D' Michaelis, Was ist Kioatschou werl? p. S, 189S
à la recherche d'un emplacement favorable. On proposa tour à tour Ampy, la baie de Samsah, au nord de Foutchéou, ou Foutchéou lui-môme. Les Allemands semblaient hésiter à se tourner vers la Chine du Nord, bien que depuis près de trente ans le baron de Richthofen eût attiré leur attention sur les richesses minières du Chantoung et sur l'importance de la baie de Kiaotchéou, seul port naturel de cette longue et inhospitalière côte du Nord. Mais quelques rapports d'officiers décrivaient la baie comme trop vaste, trop exposée aux vents, et d'ailleurs trop peu profonde pour les navires de gros tonnage.
Au début de l'année 1897, le gouvernement allemand envoya en Chine une mission officielle, pour examiner, au point de vue technique, les divers ports proposés. Le directeur en chef des travaux du port de Kiel, G. Franzius, qui en faisait partie, a raconté ce voyage d'études dans un volume que Guillaume II n'a pas dédaigné d'illustrer de sa propre main. Les conclusions de la commission furent en faveur de Kiaotchéou.
On ouvrit immédiatement des négociations avec le gouvernement chinois. Le gouvernement allemand demandait à acheter la baie et ses environs immédiats. En même temps Guillaume II s'assurait la bienveillante neutralité du tsar, dans une entrevue qu'il eut avec lui à Peterhof, au mois d'août 1897. Les Chinois cependant semblaient décidés à faire traîner les choses en longueur; ils ne donnaient aucune réponse ferme, et faisaient garder la baie militairement. C'est alors
que se produisit, le 1" novembre 1897, à Fintérieur de la province, le meurtre de deux missionnaires. Le 14 du môme mois, sur un ordre de TEmpereur, trois vaisseaux de guerre allemands débarquaient leurs troupes sur remplacement actuel de Tsingtau et prenaient possession du territoire. Le général chinois songeait si peu à une attaque qu'il fit rendre les honneurs militaires aux troupes de débarquement. Il céda la place sans résistance et sans récrimination. Pas un coup de feu ne fut tiré. Les Allemands purent annoncer le succès de leur expédition par le moyen de la ligne télégrahique de terre établie entre la baie de Kiaotchéou et Shanghaï; les Chinois laissèrent passer toutes les dépêches.
L'occupation une fois accomplie, on s'occupa de fixer le programme de la politique allemande en Chine. Si Ton s'était établi à Amoy ou à Foutchéou, il fallait nécessairement entrer en concurrence avec les Anglais de Hong-kong ; il fallait se borner presque à un commerce de transit. On n'avait point d'hinterland : les deux grands fleuves de la Chine du Sud, le Sikiang et le Yangtse, drainent tout le trafic intérieur vers Hong-kong et Shanghaï. En s'établissant au contraire à Kiaotchéou, dans cette Chine du Nord jusqu'alors peu disputée, on pouvait s'assurer la domination économique d'un hinterland où aucune concurrence étrangère ne viendrait gêner l'expansion allemande.
Même si l'on voulait ne créer qu'un lieu d'échanges, un grand marché international, et ne pas pénétrer à 1 intérieur, les circonstances semblaient favorables.
Le Chantoung sans doute possédait déjà en Tchéfou son emporium. Mais la concurrence avec Tchéfou était aisée; car si ce port est avantageusement situé sur la route de Shanghaï à Pékin, il est par contre éloigné des centres commerciaux de la province. La position de Kiaotchéou était bien meilleure, et, en fait, Kiaotchéou avait été pendant de longs siècles le principal port du Chantoung. La baie était, depuis Tan 1200 environ, unie par un canal avec le golfe du Petchili. Ce canal, aujourd'hui hors d'usage, suivait une dépression naturelle, qui de Kiaotchéou conduit aux environs de la ville de Veïhsien, le plus important des marchés de Tinlérieur. Les produits de la province, soie brute et étoffes de soie, coton brut, charbon, dattes, fruits et légumes, descendaient donc vers Kiaotchéou, qu'une dizaine de kilomètres de terres basses et marécageuses séparent aujourd'hui de la mer, mais qui était autrefois, selon toute vraisemblance, une ville maritime.
Les torrents qui se déversent dans la baie en ont peu à peu ensablé et comblé la partie nord; Kiaotchéou, de plus en plus éloigné de son port, a vu petit à petit son commerce décroître. L'ouverture de Tchéfou comme port libre en 1860 a causé sa ruine. Lorsque le voyageur Williamson en 1868 visita la ville, les habitants le reçurent avec des démonstrations hostiles, parce qu'ils le prenaient pour un émissaire d'une de ces grandes maisons étrangères qui avaient détourné vers Tchéfou le trafic de la province. Une voie de terre très fréquentée s*est établie entre
l'expansion allbm. hors d'europb. 11
i62 L'EXPANSION ALLEMANDE HORS D'EUROPE
Veïhsien et Tchéfou ; mais la distance entre ces deux villes est de 2o0 kilomètres, alors elle n'était que de 100 kilomètres environ entre Veïhsien et Kiaotchéou.
Les Allemands ont formé le dessein de rétablir Tancienne route commerciale, non pas au profit de Kiaotchéou, définitivement condamné par son éloignement de la mer, mais au profit de leur ville nouvelle de Tsingtau. Ils veulent à leur tour ruiner Tchéfou. Et déjà, en effet, la route est rétablie dans des conditions qui leur assurent sur le port rival un immense avantage : c'est une voie ferrée qui rattache aujourd'hui Tsingtau à Veïhsien.
Mais ce n'est pas assez que de détourner vers le sud de la péninsule des denrées qui jusque-là gagnaient le nord. Les Allemands ne veulent pas se borner au rôle d'entrepositaires et d'intermédiaires commerciaux. La voie ferrée ne s'arrête pas à Veïhsien. Elle atteint déjà Tsinanfou, au cœur de la province, et traverse des districts miniers, dont les richesses ne sont pas encore exactement connues, mais où l'on espère faire naître bientôt d'importantes industries. Si Tsingtau ne devait contrôler que le trafic d'une petite partie du Chantoung, l'entreprise ne vaudrait sans doute pas les frais considérables qu'elle doit entraîner.
Mais surtout, ce qui doit soutenir et encourager l'initiative allemande, c'est l'espoir de dominer un jour économiquement l'hinlerland lointain de Kiaotchéou, c'est-à-dire le Petchili et les riches contrées minières du Chansi. Tsingtau peut, en effet, grâce à
son chemin de fer, devenir la porte d'entrée de toute la Chine du nord. Alors que le golfe de Petchili est en hiver encombré par les glaces, la baie de Kiaotchéou ne gèle jamais. Le trafic n'y est jamais interrompu. Le port est protégé contre la mousson d'hiver. Le chemin de fer circule déjà régulièrement jusqu'à une distance de 400 kilomètres. De Tsinanfou, la ligne sera, sans doute avant qu'il soit longtemps, prolongée jusqu'à Tchônntingfou (260 km.), où elle rejoindra la ligne Pékin- Hankéou. Tchônntingfou est éloigné de Pékin d'environ 250 kilomètres. La distance totale entre Tsingtau et Pékin serait donc d'environ 900 kilomètres.
D'autre part, rien ne serait plus facile que de construire, en partant de Tsinanfou, une ligne qui s'enfoncerait droit au cœur de la Chine, vers le Chansi. On trouverait , là des gisements miniers, fer et charbon, que Richthofen a visités et décrits, et dont la richesse, dit-il, est presque inestimable; ils pourraient, selon lui, suffire à assurer la consommation totale du monde pendant une période de plus de douze cents ans. L'exploitation en serait merveilleusement aisée : on construirait non des puits, mais des galeries horizontales dans la muraille rocheuse qui s'élève presque à pic au-dessus de la grande plaine intérieure de la Chine, et les wagons, chargés dans la mine même, pourraient rouler sans transbordement jusqu'au port d'embarquement. Les frais de l'entreprise seraient insignifiants, et les bénéfices considérables. Actuellement les missionnaires de Taïyuenfou
paient vingt-cinq centimes une voiture d'anthracile (900àl200kgr.).
Maîtres des voies de communication du nord de la Chine, les Allemands arriveraient ainsi rapidement à contrôler tout le commerce de ces provinces. Ils devraient veiller à ce que cette vaste région restât bien leur domaine économique, c'est-à-dire qu'ils devraient empêcher la création de lignes rivales, entraînant vers le bassin du Yangtse et le port de Shanghaï le trafic du Chansi, du Honan, du Chensi et du Kansou. Ou du moins faudrait-il que si de telles lignes venaient à se construire, elles fussent en totalité ou pour la plus grande part entre des mains allemandes.
Ce vaste programme d'expansion économique a été formulé, dès le lendemain de la conquête, par celui-là même qui avait le premier attiré l'attention de ses compatriotes sur le Chantoung, le baron de Richthofen. Au mois de mai 1898 il publia sous le titre: Schaniung und seine E ingangsp for te Kiautschou, un ouvrage dont les derniers chapitres contenaient tout le plan de la future pénétration pacifique. Ses idées ont été depuis reprises et élargies encore par d'autres écrivains. « Il s'agit, dans cette acquisition de Kiaotchéou, écrit en 1903 dans la Geographîsche Zeiischrift le D'' Georg WagenerS d'une spéculation de grand style, et qui demandera pour s'accomplir non pas des années, mais beaucoup de dizaines
1. D' G. Wagener, Die Bedeutung der Kolonie Kiautschou (Geogr. ZeitscK, IX, 185).
d'années, et peut-être même — nous Tespérons — des siècles... » Quelque jour, ajoute le même auteur, les Russes construiront le grand chemin de fer transasiatique, dont Richthofen a déjà dessiné à l'avance le naturel tracé à travers les parties basses de la Dzoungarie et de la Mongolie. Cette ligne se dirigera vers la grande ville de Singanfou, et de là vers Tsingtau. Les Allemands seront ainsi les maîtres de la partie orientale de cette grande route internationale; et Tsingtau sera la porte d'entrée non pas seulement d'une province chinoise, le Chantoung, mais de toute la Chine du Nord et de l'Asie centrale. Sur un point au moins, ces rêves hardis paraissent dès aujourd'hui difficilement réalisables. Les Allemands auront peine à s'implanter au Chansi, et en tout cas ils ne parviendront pas à y établir leur prépondérance. Dès les premiers mois de l'année 1898 une société anglo-italienne, le Pékin Syndicate, avait obtenu du gouvernement chinois la concession des lignes de chemins de fer pour cette région, et par convention du mois de septembre 1898, le syndicat allemand des chemins de fer et des mines du Chantoung s'est engagé à ne pas entrer en concurrence avec le Pékin Syndicate. De plus en plus, d'ailleurs, les Chinois semblent décidés à mettre en œuvre euxmêmes les ressources de leur pays et à écarter les étrangers. Mais sans chercher à prévoir les combinaisons possibles de l'avenir, examinons ce que les Allemands ont déjà fait à Tsingtau et au Chantoung, et quels sont les résultats qu'ils ont jusqu'ici obtenus.
Lorsque les Allemands débarquèrent en 1897 sur Tune des deux péninsules qui ferment la baie de Kiaotchéou, la côte était presque déserte. Du côté de la mer s'élevait seulement, autour du yâmen du général chinois, une sorte de camp militaire, où logeaient 1 500 à 2 000 soldats. Il n'y avait pas de port à proprement parler. Pourtant, Li Hung-chang, dont l'attention avait été attirée sur Timportance commerciale de ce point par les négociations mêmes des Allemands, avait fait dresser en pleine mer une jetée légère, qui existe encore. Du côté de la baie, un misérable village de pêcheurs s'élevait près d'une anse, où l'on amarrait les jonques de pêches. Les photographies prises au moment de l'occupation représentent un endroit désolé. La région était sans végétation aucune, les Chinois ayant, ici comme partout ailleurs dans la province, déboisé sans discernement. Les troupes ne trouvèrent d'abord point d'abri; les baraques chinoises étaient insuffisantes, sales et délabrées.
En trois ou quatre ans, les Allemands ont bouleversé et transformé ce lieu misérable. Ils se sont établis sur la presqu'île orientale, et en ont chassé les propriétaires chinois en les indemnisant selon le prix usuel des terrains antérieurement à l'occupation. Puis ils ont tracé largement sur le sol le plan d'une
ville immense, et ils ont commencé à construire de tous les côtés à la fois le futur Hong-kong du nord.
Tsingtau regarde à la fois la mer et la baie. Au nord, sur remplacement de Tancien village de pêcheurs, se trouve le quartier populaire, la ville basse. On y a bâti des magasins, des entrepôts, des ateliers ; on a élargi et rectifié les rues ; les cases de pisé ont été remplacées par des maisonnettes de briques, couvertes de tuiles; les missions y ont bâti leurs écoles. Maison n'en a pas complètement chassé l'odeur et la saleté chinoises. Dans les chambres qui s'ouvrent sur la rue, noires de fumées et de crasse que l'on dirait séculaires, on aperçoit un grouillement vif et silencieux d'hommes aux figures pâles, maigres, intelligentes, aux crânes demi-rasés. Dans la rue, des ouvriers vêtus de cotonnades bleues et chaudement ouatées, vont rapidement, courant presque, de la ville aux terrassements du port, la nuque ployée sôus un bâton aux extrémités duquel s'équilibrent de lourds paniers, rythmant leur marche et leur effort d'un chant essoufflé, monotone,* rauque et doux, où reviennent sans fin trois notes étrangement discordantes. Des Japonais minces, en veston, cheveux ras, tiennent des boutiques d'horlogerie ou d'humbles ateliers de photographie.
Toute cette plèbe jaune, que les Européens méprisent assez ouvertement, demeure ainsi groupée ou plutôt reléguée dans un quartier hors duquel il lui est défendu d'habiter. Pour écarter, d'ailleurs, autant que possible, la population indigène de leur ville, les
Allemands ont construit, à quelques kilomètres de là, tout un village chinois, à Tusage des coolies que Von emploie aux travaux du port ou du chemin de fer.
A la population européenne on a réservé la côte du sud, celle qui borde la mer Jaune. La ville allemande se trouve ainsi éloignée du port de plusieurs kilomètres. Mais rinconvénient paraît petit aux colons ; des avantages le compensent. Les collines qui séparent les habitations de la grande baie intérieure, et qui ont encore près de la ville jusqu'à 150 mètres de hauteur, les protègent contre le vent âpre, sec, chargé de poussière, qui souffle Fhiver de la Chine du Nord et de la Mongolie. Pendant les lourdeschaleurs de Tété, la mousson du sud apporte un peu de fraîcheur marine.
La ville administrative et commerçante regarde donc rOcéan. Ce n'est encore qu'un gros bourg. Le nombre des habitants européens de Tsingtau dépasse à peine 1 200. IVJais Ton bâtit ici pour l'avenir plus que pour le présent; les édijBces privés ou publics sont ceux d'une petite capitale. Des rues larges se croisent à angles droits; les quadrilatères qu'elles enclosent ainsi, futurs blocks à l'américaine, ne sont encore que partiellement construits. En bien des endroits, Tsingtau ne ressemble qu'à un vaste chantier. Mais ce commencement de ville a déjà grand air. Trois ou quatre rues, entièrement bordées de maisons à plusieurs étages et aux solides assises de granit, évoquent invinciblement l'image des quartiers neufs de certaines villes allemandes. L'art vigoureux.
LES ALLEMANDS AU CHANTOUNG i69
massif, et non exempt de recherche, des modernes architectes allemands a été importé sur cette côte de la Chine du nord sans modifications sensibles. Aussi Tsingtau ne ressemble-t-il à aucun des settlements européens d'Extrême-Orient, villes bâtardes et composites, construites petit à petit, au hasard des nécessités, par des architectes cosmopolites. Produit d'efforts unis et de volontés coordonnées, celte ville a une figure vraiment nationale, et très purement allemande. Elle réalise, mieux qu'aucune autre en ce pays, le complet et raide exotisme européen. Elle symbolise le plus conscient et le plus parfait effort de dénationalisation de la Chine.
Sur une colline qui domine la ville, et d'où la vue s'étend largement sur la rade extérieure, l'entrée de la baie, la mer Jaune et les îles lointaines qui sont, elles aussi, des possessions allemandes, on achevait de construire, au moment où je visitai Tsingtau, en décembre 1904, le palais du gouvernement. C'est une immense bâtisse de granit, qui remplacera royalement le pauvre yâmen chinois où le gouverneur de la colonie et les bureaux d'administration avaient dû jusqu'ici chercher un asile. Plus haut encore, au flanc de la montagne, s'élève un immense hôpital, dont les nombreux pavillons d'isolement s'espacent à l'aise parmi de jeunes plantations de pins. On aurait pu croire qu'un aussi vaste établissement demeurerait encore pendant de longues années à demi inutilisé. Mais les Russes lui fournirent pendant la guerre, et même après la conclusion de la paix, une clientèle
inattendue. Les blessés du Césarevitch, qui s'était réfugié dans le port et que Ton y retenait désarmé, y furent d'abord soignés. Puis Ton y recueillit, en une seule fois, 135 Russes de Tancienne garnison de Port- Arthur, au mois de mars 1905.
Au bord de la mer, vers Test, s'étend le quartier des villas, confortables demeures d'officiers, de hauts fonctionnaires, de riches commerçants. Ainsi, Tsingtau a déjà sa banlieue et ses cottages. La colonie pourra d'ailleurs grandir et prospérer sans que la ville des affaires et celle du loisir se mêlent, tant le plan de l'une et de l'autre a été largement tracé. Cent mille personnes vivraient à l'aise là où sont établis aujourd'hui ces mille colons. Une jolie plage de sable s'arrondit devant les villas. Un bel hôtel de station balnéaire s'y dresse. Déjà la ville nouvelle espère devenir une plage à la mode. Depuis quelques années des Européens de Shanghaï, — et non pas seulement des Allemands, — viennent se reposer à Tsingtau pendant les chaleurs de l'été, au lieu de faire les frais, plus coûteux, d'un voyage au Japon.
Rien en cette ville n'a le caractère du provisoire ou de l'improvisé. En même temps que s'élevaient les premières maisons, on bouleversait le sol, on installait de vastes canalisations souterraines, par où s'écoulent aujourd'hui, avec aisance et sans danger pour la solidité des édifices, les énormes quantités d'eau de la saison des pluies. Une conduite de 4 kilomètres de longueur amène à la ville l'eau potable, puisée dans un torrent voisin. Une puissante usine
d'électricité fournit force et lumière à la ville et au port. Le téléphone, partout installé, comptait déjà, en 1906, 133 abonnés.
Autour même de la ville, des travaux ont été entrepris. De larges et belles routes carrossables commencent à sillonner toute la presqu'île. Sur les collines qui dominent immédiatement la ville, le Bismarckberg, Flltisberg, et plus loin sur le massif du Laochan, on reboise avec activité depuis l'année 1900. Les Chinois avaient partout rasé les forêts pour augmenter la surface des terrains cultivables. Les environs de Tsingtau se présentent aujourd'hui encore comme des monts dénudés, pelés, tristes ; par endroits seulement une herbe pauvre et quelques bouquets d'arbres commencent à recouvrir ces sommets chauves. Le régime des pluies était incertain, fécond en surprises, les inondations, comme les sécheresses, fréquentes. Les Allemands ont procédé ici avec méthode, ont étudié, et continuent tous les jours d'étudier les espèces d'arbres qui croissent le mieux sur ce sol et à cette latitude. L'exemple a été suivi par les Chinois : les autorités de Tsinanfou ont acheté aux Allemands des acacias pour reboiser les environs de la ville.
Mais de tous les travaux de Tsingtau le plus grandiose et le plus largement conçu demeure certainement le port. C'est un véritable port à l'européenne et tel que n'en possèdent encore ni Yokohama, ni Shanghaï. Les plus gros navires y peuvent accoster à quai, alors que dans la plupart des ports d'Extrême-
Orient le transbordement des passagers et des marchandises se fait à Taide de chaloupes à vapeur et de chalands. J'y vis le cuirassé russe Césarevitchy dont Ton essayait alors de réparer tant bien que mal les avaries. A vrai dire, il était, avec le petit paquebot qui m'amenait, le seul hôte de ce port où toute une escadre eût évolué à Taise. Le port est situé à Tintérieur de la baie. Une jetée, de forme presque circulaire, large à la surface de 15 mètres et longue de plus de 4 kilomètres, Tenclôt et le défend contre Tensablement. En 1905, les murs des quais, murs de béton, dont l'établissement dans un fond de vase fut très pénible, étaient achevés sur une longueur de 1 200 mètres. La moitié environ était livrée au trafic. Des voies de chemin de fer longeaient le quai, où s'élevaient déjà de vastes magasins appartenant à des compagnies privées. Une armée de coolies travaillait encore aux terrassements et s'agitait sous des ordres brefs ; on annonçait la fin des travaux en cet endroit pour le début de Tannée 1906.
En même temps, on construisait à Textrémité de la jetée circulaire un autre quai, long d'un kilomètre. C'est là, en face des bassins, que se trouveront les chantiers de réparation et de radoub. C'est là également que devait prendre place, et que se trouve depuis août 1905, un dock flottant que je pus visiter quelques mois plus tôt, avant son achèvement. Cette monstrueuse construction de fer, qui n'a point son égale dans tout l'Extrême-Orient, ni même, m'assura l'ingénieur, dans le monde entier, peut contenir des
vaisseaux de 16 000 tonnes. Ainsi, Tsinglau, au bout de quelques années, se trouve en état de rivaliser avec les célèbres ateliers de réparation de Hong-Kong. Déjà Futilité de ce dock a été démontrée, lorsque, après la guerre russo-japonaise, des cuirassés modernes, tels que le Cesareviichj eurent besoin de passer au bassin. Les travaux du port et du dock flottant ont coûté en moyenne 4 millions de marks à la colonie chaque année.
On s'occupe en ce moment de former le personnel des futurs ateliers de réparations. Les contremaîtres sont Allemands, mais les équipes placées sous leurs ordres ne se composent que de Chinois. Ce sont de très habiles ouvriers. Il y a parmi eux une grande rivalité; les Chinois de Shanghaï, plus adroits que ceux du Chantoung, reçoivent aussi une paye plus élevée : d'où disputes et rixes. Une sorte d'école de travaux manuels pour apprentis est jointe aux ateliers; les jeunes Chinois s'y présentent en grand nombre, et y travaillent avec ardeur. « Dès que Ton prononce le mot d'école, me dit un officier, les Chinois accourent; mais si Ton en veut faire des soldats, ils se sauvent. »
Bien que le territoire de Kiaotchéou soit administré par des. officiers — le gouverneur est un capitaine de vaisseau, — ce n'est pas à proprement parler une colonie militaire. La position même de la ville de Tsingtau, en bordure de la mer, montre que les Allemands n'ont pas songé à faire un second Port-Arthur. Le Reichstag n'a accordé à la colonie
i74 L'EXPANSION ALLEMANDE HORR D'EUROPE
* une subvention de 12 millions de marks — 14 millions en 1905 — que sur la promesse d'une politique pacifique. Aussi les travaux de défense du port ont-ils été limités d'abord au strict nécessaire.
Pour se défendre contre un danger éventuel du côté de la terre, les Allemands semblent compter davantage sur leurs bonnes troupes d'occupation que sur des forts. La population du Chantoung est d'ailleurs pacifique. Lorsque, à la fin de Tannée 1899, on commença à construire le chemin de fer de Tsingtau à Tsinanfou, des troubles locaux se produisirent. Mais il suffit d'envoyer un détachement dans la ville de Kiaotchéou pour rétablir le calme. Quelques mois plus tard, des bandes de Boxers se répandirent à travers la campagne, pillant et excitant la population contre les Allemands. Les missionnaires dispersés dans la province, les ingénieurs et employés déjà occupés à explorer ou à exploiter les gisements de charbon durent se replier vers le territoire allemand. Mais il n'y eut pas de massacre. Tsimo au nord de la baie, Kiaotchéou et Kaomi au nord-ouest furent occupés par les troupes allemandes ; de petits détachements furent répartis le long de la ligne en construction et, grâce à ces précautions, il fut possible de poursuivre les travaux sans encombre, du moins entre Tsingtau et Kiaotchéou. La sécurité des résidents parut si peu menacée que l'on n'hésita pas à détacher vers Tientsin et Pékin assiégé plusieurs compagnies d'infanterie de marine.
Du côté de la mer il y a peu de défenses appa-
rentes. Dans son numéro du 2 septembre 1904, le journal allemand VOsiasiaiischerLloyd, de Shanghaï, déclarait le port de Tsingtau insuffisamment fortifié : un fort, à la vérité très bien armé, sur une presqu'île, et une puissante batterie sur le mont Bismarck, étaient, disait-il, ses seuls moyens efficaces de protection. Mais tandis que les dépenses consacrées à Tarmement et aux fortifications n'étaient que de 500000 marks en 1904, le budget de 1905 les portait brusquement à 2500000 marks. La guerre russojaponaise, la situation critique des Russes à Port- Arthur, avaient provoqué de subites inquiétudes. Depuis, les Allemands n'ont rien ménagé pour mettre le port à Tabri d'un coup de main. En février 1906, Bebel demandait, devant la commission du budget, à l'amiral de Tirpitz, secrétaire d'État de la marine, s'il était exact que l'on voulût faire de Tsingtau une place forte de première classe. L'amiral répondit négativement, mais fit pourtant observer qu'il était nécessaire de défendre Tsingtau du côté de la mer avec le plus grand soin, si l'on voulait pouvoir assurer la neutralité du côté de la terre, c'est-à-dire si l'on voulait être en état de faire face, le cas échéant* à un soulèvement chinois.
Cette création presque improvisée d'un port excellent et bien protégé montre quel esprit de décision et d'énergie les Allemands apportent depuis dix ans à
leurs entreprises coloniales. Mais le jeune Sckuizgebiet a déjà coûté cher à TEmpire. Les subventions du Reichstag dépassent déjà 100 millions de marks. Les dépenses faites par des particuliers ou des sociétés privées atteignent à peu près ce même chiffre. Que rapportera ce capital? On compte, pour assurer un rendement fructueux, d'abord sur le développement de diverses industries à l'intérieur de la province, puis sur celui du commerce d'importations et d'exportations.
Le traité conclu entre l'Allemagne et la Chine, le 6 mars 1899, assurait au capital et au matériel allemand un droit de préférence pour toute entreprise industrielle qui viendrait à se créer dans la province. Il autorisait également la construction immédiate d'un chemin de fer, et cédait aux Allemands le droit exclusif d'exploiter les gisements miniers, dans toute la région traversée par la ligne et à une distance de 15 kilomètres de chaque côté de la voie. Ce traité, qui consacrait le fait accompli, mettait en somme la plus grande partie du Chantoung sous l'entière domination économique de l'Allemagne.
Un même syndicat de banquiers et de négociants obtint, en juin 1899, du gouvernement allemand la concession du chemin de fer et des exploitations minières. Déjà toutes les études préliminaires étaient faites. Les travaux de la ligne commencèrent sans retard, et ne furent qu'à peine retardés, au delà de Kiaotchéou, par les troubles de l'année 1900. L'établissement de la ligne ne rencontra pas de grandes
difficultés techniques ; il fallut seulement jeter quelques ponts de fer par-dessus quelques rivières torrentueuses aux larges lits de sable ; le plus long de tous ne dépasse pas 400 mètres. Le l*"* juin 1904, la ligne était ouverte au trafic entre Tsingtau et Tsinanfou, c'est-à-dire sur une longueur de plus de 400 kilomètres. Depuis lors, un train de voyageurs fait quotidiennement le trajet dans chaque sens, en douze heures, et des trains locaux circulent sur les parcours les plus fréquentés.
Comme tous les chemins de fer d'Extrême-Orient, la ligne^ du Chantoung semble devoir être une entreprise largement rémunératrice. La prévention première des Chinois à l'égard des chemins de fer a vite disparu. D'abord ils s'en méfiaient instinctivement comme de toutes les nouveautés d'Occident. Mais, gens d'esprit clair et pratique, ils en ont vite reconnu les avantages. Aujourd'hui, ils mettent à les utiliser le même empressement que les Japonais. Les trains de la ligne Pékin-Hankéou regorgent toujours de voyageurs encombrés de paquets et de marchandises. La société des chemins de fer du Chantoung, constituée au capital de 54 millions de marks entièrement versés, a vu en trois ans son trafic augmenter dans des conditions qui lui présagent un bel avenir. Le mouvement des voyageurs et des marchandises a ^ a été en moyenne, par semaine, le suivant :
L EXPANSIOiN ALLEM. HORS D EUROPE.
Personnes. Marchandises.
Cet. 1902 à oct. 1003. . .
653 tonnes.
Le charbon n'entre encore que pour une part minime dans le trafic de la ligne. L'exploitation des mines de houille n'a pas été jusqu'à présent aussi heureuse que celle du chemin de fer. C'est sur elle pourtant que l'on avait fondé le plus d'espérances. On savait depuis longtemps que les Chinois, bien que privés des machines perfectionnées de l'Europe, retiraient de grandes quantités de charbon de mines situées à trois cents kilomètres environ de Tsingtau, dans la région de Pochan. On pensait obtenir, dans les mines allemandes, avec l'outillage moderne, une abondante production, mais les premières années ont un peu déçu cet espoir.
L'extraction du charbon n'a eu lieu jusqu'à présent que dans la région voisine de la ville de Weïhsien, à Fangtse. On atteignit là, en 1902, à 175 mètres de profondeur, une couche de houille épaisse de 4 mètres. Le charbon extrait, souvent mélangé d'impuretés, laisse, après combustion, une grande quantité de cendres (13 à 20 p. 100). Son emploi n'est pas possible sur les navires, ni môme sur les locomotives de la ligne, qui traverse le bassin. On a dû se résoudre à
1. Tous les chiffres et statistiques cités dans cet article sont empruntés aux publications officielles paraissant annuellement depuis 1898 sous le titre de : Denkschrift betreffend die Entwickelung des Kiautschou-tGebieU»
faire venir d'Allemagne le matériel nécessaire pour la fabrication de briquettes. Le prix de la tonne rendue à Tsingtau varie, suivant la grosseur du charbon, de 7 à 12 piastres (la piastre vaut environ 2fr. 50).
On construit en ce même endroit un puits qui doit rencontrer la houille à 350 mètres environ. On espère alors porter la production à 1 000 tonnes environ par jour. La production totale des premières années a été la suivante :
1902 3 250 tonnes.
Mais ces résultats ne sont pas encore satisfaisants ; la qualité du charbon surtout laisse à désirer. Les Chinois, dans leurs mines de Pochan, obtiennent un charbon meilleur et plus abondant. On a résolu d'aller leur faire concurrence en cet endroit même. On a construit une ligne secondaire reliant le bassin de Pochan au chemin de fer de Tsinanfou et Ton a commencé en 1904 le forage d'un premier puits. Jusqu'en 1905 on n'a guère exporté vers les différents ports de la côte chinoise qu'une quantité minime de charbon, moins de 12 000 tonnes.
La main-d'œuvre n'est pas la moindre difficulté de l'exploitation. Les Chinois, pas plus qu'aucun peuple d'Extrême-Orient, n'aiment le travail régulier. Us font grève, sans autre raison que le désir de s'accorder
un peu de loisir, ou bien ils quittent momentanément la mine pour aller prendre part aux travaux agricoles urgents. La compagnie, pour retenir ses équipes, a dû consentir aux ouvriers de nombreux avantages, tels qu'asiles gratuits, assistance médicale, pensions en cas d'accident.
On trouve aussi dans la province et à proximité des bassins houillers des gisements de minerai de fer. La société des mines du Chantoung songe déjà à établir des forges. Toutefois la réalisation de ce projet a été remise à plusieurs années.
* Une industrie de la soie a été créée. Le Chantoung exportait un peu de soie dans les provinces voisines avant Toccupation allemande. Depuis la construction d'une vaste usine de tissage et de filage auprès de Tsingtau, il a commencé à en exporter à Tétranger, en quantités restreintes toutefois jusqu'à présent : 603 piastres la première année, et 2064 la seconde.
Quant au commerce direct de Tempire allemand avec le Chantoung, il ne semble pas qu'il doive, avant longtemps, prendre un grand développement. La population de cette province pauvre et dense vit sans grands besoins sur un sol fertile, et fait venir des contrées voisines, de Chine même ou du Japon, les objets de première nécessité qui lui font défaut. Ce n'est pas à ces paysans que l'Allemagne peut espérer vendre ses fers. A vrai dire, il y a eu, de 1900 à 1905, une grosse importation de rails et de machines destinés au chemin de fer ou aux mines, 25 millions de
francs au total. Mais cette importation a diminué . d'année en année, et a presque totalement cessé, depuis Tachèvement de la ligne de Tsinanfou.
Les chiffres de l'importation étrangère (non chinoise) ont progressé de la façon suivante de 1900 à 1906:
1«' octobre 1901-1902. 1" octobre 1905-1906
Cotonnades 1 275 573 piastres 8 105 352 piastres.
Fils de coton 2 445120 — 6 592 897 —
Pétrole 110 000 — 689 378 —
Métaux 32 690 — 884 469 —
Couleurs d'aniline ... 25 362 — 186 746 —
Aiguilles 10 575 -- 132 473 --
Charbon 42 922 — 47 025 —
AUumettes 104184 — 794 311 —
Sucre 51 105 — 863 841 —
On voit que les articles proprement allemands qui sont les métaux, les couleurs d'aniline et les aiguilles sont loin de représenter les valeurs les plus importantes. Ils restent d'ailleurs en grande partie à Tsingtau.
L'exploitation rapportera peu de chose aux Allemands, tant qu'ils n'auront pas transformé en pays industriel ce pays jusqu'ici uniquement agricole. Les articles exportés par le port de Tsingtau sont des fruits, des légumes secs, des peaux, de l'huile, un peu de tabac et de soie, et des nattes. Les deux tiers de ces produits sont dirigés vers Shanghaï et prennent ensuite le chemin des provinces chinoises de l'intérieur. Il n'y a donc pas exportation à proprement parler. JL^es articles expédiés en pays étranger (nattes,
peaux, soie) ont atteint depuis Toccupation les valeurs suivantes :
!•' octobre 1901-02 122 424 piastres.
Le chiflFre est encore minime pour une province dont la population est évaluée à une trentaine de millions d'habitants.
Un concurrent redoutable a profité de l'occupa tion allemande pour introduire plus aisément ses marchandises en Chine : c'est le Japon. Il n'a pas eu les frais de l'installation et il en retire des bénéfices immédiats. Une grande partie des cotonnades ou fils de coton et la totalité des allumettes sont introduits au Chantoung par des Japonais. L'importation japonaise composait à peu • près la moitié de l'importation non chinoise au moment où éclata la guerre. Elle était, pour l'année 1901, de 651 760 yens, pour l'année 1902, de 1636461 yens; elle atteignait dans les sept premiers mois de l'année 1903 la somme de 2 323 195 yens.
La guerre russo-japonaise a causé un grand ralentissement dans ce trafic. La compagnie de navigation Osaka Shosen Kaisha dut interrompre, après l'ouverture des hostilités, le service régulier qu'elle avait établi entre le Japon et Tsingtau. Mais il n'est pas douteux que les Japonais ne réussissent à reprendre maintenant l'avantage momentanément perdu. Les
Allemands, qui partout ailleurs dans le monde sont arrivés à ébranler ou à supplanter le commerce des autres nations en vendant au rabais, et en se pliant avec empressement au goût des clients exotiques, se trouvent ici battus avec leurs propres armes et selon leur propre méthode. Les commerçants japonais s'insinuent partout en Chine; à Tsingtau même il y en a plus de deux cents ; on en trouve tout le long de la ligne. Ils trafiquent directement avec les Chinois, sans interprètes et sans intermédiaires. Ils vivent d'ailleurs de leur vie et connaissent leurs besoins. Les Chinois acceptent plus volontiers les nouveautés européennes, lorsqu'ils les reçoivent de leurs mains. On vend maintenant beaucoup de montres en Chine; tous les horlogers duChantoung sont japonais.
En s'établissant à Kiaotchéou, les Allemands avaient cru échapper à toute concurrence étrangère. Ils commencent à craindre maintenant l'invasion des Japonais. Ils avaient déclaré solennellement que le port de Tsingtau serait un port libre, ouvert à tous, a ein Freihafen fur aile Nationen », disait en 1898 le baron de Richthofen. Ils cherchent aujourd'hui, et ils ont peut-être trouvé, le moyen de le fermer aux nations étrangères.
Par le traité conclu en 1898 avec la Chine, l'Allemagne déclarait publiquement que toutes les marchandises à destination de Tsingtau et de ses environs immédiats seraient exemptes de droits. La limite des douanes chinoises était reportée aux frontières du Schuizg^ebîei, dont l'étendue est à peu près égale à
«...••ft.x.«k!.-i
celle du territoire de Hambourg. Le bureau de la douane chinoise était, à vrai dire, depuis avril 1899, établi à Tsingtau môme, mais c'était un établissement de transit, par où passaient seulement les marchandises venant de l'intérieur ou à destination de Tintérieur de la Chine.
Cet état de choses a été modifié, le i®' décembre 1905, par une nouvelle convention, si ingénieuse qu'elle annule, sous prétexte de les compléter, les accords antérieurs. Aussi peut-on dire que, depuis le !•' janvier 1906, date de l'entrée en vigueur de cette convention, Tsingtau a cessé d'être, sinon en droit, du moins en fait, un port ouvert au commerce international.
Le a Freihafen », qui embrassait tout le territoire allemand, a été réduit à un « Freibezirk », qui ne comprend plus que les bassins du port et les magasins des quais. Toute marchandise qui sort de cet étroit espace se trouve soumise au tarif général des douanes chinoises. Rien ne distingue plus, au point de vue douanier, le territoire allemand du territoire chinois. Tous les objets d'importation, quelles que soient leur origine et leur destination, sont également frappés de droits.
Il n'est pas fait d'exception, en principe, pour les articles d'importation allemande. Mais, en échange de l'abandon de ses droits de franchise, le gouvernement allemand reçoit annuellement une somme globale de dédommagement s'élevant à 20 p. 100 delà totalité des droits perçus, à l'importation, par la
douane de Tsingtau. Il n'est pas douteux que cette somme ne doive suffire à compenser largement les pertes subies d'autre part. En outre, le gouvernement allemand se réserve le droit d'introduire en franchise tout ce qui peut servir « l'intérêt public et militaire ». Et ce n'est pas tout. Entrent également en franchise les machines et installations industrielles de toute sorte, ainsi que les colis postaux et les bagages des voyageurs.
A ces stipulations s'en ajoutent d'autres, qui favorisent singulièrement les industries déjà établies sur le domaine allemand de Kiaotchéou. Les produits manufacturés à Tsingtau à l'aide de matières brutes venant du Chantoung ne sont soumis à aucun droit, quand ils sont réexpédiés dans l'intérieur de la province ; s'ils sont au contraire exportés, les droits perçus ne portent que sur la matière première employée dans leur fabrication, quelle que soit d'ailleurs la plus-value qui résulte de cette fabrication. Enfin les produits manufacturés à Tsingtau à l'aide de matières premières importées de pays autres que la Chine n'ont à payer aucun droit d'aucune sorte, lorsqu'ils sont destinés à l'exportation; la somme versée par le fabricant à la réception des matières premières lui est remboursée au moment de la sortie des marchandises.
On conçoit que les commTerçants allemands de Tsingtau aient trouvé de tels arrangements avantageux, et qu'ils aient adressé une pressante pétition au chancelier pour en hâter la conclusion. La concur-
rence étrangère se trouve, non pas à la vérité, définitivement écartée, mais du moins rendue très malaisée. Grâce aux réserves contenues dans la convention, les Allemands esquiveront aisément les droits d'entrée ; et en même temps ils percevront le cinquième des droits prélevés sur les marchandises des autres nations. Leurs concurrents devront en fait leur payer un impôt. On avait promis la porte ouverte en 1898. On la ferme en 1906. Et cependant, Ton mène au Maroc une campagne retentissante contre la duplicité française.
A vrai dire, il n'y a guère qu'une puissance qui puisse prendre ombrage des entraves mises par les Allemands à la liberté du commerce étranger : c'est le Japon. Et c'est pour cela sans doute que la convention du l*' décembre 1905 a passé à peu près inaperçue en Europe. Mais il est probable que les Japonais feront entendre tôt ou tard quelque ferme réclamation. Tsingtau leur a toujours paru un danger politique ; ils ont considéré l'établissement des Allemands en cet endroit comme aussi plein de menaces pour l'indépendance des peuples d'Extrême-Orient que celui des Russes à Port-Arthur. Au danger politique se joint maintenant un danger économique. Ce serait mal connaître les Japonais que de croire qu'ils accepteront de gaieté de cœur cette situation, même s'ils paraissent s'y résigner^
Aussi bien, il n'est pas sûr que de cette position privilégiée les Allemands retirent tous les profits qu'ils escomptent. Le plus grand concurrent du commerçant européen en Chine, c'est encore le Chinois lui-même. Plus les Européens s'efforcent d'ouvrir des marchés nouveaux, plus le nombre des courtiers et des compradores chinois augmente. Intelligents, probes et travailleurs, ils sont devenus des intermédiaires indispensables, et s'enrichissent aussi vite ou plus vite que les Européens eux-mêmes. Quelquesunes des plus grosses firmes de Shanghaï, d'Amoy, de Hong-kong, sont entre des mains chinoises. Nous savons au surplus qu'à Saïgon quelques gros commerçants chinois ont en quelque sorte monopolisé le trafic du riz de Cochinchine. A la pénétration pacifique des Européens, les Chinois répondent par une contre-pénétration. Étrangers et indigènes sont deux matières vivantes qui cherchent à s'assimiler mutuellement. Dans cette lutte, l'avantage n'est pas toujours pour l'Européen. On peut prévoir un temps où, sans violence, sans révolution, les Chinois seront devenus les maîtres du commerce d'exportation en Chine.
Cette évolution, qui s'indique en quelques parties de la Chine, depuis longtemps ouvertes aux relations internationales, ne s'accomplira-t-elle pas à son tour dans le Chantoung? C'est certainement ici l'une des provinces chinoises où l'aversion superstitieuse des
i88 L'EXPANSION ALLEMANDE HORS D'EUROPE
indigènes pour les étrangers s'est le plus vite atténuée. Les Chinois cultivés de la province semblent décidés à européaniser le pays selon la méthode japonaise. On a signalé, depuis le début de la guerre russo-japonaise, de fréquents départs d'étudiants pour r Université de Tôkyô. A Tsinanfou, le gouverneur a faire construire, par un architecte allemand, une Université ; les locaux sont éclairés à Télectricité ; le personnel enseignant se compose avant tout de Chinois, mais on y compte aussi un Allemand, un Anglais , un Français et cinq Japonais . Il faut s'attendre à ce que les lettrés chinois, tout aussi intelligents que les Japonais, se mettent aussi vite qu'eux au courant des derniers résultats de la science européenne. Ils en tireront vite, comme eux, toutes les applications industrielles, commerciales et sociales qui leur paraîtront profitables. Aussi ne soulèvent-ils aucune difficulté à l'installation des Allemands dans le Chantoung. C'est avec une conscience très claire des intérêts chinois que les autorités locales acceptent de travailler avec les Allemands au relèvement économique de la province.
Cette collaboration durera-t-elle longtemps? et gardera-t-elle longtemps son caractère pacifique et conciliant? Les colons de là-bas sont inquiets. Ils l'étaient, du moins, au moment de la guerre russo-japonaise. Ils semblaient pris de vertige en songeant à la grandeur de l'œuvre entreprise et à sa fragilité. La politique allemande en Chine reposait sur un postulat : celui de Tinfériorité morale et matérielle des peuples
païens d'Extrême-Orient. Mais Técroulement de la puissance russe a ébranlé la conflance des Allemands en leur œuvre. Il leur a semblé tout à coup perdre leur meilleur soutien. Les nouvelles des défaites russes ont été accueillies àTsingtau avec un sentiment de profond découragement. Découragement mêlé d'ailleurs de mépris pour les Russes qui avaient si mal défeudu l'honneur et l'intérêt européens. L attitude résignée, veule, presque satisfaite, des officiers russes réfugiés à Tsingtau après la lamentable sortie du 10 août a provoqué l'indignation générale; là, comme à Shanghaï, comme à Saigon, ils s'empressèrent de demander leur désarmement pour n'avoir plus à courir les dangers d'une guerre qu'ils n'avait pas prévue si terrible.
Les Allemands soutenaient les ambitions russes par intérêt personnel. C'est, nous l'avons vu, avec l'aide des Russes et d'un transasiatique russe qu'ils espéraient un jour établir leur domination dans la Chine du Nord. Il reste à savoir s'ils pourront, • réduits à leur propres forces, maintenir toutes leurs prétentions et poursuivre aussi délibérément leur hardie politique d'expansion. Il semble qu'ils commencent à en douter. Un article paru en mai dernier dans les Preussische Jahrbûcher^, qui souvent se sont faits en politique intérieure et extérieure le porte-parole des cercles officiels, conseille nettement d'abandonner Kiaotchéou, avant que l'insuccès de
1,D. Aug. Menge, Kiautschou {Preussische Jahphiicher^ mai 1907).
cette expérience coloniale ne devienne trop éclatant.
Il faut, dit l'auteur de cet article, reviser sans hésitation le passé. L'Allemagne, en prenant une parcelle du territoire chinois, a fait un pas de clerc, qui lui a valu à la fois la haine des Chinois et celle des Japonais. Il est grand temps, si elle veut sauvegarder Tavenir, qu'elle rassure les esprits, qu'elle donne des gages de sa volonté pacifique. La possession de Kiaotchéou a-t-elle jusqu'à présent rapporté quelque profit? Non assurément. Quelques entreprises privées font sans doute de bonnes affaires; mais c'est le gouvernement allemand qui paie. On alléguera peutêtre que, dans le dernier trimestre de 1906, le revenu des douanes a dépassé celui de Tchéfou. Mais si Ton compare le commerce de Kiaotchéou avec celui des seules maisons allemandes de Tientsin ou de Shanghaï, il apparaît minime et presque insignifiant. Les maisons de commerce installées à Tsingtau ne sont d'ailleurs presque toutes que des succursales des grandes firmes allemandes d'Extrême-Orient; et si l'on s'est décidé à les établir en cet endroit, c'est par patriotisme, non par intérêt.
Peut-on espérer au moins un grand développement commercial dans l'avenir? Il ne faut pas se dissimuler que c'est Shanghaï et non Tsingtau qui deviendra le grand centre des voies de communication de la Chine entière. Toutefois Tsingtau peut devenir, au jugement du collaborateur des Preussische Jahrbilcker, une station terminus importante de la Chine du Nord, dans le genre de Dalny ou
LES ALLEMANDS AU GHANT0UN6 i9i
de Vladivostock. II ne faut pas renoncer à Tidée d'y faire aboutir le futur transmongolien. Il faut même hâter le plus possible rétablissement de cette grande voie internationale. Jamais Tsingtau ne pourrait se développer si la voie ferrée du Chantoung devait rester ce qu'elle est aujourd'hui, un cul-desac. Il faut que TAllemagne maintienne tout son programme d'expansion économique en Chine, mais, pour pouvoir le réaliser, il faut qu'elle renonce dès aujourd'hui, avec éclat, à tout avantage politique.
Il faut qu'elle abandonne sa souveraineté sur le territoire de Kiaotchéou et qu'elle remette, moyennant une juste indemnité, le port de Tsingtau au gouvernement chinois. Alors la situation sera claire. Le Japon et la Chine sauront, à n'en pas douter, que l'Allemagne ne veut pas avoir d'intérêts politiques en Extrême-Orient. Là presse anglaise n'aura plus de prétextes pour rendre l'Allemagne suspecte aux yeux des indigènes. Les produits de l'industrie allemande ne courront plus le risque d'être boycottés. Et l'Allemagne, en échange de son désintéressement, pourra obtenir de nouvelles concessions de mines et de chemins de fer. Elle pourra surtout essayer d'établir en Chine son influence morale et intellectuelle.
Telles sont, brièvement analysées, les idées principales contenues dans l'important article des Preussische Jahrbûcher, Ainsi, dix ans ne sont pas encore écoulés depuis l'installation des Allemands à Kiaotchéou, et déjà une revue d'un caractère presque officiel préconise l'abandon de cette colonie. C'est
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avouer Féchec de la Weltpolitik. Tel n'est point sans doute le dessein de l'auteur de Tarticle; mais c'est pourtant la conclusion qui s'impose. L'Allemagne, il y a dix ans, prétendait mener les peuples européens à la conquête de la Chine et présider à la division économique, voire politique du pays. C'était la croisade des peuples civilisés contre les peuples barbares, des chrétiens contre les païens. Et Guillaume II, qui le premier avait su briser l'étiquette de la cour chinoise et faire recevoir son représentant, le prince Henri de Prusse, par l'Impératrice, devait, npus dit Lamprecht, apparaître aux yeux des Chinois comme le protagoniste du christianisme et de la civilisation.
Mais en voulant à toute force jouer les premiers rôles, l'empereur d'Allemagne risquait d'attirer sur sa personne les plus violentes haines. C'est ce qui est arrivé. Il personnifie en effet pour les Chinois la pire brutalité européenne. Il ne faudrait pas moins que l'abandon total du Schutzgebiet de Kiaotchéou pour calmer les rancunes et les craintes qu'a fait concevoir son occupation.
Mais le gouvernement allemand songe-t-il à cet abandon? Rien ne permet de le nier ou de l'affirmer. Dans les nombreux débats coloniaux qui ont occupé le Reichstag aux mois de novembre et décembre 1906 il n'a jamais été question de Kiaotchéou. En prenant le pouvoir , le nouveau directeur des colonies S M. Dernburgi a fait publier une brochure officielle
t. Aujourd'hui secrétaire d'État.
sur rimportance des capitaux engagés dans les colonies allemandes; mais il a laissé en dehors de son enquête les entreprises du Chantoung. Il se trouve que, par par une disposition singulière , Kiaotchéou ne relève pas du ministère des colonies, mais de celui de la marine. Le budget de Kiaotchéou se trouvant ainsi séparé de celui des autres colonies, et écarté en quelque sorte de la discussion générale, le gouvernement a pu éviter publique de s'expliquerment sur ses intentions en Chine.
De l'empereur même on peut s'attendre à tous les revirements. Sa politique à l'égard des Extrême- Orientaux a été assez variable dans les dernières années. En 1900, il avait envoyé, avec quelque fracas, un maréchal de camp à Pékin, et ses discours aux troupes d'expédition avaient fait sensation en Europe et en Chine ; ils étaient l'évangile de la manière forte à l'égard des barbares païens. En revanche, c'est lui qui, le premier, au début de 1906, a soulevé la question du retrait des troupes européennes de Chine; par cette initiative il entendait se concilier l'opinion chinoise. Semblablement, au début de la guerre russo-japonaise, il commença par lancer l'anathème à la race jaune et par prophétiser l'anéantissement de l'ennemi païen. Mais au bout de quelques mois il fit volte-face et envoya au Japon un prince de la famille des HohenzoUem, pour s'instruire à l'école du grand peuple vainqueur et lui porter ses félicitations impériales.
Si le gouvernement allemand ne pose pas la ques^
L*KZPAMSION ALLEM. HORS d'eUROPE. 13
tion de la reddition de Kiaotchéou, c'est le gouvernement chinois qui tôt ou tard la posera. Des études récentes ont signalé le rapide mouvement de rénovation politique de la Chine. Dans le programme des réformateurs figure, en première ligne, la reprise des territoires cédés à l'étranger. « Une importante revue de droit, la Fa-tcheng^tsa-tche^ établit que le plus pressant des devoirs qui s'imposent à la Chine est de rentrer en possession des territoires cédés à bail... « La Chine a commis a commis beaucoup d'erreurs dans ses rapports avec l'étranger; mais celle-là est la plus grande de toutes. » Du reste, ces territoires « ne servent pas aux travaux pacifiques du commerce et de l'industrie; ce ne sont que des points d'appui militaires ». On n'y voit que des forts et des bateaux de guerre. « Ce ne sont pas des maisons de commerce ou des banques, mais des casernes qu'on y construit. » El à Tappui on cite les votes du Parlement allemand' ».
Ce n'est pas de la Chine, mais du Japon, que les Allemands redoutaient, naguère encore, une agression possible. Il leur apparaîtra bientôt que le danger chinois est le plus pressant de tous. Sans doute la possession du Schutzgebiet leur est garantie par un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans; mais la prudence leur commandera peut-être, en face d'une Chine militairement réorganisée, de proposer euxmêmes l'annulation de ce bail et la rétrocession du
1. Noël Péri, L'Éducation nouvelle en Chine, Revue de Paris, 15 juin 1907.
territoire. S'ils ne s'y décident pas, c'est, on peut le dire, l'amour-propre seul qui les retiendra. Il serait peut-être pénible pour l'empereur d'être forcé de renier les fières paroles qu'il a inscrites de sa propre main au frontispice du livre de C. Franzius sur Kiaotchéou, et que l'éditeur a pieusement reproduites en fac-similé : « Là où un Allemand tombé pour la patrie dans le fidèle accomplissement de son devoir a trouvé un tombeau, et où l'aigle allemand a planté ses serres, le sol est allemand et demeurera allemand ». Mais surtout il serait douloureux pour tous les défenseurs et promoteurs de la Weltpolitik de confesser l'échec définitif d'une tentative coloniale, dont ils attendaient tant, et de déclarer que l'Allemagne renonce à jouer un rôle actif dans la politique d'Extrême-Orient, après avoir rêvé d'en devenir l'arbitre.