‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 21 sur 48 · Deutsche Schulen,,,^ p · texte numérisé non relu

Deutsche Schulen,,,^ p

Ces enfants de paysans, nés dans la forêt, élevés dans un milieu étroit, presque sans relations avec le reste du monde, pourraient-ils se faire une idée claire de TAUemagne moderne, des services qu'ils peuvent eux-mêmes lui rendre, et de ce qu'ils sont en droit d'attendre d'elle? Cette éducation serait peut-être possible si les enfants recevaient pendant de longues années, et en particulier durant l'adolescence, un enseignement approprié, minutieux et méthodique, une sorte d'enseignement secondaire professé par des maîtres compétents. Mais il est bien question ici d'éducation intégrale! L'enseignement reste partout rudimentaire : les enfants apprennent à lire, à écrire et à compter, reçoivent un peu d'instruction religieuse et quelques notions de géographie et d'histoire, mais si peu qu'on ne peut vraiment compter sur cela pour former des cœurs allemands. « Il nous faudrait, écrit un instituteur, quelques cartes de l'Empire allemand, pour expliquer à nos écoliers ce que fut le pays de leurs pères... Il faudrait aussi, pour que la descendance des Allemands au Brésil pût garder l'amour du pays de ses ancêtres, qu'elle connût l'histoire de l'Allemagne ». Mais la population paysanne est en réalité à demi-illettrée, et ce ne sont pas des illettrés qui peuvent défendre un idéal national. Restent les Vereine, Ils peuvent contribuer aussi à maintenir l'emploi de la langue; leur action est étendue, car il n'y a guère d'Allemand qui ne soit membre d'une société. Dans les réunions d'hommes, le rituel du Bierkomment impose aux buveurs les

mêmes gestes, les mêmes formalités, la même humeur expansive et familière, jusqu'aux mêmes plaisanteries ; la Kneîpe allemande se retrouve dans tous les coins du monde, toujours semblable à elle-même.

Dans les villes ou dans les gros bourgs il existe toujours un club allemand, propriétaire d'un important local pour les réunions : on y donne des soirées musicales, on y joue des comédies d*amateurs, on y organise des conférences ou des bals. C'est un lieu où Ton remue sans fin des souvenirs d'Allemagne, les nouveau-venus apportant de façon continue un peu de jeunesse et de renouveau. Les réunions, toutefois, n'ont un caractère bien allemand que lorsque les vieux y sont en nombre pour défendre la tradition; une séance hebdomadaire ou mensuelle ne suffit pas à créer chez les jeunes d'impérieuses habitudes. Je me souviens d'une soirée dans un club où tout me rappelait à la fois l'Allemagne et les Vereine allemands des États-Unis : la salle ornée de portraits de la famille impériale, la grande table où l'on servait la bière fraîchement tirée au tonneau, la fumée des cigares, et la cordiaHté un peu bruyante de l'assemblée. Les membres les plus jeunes du club jouaient aux quilles dans une allée recouverte d'un plancher de bois ; sur un coup douteux, une discussion s'éleva, et les jeunes gens se mirent à parler non pas allemand, mais portugais. Quelques membres plus âgés vinrent donner en portugais leur opinion sur le cas; on n'entendait plus un mot d'allemand dans la salle, et le président se vit obligé de lancer

un énergique rappel à Tordre, ce qu'il fit, lui aussi, en portugais : Aqui se falla allemào.

Les clubs ou Vereine inclinent ainsi à prendre le caractère de sociétés où Ton vient périodiquement s'exercer à parler une langue étrangère. Aux États- Unis, cette transformation est, en beaucoup d'endroits, un fait accompli; au Brésil, elle s'indique déjà dans les villes.

Les associations ne peuvent guère servir qu'à entretenir chez les émigrés de vieux sentiments de loyalisme. Quelques-unes au moins y réussissent; ce sont les Kriegervereine^ presque tous composés d'anciens combattants de la guerre de 1870; Leurs adhérents possèdent encore leur uniforme ; aux jours de grande fête, à l'anniversaire de Sedan, ils s'assemblent en grande tenue et envoient par télégramme à l'Empereur l'assurance de leur inébranlable dévouement. C'est chez ceux-là, qui ont connu l'Allemagne nouvelle et combattu pour elle, qu'il faut chercher les cœurs les plus ardemment et les plus naïvement allemands.

Mais il ne savent pas faire passer leur ardeur chez leurs fils. Il leur manque, pour enthousiasmer la génération nouvelle, l'art d'exprimer et dé communiquer les sentiments. Il leur manque aussi des chefs. Rarement de véritables entraîneurs se sont révélés parmi eux; l'un d'eux, Koseritz, fondateur d'un journal allemand à Porto Alegre, était parvenu à grouper les Allemands, à leur faire oublier les rancunes locales et personnelles. Mais il est mort et personne n'a su reprendre son œuvre.

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L'œuvre serait écrasante ; car la force des choses éloigne deFidéal des vieux les jeunes générations. Ce même amour du sol natal, qui reporte invinciblement le souvenir des vieux vers les rives du Rhin ou les champs de Poméranie, attache les fils des colons à la forêt maternelle et au sol brésilien. Le réseau multiple et impérieux des habitudes et de la vie journalière, les souvenirs d'enfance, le milieu familier enchaînent Taffection des fils du pays, et Fempêchent de se détourner vers une contrée dont ils ne savent que le nom. Au surplus, Faisance grandissante de la population allemande n'est pas faite pour aviver ses regrets de la patrie perdue. La nostalgie des vieux émigrants eux-mêmes est plus conventionnelle que profondément sentie. Dans le confort naissant, les cœurs s'attachent au pays auquel Ton doit Faisance et la sécurité. De Fégoïsme satisfait naît un patriotisme nouveau, que les pères n'osent pas avouer, mais que les fils proclament.

La plupart des colons, même de ceux qui se disent le plus allemands, vantent avec conviction la patrie brésilienne. Ils n'y mettent aucune hypocrisie. Il est instructif de constater que la presse de langue allemande prend rarement un ton agressif à l'égard du Brésil. Le rédacteur en chef de la Deutsche Zeitung de Porto Alegre écrivait le 24 février 1906, dans un important article sur le Deutschtum :

En essayant de sauvegarder et de léguer à nos descendants notre culture héréditaire et en particulier sa plus haute expression, notre langue, nous avons conscience

de rendre un service considérable non seulement à nos enfants, mais aussi à notre pays, le Brésil ; car aussi longtemps que notre langue demeure vivante parmi nous, subsistent aussi nos traditions civilisatrices, et toutes ces qualités, qui ont toujours fait de TAUemand à l'étranger le meilleur et le plus loyal collaborateur de la prospérité de sa nouvelle patrie.

Il y a, dans toute rétendue du Brésil, une trentaine de journaux allemands ; il n'en est pas un qui se fasse Tavocat des théories pangermanistes. On peut, à vrai dire, supposer que le nationalisme ombrageux de la population luso-brésilienne les incline à la prudence. Mais plusieurs de ces journaux sont des adversaires déclarés de la presse pangermaniste. En 1902 se fondait à Porto Alegre On journal qui prétendait être l'organe du patriotisme germano- brésilien, et se donnait le titre significatif de Rio Grandenser Vaterland. Il formulait son programme de la façon suivante :

Le Rio Grandenser Vaterland se fera un devoir de continuer à introduire dans notre patrie, qui est Rio Grande do Sul, les conquêtes civilisatrices de notre pays d'origine, TAllemagne, et de cultiver les vieilles traditions allemandes. Mais il cherchera aussi à seconder les efforts et à satisfaire les justes exigences du pays que nous avons choisi comme notre patrie. Nous considérons que les commandements des citoyens brésiliens de souche allemande, vivant à Rio Grande, sont les suivants :

1° Sois de tout ton cœur et de toute ton âme un citoyen de Rio Grande, car c'est ici que tu as fondé ta famille, que tu vis, que tu travailles, et que tu espères mourir un jour.

2** Combats, comme tu le pourras, les desseins des pangermanistes et de leurs partisans, qui, là-bas ou ici,

trahissent notre pays, Rio Grande, et veulent le mettre sous la domination du casque à pointe. Combats, ici et làbas, les pangermanistes, afin que l'effroyable guerre civile, qu'ils veulent provoquer, ne se déchaîne point.

Cette sorte de credo ne résume évidemment que les opinions d'un parti extrême. Mais il est significatif qu'un journal, dont le programme est aussi net et aussi agressif, trouve des lecteurs parmi les Allemands de la colonie, et qu'il puisse durer. Les questions de politique, et surtout de politique internationale, intéressent peu les colons. La moitié environ des journaux de langue allemande ne traitent que de questions religieuses ou agricoles. Les autres s'occupent des menus événements delà vie locale, débattent les intérêts immédiats des colons^ en présentent les revendications, les éclairent sur leurs droits. Le contenu en est toujours assez maigre; les plus importants ne paraissent jamais plus de trois fois par semaine. Malgré les prétentions qu'ils affichent volontiers, ils n'exercent pas d'influence éducatrice. Leur public est trop restreint ; ils ne pénètrent guère dans la serra ; dans les groupements urbains, où ils sont lus, là presse de langue portugaise vient leur faire concurrence. Leur vie est partout précaire ; aussi quelquesuns d'entre eux sont-ils forcés, pour s'assurer un cercle suffisant de lecteurs, de publier une partie allemande et une partie portugaise.

Les colons allemands , du moins ceux de la deuxième génération, ne sont pas, de parti-pris, hostiles à ridée d'un rapprochement sincère et d'une fusion avec la population brésilienne. Ce n'est pas eux qui sont les pires ennemis de l'assimilation, ce sont les Brésiliens eux-mêmes.

Le gouvernement fédéral de Rio de Janeiro est favorable à l'immigration allemande, et ne fait que continuer en cela les traditions de l'Empire. Mais le Brésil est un pays peu centralisé, et chaque État a sa politique particulière. Le gouvernement de Rio Grande do Sul est anxieux de peupler son vaste territoire, pour en faire fructifier les richesses naturelles ; mais il accepte sans empressement les émigrants allemands. Ils représentent déjà, à son gré, une proportion trop grande de la pçpulation totale (1/5 ou 1/4). La question du « péril allemand » se discute toujours à Porto Alegre. On ne va pas jusqu'à dire que les colons allemands travaillent à préparer l'annexion de l'État à l'empire allemand. Mais on craint qu'ils ne veuillent peu à peu accaparer le pouvoir politique. Et les Brésiliens mettent tout leur orgueil de « Latins » à ne pas se laisser gouverner par des « Germains ».

Si l'orgueil latin disparaissait jamais d'Europe, on le retrouverait parmi les populations métisses et mulâtresses de l'Amérique du Sud. C'est pour ne pas

compromettre Tindissoluble unité de la race que Ton préfère les colons latins aux autres. Aussi Témigration italienne est-elle particulièrement en faveur à Rio Grande do Sul. De hauts fonctionnaires de FÉtat, sachant que je projetais une tournée dans les colonies allemandes, essayaient de m'en dissuader : « Les Allemands, me disaient-ils, sont routiniers; allez voir plutôt les Italiens. Leurs colonies sont incomparablement plus belles et plus florissantes que les colonies allemandes. Ils ont introduit des cultures nouvelles; les Allemands s'en sont toujours tenus aux vieux errements. » Et Tun de mes interlocuteurs concluait : « Voyez-vous , les nations germaniques n'ont que la force pour elles ; nous autres Latins, nous avons Tintelligence ».

La suspicion et le mépris dans lequel on tient les Allemands venait, au moment où je me trouvais à Porto Alegre, de trouver une expression officielle dans le rapport annuel du directeur des Travaux publics et de la Colonisation. Le passage suivant avait soulevé de violentes colères dans toute la colonie allemande :

En comparant le nombre des immigrants de 1902 avec ceux des dernières années, on constate que le courant d'immigration en cet État diminue progressivement. Pourtant si nous examinons la situation des colons étrangers dans les divers États du Brésil, nous voyons que c'est seulement ici qu'ils se trouvent dans les conditions voulues pour être facilement absorbés par notre nation, dont ils apprennent déjà la langue avec satisfaction, y compris les colons allemands, les plus réfrac taires à l'incorporation ,

Il est certain que ce résultat est dû à la sollicitude du gouvernement, qui procure à ces véritables bannis un bien-être qu'ils n'ont jamais eu. Mais il est nécessaire de ne pas oublier, comme je l'ai déjà dit en mon rapport de 1901, que la mentalité de ces hommes n'est pas la plus propre à seconder nos progrès moraux, dont la prééminence est essentielle, si bien que, pour triompher, avec une facilité relative, de cette mentalité, il convient que le nombre des éléments étrangers nouveaux dans l'État de Rio Grande ne soit pas élevé. Peu importe que notre progrès matériel soit un peu retardé par le manque de bras; les avantages à venir compenseront ce retard, qui est en réalité à peine sensible*.

Les Allemands furent d'autant plus froissés par cette déclaration qu'ils ont la prétention de travailler au moins autant que les Brésiliens indigènes au « progrès moral » du pays. Il ne leur plaît pas d'être considérés comme des manœuvres, instruments du simple « progrès matériel». Il leur semble transporter avec eux à travers le monde toute la culture allemande, expression la plus achevée de la civilisation européenne; volontiers ils se considèrent comme des missionnaires désintéressés de la science allemande ; en s'entendant qualifier de déracinés, de bannis, desterrados, ils se crurent outragés. Ce fut leur tour d'invoquer la dignité et la supériorité de leur race. La presse allemande fut emplie pendant plusieurs mois de protestations contre la ridicule suffisance des hommes d'État brésiliens. Un certain sentiment d'amertume subsiste encore chez les Allemands instruits contre le gouvernement actuel.

1. Relatorio da Secretaria de Esiado dos negocios dos ohras publicas, 1903, p. 81.

Selon les vœux du gouvernement, rimmigration allemande diminue.* Il n'arrive plus chaque année que quelques centaines d'émigrants. Pour empêcher chez ceux-là la persistance du sentiment national, on les dirige sur des colonies en voie de peuplement, où ils se trouvent mêlés à des Russes et à des Polonais ; les uns et les autres se trouvent forcés d apprendre le portugais, pour avoir un dialecte commun.

On essaie, au contraire, de développer par tous les moyens l'immigration italienne. Le nombre des Italiens fixés à Rio Grande est encore plus difficile à déterminer que celui des Allemands. Le Handbuch

1. L^immigration diminue d'ailleurs d*ane façon générale. Voici une statistique officielle publiée par le secrétariat des Travaux publics de Rio Grande do Sul.

Imnaigration Années. totale. ItaHens. Allemands.

des Deutschiums Tévalue à 60 000, contre 200 000 Allemands. En revanche, on estime, au secrétariat des Travaux publics, à Porto Alegre, que leur nombre dépasse de bien loin celui des Allemands. C'est sur eux que Ton compte pour transformer, dans un sens moderne, les vieilles méthodes empiriques d'agriculture. Mais il ne faut pas croire que, malgré la. préférence sentimentale qu'on leur témoigne, les Italiens n'aient qu'à se louer de l'État de Rio Grande. Les inconvénients graves dont souffrent les autres colons sont une gêne pour eux aussi ; le défaut de routes aisément et continûment praticables les empêche, tout comme les Allemands, d'expédier au loin leurs produits et d'amasser une fortune mobilière ; l'innovation dont on leur fait honneur, la culture de la vigne, est pour eux de peu de profit, car ils sont obligés, faute de moyens de transport, de consommer leur vin sur place. Aussi, malgré la bienveillance des autorités, signale-t-on un exode régulier de colons italiens vers la République Argentine.

En dehors de la question de race, les Brésiliens ont une raison de ne pas se montrer défavorables aux Italiens. C'est qu'ils savent, à n'en pas douter, que l'Italie n'a pas de projets d'annexion dans l'Amérique du Sud. L'Allemagne ne leur inspire pas la même confiante certitude. La situation des Allemands au Brésil ne serait pas celle de suspects si l'on ne craignait, derrière eux, l'Empire allemand. Cette crainte, la presse brésilienne essaie de la justifier par des textes. En août 1904, le Correio doPovOy journal

quotidien de Porto Alegre, citait, dans une enquête sur le péril allemand, des passages extraits de divers périodiques allemands, tels que la Vossische Zeitung^ la Nationalzeitung, VEcho^ les Grenzboten, desquels il semblait résulter que les Allemands considéraient les trois États du sud du Brésil comme une zone réservée à leur influence. Il rappelait aussi que le Congrès colonial, réuni à Berlin sous la présidence du duc Jean-Albert de Mecklembourg, avait émis, en 1902, un vœu pour que Ton dirigeât désormais l'émigration allemande vers les pays de climat tempéré de TAmérique du Sud, et principalement vers le sud du Brésil. EC le Correio faisait en outre remarquer que le Congrès avait rejeté un amendement tendant à faire ajouter le mot d'Argentine à ceux de sud du Brésil. Par là, le vote prenait une signification particulière : il donnait à entendre que les Allemands voulaient concentrer tous leurs efforts sur un même point, afin d'y acquérir la suprématie.

En réalité, ni les articles de journaux cités, ni le vœu du Congrès colonial n'avaient la portée politique que leur attribuait le Correio do Povo. Quelques pangermanistes exaltés ont pu rêver l'annexion à TAIlemagne des trois États méridionaux du Brésil, Paranâ, Santa Catharina et Rio Grande do Sul. Mais le gouvernement impérial ne paraît pas disposé à tenter l'aventure. Rien n'autorise à penser qu'il en ait même envisagé l'hypothèse. Jusqu'en 1896, le rescrit von der Heydt a maintenu en Prusse la défense lie toute propagande en faveur de l'émigration vers

le Brésil*. Si des initiatives privées ont essayé d'y répandre et d'y consolider Finfluencè allemande, on peut dire que les cercles officiels n'y étaient pour rien. ^Depuis, sans doute, la situation a changé. Par suite d'une impulsion venue de haut, l'opinion publique a commencé à s'inquiéter des Allemands établis outre-mer. L'Allemagne industrielle a cherché des territoires d'expansion économique; le Brésil, où elle avait une clientèle toute trouvée, a particulièrement excité son intérêt. Mais qu'a fait le gouvernement impérial? Il s'est contenté d'accorder quelques subventions aux écoles allemandes. On ne voit pas qu'il ait jamais cherché à établir un lien de dépendance entre lui et les émigrés. La loi allemande sur rémigration est assez sévère : elle déclare déchu de sa nationalité tout Allemand qui a séjourné plus de dix ans à l'étranger sans prendre la précaution de se faire inscrire sur les registres des consulats; Pinscription doit être renouvelée tous les dix ans. Par indifférence ou par oubli, la plupart des émigrants négligent cette formalité. Aussi les colons du Brésil sont-ils presque tous hors de la juridiction allemande. L'Allemagne ne peut pas prendre prétexte d'injustices commises à leur égard pour intervenir dans la politique intérieure du Brésil.

L'incident récent (décembre 1905; de la canonnière Panther a mis en évidence le désir du gouverne-

1. Il n'a d'ailleurs été révoqué, en 1896, que pour les trois États du Parané, de Santa Catharina et de Rio Grande do Sul. 11 subsiste encore pour le reste du Brésil.

l'expansion allem. hors d'europe. ^0

ment allemand de ne pas attenter aux droits souverains du Brésil. Pendant un court séjour de la canonnière dans le petit port d'Itajahy (Santa Gatharina), un matelot n'était pas rentré à bord dans les délais Gxés; le commandant, craignant qu'il He désertât, fit débarquer de nuit quelques officiers et une douzaine de marins qui opérèrent une descente dans un hôtel et ramenèrent de force le réfractaire, non sans quelque tapage et quelques scènes de violence. Il y avait violation évidente de territoire. Le baron de Rio Branco, ministre brésilien des Affaires étrangères, demanda des excuses et les obtint. Le ministre d'Allemagne à Rio de Janeiro avait d'abord allégué que le commandant n'avait pas voulu offenser la souveraineté brésilienne, et qu'il s'était simplement conformé à un usage constant dans les marines de guerre. Mais Berlin n'hésita pas à désavouer l'entreprenant officier et le releva de son commandement. L'affaire, peu importante, aurait pu le devenir si l'Allemagne n'avait pas fait preuve d'humeur conciliante. La presse des États-Unis se montrait toute prête à exploiter l'incident. Les premiers télégrammes présentaient les faits un peu autrement qu'ils ne s'étaient en réalité passés : l'équipage de la Panther^ annonçaient-ils, avait eff'ectué cette descente en terrain brésilien, non pour ramener un marin déserteur, mais pour enlever un émigré qui s'était soustrait à l'obligation du service militaire. Par un procédé aussi arbitraire, l'Allemagne eût nettement affiché la prétention de faire la police dans tous les endroits où

sont fixés des émigrants allemands, et prouvé qu'elle méconnaissait à plaisir la souveraineté du gouvernement brésilien. Déjà Ton s'inquiétait aux États-Unis de ce brutal sans-façon. L'ambassadeur du Brésil, M. Nabuco, alors occupé à préparer le congrès panaméricain de 1906, faisait savoir aux journaux américains que le gouvernement de Washington était d'accord avec celui de Rio de Janeiro pour réprouver cette violation des usages internationaux. Et il n'est guère douteux que les États-Unis eussent proposé leur arbitrage si l'Allemagne avait adopté une attitude intransigeante.

Rien ne prouve que l'Allemagne ait jamais eu des desseins de conquête dans l'Amérique du Sud. Il est vrai que, dans leurs guerres coloniales, les Allemands ont toujours eu pour principe de laisser l'initiative privée précéder l'action gouvernementale, et de n'envoyer les soldats qu'après que les marchands avaient préparé les voies. On peut admettre qu'ils n'auraient pas répugné à appliquer cette méthode au sud du Brésil. Mais, à supposer même qu'ils en eussent formé le dessein, la crainte de complications internationales les retiendrait. Le récent congrès panaméricain a prouvé que les États-Unis ne toléreraient jamais l'établissement d'une puissance européenne dans l'Amérique du Sud.

L'Allemagne sait avec quelle attention soupçonneuse on suit aux États-Unis les progrès de la colonisation allemande au Brésil, et elle ne laisse pas passer une occasion de rassurer les esprits. En 1904, un

géographe berlinois, le professeur Jannasch, fit, sur l'invitation même du président de TÉtat de Rio Grande, un voyage dans le sud du Brésil, pour étudier sur place la situation des Allemands ; en de nombreux discours, il engagea les colons à s*unir et à conserver fidèlement la langue et les mœurs de leur mère-patrie, sans d'ailleurs cesser pour cela de se conduire en loyaux sujets brésiliens. Le voyage et les discours émurent si fort l'opinion aux États-Unis, que la diplomatie dut s'en mêler; l'ambassadeur d'Allemagne à Washington alla spontanément déclarer au gouvernement américain que le gouvernement allemand ignorait tout des actes du professeur Jannasch , et que celui-ci n'engageait que lui-même par ses paroles.

Les États-Unis n'hésiteraient pas, le cas échéant, à défendre par les armes l'intégrité et l'indépendance des républiques sud-américaines, parce qu'ils défendraient en même temps leurs propres intérêts commerciaux. Au Brésil en particulier, les Américains ont su depuis quelques années s'assurer une situation privilégiée, en obtenant une réduction de 20 p. 100 sur les tarifs de douanes. Les puissances européennes ont vainement essayé d'obtenir le même traitement de faveur. Les Allemands, qui avaient longtemps espéré devenir les maîtres du trafic, se plaignent aujourd'hui de rencontrer partout la concurrence américaine. Même sur le territoire de langue allemande, qu'ils se croyaient réservé, des entreprises industrielles américaines se fondent. Il est question

de confier à des syndicats nord-américains la construction d'une ligne ferrée à travers l'État de Santa Catharina, et les travaux de régularisation de la barre de Rio Grande do Sul, commencés autrefois, puis abandonnés, par une compagnie française dont les Allemands escomptaient la succession.

Cette concurrence d'un ennemi puissant, riche, et jouissant auprès des Brésiliens d'un crédit supérieur à celui de l'Allemagne, a provoqué chez les capitalistes allemands un certain désenchantement. Leurs entreprises ne réussissent d'ailleurs que médiocre-, ment. Les compagnies de colonisation en particulier n'ont jamais fait de brillantes affaires : la Hanseatische Kolonisaiionsgesellschafi a dû renoncer, dans les dernières années, à verser des dividendes à ses actionnaires; une autre société, celle du D"" Hermann Meyer, qui avait obtenu de vastes concessions dans Rio Grande do Sul et qui projetait l'établissement d'une ligne de chemin de fer au long de la frontière nord de l'État, n'a pu trouver ni le capital pour réaliser ses projets, ni les émigrants nécessaires pour peupler ses colonies.

La Naiionalzeitung publiait, le 13 décembre 1905, un article sur « l'avenir des relations entre l'Allemagne et l'Amérique », où s'exprimait un véritable découragement. On peut considérer, y était-il dit, que les Yankees parviendront à refouler les Allemands du Brésil tout entier. « Quelque triste que cela paraisse, nous pouvons bien aujourd'hui déclarer cette vérité que très vraisemblablement Rio Grande do Sul et

Santa Catharina sont perdus pour nous. » L'influence des Américains du Nord a tellement grandi auprès des Brésiliens qu'aucune lutte n'est plus possible. Il faut aujourd'hui se tourner vers l'Argentine, où l'influence yankee est à peu près nulle, et dont le développement économique garantit une meilleure rétribution des capitaux. « Il faudra en venir peu à peu, si nous ne sommes pas tout à fait frappés de cécité, à nous assurer notre place au soleil argentin, et quoique les défenseurs du Deuischtum au Brésil ne puissent sans doute se décider qu'à contre-cœur à démolir leur vieille idole pour la rebâtir en Argentine, tout semble pourtant indiquer que, dans l'avenir, nos relations, avec l'Amérique du Sud s'étendront plus du côté argentin que du côté du Brésil méridional. Au surplus, le capital, qui est le fondement le plus important des relations extérieures, a plus de penchant pour l'Argentine que pour le Brésil. » On peut en outre remarquer que dès aujourd'hui l'Allemagne a plus de relations commerciales avec l'Argentine qu'avec le Brésil, et que la différence croît régulièrement.

Exportations allemandes (en millions de marks).

Vers r Argentine.

Vers le Brésil. .

Importations allemandes.

De TArgentine .

Du Brésil. . . .

. A Targument financier, la Nationalzeitung ajoutait une raison d'ordre politique : lesémigrants allemands seraient assurés de jouir en Argentine d'une indépendance qu'ils ne connaissent pas au Brésil ; l'exemple des Italiens, si forts et si bien organisés, est une garantie que le gouvernement argentin n'attentera pas au sentiment de nationalité des Allemands ; on n'essaiera pas de les dénaturaliser; on sera heureux de les accueillir parce qu'ils formeront une sorte de contrepoids à la surabondante émigration italienne.

Ainsi, loin de vouloir établir définitivement son pouvoir économique et politique dans le sud du Brésil, l'Allemagne inclinerait plutôt aujourd'hui à se désintéresser des colonies déjà fondées en cet endroit, pour tenter ailleurs un effort mieux dirigé et mieux contrôlé.

Quant à la fo^dation d'un État indépendant de paysans allemands dans le sud du Brésil, elle paraît encore moins vraisemblable qu'un essai d'annexion territoriale par l'Allemagne. Il faudrait avant tout que les colons allemands eussent le pouvoir politique dans le pays ; or, en politique, ils ne comptent pas. 11 faudrait qu'ils fussent organisés; ils ne sont qu'une foule incohérente, éparpillée, inconsciente de ses propres forces. Il leur faudrait la supériorité du nombre, et ils sont une minorité. Enfin, personne n'y songe parmi eux. Malgré les griefs que les colons peuvent invoquer contre les Brésiliens, malgré la

suspicion que les Brésiliens marquent aux colons, les uns et les autres se sentent solidaires. Des raisons matérielles travaillent tous les jours, à rapprocher les éléments divers de la population, en dépit de sentiments d'inimitié d'autant plus aisément irritables qu'ils sont moins raisonnes. La nécessité de hâter le développement économique du pays a poussé récemment les Brésiliens et les Allemands aisés de Rio Grande à fonder un comité commun d'études et de recherches ; il y a, depuis 1904, à Porto Alegre une Associaçâo promolora dos interesses economicos do Rio Grande do Sul^ qui s'appelle aussi Centralverein zur Fôrderung der wirtschaftlichen Interessen.

Les colons allemands ont en réalité exactement rempli le rôle que leur assignait le promoteur de la colonisation, dom Pedro P"" : ils ont fourni au sud du Brésil une population rurale et assuré l'avenir de l'agriculture brésilienne. Leur nombre sera bientôt décuplé, grâce à la moyenne élevée des naissances dans les familles allemandes ; en quelques dizaines d'années, les États de Santa Gatharina et Rio Grande do Sul seront, grâce à eux et grâce aux Italiens, défrichés et mis en valeur dans toute leur étendue. Cela ne veut pas dire que ces deux États seront germanisés. Ce sont aussi des Allemands qui ont, en grande partie, défriché et peuplé la Pennsylvanie, le Maryland, l'Ohio, le Missouri, le Wisconsin ;

la moitié des Yankees du Middie-West ont dans les veines du sang allemand ; ils ne se reconnaissent pourtant qu'une patrie, la patrie américaine.

H s'accomplira vraisemblablement chez les émigrants de l'Amérique du Sud la même transformation que chez les émigrants de l'Amérique du Nord. Le pays neuf en fera des hommes neufs. Il se crée déjà un type d'homme nouveau. Je me souviens d'une soirée dans l'auberge d'un gros bourg de l'intérieur, en compagnie de sept ou huit commerçants qui parcouraient les colonies pour acheter des produits agricoles ; hommes élancés, vigoureux et beaux, aux allures aisées de gens qui passent des journées entières à cheval, s'exprimant avec flegme et assurance, maniant tranquillement l'argent à pleines mains; figures énergiques et simples, individus physiquement et moralement équilibrés. C'étaient tous des fils d'Allemands; ils savaient l'allemand, mais parlaient entre eux le portugais. L'un d'eux avait été en Allemagne : « C'est un curieux pays, me dit-il ; il y a partout des écriteaux pour défendre ou ordonner quelque chose ». Eux sont accoutumés dans la serra à une indépendance presque complète; l'État y a peu de prise sur l'individu ; on respecte surtout ceux qui savent s'imposer, et les qualités d'initiative personnelle, de décision, d'audace même, se développent sans contrainte dans cette vie libre. Ces hommes ne ressemblent ni à des Allemands, ni à des Brésiliens de la côte. Ils rappellent le type connu, presque classique de l'Américain hardi et entrepre-

154 L'KXPàNSION allemande hors D'EUROPE

nant du Far West. Quelqu'un devant moi les caractérisa ainsi : des Yankees sud-américains. Ces descendants d'Allemands sont par leur situation les pionniers de l'avance brésilienne vers Touest; ils acquièrent lentement les mœurs et les traits de caractère propres aux habitants des pays neufs. On peut dire qu'à mesure qu'ils s'adaptent à leur milieu nouveau, ils travaillent non pas à germaniser, mais à « américaniser » le sud du Brésil.

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Kiaotchéou, das Schosskind, Tenfant gâté du parti colonial allemand, a fourni à la Welipolitik impériale l'occasion de manifester pour la première fois avec éclat âes principes et ses ambitions. C'est en effet en ces années 1895-97, où se prépare et s'accomplit l'occupation du port chinois , que commence , sous rinfluence directe de Guillaume II, l'orientation nouvelle de la politique intérieure et extérieure de l'Allemagne, le neuer Kurs, Les acquisitions coloniales de cette nouvelle période sont peu nombreuses : c'est Kiaotchéou, les îles Palaos et Mariannes et une partie des îles Samoa, territoires de faible étendue, et qui n'ajoutent presque rien au vaste empire colonial que l'Allemagne possède déjà depuis douze où quinze ans. Mais leur acquisition marque un changement de système dans la politique coloniale ; car la prise de possession brutale ou l'achat de ces terri-

toires sont des mesures auxquelles n'engagent nullement les intérêts de gros capitalistes allemands, mais que motive seulement un désir d'expansion nationale.

Jusque-là la politique coloniale du gouvernement avait été incertaine , molle , presque résignée . Bismarck n'avait paru accepter qu'à regret l'empire africain et polynésien que lui offraient de hardies initiatives privées. Caprivi, anticolonial, avait prononcé cette parole fameuse, qu'on ne saurait lui jouer de plus méchant tour que de lui offrir l'Afrique en toute propriété. Mais après sa chute et le départ de Hohenlohe, le pouvoir tombe aux mains du parti colonial.

Immédiatement, l'Allemagne intervient en Extrême- Orient. Elle se joint à la Russie et à la France pour imposer aux Japonais, vainqueurs des Chinois, le traité de Shimonoseki. Puis elle réclame une sphère d'influence qui lui assure en Chine l'égalité avec les autres puissances. C'est ainsi qu'elle affirme pour la première fois sa volonté d'intervenir partout où des règlements d'ordre international se produisent chez des peuples non civilisés, ou qu'elle considère comme tels. Il ne faut plus qu'aucune puissance sur terre se croie assez forte ou assez indépendante pour placer sous son contrôle exclusif un pays qui est à prendre, sans obtenir d'abord l'assentiment des autres puissances et sans leur assurer de légitimes compensations. C'est en cela que consiste, provisoirement, la Weltpolitik.

Logiquement appliquée par les six ou sept puis-

sances mondiales actuelles, la Welipolitik devrait avoir pour conséquence naturelle une universelle et impitoyable concurrence, qui peu à peu entraînerait l'élimination des plus faibles. C'est ce que déclare dans son important ouvrage sur TAllemagne contemporaine* rhistorien Karl Lamprecht, Fun des plus ardents et des plus influents promoteurs du jeune impérialisme allemand. Mais aucune puissance n'est encore en état d'intervenir dans tous les événements mondiaux, et nous assistons en ce moment à une première période de Weltpolitik, où les nations les plus fortes se résignent à conclure des arrangements amiables. Les circonstances imposent présentement aux peuples rivaux une sorte de « Kommunismus der Weltpolitik ». Nous voyons précisément en Chine le résultat de cette entente passagère.

L'Allemagne avait obtenu en octobre 1895 des concession$ à Tientsin et à Hankéou. Mais cela ne suffisait pas à lui assurer une situation égale à celle de l'Angleterre, établie à Hong-kong, de la France, maîtresse du Tonkin, de la Russie qui fortifiait chaque joursa position en Mandchourie et bientôt même s'emparait de Port-Arthur. L'Allemagne voulait un port, et le gouvernement, par la bouche de M. de Bûlow, alors secrétaire d'État, invoquait trois sortes de raisons : d'abord, il fallait à la flotte allemande un point d'appui en Extrême-Orient; puis, un port uniquement allemand servirait les intérêts commerciaux

l. Zur jungsten deulschen Vergangenheit. Cf., dans la deuxième partie du tome II, le chapitre intitulé : Aeussere Politikk

de la nation mieux que les concessions des ports à traité, surtout s'il était le débouché d'un riche hinterland; enfin, la protection des missionnaires serait plus efficacement assurée qu'auparavant par la présence constante de troupes allemandes. Ce troisième argument était à l'adresse du centre catholique qui juste à ce moment devenait l'arbitre de la politique allemande.

Ce fut, comme on sait, le meurtre de deux missionnaires qui provoqua l'occupation de Kiaotchéou. Simple prétexte, et qui même en Allemagne parut à beaucoup de gens insuffisant :

Uopinion de ceux qui reprochent à notre politique de n'être pas exempte d'hypocrisie, écrit un comtemporain, peut s'appuyer sur deux sortes de considérations : d'abord le secrétaire d'État de Bûlow, en s'expli quant au Reichstag sur notre politique en Extrême-Orient, a déclaré que l'occupation de Kiaotchéou avait été dès longtemps préparée. Nous eussions donc pris Kiaotchéou, même si ces deux pauvres missionnaires étaient encore vivants. En second lieu, les Chinois ont fait immédiatement tout ce que l'on exigeait comme réparation et comme garantie. Ils ont exécuté quelques individus, comme étant les meurtriers — espérons que c'étaient les véritables, — ils ont payé une indemnité et ils se sont engagés à bâtir une église chrétienne ; mais l'Allemagne a néanmoins conservé paisiblement Kiaotchéou*.

L'expédition avait été en effet arrêtée et préparée de longue main. De 1895 à 1897, l'escadre allemande d'Extrême-Orient avait parcouru les côtes chinoises,

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