LIVRE II
uàctivité coloniale
Un des plus grands faits de l'histoire moderne, c'est assurément l'élargissement soudain du monde occidental, qui commença de se manifester à la fin du xv^ siècle, avec les voyages de découvertes et les premières conquêtes espagnoles, anglaises et françaises, pour se continuer jusqu'à nos jours. Les civilisations, groupées d'abord autour du bassin méditerranéen, puis aux bords « des mers occitanes » prennent leur essor et rayonnent jusqu'aux terres les plus lointaines. C'est en ce qui touche notre pays que ce fait atteignit et réalisa une signification toute particulière. A considérer d'ensemble l'évolution économique, politique et morale de la France, surtout au xix^ siècle, la reconstitution de son empire colonial après 1870 apparaît comme un des événements capitaux de sa vie nationale et de son existence mondiale (1).
(1) » Lorsqu'il sera possible de juger les événements avec a le recul de l'histoire, il apparaîtra certainement que le
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Au milieu du xviii^ siècle^ la France possédait un véritable empire d'outre-mer. Tout le nord de l'Amérique paraissait appelé à constituer une Nouvelle France. La géniale prévision d'un Cartier venait au fait. Tout s'écroule bientôt et le traité de 1763 consacre l'hégémonie anglaise et la déchéance française,
Mais, la France apporte un instinct tenace à poursuivre ses destinées coloniales. A la veille de la Révolution^ elle travaillait à se reconstituer un nouvel empire.
Un moment^ la force française est souveraine dans le monde, et Napoléon imagine une entreprise coloniale épique : la reprise de l'Inde aux Anglais et la conquête de l'Asie. Ce rêve s'elîondre dans les plaines glacées de la Russie. 1815 : la France n'a plus de colonies. Saint-Domingue lui
« plus grand fait social du siècle dernier fut l'expansion cote loniale... Le xix® siècle demeurera dans la mémoire des « peuples celui où, grâce à l'expansion coloniale, l'histoire « de la civilisation s'est confondue avec l'histoire de l'hu- « manité. Dans cette grande œuvre, la France a eu la part « qui convenait à ses traditions et à son génie : non, la plus « avantageuse, mais , assurément, la plus belle, parce que « la plus considérable et la plus difficile, celle qui devait « exiger la plus sûre intelligence du but et comporter le» « plus grands devoirs. »
A. Messimy. Notre œuvre coloniale.
a été ravie en 1803^ la Louisiane a été vendue. Elle garde la Martinique, la Guadeloupe^, Cayenne^^ Saint-Pierre et Miquelon^ une partie du Sénégal^ la Réunion et quelques comptoirs dans l'Inde, tout ce qui reste de cette compagnie des Indes, qui, du temps de Dupleix, possédait dix-sept vaisseaux de ligne, vingt-cinq frégates et sept cent cinquante navires ordinaires !
Le gouvernement de la Restauration a des visées outre-mer. « A ce maigre domaine colonial, épars aux quatre coins du monde, dit M. Schéfer, il essaie de faire rendre tout ce qu'il est capable de donner (1). » Il encourage les explorations africaines de Caillé, de Sylvain Roux et de Gourbeyre ; il prépare, enfin, la conquête de l'Algérie poursuivie et réalisée par Louis-Philippe. Les Marquises, Taïti, les îles Wallis et Gambier, sont occupées ou protégées de 1841 à 1847.
Sous le second Empire, l'Afrique occidentale française se développe : guerre avec les Maures, expansion en Guinée, en Côte d'Ivoire, au Dahomey, au Gabon. Des traités sont passés à Madagascar. La Cochinchine est occupée, des conventions conclues avec le Cambodge et le Siam ; le
(1) Ch. Schéfer, La France moderne et le problème colonial.
Mékong et le Tonkin sont explorés. Enfin^la Nouvelle-Calédonie est explorée, conquise, et Tahiti s'organise.
La troisième République continue cette œuvre d'expansion. Protectorat de la Tunisie, expéditions répétées au Sénégal, au Soudan, au Niger et à la Côte de Guinée, c'est l'Afrique occidentale française ; explorations et naissions au Congo et au Tcliad, c'est l'Afrique équatoriale française. La Côte des Somalis devient colonie française, aux heures mêmes où l'activité italienne échoue à Adoua. Madagascar est occupée (1895). Nous sommes maîtres de toute l'Indo-Chine.
Cette activité coloniale de la France au xix^ siècle, encore qu'il soit assez difficile d'en déterminer avec précision toutes les causes, n'est pas un phénomène purement accidentel. Elle a ses racines dans la fatalité instinctive de la race française. Elle est mise en mouvement par les grandes influences économiques normales que nous retrouvons à la base de la vie de toutes les nations ; besoin de débouchés nouveaux, recherche de matières premières et de denrées exotiques de consommation. A côté de ces moteurs économiques et politiques, il en est un autre, — le seul que nous voulions retenir au point de vue qui nous occupe, — il en est un autre purement moral, qui est constitué par l'influence des récits des
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grands voyageurs du siècle^ qui continuent IceuM-e des hardis pionniers des siècles précédents.
L'élargissement progressif du monde, dit civiliséj se manifeste ainsi sous la forme de suggestions étendant leurs ondes, du sujet à l'objet et de l'objet au sujet. Le mirage des pays lointains appelle les explorateurs, qui à leur tour font école. Il y a là un mimétisme très puissant, d'autant que fixé et magnifié par la fiction ou le récit littéraires. Tels hommes partent au loin, — la simple ambition personnelle déçue, ou quelque désillusion sentimentale y suffit parfois, — et c'est un empire nouveau qui se lève. La fantaisie d'un individu s'exerce et, du même coup, le domaine de son pays s'augmente. Littérature de découvertes et de conquêtes. Mais, ces temps héroïques sont vite abolis. L'heure moderne n'admet plus que difficilement épopées et héros. L'humiliation de Fachoda marque la fin des raids à la Marchand. Plus personne après Stanley ne songe à traverser l'Afrique : sport inutile. Le moment des « utilisations )>, des « exploitations » est venu. Les conventions internationales ont délimité hinterlands et sphères d'influences. Il s'agit désormais moins de procéder à de nouvelles conquêtes qu'à mettre en valeur les conquêtes déjà réalisées. A cette conception s'appliquent économistes et savants : d'où une littérature de techniciens non dépourvue d'in-
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térêt et qui comprend des œuvres de toutes sortes^ depuis des ouvrages d'économie politique générale jusqu'aux dictionnaires de langues indigènes, en passant par le manuel du parfait colon.
Enfin^ correspondant à ce fait, « nos colonies », nombre d'œuvres d'ordre purement littéraire sont nées^ très nombreuses depuis quelques années, et se multipliant d'autant que la vie coloniale, la vie exotique de la France a pris plus d'intensité. Ces œuvres, dans la présente étude, à laquelle nous avons volontairement donné le caractère d'un simple exposé historique, nous ne saurions en entreprendre la critique détaillée, non plus que chercher à établir les origines, la portée de chacune. Leur nombre est tel : dix volumes de critique n'y suffiraient point. Nous nous bornerons à une énumération rapide, la plus complète possible : au reste, il en paraît chaque jour de nouvelles. L'ensemble de ces œuvres constitue-t-il une littérature vraiment coloniale ou une simple manifestation d'exotisme comparable à celle des siècles précédents? Telle est la question que, pour conclure, nous serons amenés à poser, sinon à catégoriquement résoudre.