DANS L^AFRIQUE DU SUD
La longue, coûteuse et sanglante guerre que TAUemagne a dû soutenir, de janvier 1903 aux derniers mois de 1906, contre les Hereros et les Hottentots révoltés, a secoué Tindifférence que gardait jusque-là la grosse masse du peuple allemand pour les questions coloniales. Les hauts plateaux, arides et tristes, du Sud-Ouest africain, sont devenus une contrée familière aux imaginations. Pendant quatre ans, les journaux ont groupé quotidiennement, sous une rubrique régulière, les dépêches transmises de Swakopmund ou de Windhuk par Tagence Wolf et publié d'innombrables articles de fond sur la colonie. Le massacre de fermiers allemands, de femmes et d'enfants de colons, et les^rivations endurées par les troupes coloniales dans une campagne exceptionnellement pénible, ont d'abord éveillé dans tout le peuple un intérêt sentimental, une profonde pitié. On
s'est attaché à cette colonie en raison même des sacrifices qu'elle coûtait; c'était le Schmerzenskind, l'enfant que l'on aime de toute la douleur qu'il vous cause. Puis, à mesure que la résistance se prolongeait, la douleur a fait place à l'irritation : l'écrasement des indigènes est devenu une question d'amourpropre national. Les voix nombreuses, qui d'abord s'étaient élevées pour conseiller l'abandon de la colonie, se sont tues. L'honneur de l'Allemagne était en jeu ; coûte que coûte, il fallait venir à bout de ces hordes barbares et païennes.
On sait quelle influence la question du Sud-Ouest africain a exercée en 1906 sur la politique intérieure de l'Empire. Elle a été la cause de la retraite du ministre agrarien de Podbielski : il fut prouvé que la maison Tippelskirch, dans laquelle ce ministre avait de gros intérêts financiers, avait obtenu, à des prix très désavantageux pour l'État, d'importantes commandes de fournitures pour les troupes. Cette même question a fourni l'occasion de la rupture entre le centre et le chancelier : le parti catholique prétendait, à l'occasion du budget des colonies, non pas sans doute refuser les crédits demandés par le gouvernement, mais fixer une date ferme (1*^ avril 1907), à partir de laquelle les troupes d'occupation devraient être réduites au chiffre de 2 500 hommes ; le gouvernement, d'accord avec le centre sur le principe de la réduction des troupes , voulait néanmoins laisser 8 000 hommes dans la colonie, et refusait de se laisser imposer aucune date pour le retrait des troupes de-
venues inutiles. L'objet du litige était petit; mais les deux adversaires, aigris Tun contre Tautre, ne cherchaient qu'un prétexte pour rompre; le gouvernement, mis en minorité sur cette question, prononça la dissolution du Reichstag (13 décembre 1906).
C'est dans ces débats parlementaires que le nouveau directeur (des colonies, M. Bernhard Dernburg, fît ses débuts, avec une allégresse d'homme batailleur et sanguin. Il voulut considérer l'office colonial comme une maison de commerce; il fit établir, dès son arrivée aux affaires, un inventaire général des richesses coloniales de l'Allemagne et s'appliqua, dans une série de grands discours qu'il prononça soit au Reichstag, soit en assemblée publique, devant les commerçants ou devant « les artistes et les savants » de Berlin, à faire ressortir par des chiffres et par des exposés techniques la valeur actuelle et le développement possible de chacune des colonies. Il ne négligea aucune d'elles; pourtant il s'attarda toujours plus longuement sur le Sud-Ouest africain que sur aucun des autres territoires ; même il parla presque avec émotion de ce pays « dont le charme étrange est si puissant que ceux qui y ont une fois vécu veulent toujours y retourner^ ».
Dans les discours du directeur des colonies, le grand public chercha moins des renseignements commerciaux ou financiers que des indications sur la politique que l'Allemagne entendait suivre désormais vis-à-vis