VOYAGEURS ET TECHNICIENS
Au xix^ siècle^ la mode des voyages se généralise à tel point et les récits de voyage et de tourisme sont si nombreux qu'il serait impossible de les tous dénombrer. Nous avons vu précédemment que la plupart des personnalités intéressantes de la littérature romantique se livraient à des randonnées européennes et même extra-européennes. Nous avons cité Stendhal, Gérard de Nervalji Théophile Gautier et quelques autres. Pour être complets, nous y devons joindre Pouqueville, qui, de 1820 à 1822, écrivit son Voyage de la Grèce, Pouqueville dont Chateaubriand, dans la Préface de son Itinénaire à Jérusalem, a pu dire qu'il serait certainement « le meilleur guide pour la Morée, s'il avait pu voir tous les lieux qu'il a décrits. Malheureusement, il était prisonnier à Tripolitza. »
A dater du premier Empire, la connaissance du monde européen est telle, les communications sont à ce point devenues sinon faciles, du moins fréquentes, qu'il ne saurait plus être question d'une littérature de « découvertes ».
Dodwell écrira bien encore, en 1809, son Voyage classique et topo graphique de la Grèce , Simond, en 1816, ses Voyages en Angleterre, en Suisse et en Italie, Hommaire de Hell, ou plutôt, sa femme, fera paraître (1835) la relation d'un Voyage dans les steppes de la mer Caspienne, le Caucase, la Crimée et la Russie méridionale. Plus près de nous, contemporains même, les Daryl, les Victor Tissot publieront bien de nombreux récits de voyages dans les divers états européens, et en useront pour placer telles anecdotes cosmopolites ou peintures de mœurs plus ou moins suggestives. Mais ici, vraiment, l'exotisme perd ses droits. Tout au plus, peut-on plaider l'excuse du tourisme. Nous n'avons plus affaire qu'à de simple littérature, et Alfred Tattet écrivant à Musset ou à Gûttinguer, Mérimée écrivant à Beyle ou à Mareste, n'ont point la prétention de révéler à leurs correspondants l'Angleterre ou l'Italie...
Mais, l'intérêt prêté aux récits relatifs aux pays lointains d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique n'est pas près de s'éteindre. Les lecteurs français qu'avaient passionnés l'Histoire des voyages de
l'activité coloniale 167
Tabbé Prévost et les Voyages de Cook ont transmis à leurs fils le goût de telles lectures et l'Histoire générale des voyages de Walckenaër qui paraît de 1826 à 1831, les Voyages autour du monde de Dumont d'Urville (1833-1834) sont accueillis avec la plus vive faA^eur.
Et partout, à travers l'ancien comme à travers le nouveau continent, de hardis voyageurs partent à la découverte des terres encore inconnues ou inexplorées et rapportent de ces lointains pays d'intéressants récits. Bruce publie à Londres en 1790 la relation de son Voyage en Ahyssinie, et Thurnberg à Upsal de 1788 à 1793 ses Voyages en Afrique et en Asie. Sonnini qui avait la prétention de traverser l'Afrique entière dans son milieu, depuis le golfe de la Sidra jusqu'au cap de Bonne- Espérance, doit se borner à parcourir l'Egypte dans tous les sens. Le récit de ses Voyages en Egypte, en Grèce et en Turquie (1799-1801) n'a pas l'aridité d'un itinénaire et constitue une lecture substantielle. Bory de Saint-Vincent, en 1804, publie son Voyage dans les îles d'Afrique (TénérifFe, Maurice, la Réunion et Sainte Hélène), où les descriptions géologiques, les observations de météorologie et les détails de botanique tiennent une large place. C'est l'inauguration de la littérature exotique à tendance scientifique et documentaire. Dessinateur et graveur habile, Denon,
déjà connu par un Voyage en Sicile et à Maltej accompagne Bonaparte dans la Haute et la Basse Egypte et en rapporte un volume orné de dessins^ du plus haut intérêt. Puis, voici les grands voyageurs africains : Mungo Park remonte la Gambie, découvre le Niger, aux bords duquel il meurt assassiné, au cours d'une seconde exploration. Ses Voyages dans l'intérieur de l'Afrique paraissent en 1799 et 1815. Et, après Mungo Park, c'est Sait, en Abyssinie, Ali-Bey, Bowdich, au pays des Achantis (1819), Belzoni en Egypte et en Nubie (1820), Laing, dans toute l'Afrique occidentale (1825), et Clapperton, Oudney, Denham et Lander, tous quatre morts en Afrique, de fatigue et de privations (1822-1834), « après avoir épuisé le cercle des misères humaines ». C'est encore le Voyage en Afrique de Thomas Daines (1861-1862), les Voyages en Abyssinie et dans le Kordofan de Heuglin, Munzinger, Beurmann et des dames Tinné (1864-1865), les admirables explorations des Barth, des Nachtigall, des Schweinfûrth, le Voyage en Abyssinie de Th. Lefebvre, dont le récit est précédé d'un large tableau des institutions de l'Abyssinie, le Voyage sur la Côte et dans l'intérieur de l'Afrique occidentale de Hecquard (1853).
De 1857 à 1865, paraissent à Londres les Voyages et recherches d'un missionnaire dans
l'activité coloniale 16©
l'Afrique méridionale. Ce missionnaire glorieux, c'est David Livingstone qui « s'était proposé un triple but : propager l'Evangile, conquérir de nouvelles données à la science et, enfin, nouer avec des peuples inconnus des relations avantageuses pour sa patrie )'.
Livingstone, en 1869, sera cru perdu et Stanley recevra la mission du New-York Herald de le retrouver, d'où le récit de Cinq années au Congo. De 1861 à 1867, Paul du Chaillu écrit ses Voyages dans l'Afrique équatoriale, et voici les récits récents de Faidherbe, du général Daumas, auteur d'un remarquable ouvrage : Le Grand Désert, de Paul Soleillet (Voyage en Ethiopie, Obock, le Choa, le Caffa), d'Edouard Foa (Les Grandes Chasses dans l'Afrique centrale), de Brazza, de Birger (Du Niger au Golfe d: Guinée), de Pierre d'Espagnat (Jours de Guinée)., de Félix Dubois (La vie au Continent noir et Tombouctou la mystérieuse), du commandant Hourst (Sur le Niger), de Fernand Foureau (D'Alger au Tchad), de d'Olonne (De la Côte d'ivoire au Soudan), de Colrat de Montrozier, d'Emile Gentil f'La Chute de l'Empire de Rabah) et de mille autres qui, à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci, explorèrent la terre d'Afrique.
En Asie, à la fin du xviii^ siècle et au début du xix^ siècle, les voyageurs sont également
L EKOTISIME
nombreux. Georges Forster et Staunton viennent de publier à Londres (1797 et 1798), le premier son Voyage du Bengale en Angleterre, le second, son Voyage en Chine et en Tartarie. En 1806, paraît le Voyage en Chine de sir John Barrow, que les Anglais considèrent encore aujourd'hui comme l'ouvrage le plus remarquable qui ait été écrit sur le Céleste Empire. D'autres Anglais publient divers ouvrages curieux sur l'Asie. C'est J. Mouer, en 1812, et 1818, avec ses Voyages en Perse, en Arménie et dans l'Asie Mineure, le capitaine Basil- Hall avec ses Voyages en Chine et en Corée (1818), J. de Kinneir avec son Voyage dans l'Asie Mineure, l'Arménie et le Kurdistan (1818), H. Pottinguer avec ses Voyages dans le Béloutchistan et le Sindh {iSi6). En 1821, Amédée Jaubert publie son curieux Voyage en Arménie et en Perse. Puis, ce sont encore des récits d'explorations anglaises : Le Voyage en Asie Mineure du colonel W. M. Leake (1824), Le Voyage de Calcutta à Bombay par les proi'inces supérieures de l'Inde de R. Heber (1827-1828), Les Voyages d'Alexandre Burnes en Asie (1834), dont l'auteur, déclare Humboldt, est « le premier des voyageurs qui ont parcouru l'intérieur du continent asiatique ». En 1834, paraît à Paris le Voyage de Victor Jacquemont dans V Inde, un des livres les plus précieux qu'ait inspirés l'Hindoustan. La mort
l'activité coloniale 171
de Victor Jacquemont^ survenue à Bombay le 7 décembre 1832, inspira à Prosper Mérimée une lettre émouvante (1). Paraît encore le Voyage d'exploration sur V Euphrate et sur le Tigre du colonel F. R. Chesney (1850-1868), contemporain des Voyages et recherches en Chaldée et en Susiane de W. L. Loftus, un précurseur des Dieulafoy et de M. de Morgan.
Continuant, avec le P. Gabet, la grande tradition des missionnaires voyageurs, le Père Hue (Evariste Régis) part en Chine, vers 1840. Après cinq ans de séjour dans ce pays il va au Thibet. Il est de retour à Macao, en 1846. Il passe encore plusieurs années en Chine, puis, reprend la route de la France en traversant Tlnde, l'Egypte et la Palestine. Outre des Lettres et des Mémoires insérés dans les Annales de la propagation de la foij le Père Hue a laissé : Som^enirs d'un voyage dans la Tartarie, le Thibet, et la Chine pendant les années 1844, 1845 et 1846, ouvrage publié à Paris en 1850 ; l'Empire chinois, suite du précédent;, couronné par l'Académie française en 1855 ; Le Christianisme en Chine et en Tartarie (1857-1858). Les ouvrages du Père Hue, qui ont été plusieurs
(1) Cf. Mercure de France, 16 septembre 1910. Seize lettres, inédites de Prosper Mérimée à Sutton Sharpe, publiées par M. Adolphe Paupe.
fois réimprimés et traduits en plusieurs langues, constituent, aujourd'hui encore, le monument le plus remarquable qui ait été jamais consacré à Tétude des mœurs de la Chine, et leur retentissement dans les milieux savants et littéraires du second Empire fut considérable.
Le docteur A. Bastian de Leipzig, après avoir visité de 1860 à 1863 le Pégu, le Barma, le Siam, le Cambodge et la Cochinchine, publia ses Voyages dans l'Asie Orientale, qui contiennent sur l'Indo- Chine quantité de documents et d'informations intéressantes (1866-1869). W.G. Palgrave,en 1865, publie son Voyage dans l'Arabie centrale et orientale. En 1863, Arminius Vambéry, hongrois expatrié, prend le nom de Reschid-Effendi et le costume d'un derviche, part de Téhéran et traverse le désert turcoman. Il visite Khiva, Bokhara, Samarcande, villes fameuses dont la connaissance lui apporte une profonde désillusion. Il revient en Europe par Hérat et Téhéran en janvier 1864. Dans le compte-rendu de son voyage paru à Londres en 1867, sous ce titre. Voyage dans l'Asie centrale, il s'attache surtout à des recherches philosophiques, à l'exposé des mœurs des pays visités et à la narration de ses aventures qui furent nombreuses.
De 1870 à nos jours, du Père Hue à M. Marcel Monnier, en passant par Francis Garnier, c'est
l'activité coloniale 173
par centaines que les voyageurs parcoururent le continent asiatique. Les noms deMmede Ujfalvy- Bourdonj, de Russel Killough, de Kennan^ de Courrière, de Cotteau^ d'Atkinson^ de BoulangePi de Louis Rousselet^ de Gabriel Bonvalot;, du prince Henri d'Orléans^ de Dutreuil de Rheins^ de Fournereau^ de Pavie^ sont présents dans toutes les mémoires et le nombre des récits de voyages publiés seulement en ce qui concerne l'Indo-Chine comporterait une bibliographie de plusieurs centaines de pages.
Pour l'Amérique, Alexandre Mackensie publie en 1801 son Voyage dans l'Amérique septentrionale, Marve^ en 1812, son Voyage dans l'intérieur du Brésil,le prince Maximilien de Neuwied,en 1819, son Voyage au Brésil, Martius et Spix en 1824 leur Voyage dans le Brésil.
Pendant cinq années, de 1799 à 1804, Alexandre de Humboldt, le célèbre auteur des Voyages en Amérique et en Asie (1809-1848), parcourut la Colombie, les Cordilières, les bords de l'Orénoque et de l'Amazone, le Pérou, le Mexique et Cuba. Cette expédition provoqua un enthousiasme mondial ; « trente ou trente-cinq volumes de grand et de petit format en ont été le fruit, en tout, une dizaine d'ouvrages renfermant des études, des documents, des données de toute espèce^, sur la géographie et les sciences annexes^
ranthropo^logie, l'ethnologie l'archéologie américaine, l'économie politique et sociale, l'histoire physique et morale du nouveau continent. »
Emule de Humboldt, Alcide d'Orbigny traverse le Brésil et l'Uruguay, explore le Parana et ses afïluents, parcourt les pampas dans tous les sens, séjourne en Patagonie, passe au Chili et en Bolivie. Son long voyage qui dura sept années se termine par le Pérou. Le compte-rendu qu'il en fit, sous le titre Voyage dans l'Amérique méridionale (1835-1849), constitue une œuvre d'une réelle valeur littéraire et dont le cadre est presque encyclopédique.
Après Humboldt et d'Orbigny, et plus près de notre époque, voici le Voyage à Terre-Neuve du comte de Gobineau, le Mexique de Désiré Charnay, puis les récits du docteur Crevaux, de Coudreau,de Jules Gros, de Wiener, d'Elisée Reclus (Voyage à la nouvelle Orléans)^ que complètent dans l'ordre littéraire les Vues d'Amérique de Paul Adam, VOutre-mer de Paul Bourget, et le Voyage de San Francisco au Canada de Jules Huret.
En Océanie, après les célèbres voyages des Cook, des Bougainville et des La Pérouse, il convient de citer ceux de Parker King, de Fitz-Roy et de C. Darwin (1828-1839), de Leichhardt en Australie (récit publié à Londres en 1847)j et tout récents
1,'activité coloniale 175
les ouvrages de Mœrenhout, d Henri Rivière et de Charles Lemire.
Puis^ ce sont les grandes narrations océanes et polaires, et successivement paraissent, en 1798, le Voyage de découi^erie au nord de l'Océan Pacifique de Vancouver ; de 1811 à 1816, le Voyage de découverte aux terres australes de Pérou, le naturaliste de l'expédition du capitaine Baudin ; en 1814, les Voyages aux terres australes de Flinders et Bass ; en 1823, les Voyages au Spitzberg et au Groenland de Scoresby; en 1828,1e Voyage fait à la recherche d'un passage au nord-ouest de sir John Ross qui réalisa, sans littérature, la pensée un instant caressée par Chateaubriand ; en 1856, le Voyage aux mers arctiques de Mac Clure qui, lui, découvre enfin ce fameux passage Nord- Ouest entrevu par Ross et, le premier, pénètre de rOcéan Pacifique dans TOcéan Atlantique en contournant Textrémité septentrionale du Continent américain.
Les œuvres de Nordendjskiôld, de Nansen, de Charcot sont d'hier. Nous ne nous y appesantirons pas, non plus que sur les divers Voyages autour du monde du baron de Hubner, de Planchut, de Gabriac et de Beauvoir.
A dessein, nous limitons aux noms principaux cette énumération des récits de voyages publiés au cours du xix^ siècle^ sans quoi, cette étude à
tendances générales tournerait au résumé bibliographique. De plus^ au point de vue spécial auquel nous nous sommes placés de la valeur de l'apport de Texotisme à la littérature nationale, il est bien certain que si les récits d'un Cook, d'un Humboldt ou d'un Hue, ont pu, à certains moments, constituer pour les esprits cultivés une révélation inattendue et fort suggestive des mœurs et des coutumes de pays lointains et quasi-inconnus, et influencer, par là même, comme avait pu le faire un du Halde pour Voltaire, les écrivains et les artistes contemporains, il est bien certain qu'aujourd'hui, les récits de voyages ne constituent plus une suggestion efficace. A propos des récits de ce genre, M. Gustave Lanson constate (1) : « Tous ces ouvrages sont accueillis avec empressement, et il faut qu'ils soient bien médiocres pour n'obtenir aucun succès. Il semble que le public soit las de fictions et savoure la certitude de la réalité des récits et des descriptions que ces sortes d'écrits lui offrent. Il semble aussi que son éducation esthétique soit au point qu'il est apte à extraire lui-même d'une matière brute les possibilités de plaisir littéraire qu'elle contient, et qu'il se plaise à faire ce travail plutôt qu'à le recevoir tout fait d'un artiste habile.
(1) Gustave Lanson, op. citât.
Il cueille la psychologie et le pittoresque épars dans toutes ces écritures^ et, si peu qu'il en récolte, son effort, autant que son gain, le contente. Enfin, il est vrai aussi que la frivolité d'espritj, l'inaptitude à penser trouvent leur compte à ces lectures qui ne présentent que des choses particulières. »
Cette analyse est assez exacte. Depuis trente ans, le livre de voyage a cessé d'apparaître au lecteur comme une source d'émotions exotiques, c'est-à-dire, nouvelles et autres que celles auxquelles l'exposait, dans la vie de chaque, jour sa sensibilité d'Européen civilisé et assagi. Tout ce qu'il trouve dans ces livres ne lui offre rien d'inattendu. Il en connaît la recette littéraire comme il sait celle du roman policier ou du roman russe. Mais, « cela l'amuse ». Selon un autre cliché, « cela le change » des pitoyables adultères, des amours à Venise et des analyses d'âmes compliquées qui ont alourdi et rendent illisibles les romans contemporains.
De plus, à cette préoccupation purement hédonique s'en est jointe une seconde purement utilitaire. Dédaigneux d'un exotisme par trop connu et galvaudé par mille récits sérieux ou fantaisistes, le lecteur a été amené à chercher dans ces ouvrages consacrés aux pays lointains et aux colonies notamment, une « utilité », une docu-
mentation précise en vue de l'établissement éventuel de comptoirs, ou du lancement projeté de grosses entreprises, industrielles ou commerciales. C'est ainsi, en vue de répondre à ce besoin certain, que, depuis quelques années, a pris naissance une littérature technique, laquelle, d'ailleurs, réalisée souvent par des hommes de la plus grande valeur, n'est pas toujours sans qualité littéraire.
Nous plaçant uniquement à ce dernier point de vue et désirant complète notre étude, nous citerons rapidement parmi les ouvrages des techniciens ceux qui, mieux que nombre d'œuvres puremient littéraires, et continuant en cela la grande tradition de Charlevoix et de Bertram, présentent un intérêt exotique certain soit par la peinture des mœurs soit par l'histoire des institutions qu'ils évoquent ou retracent.
En ce qui concerne l'Afrique, d'abord, voici, purement techniques, les recueils de M. Rouard de Gard : Les traités de protectorat conclus par la France en Afrique de 1870 à 1896 (1897), les Traités entre la France et le Maroc (1898), les Territoires africains et les conventions franco-anglaises (1901). Puis, ce sont de Faidherbe, Le Sénégal (1889), de Gaffarel, Le Sénégal et le Soudan français (1895). de M. Aspe Fleurimont, La Guinée française, de Victor Deville, Le Partage de l'Afrique. Onésime
l'activité coloniale 179
Reclus^ en 1904, développe ce paradoxe amusant encore qu'assez tendancieux : Lâchons l'Asie, prenons l'Afrique. M. Jean Darcy consacre deux remarquables ouvrages à la lutte coloniale en Afrique entre la France et l'Angleterre : Cent années de rivalité coloniale (1904-1908). Gustave Binger avec la Terre de l'Islam (190G), Dupont et Coppolani avec les Confréries religieuses musulmanes apportent une contribution intéressante au gros problème religieux que pose notre domination africaine. M. Hanotaux avec le Partage de l'Afrique évoque les circonstances qui précédèrent et accompagnèrent l'équipée de Fachoda : leçon historique capitale. M. Henri Lorin avec l'Afrique du Nord, M. Paul Leroy-Beaulieu écrivent l'histoire de l'Algérie et de la Tunisie. Le commandant Ferry, dans La France en Afrique, M. Lucien Hubert, dans Politique africaine (1904) et VEueil d'un monde : l'œuvre de la France en Afrique occidentale (1908), évoquent dans leur ensemble les étapes successives de notre expansion en Afrique. Après ces ouvrages généraux, voici, pour l'Afrique équatoriale, le savant livre de Fernand Rouget, U Expansion coloniale au Congo français (1906), que complètent, au point de vue spécial de la défense des indigènes, le beau livre de E. D. Morel, Problèmes de l'Ouest- africain (1904), et les ouvrages de Félicien Challaye, Le
Congo français et La Question internationale du Congo. MM. Descamps, sous ce titre, l'Afrique nouvelle, et Vandervelde retracent l'histoire de l'Etat indépendant belge.
M. G. Deherme, esprit méthodique et généreux, se console du rêve fragile des Universités populaires en écrivant l'Afrique occidentale française : action politique, action économique, action sociale. Pour la Côte d'Ivoire, MM. Clozel et Villamur, pour le Dahomey, MM. François et Henry Hubert rédigent de complètes monographies.
MM. Vignéras et Angoulvant décrivent Djibouti et V Ahyssinie. M. André You, après l'œuvre colossale de Grandidier (1885), consacre à Madagascar : histoire, colonisation, organisation (1905) un ouvrage intéressant, à compléter avec les Instructions et les Rapports du général Galliéni, et les ouvrages de E. Gautier, L'âme Malgache, de Jean Carol : Chez les Hovas et des RR. Pères de la Vaissière et Piollet. M. François de Mahy écrit : Autour de Bourbon et de Madagascar et Edouard Hervé l'île de la Réunion.
Après ces ouvrages citons encore Souvenirs et Visions d'Afrique de l'orientaliste Masqueray quijd'après MM.Mariuset Ary Leblond,«a fait pour la société kabyle ce que Fustel de Coulanges avait fait pour la société romaine », les travaux d'Ismaël Haraet sur les Berbères français du
nord de l'Afrique, les volumes consacrés à l'ethnographie africaine par M. Boulifa et les belles pages de critique écrites par M. Mohammed ben Ghenneb.
En Asie, les Cwilisations de l'Inde ont inspiré un admirable livre au D'' Gustave le Bon ; M. Métin s'est occupé de l'Inde d'aujourd'hui et M. Joseph Chailley a consacré à l'Inde britannique une étude magistrale et définitive. Voici les historiens de révolution asiatique : M. Victor Bérard, avec la Révolte de l'Asie, M. Leroy-Beaulieu avec la Rénovation de l'Asie (1900), M. Henri Cordieravec son Histoire des relations de la Chine avec les puissances occidentales (1902). M. Jean Rodes (1909) consacre à la Chine nouvelle l'étude la mieux informée et la plus pénétrante qui ait été écrite depuis Hue et Gabet, et ce sont des livres curieux que Crime et Misère en Chine du docteur Matignon et la Vie secrète de la Cour de Chine de M. May bon. M. G. Ducrocq plaint la Pauvre et douce Corée. S. Weulersse et Félicien Challaye s'occupent du Japon d'aujourd'hui sans nous faire oublier les admirables pages traduites de Lafcadio Hearn par Marc Logé et de Kipling par MM. Fabulet et d'Humières.
Pour rindo-Chine, les œuvres abondent : c'est l'intéressante série d'ouvrages de la Mission Pavie, la Colonisation de V Indo-Chine de J. Chailley,
dont nous venons de citer l'étude sur Tlnde Britannique et qui a écrit encore cette admirable monographie : Java et ses habitants (1900). De M. de Lanessan, c'est l' Indo-Chine française {iSS9), la Colonisation française en Indo-Chine (1895), de Bouinais et Paulus, la Cochinchine contemporaine { 1884), le Protectorat du Tonkin ( 1885), l' Indo- Chine française contemporaine (1885) et la France en Indo-Chine (1890). De M. Louis Salaûn, V Indo- Chine (1903), de Paul Doumer, V Indo-Chine française, Souvenirs (1905), de M. Ferdinand Bernard, une étude de grande allure, V Indo-Chine. M. Gosselin étudie l'Empire d'Annam, M. Pasquier, l'Annam d'autrefois et l'amiral Réveillère L'âme Khmère. Et nous pouvons conclure avec M. Pierre Norel (1) :
« De la littérature coloniale, en voicJ : qui relit aujourd'hui le livre admirable de Henri Mouhot, cet apôtre? Fût-il né anglais que son livre serait aujourd'hui entre toutes les mains ; et nous Français, nous le lirions dans une traduction. Qui consulte aujourd'hui le monument de science, d'observation sagace et de pénétration psychologique qu'ont laissé Doudart de Lagrée et Francis Garnier? Il n'y a pas longtemps qu'on relisait encore le Pays d'Annam de Luro... Comment ne con-
(1) Enquête de la Dépêche coloniale.
l'activité coloniale 183
naît-on plus ce magnifique ouvrage de Moura, deux gros in-octavos^ le Royaume du Cambodge^ élaboré^ composé avec les seuls matériaux des grimoires indigènes où Moura a évoqué, avec des yeux amoureux et un souci acharné de l'exactitude, les magnificences de la civilisation Khmer^ « véritable trésor où Ton puisera longtemps », a écrit Aymonier dont l'opinion vaut bien qu'on s'y arrête. Et ce livre de haute impartialité de Vial : les Premières années de la Cochinchine, et cette étude lumineuse de Landes sur la Commune annamite, ses notes précises sur les Mœurs et Coutumes des Annamites, et les gloses si pénétrantes de Jeanneau sur les livres chinois. Faut-il citer encore, pour les venger de l'oubli un peu voulu où on les laisse, les noms des Brîère, des Villard, des Renaud, des Silvestre, des Génibrel, des Harmand, des Delaporte, des Champeaux^ des Legrand de la Liraye, des Aubaret, des Phîlastre et d'autres que j'oublie dont les travaux se trouvent épars dans cette précieuse collection des Excursions et Reconnaissances que le gouvernement de la Cochinchine fit rééditer de 1892 à 1897...? ))
Nos colonies d'Amérique ont inspiré plusieurs oeuvres d'une haute tenue littéraire et notamment de M. Emile Salone, la Colonisation de la Nouvelle France,, de Pierre de Vaissière j Saint-Domingue^
(1629-1789) : la société et la ^ie créoles sous l'ancien régime; du baron Marc de Villiersdu Terrage, Les dernières années de la Louisiane française, de M. Chemin-Dupontès, les Petites Antilles. Enfin, la Nouvelle-Calédonie a inspiré à M. Le Goupils un très curieux et véhément pamphlet : Comment on cesse d'être colon à opposer, avec son pessimisme vécu et expérimental, à l'optimisme littéraire de Charles Géniaux (1), et M. Jean Carol a écrit des pages intéressantes sur le Bagne.
Les ouvrages généraux sur les colonies sont légion. Nous citerons les plus caractéristiques : et d'abord, celui qui longtemps constitua le seul ouvrage d'ensemble sérieux, relativement à l'historique de la Colonisation, La Colonisation chez les peuples modernes de Paul Leroy-Beaulieu (1854- 1902), ouvrage que des rééditions successives n'ont pas suffisamment rajeuni et qu'un point de vue exaspérément anglophile gâte un peu. Serré et précis, le livre de M. Marcel Dubois, Systèmes coloniaux et peuples colonisateurs {iS9b) ^ produisit à cet égard une mise au point nécessaire. Les différents auteurs qui ont essayé de tenter une synthèse de la colonisation n'y ont jusqu'à présent qu'assez mal réussi. Ni les essais de
(1) Auteur d'un livre, d'ailleurs excellent : Comment on devient colon.
l'activité coloniale 185
M. de Saussure, ni la Philosophie de la colonisation de M. Edgar Denancy (1902);, ni la Philosophie de la Colonisation de M. Paul Théodore Vibert;, fatras prétentieux et indigeste^ ni les Problèmes de la Colonisation de M. Valmor, ne constituent des œuvres ayant vraiment une valeur philosophique. La généralisation de M. Cari Siger parue sous ce titre : Essai sur la colonisation, vaut par l'originalité de la thèse développée. « Ce livre^ dit M. P. Cultru (1), le savant historien de Dupleix, a de la valeur. Son analyse exacte, presque toujours, des causes et des modalités de la colonisation est faite d'après une documentation sérieuse, bien qu'il affecte parfois de mépriser les documents. Sa critique ménage peu les prétextes hypocrites que les modernes mettent en avant pour justifier la conquête des pays neufs. Philanthropie, civilisation, assimilation, association, autant de mots qui voilent pudiquement l'exploitation impitoyable des peuples colonisés. C'est surtout un excellent principe de méthode historique que de vouloir se garder de toute théorie, de toute spéculation, si séduisante qu'elle puisse être. Voir les faits en eux-mêmes, tels qu'ils sont €t, de propos délibéré, se défendre de les encadrer dans un système, de les relier arbitrairement par
(1) Quinzaine coloniale, 10 septembre 1907.
une chaîne logique forgée après coup, soumettre son esprit à la réalité et non la réalité aux conceptions de son esprit, voilà une leçon qui ressort du travail de M. Siger et dont les historiens et les politiques peuvent tirer profit aussi bien que les philosophes. »
L'ouvrage de M. Arthur Girault : Principes de la colonisation et de la législation coloniale (1908) est intéressant encore que systématique. La France moderne et le problème colonial de M. Christian Schéfer (1906) est une remarquable étude. Citons encore : de M. A. Messimy Notre œuvre coloniale (1910), de Paul Gaffarel la Politique Coloniale de la France de 1784 à 1830 et les Colonies françaises (1885) ; d'Onésime Reclus, la France et ses colonies (1887-1889) ; de M. Rambaud, la France coloniale, de M. J. de Lanessan, les Principes de colonisation (1897) et l'Expansion coloniale de la France (1886), Les missions et Leur protectorat (1907), de M. Joseph Chailley : Où en est la politique coloniale de la France (1896), les Compagnies de colonisation sous l'ancien régime (1898) et l' Education et les colonies, de Paul Bert et Clayton, Les colonies françaises (1889), de M. Louis Vignon, V Expansion de la France, dont le titre seul et non le contenu, plutôt médiocre, rappelle, seul, l'admirable ouvrage de Seeley, The expansion of England,
l'activité coloniale 187
Pour terminer cette énumération fatalement écourtée^ — sans quoi^ dix volumes n'y suffiraient point^ — mentionnons un essai fort original, remarquablement pensé et écrit de M. Maurice Delafosse, intitulé : les Etats d'âme d'un colonial. Mais, M. Delafosse, encore qu'auteur de mainte étude technique, et notamment d'une esquisse délicieuse sur la République de Libéria, est surtout un parfait psychologue et un excellent littérateur.
Aussi bien, les bons techniciens sont, en général, de bons écrivains, en ce sens, qu'à l'encontre de maint littérateur professionnel ne visant qu'à l'effet, ils s'efforcent de donner à leur enseignement la forme la plus « précise », la mieux « adaptée. » C'est pourquoi, dans cet essai, nous avons estimé nécessaire de consacrer une place aux écrits des voyageurs et des techniciens. Sans nul doute, dans l'apport de l'exotisme à notre littérature nationale, ils ont, pour leur part, puissamment contribué à la dispersion de l'idée coloniale et les précisions, les réalités qu'ils ont fixées sont la substance et la moelle qui ont nourri les visions et les rêves des écrivains et des poètes