La valeur du milreis était alors de 1 fr
Le gouvernement de l'État semble peu pressé de construire de nouveaux chemins ou de nouvelles voies ferrées. Il est depuis longtemps question de rejoindre Porto Alegre à la mer voisine par un chemin de fer. La petite ville de Torres deviendrait alors le port septentrional de TÉtat. Cette ligne nouvelle éviterait aux voyageurs le détour long et coûteux par la lagune dos Patos et Sào Pedro do Rio Grande. Elle sera créée tôt ou tard; sur son tracé se trouvent des colonies florissantes qui ont besoin d'un débouché. Mais on ne sait quelle indolence brésilienne en retarde l'exécution.
Toutefois les dirigeants brésiliens ne sont pas seuls responsables de la pauvreté des colons. Les colons eux-mêmes sont en général gens de peu d'initiative. Les Allemands n'ont rien changé aux méthodes de culture qu'ils tiennent de leurs grands-parents; ils sèment le maïs, le manioc, les pommes de terre et les haricots noirs selon la coutume ancienne du pays, et se refusent aux innovations. Quelques essais ont pourtant prouvé que le tabac, la canne à sucre, le coton, le riz donnent encore d'excellents résultats à cette latitude. Néanmoins l'État en est réduit à importer en quantités considérables chacun de ces produits. Rio Grande do Sul a été autrefois le grenier à blé du Brésil; il fait venir aujourd'hui de l'Argentine les céréales et la farine.
Les transactions commerciales se font encore d'une façon primitive. Les paysans se contentent presque partout d'échanger leurs denrées pour des produits
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manufacturés. Les intermédiaires nécessaires sont les tenanciers des vendas. Il y a dans chaque colonie une ou plusieurs de ces vendas^ qui sont à la fois des auberges, des entrepôts de marchandises et même des sortes de banques locales. Le vendeiro est un gaillard actif, entreprenant, et à qui sa connaissance du portugais confère un avantage sur ses compatriotes. Il reçoit en dépôt le produit des récoltes, dont les paysans se désintéressent alors entièrement. Il se charge de les revendre au loin ou de les placer à crédit; presque chaque fermier a chez lui un compte ouvert : on lui laisse le soin de faire fructifier les capitaux; c'est de lui que dépend la prospérité financière d'un assez grand nombre de familles paysannes ; une faillite de vendeiro a pour conséquence la ruine de tout un canton.
La difficulté des transports, Tindifférence des paysans, l'accumulation des intermédiaires sont autant d'obstacles au développement économique du pays. Mais s'il n'y a de vraie richesse nulle part, il y a du bien-être partout. Les émigrants, quand ils sont parvenus à vaincre la dure gêne du début, réalisent en somme sur ce coin de terre l'idéal simple de toute leur vie : un toit, un champ à eux, et la nourriture de chaque jour assurée. Leur première patrie ne leur en offrait pas tant. L'égoïste satisfaction de vivre en petits propriétaires étouffe en eux les regrets de l'exil.
On donne le nom de Deutsch-Brasilien à l'ensemble
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des colonies allemandes du sud du Brésil. Cette Allemagne doutre-mer n'est pas une contrée dont les limites soient aisées à fixer. Les colonies allemandes sont séparées les unes des autres par de vastes étendues de terres encore vierges, ou par d'autres colonies d'une nationalité différente.
Toutefois, on peut, dans Rio Grande, parcourir un espace de plus de deux cents kilomètres sans presque sortir du territoire de langue allemande. Une chaîne de colonies allemandes relie Sâo Leopoldo, qui est situé au nord de Porto Alegre, à Santa-Cruz qui se trouve au centre de TÉtat. J'ai voyagé dans cette région plusieurs journées de suite, sans entendre parler que l'allemand. En aucun pays du monde on ne rencontrerait un groupement d'émigrants allemands d'égale importance, aussi cohérent et aussi pur de tout mélange. Sur ces hauts plateaux du Brésil, les Allemands sont, du moins provisoirement, protégés par leur isolement contre tout péril d'absorption ou d'assimilation. Le milieu brésilien n'est pas capable de provoquer le curieux phénomène de dénaturalisation allemande que l'on observe, si fréquemment aux États-Unis.
Il n'y a presque pas de villes dans ce Brésil méridional. On ne trouve, à l'intérieur, que des villages très distants les uns des autres, tout au plus de gros bourgs, où se tiennent les marchés. Santa Catharina et Rio Grande do Sul ne sont encore et ne seront longtemps que des États agricoles et paysans.
Il est naturel que les colons allemands aient gardé
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non seulement leur langue, mais encore bon nombre de leurs coutumes. En particulier, ils se sont empressés de fonder une quantité innombrable de sociétés, Vereine, Les distractions en commun et les réunions du dimanche sont des habitudes auxquelles les Allemands restent partout attachés obstinément ; c'est presque la seule coutume qu'ils n'aient pas abandonnée aux États-Unis. Les Vereine pullulent dans YUrwald. L'éloignement des fermes ou des villages n'est pas un obstacle : les colons sellent, le dimanche matin, leur cheval, et font un voyage de plusieurs heures pour gagner la venda où Ton s'assemble. Les jeux de boule, le tir, la gymnastique, les chants en chœur occupent leurs après-dîners. La bière seule leur manque ; ils la remplacent par le mate et aussi parla cachaça^ mauvaise eau-de-vie de canne à sucre. Les sociétés les plus nombreuses ont pour unique objet l'amusement. Mais il s'en rencontre aussi d'un caractère plus sérieux, sociétés de secours mutuels, unions agricoles, ou Bildiingsvereine^ qui se proposent la fondation de petites bibliothèques de prêts, pour répandre l'instruction.
Les distinctions de la mère-patrie ne sont pas complètement abolies; les émigrés originaires d'une même province se recherchent et se groupent étroitement. Parmi les Allemands de là-bas, deux catégories ne se mêlent guère : les Poméraniens et les Rhénans. En passant d'une picada à l'autre, on entend le dialecte changer, et le bas-allemand remplacer le patois du Hunsriick.
L*aspect des maisons et des intérieurs marque le passage du territoire proprement brésilien au territoire de langue allemande. Un goût plus grand de Tordre, de la propreté, de Fintimitése révèle dans les détails de construction, d'arrangement, et dans les essais d'embellissement de la demeure, malgré tout humble et fruste. Les Allemands ont instinctivement essayé de façonner ce pays sur le modèle du leur; l'aspect des lieux les y invitait. Leurs colonies de la serra évoquent quelquefois l'image de certaines parties de la Forêt Noire. Les têtes rondes des collines, qui atteignent à peine 1 000 mètres de hauteur, sont couvertes encore de bois sombres et vivaces, tandis que les cultures et les pâturages s'allongent sur les pentes et empiètent lentement d'année en année sur la forêt; le fond des vallées est strié de plantations régulières, au milieu desquelles on aperçoit quelques fermes isolées, parfois une agglomération de quelques maisons autour d'un petit clocher de bois; paysages harmonieux, modérés; contrée tout européenne, où Ton se sent chez soi presque sans effort.
Le paysage pourtant manque de vastes horizons et lasse par son uniformité. Un voyage à travers les colonies ne comporte guère d'imprévu. Pendant de longues heures, au trot monotone des chevaux, on suit les chemins étroits de la forêt, dans une ombre humide et chaude. Les rencontres sont rares; on croise parfois un commis-voyageur qui voyage à cheval de venda en venda, ou un attelage de mules çpnduit par un nègre, que l'on entend jurer et sacrer
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en allemand, parce qu'ayant toujours vécu dans cette parti de la serra, il ne connaît pas d'autre langue. Lorsqu'on descend des hauteurs vers les vallées, des clairières s'ouvrent ; du manioc ou du maïs y pousse entre les troncs d'arbres calcinés. Ce sont enfin de vastes étendues découvertes, prairies où le bétail paît dans des enclos, champs cultivés comme un jardin, fermes entourées de palmiers, d'orangers, de bananiers. Et de nouveau l'on rentre dans la forêt pour retrouver dans la vallée voisine une colonie semblable à la première.
Vers le soir, on s'arrête à quelque venda. Au bruit du cheval, le patron s'en vient lentement sur le seuil. Il vous tend sa large main, vous fait asseoir sur un banc, et familièrement vous interroge : « Qui êtesvous? D'où venez- vous? Où allez-vous? Quelles affaires avez-vous en ce pays? » On répond lentement, en prenant son temps, à la façon paysanne. On s'informe à son tour : si la récolte a été bonne, et quel est le prix du maïs? on parle des routes, et des améliorations que tout le monde dit nécessaires et que personne n'entreprend.
Ces préliminaires terminés, le patron vous dit avec calme : « Dessellez votre cheval; mettez le harnais ici; vous trouverez l'écurie là-bas ». Et l'on desselle son cheval ; on le mène vers l'écurie ; on lui donne soimême le maïs et le foin. Puis on reprend la lente causerie, dans la grande salle sombre de la venda, tandis que la nuit froide tombe sur les campagnes désertes, sur la forêt, dans une angoissante plénitude de silence.
« Venez dtner », dit le patron ; et il vous fait asseoir à la table où viennent prendre place sa femme et ses dix ou douze enfants. On sert à la fois les haricots noirs, le riz et la farine de manioc, qui, mélangés, forment la nourriture habituelle des gens du pays, un rôti de bœuf ou de porc, des œufs au jambon, un ou deux poulets, et de larges plats de pommes de terre; pour dessert, des confitures de goyave, du miel sauvage et une tasse de café. Chacun se sert à son goût et mélange tous les mets dans son assiette. Le service est sommaire, mais le repas toujours substantiel et bon, et la bande des enfants attablés a de belles joues luisantes et rondes.
Après le dîner, il faut prendre le mate avec le patron. Cette coutume indigène a été adoptée par tous les étrangers. Le vendeiro verse dans sa petite ■calebasse la poudre noire de mate et Teau bouillante ; il hume le premier Tamère boisson, à Faide d'un tuyau d'argent semblable à une pipe chinoise; puis il Toffre à ses hôtes, et Ton cause tandis que le tuyau circule de bouche en bouche. Le journal souvent n'arrive qu'une fois par semaine dans les vendas éloignées ; chaque voyageur nouveau est comme un messager du monde extérieur; on l'interroge jusqu'à ce qu'il ait épuisé sa provision de nouvelles.
De jour en jour, la même vie reprend : mêmes paysages, mêmes chemins, mêmes vendas, mêmes entretiens. Et l'on pourrait commencer à croire que tout le pays n'est peuplé que d'Allemands, si brusquement, sans raison apparente, le langage des habi-
tants ne venait à changer. L'italien remplace Tallemand. C'est que l'on vient de pénétrer dans les colonies italiennes qui ne sont ni moins étendues, ni moins peuplées, ni moins bien cultivées que les colonies allemandes.
La presse allemande loue volontiers les Allemands du Brésil d'avoir su, à l'étranger, se faire les champions du germanisme, du Beuischtum. Sauvegarder son Deutschtuniy est-ce conserver, en même temps que la langue, les mœurs et les habitudes d'esprit du pays natal, un loyalisme étroitement allemand? et lutter pour le Deutschtum, est-ce vouloir implanter le nationalisme allemand sur le sol brésilien? Cette conception a des partisans parmi les colons allemands du Brésil, et ce ne sont pas les moins intelligents ni les moins entreprenants. Les grands marchands, qui vivent dans les ports, à Porto Alegre, à Pelotas, à Sâo Pedro, sont souvent, sans compromission, de violents ennemis de tout ce qui est brésilien. Ce n'est pas à dire qu'ils soient restés de nationalité allemande; la plupart d'entre eux sont au contraire naturalisés Brésiliens; beaucoup sont nés au Brésil. Mais, riches et justement ambitieux d'étendre leur commerce, ils se voient entravés dans leurs efforts par la mollesse, la mauvaise volonté et l'avidité du gouvernement local. Ils représentent, sans aucun doute, l'élément le plus actif de la popu-
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lation. Us ool l'édacatioD commerciale, Tesprit d'ordre et d'entreprise, les capitaux. Aussi méprisentils et exècreot-ils 1 administration indolente, impré- TOTante, parfois concussionnaire, qui retarde à la fois le déTeloppement du pavs et celui de leur fortune.
Ils établissent une comparaison perpétuelle entre les choses d'Allemagne et celles du Brésil : le gouvernement là-bas fort, impartial, indépendant, ici livré aux intrigues et aux rancunes personnelles ; — d'une part, des habitudes de labeur patient, une vie simple, économe, rangée; de Tautre, Foisiveté, les flâneries bavardes, les amourettes, le jeu; — Finstruction partout répandue en Allemagne, presque partout négligée au Brésil, etc.
Ces irréconciliables restent, des pieds à la tête, des Allemands d'Allemagne. Ils sont, dans leur rapports avec les Brésiliens, semblables à ces Européens qui vivent et meurent dans les settlements d'Extrême- Orient, s'enrichissant à trafiquer avec les populations indigènes, mais gardant pour elles, jusqu'au dernier jour, des sentiments de mépris et quelquefois de haine.
Ces Allemands ne sont qu'une minorité. Les colons moins aisés n'ont pas leur intransigeance et conviennent que le Brésil leur a donné, à défaut d'autre chose, des facilités de vie qui leur manquaient, lis y vivent mieux avec moins de travail. Arrivés pauvres, ils ont l'espoir de devenir ici de petits bourgeois, et d'acquérir du bien. Ils sont presque reconnaissants à ce pays de les avoir élevés au-dessus de la position
sociale dans laquelle ils eussent été murés en Aile-' magne. Et il semble que chez eux le Deutschtum ne soit plus l'expression d'un chauvinisme d'outre-mer. L'administration allemande, l'instruction allemande, les mœurs allemandes ne sont point des choses qu'ils opposent avec amertume aux choses du Brésil. Ils n'ont pas la constante préoccupation d'instituer des comparaisons, afin d'amoindrir leur patrie nouvelle. Mais ils souhaitent que toutes ces supériorités allemandes puissent servir à fortifier au Brésil leur situation de bourgeois commençants. Ils les proposent comme modèles. Le Deutschtum personnifie leurs aspirations vers une situation meilleure. Il est leur idéal de vie.
La « lutte pour le Deutschtum », ainsi entendue, se justifie bien mieux au Brésil qu'aux États-Unis. Au Brésil, le Deutschtum représente vraiment un état de civilisation plus achevée que la civilisation locale. Aux États-Unis, l'opposition d'une civilisation strictement allemande à une civilisation strictement anglo-saxonne a quelque chose de factice. Il n'y a pas d'antagonisme entre Tune et l'autre. Elles ont historiquement une origine commune. Et bien que les principaux éléments ethniques, qui composent aujourd'hui le peuple américain, se soient développés, durant des siècles, d'une façon indépendante, dans des conditions locales et des conditions historiques qui les ont individuellement marqués d'une empreinte particulière, ils ont néanmoins assez de points communs pour pouvoir, en un temps assez
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court, se combiner et former un peuple uni d'éducation, d'aspirations et de mœurs. Au Brésil, la fusion est malaisée, parce que les civilisations en présence sont inégalement développées.
Mais doit-on considérer tous les colons allemands du Brésil comme des représentants qualifiés et conscients de la civilisation germanique?
En dehors de ceux qui habitent les villes ou les centres agricoles, ils ne se soucient guère de la « lutte pour le Deuiscktum ». Les paysans de la serra, qui sont le plus grand nombre, ont reçu une éducation trop limitée pour se faire les champions d'une idée. Leur ignorance, en général, est grande; plus particulièrement, l'ignorance des choses de l'Allemagne, chez les colons de la seconde génération, est stupéfiante. Et les influences qui s'exercent sur eux sont trop contradictoires pour qu'ils puissent se former une idée claire des exigences de la « lutte pour le Deutschium ».
Deux Églises protestantes, qui se réclament l'une et l'autre du Deutschtum, se disputent, à Rio Grande do Sul, les consciences paysannes. L'une est l'Eglise évangélique, dont les pasteurs sont formés en Allemagne, l'autre est le synode du Missouri, organisation luthérienne des États-Unis. Le synode du Missouri n'a commencé qu'en 1900-1901 à envoyer des missionnaires dans l'État de Rio Grande do Sul. Ils ont été accueillis, par les pasteurs rivaux, d'abord comme des agents secrets du commerce américain, comme des commis-voyageurs déguisés, puis comme
des émissaires politiques, chargés de travailler au rapprochement des républiques américaines :
Il y a deux ans, écrit un maître d*école des environs de Pelotas, apparut ici le premier missionnaire venu des États-Unis ; il se renseigna et apprit que la petite colonie de Sâo Pedro, située au pied du Morro Redondo, à côté de la colonie allemande de Sâo Domingos, et peuplée de Russes et d'Allemands, n'avait ni pasteur ni maître d'école; on Taccepta comme tel pour un traitement minime, et quelques Allemands qui habitaient dans les environs se joignirent à la communauté. Il se montra empressé à faire des avances d'argent pour des achats de terres ou de bâtiments, et fit aussi quelques petits présents, en les accompagnant de cette remarque sarcastique, mais pourtant vraie en partie : « Qu'est-ce que l'Allemagne a fait pour vous? — Nous venons, nous, à votre aide *. »
Le synode du Missouri, il est à peine besoin de le dire, n'est dans la dépendance d'aucune entreprise industrielle et commerciale, et il ne subit pas davantage une influence politique. C'est une organisation religieuse d'une orthodoxie très intransigeante, et son but unique est l'évangélisation des contrées lointaines. Il dépense chaque année de grosses sommes pour ses missions. S'il a dirigé depuis quelques années des missionnaires vers le sud du Brésil, c'est parce qu'il a voulu commencer l'évangélisation de l'Amérique du Sud par l'endroit le plus accessible. Ses pasteurs, qui sont exclusivement des Allemands ou des fils d'Allemande, sont accueillis par les colons sans hostilité et même avec sympathie.
1. Deutsche Schulen und Schulgemeinden in Siidhrasilien (enquête faite par la Blumenaa-Stiftung)^ p. 6.
L'influence de ces missionnaires se marque par un détachement de rAllemagne impériale. C'est la seule tradition religieuse qui maintient chez les luthériens de l'Amérique du Nord l'emploi de la langue allemande. Politiquement, ils sont émancipés, complètement afl^ranchis de toute influence européenne. Or il est fatal qu'ils se proposent en exemple aux populations allemandes de l'Amérique du Sud. Consciemment ou non, en éveillant ou en excitant en elles le sentiment de l'indépendance, ils les détournent de chercher des appuis, des exemples, des encouragements dans la mère-patrie. Ainsi, bien qu'ils se proposent seulement de répandre dans la langue de Luther la foi de Luther, leur propagande peut avoir pour résultat indirect d'engager les colons à constituer des communautés, dont la langue sans doute reste allemande, mais où se développe un patriotisme local très marqué. C'est unDeutschtum sécessionniste.
Les prêtres venus d'Allemagne s'attaquent à ces Américains avec une extrême violence. A leur influence séparatiste, ils opposent une action deutschnational. Ils apportent à leur besogne autant de passion patriotique que de passion religieuse. Ils sont d'ailleurs, aussi bien que les Américains du Nord, des étrangers et des passants dans ce pays; instruits et formés dans des séminaires d'Allemagne, ils ne viennent passer à Rio Grande do Sul qu'un nombre d'années limité ; il est rare qu'ils s'y exilent sans esprit de retour. Aussi conservent-ils de fortes attaches avec la mère-patrie, et leurs sentiments les
poussent naturellement et nécessairement à une sorte de propagande impérialiste. Ils prêchent, suivant une parole fameuse, Tévangile de la personne sacrée de l'Empereur. Dans un presbytère, où je rendais visite à l'un de ces pasteurs, un grand portrait de Guillaume II, pendu au mur, était le seul ornement. Beaucoup d'entre eux se croient sincèrement investis d'une sorte de mission politique. Mais la tâche leur est rendue difficile par la pesante indifférence de la masse des colons.
Plus que Téglise, l'école pourrait servir à répandre les idées et l'influence de l'Allemagne. Mais, faute d'argent, la situation des écoles de campagne demeure misérable. Elles sont dispersées çà et là, à travers la serra ; toutes les colonies ne sont pas assez riches pour posséder une maison d'école et payer un instituteur; il n'y a souvent qu'un seul local et un seul maître pour plusieurs communautés. Le bâtiment n'est qu'une pauvre hutte, au sol de terre battue. Le mobilier le plus élémentaire, tables et bancs, fait souvent défaut; le matériel scolaire, cahiers, livres, cartes, mappemondes, est encore plus rare. Les écoliers en sont réduits à accepter sans correctif et sans contrôle l'enseignement que leur donnent leurs maîtres d'école.
Et quels maîtres d'école! Leur métier est de tous le moins rétribué. Les travailleurs les plus précieux et les plus recherchés dans ce pays sont les travailleurs manuels. Et ce n'est souvent que par incapacité
l'expansion allkm. hors d'europe. 9
de gagner leur vie autrement que des pauvres hères se résignent à ce métier de meurt-de-faim. Les spécialistes, les instituteurs de métier, ne se rencontrent que dans les villes et dans les gros centres agricoles. Dans les picadas, on fait flèche de tout bois; on y prend à Tessai les sans-travail et les vagabonds, s'ils savent lire. Les antécédents de ces instructeurs sont d'une ironique variété : « Si cela n'était pas si triste, écrit un instituteur de Sâo Laurenço, nous pourrions être fiers des représentants de notre profession ; un comte, quatre barons, trois officiers, cinq ingénieurs, cinq commerçants; les autres sont des tailleurs, des cordonniers, des colons agricoles, etc.* ». Les plus heureux touchent à la campagne 500 milreis ^ par an. Les autres reçoivent de chaque écolier un milretis (un franc vingt- cinq) par mois; lorque le mauvais temps ou des travaux pressants empêchent les enfants de venir à Técole, le maître est réduit à la misère.
En dehors des centres importants, ces écoles périclitent. Il y a quelques années (1901) une association s'était fondée en Allemagne, avec le but spécial de relever renseignement de l'allemand dans les trois états du Paranâ, de Santa Catharina et de Rio Grande do Sul : elle fit une enquête qui révéla au grand public le triste état des choses et provoqua de la part des intéressés de pressants appels de fonds. Le gouvernement allemand accorda à plusieurs écoles, à Blumenau ou