fait « preuve d'une connaissance très exacte des résultats de « l'égyptologie. Il se réjouissait même de voir quelquea-une
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étude scientifique et vaut autant par le détail des objets que par la couleur du style. Théophile Gautier est profondément artiste. Dès 1833, il se dégoûte du bric à brac romantique. Athènes^ le Parthénon^ précisent sa conception esthétique.
Chez Stendhal^ prodigieux voyageur, qui, de 1799 à 1842, promène ses pas dans la plupart des pays de l'Europe, on ne trouve rien, dit Paul Léautaud (i), « de cet art d'écrire qui n'est souvent qu'une hypocrisie, ni aucune déformation par de la rhétorique, ni aucun souci de séduire l'œil ou de plaire à l'oreille...
« C'est l'idée, la sensation, le fait, le souvenir notés sur le moment et tels que l'expression en est venue, par un homme qui dit comme il pense et qui écrit comme il sent, uniquement soucieux d'être clair, prompt et exact. Le ton est si vrai, et l'accent si sincère qu'il semble parfois que ce soit une voix qu'on entend plutôt que des mots qu'on lit... »
Aussi bien, les œuvres que ses voyages inspirèrent à Stendhal, Rome, Naples et Florence (1817),
« des acquisitions de cette science parvenir ainsi, sous une « forme romanesque et poétique, à la connaissance du pu- « blic. ))
(Journal Le Temps, 25 novembre 1906).
(1) Stendhal, éditions du Mercure de France.
Promenades dans Rome (1829);, Mémoires d'un Touriste (1838) sont-elles dépourvues de toute fantaisie romantique et point touchées par le fléau de la description.
Il en sera de même des œuvres de Prosper Mérimée dont la Colomba, le Mattéo Falcone, la Carmen, écrites avec une singulière puissance d'expression^ un don d'évocation et un pittoresque remarquables^, s'éloignent fort de l'exotisme romantique. Le cadre est peint sobrement. Les personnages sont sains^ vivants. Stendhal, Mérimée, sont des auteurs intelligents : ils ont échappé à la contagion « d'humanitairerie » du siècle. Grandes et admirables exceptions I
George Sand n'échappa point, elle, non plus que Marceline Desbordes-Valmore, au fâcheux fléau. En 1836, elle écrit ses Lettres d'un voyageur. « Elle rêvait souvent des colonies, affirment Marins et Ary Leblond (1). Son roman Indiana a pour décor l'Ile de la Réunion, sur laquelle un de ses meilleurs amis, le naturaliste Maillard, lui avait donné les renseignements les plus précis. ^>
Marceline Desbordes-Valmore, d'un voyage à la Martinique, conserve une très forte impression (2). A. Lacaussade, dans sa Préface aux
(1) Marius, Ary Leblond, Anthologie coloniale.
(2) Desbordes-Valmore, voyageant en Italie, fut choquée
œuvres complètes de M. Desbordes-Valmore^ dit que « dans ses premiers vers on retrouve^, çâ et là^ quelque chose de la mollesse et des tiédeurs des zones tropicales. » A la vérité^ peu de pièces de Tœuvre de la poétesse rappellent « le ciel brûlant des Antilles » pour parler comme M. Lacaussade. Du moins^ le souvenir des Iles lointaines inspira-t-il à Marceline un de ses plus admirables poèmes :
Le Réveil
Sur ce lit de roseaux puis-je dormir encore ? Je sens l'air embaumé courir autour de toi. Ta bouche est une fleur dont le parfum dévore : Approche, ô mon trésor, et ne brûle que moi. Eveille, éveille-toi !
Mais, ce souffle d'amour, ce baiser que j'envie. Sur tes lèvres encor, je n'ose le ravir. Accordé par ton cœur, il doublera ma vie. Ton sommeil se prolonge et tu me fais mourir. Je n'ose le ravir !
par la divina lingua. « On ne comprend pas les nègres en arrivant aux colonies, mais leur voix ressemble à une haleine d'oiseau. »
Viens ! sous les bananiers, nous trouverons l'ombrage. Les oiseaux vont chanter en voyant notre amour. Le soleil est jaloux, il est sous un nuage Et c'est dans tes yeux seuls que je cherche le jour. Viens éclairer l'amour !
Non, non, tu ne dors plus ! tu partages ma flamme ! Tes baisers sont le miel que nous donnent les fleurs. Ton cœur a soupiré. Viens-tu chercher mon âme ? Elle erre sur ma bouche et veut sécher tes pleurs. Cache-moi sous des fleurs !
A titre de curiosité, citons cet autre poème bien inférieur au précédent :
La veillée du nègre (1)
Le soleil de la nuit (2) éclaire la montagne ; Sur ce sable désert, faut-il encor rester ? Doucement, dans mes bras, laisse-moi t'emporter, Bon maître, éveille-toi ! marchons vers la campagne. Tes yeux sont clos depuis trois jours : Maître, dormiras-tu toujours ?...
(1) Elégies et Nouvelles.
(2) Expression nègre.
L'orage dans son vol a brisé les platanes ; Le navire sans voile a disparu dans l'eau : De ton front tout sanglant j'ai lavé le bandeau, Marchons, les pauvres noirs t'ouvriront leurs cabanes. Tes yeux sont clos depuis trois jours : Maître, dormiras-tu toujours ?
Mais, la lueur du jour s'étend sur le rivage.
Le flot porte sans bruit la barque du pêcheur ;
Viens ! que ton front est froid ! quelle triste blancheur !
Oh ! maître ! que ta voix me rendrait du courage !
Tes yeux sont clos depuis trois jours :
Maître, dormiras-tu toujours ?
C'est là une pièce banale^ dans le ton pleurard cher à Tauteur de Paul et Virginie. A Tépoque où elle fut écrite^ le monde entier s'enthousiasmait pour le livre de M" Beecher-Stowe : la Case de l'oncle Tom. Ceci;, à la rigueur^ peut constituer une excuse.
Méry, une des physionomies les plus curieuses de l'histoire littéraire aux environs de la Révolution de Juillet, fut comme Gérard de Nerval, avec qui il collabora plusieurs fois au théâtre {Le Chariot d' enfant, drame en cinq actes et envers (1850), l'Imagier de Harlem, drame en cinq actes, prose et vers (1852), un voyageur déterminé. En 1822, il va chercher fortune à Constantinople. Après son Napoléon en Egypte^ écrit en collaboration
avec Barthélémy (1828), il se rend en Italie. Il est plus tard, dans ce pays, chez la reine Hortense^ le commensal du futur Napoléon III, et il raconte son voyage, en 1834, dans la Reçue de Paris. De 1843 à 1847, il écrit une trilogie de romans dans laquelle il dépeint avec splendeur les paysages exotiques de l'Inde, de l'Amérique et de l'Afrique, contrées qu'il n'avait jamais vues (1). Hé^a, la
(1) Méry ne visita jamais l'Asie, mais, il avait lu et étudié Sonnerat.
Commissaire de la marine, mais surtout naturaliste, Sonnerat parcourut de 1768 à 1778 et de 1783 à 1805, les îles de France, de Bourbon, de Madagascar, les Moluques, les Philippines, les îles des Papous, l'île de Ceylan, le côte de Malabar, les montagnes des Ghattes dans l'Inde, le golfe de Cambay, la côte de Coromandel, la péninsule de Malacca, le littoral de la Chine, enfin le cap de Bonne-Espérance. Il avait visité la Nouvelle-Guinée dans un premier voyage dont il a donné une relation en 1776 sous ce titre : Voyage à la Nouvelle- Guinée. Dans son grand ouvrage intitulé : Voyage aux Indes Orientales et à la Chine, qui parut en 1782, Sonnerat a étudié avec exactitude et conscience l'histoire, la topographie de l'Inde et les mœurs, les coutumes, les arts, les sciences, la mythologie et la religion des Hindous. Il voit dans l'Inde le plus antique berceau de la civilisation. Au Cambodge, il admira fort « des ruines d'une grandeur colossale, d'immenses murailles en marbre sculpté, des édifices gigantesques, le tout couvrant un cercle de terrain de 10 à 12 lieues de diamètre, des monuments si prodigieux et si somptueux que le Vatican et le Colisée, mis à côté, paraîtraient d'infimes baraques. »
Floride, la Guerre du Nizam, eurent un succès énorme dans la Presse, ainsi d'ailleurs^ que ses nombreuses séries de nouvelles, groupées sous les titres suivants : Nuits anglaises (1840), Nuits italiennes (1853), Nuits d'Orient (1854), Nuits espagnoles (1854).
Gérard de Nerval fut un grand touriste. « En dehors des commis-voyageurs et des explorateurs, dit Arvède Barine (1), peu d'hommes ont fait autant de lieues que Gérard de Nerval. II connaissait la moitié de l'Europe sur le bout du doigt, pour l'avoir arpentée dans tous les sens et à pied autant que faire se pouvait... » Il voyagea également en Orient, visita l'Egypte, la Syrie, la Turquie et raconta dans un de ses meilleurs livres, {Voyage en Orient (1856), réimpression des Scènes de la vie orientale, des nuits du Ramazan), sous une forme charmante et très modérément romantique, ses séjours dans ces divers pays. « Il était né voyageur, dit Arsène Houssaye. Il n'aimait l'argent que pour voyager; quand il n'avait pas d'argent, son esprit voyageait... » Il voyagea si bien qu'il devint fou.
Théophile Gautier apprécia ainsi le très léger exotisme de Gérard de Nerval : « Il faisait des récits de voyages, des promenades humoris-
(1) Arvède Barine, Poètes et névrosés.
tiques, d'une fantaisie charmante et mesurée^, d'un style fin et doux^ d'une nuance argentée, car il s'abstint toujours des violentes colorations et le seul défaut qu'on puisse peut-être lui reprocher, c'est trop de sagesse... »
Pendant le voyage que Gérard de Nerval accomplit en Orient, ses lettres ne furent guère que des récits de voyage. Il semblait n'avoir d'yeux et de pensée que pour les scènes pittoresques qui défilaient devant lui. Annonçant à son frère qu'il a renoncé, sans aucun regret, à visiter les ruines de Thèbes, il ajoute : « Les mœurs des villes vivantes sont plus curieuses à observer que les restes des cités mortes. »
« Les détails qu'il donna au public à son retour, dit Arvède Barine, sur les harems et les marchés d'esclaves, ne témoignaient pas non plus d'un esprit tourmenté par des idées abstruses. Ils sont d'un conteur spirituel et gai, qui n'asuonce les Fromentin et les Loti, ni par la couleur du style, ni par l'intuition des sentiments exotiques, et qui demeure à la surface des choses. On ne devine le cours souterrain de sa pensée qu'en arrivant aux chapitres sur les Maronites et sur les Druses... En réalité, tandis qu'on le croyait tout occupé de sa femme jaune et autres incidents futiles, il ne songeait qu'à de nouvelles initiations à de nouvelles arcanes. Il absorbait avidement tout ce que
rOrient^ qui en est si riche^ lui fournissait d'idées cabalistiques et de légendes surnaturelles, et achevait de se troubler la cervelle au contact des sectes mystérieuses et malsaines... »
De l'Orient, Baudelaire allait aussi rapporter de profondes impressions. Il s'était, à vingt ans, embarqué à Bordeaux sur un navire qui devait faire voile pour Calcutta. « L'ennui morne, dit Eugène Crépet (1), qui le saisit, dès les premiers temps de la traversée, abrégea son absence. Quand il eut manifesté sa ferme intention de rentrer en France, le capitaine du navire, à qui ses parents l'avaient confié, consentit sans difficulté à son désir et aida lui-même à le rapatrier. Son absence avait duré à peine dix mois (de la fin de mai 1841, à février 1842). Ce voyage a marqué dans la vie de Baudelaire. Il a, sans nul doute, contribué à développer sa sensibilité artistique, car on peut découvrir, çà et là, dans les Fleurs du Mal et dans les Poèmes en prose, quelques traces des impressions qu'il avait reçues des pays lointains et des cieux, inconnus contemplés pendant son voyage. »
Théophile Gautier, dans sa biographie de Baudelaire, affirme que le poète « de ce voyage au long cours, ne rapporta qu'un éblouissement
(1) Eugène Crépet, Etude biographique sur Charles Baudelaire.
splendide, qu'il garda toute sa vie. Il admira ce ciel où brillent des constellations inconnues en France^ cette magnifique et gigantesque végétation aux parfums pénétrants, ces pagodes élégamment bizarres, ces figures brunes aux blanches draperies, toute cette nature exotique si chaude, si puissante, si colorée et, dans ses vers, de fréquentes récurrences le ramènent des brouillards et des fanges de Paris vers ces contrées de lumière et de parfums. Au fond de la poésie la plus sombre, s'ouvre souvent une fenêtre par où l'on voit, au lieu des cheminées noires et des toits fumeux, la mer bleue de l'Inde ou quelque rivage d'or, que parcourt légèrement une svelte figure de Malabaraise, demi-nue portant une amphore sur la tête... » (1)
L'exotisme de Baudelaire, un simple souvenir de la grande adolescence, celui de Gérard de Nerval, quelques impressions de tourisme sans plus d'importance que celles rapportées d'Europe par Alexandre Dumas père et qui sont consignées dans ses très amusantes et spirituelles Impressions
(1) Parmi les pièces des Fleurs du mal que le souvenir de son voyage put inspirer à Baudelaire, citons : « Sisina », « l'Albatros », « A une dame créole », « A une Malabaraise », « Bien loin d'ici »..., et enfin l'admirable « Invitation au voyage ».
de voyage (1839-1841)^ sans plus d'importance que celles rapportées par Victor Hugo de son voyage sur le Rhin (1842). Plus tard^ en 1867, Taine écrira son Voyage en Italie, puis, humoristique, son Voyage dans les Pyrénées. C'est le tourisme classique, dans la note du président Debrosses, celui qui inspirera, en 1887, les Sensalions d'Italie de Paul Bourget, et, plus près de nous, le Voyage à Sparte de Maurice Barrés et les diverses études de Charles Maurras et tutti quanti.
D'ailleurs, à dater du second Empire, les voyages en Europe se multiplient à tel point et, de nos jours, ils sont devenus d'une pratique si générale, que les ouvrages qu'ils inspirent, sous forme d'impressions et de souvenirs, ne constituent plus, à vrai dire, une littérature spéciale qui mérite une étude particulière. De nos jours, le terme « exotisme » qui, avant la Révolution, pouvait, pris au sens large du mot, embrasser toute recherche et toute incursion hors des frontières nationales, ne peut vraiment plus s'entendre que des pays séparés de la métropole par de longs parcours sur mer ou sur terre. Regnard, au xviiiG siècle, se rendant en Laponie, vivait une aventure extraordinaire. Il n'en serait plus de même aujourd'hui.
Mieux que Baudelaire et que Gérard de Nerval, Fromentin sut, de ses souvenirs de voyages, tirer
deux œuvres remarquables. Les deux volumes^. Un été dans le Sahara (1857) et Une année dans le Sahel (1859)^ où il consigna ses impressions, contiennent d'admirables tableaux dont le coloris est bien supérieur à celui de ses productions picturales. Mais ce peintre n'est pas seulement « un descripteur «, il est un analyste merveilleux et « il critique » un site, un décor avec une étonnante maestria.
« A quoi bon, dit-il, multiplier les souvenirs, accumuler les faits, courir après les curiosités inédites, s'embarrasser de nomenclatures, d'itinéraires et de listes? Le monde extérieur est comme un dictionnaire; c'est un livre rempli de répétitions et de synonymes : beaucoup de mots équivalent pour la même idée. Les idées sont simples, les formes multiples. C'est à nous de les choisir et de les résumer. Quant aux endroits célèbres, je les compare à des locutions rares, luxe inutile dont le langage humain peut se priver sans y perdre rien. J'ai fait autrefois deux cents lieues, pour aller vivre un mois, qui durera toujours, dans un bois de dattiers sans nom, presque inconnu et je suis passé à deux heures de galop du tombeau numide de Syphax, sans me détourner de mon chemin. Tout est dans tout. »
Ceci n'est pas seulement d'un peintre, mais aussi d'un penseur. Le peintre est d'ailleurs admi-
rable^ et il ne s'arrête pas aux surfaces, il pénètre jusqu'aux âmes. Ecoutons-le, par exemple, parler du vieil Alger :
« Leur ville, dont la construction même est le plus significatif des emblèmes, leur ville blanche (1) les abrite à peu près comme le burnous national, les habille d'une enveloppe uniforme et grossière. Des rues en forme de défilés, obscures et fréquemment voûtées; des maisons sans fenêtres, des portes basses; des échoppes de la plus pauvre apparence; des marchandises empilées pêle-mêle comme si le marchand avait peur de les montrer ; des industries presque sans outil, certains petits commerces risibles, quelquefois des richesses au fond d'un chaudron. Pas de jardins, pas de ver-
(1) Fromentin dit ailleurs :
« Alger est encore, et pour lonprtenips, j'espère, El Bahadja. « c'est-à-dire la plus blanche ville peut-être de tout l'Orient. « Et, quand le soleil se lève pour l'éclairer, quand elle s'illu- « mine et se colore à ce rayon vermeil qui, tous les matins, « lui vient de la Mecque, on la croirait sortie de la veine d'un « immense bloc de marbre blanc jaspé de roux.... »
« Les petites maisons construites dans ce paradis par des a voluptueux qui sont morts, sont du plus pur style arabe a et d'une blancheur de lys. Peu de fenêtres, des comparti- « ments réguliers, des chambres qu'on devine, des divans « circvilaires indiqués par de petits dômes et des ouvertures " treillagées qui font rêver. Le ciel matinal couvre ces mys- K tères de lueurs fraîches et vives... »
dure; à peine un pied mourant de vigne ou de figuier qui croupit dans les décombres d'un carrefour; des mosquées qu'on ne voit pas; des bains où l'on va mystérieusement^ une seule masse compacte et confuse de maçonnerie, bâtie comme un sépulcre, où la vie se dérobe, où la gaîté craindrait de se faire entendre; telle est l'étrangeté où vit, où s'éteint plutôt, un peuple qui ne fut jamais aussi grand qu'on l'a cru, mais qui fut riche, actif;, entreprenant. J'ai parlé de sépulcre, et j'ai dit vrai. L'arabe croit vivre dans sa ville blanche : il s'y enterre, enseveli dans une inaction qui l'épuisé, accablé de ce silence même qui le charme, enveloppé de réticences et mourant de langueur... »
Qu'on lise encore cette description de la vallée du Chélifî :
« Imaginez un pays tout de terre et de pierres vives, battu par des vents arides et brûlé jusqu'aux entrailles ; une terre marneuse, polie comme de la terre à poterie, presque luisante à l'œil, tant elle est nue, et qui semble, tant elle est sèche, avoir subi l'action du feu ; sans la moindre trace de culture, sans une herbe, sans un chardon, — des collines horizontales qu'on dirait aplaties avec la main ou découpées par une fantaisie étrange en dentelures aiguës, formant crochet, comme des cornes tranchantes ou des fers de faux; au centre, d'étroites vallées, aussi propres, aussi
nues qu'une aire à battre le grain ; quelquefois^ un morne bizarre, encore plus désolé si c'est possible, avec un bloc énorme posé sans adhérence au sommet, comme un aérolithe tombé là, sur un amas de silex en fusion ; et, tout cela, d'un bout à l'autre, aussi loin que la vue peut s'étendre, ni rouge, ni tout à fait jaune, ni bistre, mais exactement couleur de peau de lion. »
Cette description, et — l'œuvre exotique de l'auteur de Dominique en contient nombre d'autres aussi remarquables, — cette description est typique par sa netteté, sa concision et sa rigueur quasi-scientifique.
« Une année dans le Sahel, Un été dans le Sahara, dit Ernest Gaubert (1), ce que sont ces livres d'un style sobre, d'une couleur fondue qui, pleins d'ardeurs de soleil et de parfums, suggèrent plus encore qu'ils ne montrent, on l'a déjà dit, et leurs pages fleurissent toutes les anthologies. C'est un style et un coloris qui se rapprochent de Mérimée et de Stendhal, avec moins de sécheresse que le premier et infiniment plus de sûreté dans le choix des mots que le second... »
Guillaumet, plus tard, peintre comme Fromentin, écrira des Tableaux Algériens, mais d'une
(1) Ernest Gaubert, Figures françaises: Eug. Fromentin.
bien moins grande intensité^ encore que très remarquables.
Peintre de lettres^ seulement^ mais grand et formidable peintre^ Gustave Flaubert^ dans Salammbô, roman carthaginois (1862)^ a réalisé la plus étonnante évocation de mœurs exotiques qui se puisse imaginer^ et, cette évocation, il la réalisa plus en poète et en visionnaire, qu'en archéologue ou en savant. Il n'avait point le respect servile de 1 érudition : « Je me moque de l'archéologie (i), écrit-il à M. Frœhmer ; si la couleur n'est pas une, si les détails détonnent, si les mœurs ne dérivent pas de la religion et les faits des passions,
(1) L'archéologie le lui rend bien : car M. Albert Gayet le savant égyptologue qtii découvrit Antinoë et Thaïs, moins indulgent que M. Gaston Maspéro, déclare :
R ... Cette mystiqvie Tentation de saint Antoine, que Flaubert interpréta de façon si plaisante, tandis que son contemporain, Théophile Gautier, nous gratifiait de l'inénarrable Roman de la Momie, faisant assaut d'ignorance romantique avec lui.
<( Mais n'était-ce pas le propre de ces romantiques, d'ignorer toujours les sujets qu'ils traitaient, et même, lorsqu'ils pouvaient les connaître, de s'entêter à ne pas les regarder, et à les envisager d'une manière préconçue ? Ce manque de sincérité nous rend aujourd'hui l'œuvre tant réputée jadis, insipide et intolérable.
« A la critique, pas plus la Tentation que le Roman ne tiennent debout. »
si les caractères ne sont pas suivis^ si les costumes ne sont pas appropriés aux usages et les architectures au climat^ s'il n'y a pas^ en un mot, harmonie^ je suis dans le faux. Sinon^ non. »
Flaubert avait raison^ et Salammbô est un des plus nobles apports de l'exotisme à la littérature française : « Cette œuvre^ dit M. Lanson (1), en Bon éclat étrange est forte comme Madame Bovary. La psychologie, naturellement, est moins intérieure, plus sommaire ; les passions, bizarres parfois, en leurs effets, ou monstrueuses, sont élémentaires en leur principe. Mais, c'était une condition du sujet. Tout l'intérêt va aux manifestations extérieures par lesquelles cette humanité lointaine se représente à nous, formes de meubles ou de palais, formes de sentiments ou d'actes. Un peu lourd, quoi qu'en ait pensé Flaubert, en sa richesse descriptive, ce roman est supérieur à tout ce qu'on a pu tenter en ce genre, par la largeur pittoresque et l'énergie dramatique des tableaux. »
Gustave Flaubert, prosateur, voulait que le roman fût objectif, impersonnel, c impassible )>. Il prétendait que l'émotion, la pitié sortissent, s'il y avait lieu, des choses mêmes et non pas d'une pression indiscrète et arbitraire de l'auteur
(1) G. Lanson, op. citât.
sur le lecteur. Et Flaubert abdique les haines des romantiques : il admire même Boileau en qui il sent un art impersonnel et il le félicite d'avoir fait ce qu'il voulait.
Leconte de Lisle^ autre grand poète de l'impassibilité et exotiste aussi^ prétendit de même « faire ce qu'il voulait v^, et Maurice Barres a pu dire (1) « qu'il exagéra le rôle de la volonté dans l'art. Il s'est trop méfié du beau trésor qu'un artiste porte dans son cœur. » Flaubert, dans sa Correspondance, témoigne d'une profonde admiration pour Leconte de Lisle, et c'est son nom avec celui de Baudelaire;, qu'il invoque dans la lettre à Sainte-Beuve, au sujet de Salamhô, pour légitimer le choix de son sujet exotique et antique.
MM. Marins et Ary Leblond, qui ont consacré à Leconte de Lisle, leur compatriote, une remarquable étude (2), établissent que le poète, qui quitta son pays natal à l'âge de trois ans (1821), y revint à deux reprises. Il passa douze années dans l'île et ces « douze années furent précisément celles de l'adolescence naïve et studieuse, et de la virilité laborieuse, inquiète et méditative )\
Leconte de Lisle, créole de naissance, était-il créole d'esprit? Baudelaire écrit :
(1) MAurxicE Barrés, Discours de réception à l'Académie française (17 janvier 1907).
(2) Editions du Mercure de France, 1906.
« Je me suis souvent demandé^ sans pouvoir me répondre^ pourquoi les créoles n'apportaient, en général^, dans les travaux littéraires^ aucune originalité, aucune force de conception ou d'expression. On dirait des âmes de femmes, faites uniquement pour contempler et pour jouir... De la langueur^ de la gentillesse^ une faculté d'imitation qu'ils partagent^ d'ailleurs^ avec les nègres, et qui donne presque toujours à un poète créole, quelle que soit sa distinction^ un certain air provincial, voilà ce que nous avons pu observer généralement dans les meilleurs d'entre eux (1). M. Leconte de Lisle est la première et l'unique exception que j'aie rencontrée. En supposant qu'on en puisse trouver d'autres, il restera, à coup sûr, la plus étonnante et la plus vigoureuse. Si des descriptions trop bien faites, trop enivrantes pour n'avoir pas été moulées sur des souvenirs d'enfance, ne révélaient pas de temps en temps à l'œil du critique l'origine du poète, il serait impossible de découvrir qu'il a reçu le jour dans une de ces îles volcaniques et parfumées, où l'âme humaine, mollement bercée par toutes les voluptés de l'atmosphère, désapprend, chaque jour, l'exercice de la pensée. »
(1) « C'est une habitude de Baudelaire, disent MM. Marins •et Ary Leblond, de généraliser, mais il songeait ici exclusi- -vement à Lacaussade. »
« Bourbon, disent MM. Marius et Ary Leblond, occupe une grande place dans l'œuvre de Leconte de Lisle, si Ton considère surtout que cette œuvre fut relativement restreinte. Il apparaît dans ciiacun de ses volumes comme le motif constant des plus diverses inspirations. Toujours visionné par ses années de jeunesse dont il garde une «rose> mémoire, il associe généralement son oubli de la jeunesse et l'émotion que lui apportent ses souvenirs d'adolescence à la vision constamment « rose w de l'île où il naquit. Les poésies où il chante Bourbon sont celles où son âme se découATe le plus profondément et ont le frisson de pudeur des sensations virginales. De toutes ces pièces, ce sont celles où il fut proprement un poète lyrique... >'
La belle pièce intitulée le Manchy, confirme ce point de vue :
Le Manchy (1)
Sous un nuage frais de claire mousseline. Tous les dinnanches au matin,
Tu venais à la ville en manchy de rotin. Par les rampes de la colline.
(1) Poèmes barbares.
La cloche de l'Eglise alertement tintait,
Le vent de mer berçait les cannes ;
Comme une grêle d'or, aux pointes des savanes, Le feu du soleil crépitait.
Le bracelet aux poings, l'anneau sur la cheville, Et le mouchoir jaune au chignon.
Deux Telingas portaient, assidus compagnons. Ton lit aux nattes de manille.
Ployant leur jarret maigre et nerveux et chantant. Souples dans leurs tuniques blanches,
Le bambou sur l'épaule et les mains sur les hanches. Ils allaient le long de l'étang.
Le long de la chaussée et des varangues basses. Où les vieux créoles fumaient,
Par les groupes joyeux des noirs, ils s'animaient Au bruit des bobres madécasses.
Dans l'air léger, flottait l'odeur des tamarins ;
Sur les houles illuminées, Au large, les oiseaux, en d'immenses traînées.
Plongeaient dans les brouillards marins.
Et tandis que ton pied, sorti de la babouche, Pendait rose, au bord du manchy,
A l'ombre des Bois-noirs touffus et du letchi
Aux fruits moins pourprés que ta bouche ;
Tandis qu'un papillon, les deux ailes en fleur,
Teinté d'azur et d'écarlate.
Se posait, par instants, sur ta peau délicate, En y laissant de sa couleur ;
On voyait, au travers du rideau de batiste,
Tes boucles dorer l'oreiller, Et sous leurs cils, mi-clos, feignant de sommeiller,
Tes beaux yeux de sombre améthyste.
Tu t'en venais ainsi, par ces matins si doux, De la montagne à la grand'messe,
Dans ta grâce naïve et ta rose jeunesse. Au pas rhythmé de tes Hindous.
Maintenant, dans le sol aride de nos grèves,
Sous les chiendents, au bruit des mers.
Tu reposes parmi les morts qui me sont chers, 0 charme de mes premiers rêves !
« Leconte de Lisle, disent encore MM. Marius et Ary Leblond, ne sentit pas la beauté de l'île une fois qu'il en fut éloigné, comme Bernardin de Saint-Pierre découvrit la beauté de Maurice, dans la joie de se retrouver sur la terre de France. Sans doute, lui aussi, bénéficia de ce « recul » nécessaire à mettre toute chose en plus artistique valeur. Mais, le pittoresque de son pays avait intéressé ses yeux avant qu'il commençât à voyager : le début d'une nouvelle de jeunesse écrite à Rennes : Mon premier amour en prose, est à ce sujet d'un précieux renseignement :
« Il y avait donc, une fois, un beau pays, tout rempli de fleurs, de lumière et d'azur. Ce n'était
pas le paradis terrestre^ mais peu s'en fallait, car les anges le visitaient parfois. L'Océan l'environnait de ses mille houles murmurantes, et de hautes montagnes y mêlaient la neige éternelle de leurs cimes aux rayons toujours brûlants du ciel. Or, je vivais, si je ne croyais vivre, dans un des doux recoins de ce pays. Je n'admirais rien, avec le pressentiment, sans doute, que l'admiration m'eût rendu fou, mais, en revanche, j'aimais instinctivement tout ce qui m'apparaissait, le ciel, la terre, la mer et les hommes. »
Et, plus tard, Leconte de Lisle dira son émotion à lire les Orientales : « Je ne puis me rappeler pour ma part, sans un profond sentiment de reconnaissance^ l'impression soudaine que je ressentis, tout jeune encore, quand ce livre me fut donné, quand j'eus cette vision d'un monde plein de lumière, quand j'admirai cette richesse d'images si neuves et si hardies, ce mouvement lyrique irrésistible, cette langue précise et sonore. Ce fut comme une immense et brusque clarté illuminant la mer, les montagnes, les bois, la nature de mon pays, dont, jusqu'alors, je n'avais entrevu la beauté et le charme étrange que dans la sensation confuse et inconsciente de l'adolescence. «
Leconte de Lisle, affirment, dans leur Anf/io^ogie coloniale, les auteurs du Zèzère, « c'est le plus
grand poète exotique de la France : ses quatre livres de poèmes forment une épopée panthéïstique et darwinienne. Nul n'a décrit avec plus de puissance^ exacte et coloréC;, la faune et la flore des tropiques^ en les faisant vivre dans leur atmosphère lumineuse... »
Mais ici^ intervient le sourire malicieux de M. Pierre Mille qui déclare :
« Leconte de Lisle? Oui... on lui doit le Manchy et une ou deux pièces encore^ d'une sensibilité sincèrement exotique. Mais tout de suite^ il s'est mis à décrire des condors^ des jaguars et des éléphants, toutes bêtes qu'il n'avait jamais pu voir dans son île. Et il en fut de même pour le noble et pur Heredia. Ils furent de très grands poètes, mais ils ont été presque immédiatement métropolisés. «
Et M. Pierre Mille, qui pourrait encore citer ici Lacaussade et ce très pur et très grand poète, Léon Dierx, n'a pas tout à fait tort. Leconte de Lisle continue, en effet, la grande tradition de Bernardin, cette tradition dans laquelle l'exotisme apparaît surtout comme un motif admirable à descriptions et à développements poétiques. Leconte de Lisle s'écrie :
Salazes !... c'en est fait, j'ai quitté sans retour
Et vos pieds parfumés et mon natal séjour,
Et jamais mon regard ne portera mon âme
Sur vos fronts couronnés de neiges et de flammes....
Vigny adressera une exhortation semblable aux monts des Pyrénées^ et la forme et la couleur seront les mêmes.
« L'amour que Leconte de Lisle voue à Bourbon, disent ses savants biographes, on peut dire qu'il fut l'amour même de la vie de Nature et celui de la Beauté. »
Ouij sans doute, mais comme l'expression de cet amour est générale et peu localisée ! Qu'on se reporte aux lignes de Fromentin que nous avons citées, par exemple, à sa description de la vallée du Chéliff . Cette description ne saurait s'appliquer à aucun site autre, ni dans le même pays, ni dans tout autre pays du monde. En est-il de même pour les descriptions d'un Leconte de Lisle, d'un Heredia? Non. Ce sont là des descriptions de poètes ; la forme en est admirable, mais à ce point universelle dans sa beauté, que le caractère exotique de l'œuvre pourrait être entièrement méconnu si le titre, une ou deux épithètes locales ne venaient rappeler aux lecteurs que tel ou tel pays est en cause. Est-ce là vraiment de l'exotisme? Nous ne le pensons pas.
En somme, du romantisme au Parnasse, de Chateaubriand, — et on pourrait dire, aussi justement, de Bernardin, — à Leconte de Lisle et à José Maria de Heredia (1), l'exotisme est le
(1) Chez José Maria de Heredia, cependant, constate
plus souvent un exotisme de parade, un exotisme superficiel;, guère plus profond ni plus compréhensif que celui du xviii^ siècle.
MM. Marins et Ary Leblond le reconnaissent eux-mêmes en d'excellents termes :
«... Une chaleur ambrée, une matité orientale colore les visages des portraits de Pauline Bonaparte ou de Mme Récamier, qu'une nostalgie des Antilles ou du Bosphore semble, dans le zézayant entourage de Joséphine, avoir couchées, en leurs tuniques légères, sur ces canapés déroulés ou relevées dans des attitudes d'attente. De même^.
Maurice Barres, la sensibilité « n'a rien à voir avec cette « vaine pitié où trop d'esprits veulent chercher la poésie. « Heredia trouve, comme le héros, son grand plaisir moral « dans un fait de guerre et dans l'ordre. En exposant à « la pleine lumière les fermentations du désir et de la mort, « il assainit les passions insensées. Chez la femme, il aime « la douceur et la soumission. Ses thèmes sont l'épée, le lit, « le foyer, le temple, et puis, les dieux, les héros, les parents « et les morts. Ces hautes figures, il les regarde avec tran- « quiUité. Il est leur éternel compagnon. Il est celui, poète « ou prêtre, qui donne un sens divin aux nécessités immua- « blés.... »
« Heredia ! s'écriait Théophile Gautier, je t'aime parce « que tu portes un nom exotique et sonore et parce que « tu fais des vers qui se recourbent comme des lambre- « quins héraldiques » (cité par Jules Lemaitre dans les:- Contemporains).
les poèmes de Leconte de Lisle présentent des visages chauds^ des corps souples^ des passions muettes et vibrantes et^ dans vme voluptueuse faroucherie^ un idyllisme frugal et lumineux dans une atmosphère de belle île parfumée et capiteuse. Ils recueillent au cœur et sous les yeux les souvenirs des pastorales créoles de Bernardin, susceptibles du même effet humaniste et humanitaire sur l'élite du second Empire^ que Paul et Virginie sur le public du xviii^ siècle. »
« Humanitaire ! » hélas ! oui. Le zézaiement de Joséphine^ les pastorales créoles de Bernardinj, et pourquoi pas^ de Léonard ? voilà en effet, tout l'exotisme. Il est assez curieux que les meilleurs esprits aient pu s'y tromper ; et n'est-ce point chose étonnante que Leconte de Lisle, prenant au sérieux les Orientales d'Hugo ? Mais, avonsnous vraiment le droit de maudire la fâcheuse Influence de Bernardin de Saint-Pierre et de Jean- Jacques Rousseau, instaurateurs dans notre littérature de la pastorale humanitaire, avec ou sans accompagnement de nègres et de bananiers ? Non : ces écrivains et tous ceux qui, après eux, ont procédé de leur formule, avec les variantes adéquates aux tempéraments de chacun, ces écrivains n'ont fait que constater l'ambiance et l'état de sensibilité de leur époque. Ce n'est qu'en vertu d'une vue arbitraire de l'esprit et d'une
compréhension superficielle de Thistoire, qu'on pourrait les traiter de novateurs et les accuser d'avoir imposé aux hommes de leur temps un concept particulier.
Ainsi que le constate M. Emile Faguet^ à propos de Michelet^ autre grand humanitariste, « ils ont embrassé de tout leur cœur les préjugés que chaque époque apporte avec elle». Ces préjugés^, qui étaient le fait de tous ou de presque tous autour d'eux, ils les ont exprimés et présentés avec des formes somptueuses et belles, ils les ont colorés et vêtus avec un style riche et renouvelé aux sources lointaines de la poésie, de telle sorte qu'ils parurent guider la Foule^ dont ils ne faisaient, au vrai, que traduire, avec habileté et grande éloquence, l'obscure conscience du Beau. Et c'est là l'histoire, vraisemblablement, de tous les précurseurs.
De Bernardin et de Chateaubriand à Leconte de Lisle, du Romantisme au Parnasse, prosateurs et poètes, sauf quelques exceptions notoires, telles que l'admirable Fromentin, ont donné au lecteur français l'exotisme qu'il méritait et qu'il était capable d'apprécier, exotisme de pure forme en tant que réalisation extérieure, exotisme conventionnel et compliqué, chez certains, de cet humanitarisme morbide, directement inspiré du rousseauisme. « Fausse, la prétendue
couleur locale des romantiques », a sévèrement, mais justement prononcé M, Melchior de Vogué. Il semble bien qu'autre chose pouvait être écrit, et cet « autre chose », Gautier, Stendhal, Mérimée, Flaubert et Fromentin l'ont senti.
A la fin du xix^ siècle, et au début du xx^ siècle, va régner une intense « activité coloniale », fait historique considérable, fait mondial et non limité à notre seul pays. Nous aurons à examiner si les prosateurs et les poètes de cette « activité coloniale » ont enfin réalisé une formule exotique moins conventionnelle, moins artificielle, plus proche du Fait, et, partant, de la Vie.