‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 28 sur 48 · Gh. Andler, Le prince de Bismarck, p · texte numérisé non relu

Gh. Andler, Le prince de Bismarck, p

territoires restent ainsi fermés à la colonisation. Au moment où éclata le soulèvement, les compagnies concessionnaires possédaient les deux cinquièmes de la colonie; le gouvernement n'était propriétaire que d'un cinquième; le surplus était resté aux mains des indigènes. Les colons ne pouvaient guère s'établir que sur les terres du gouvernement ou sur celles des indigènes; mais c'étaient en général les moins productives et les moins sûres.

Non seulement les compagnies n'ont pas servi l'intérêt général, mais elles ont indisposé contre les Allemands les indigènes, qui souvent se sont crus lésés par elles. Les contrats conclus entre les compagnies et les chefs de tribus n'ont pas toujours été rédigés en termes clairs; en tous cas, ces chefs, souvent illettrés, n'en ont pas toujours compris la portée exacte. Luderitz avait, en 1883 et 1884, signé avec deux capitaines des traités qui lui concédaient sur la côte une bande de territoire large de 20 « milles ». Le traité ne disait pas s'il s'agissait de milles « géographiques » ou de milles « anglais ». Si c'étaient des milles anglais, le marché n'avait rien d'avantageux pour Luderitz, car toute la côte est bordée par un large désert de sable, sans valeur aucune. Au contraire une bande de territoire de vingt milles géographiques lui Hvrait de vastes pâturages et le rendait maître du trafic entre les hauts plateaux et la mer. Lorsque la Deutsche Kolonialgesellschaft fur Siïdwestafrika succéda à Luderitz en 1895, elle réclama le village de Kubub, qui est une étape importante pour les convois venant

iinnii Mm ftiH'»

de la baie de Luderitz (anciennement : Ângra Fequefia). Les Hottentots contestèrent vivement cette pnHe.nlion. Mais, avec l'appui du gouvernement, la compagnie obtint gain de cause.

La plupart des concessions avaient été obtenues pour une bouchée de pain. Luderitz, ayant traité avec deux tribus, versa à la première 600 livres sterling et lui abandonna en outre 260 fusils ; à la seconde, il ne donna que 20 livres sterling. D'autres sociétés achetèrent pour 100 et 150 livres de vrais petits royaumes. Ces rétributions, assez minimes en elles-mêmes, pesaient d'autant moins aux concessionnaires que les indigènes généralement prenaient, au lieu d'argent , des marchandises , de l'alcool , des munitions. La plus forte somme fut payée par un syndicat anglais, qui désirait accaparer les terrains au nord de TOrange : il alla jusqu'à verser à trois tribus hotlentotes la somme de 2300 livres sterling. Mais, pour ce prix, ces trois tribus se livraient en quelque sorte pieds et poings liés : sans aucun doute, elles n'avaient pas prévu les conséquences de l'acte qu'elles signaient. Le contrat fut soumis par le gouvernement allemand à une sévère revision; pourtant le syndicat garda le monopole de toutes les exploitations minières dans la contrée, et il fut entendu que les Hottentots devraient lui abandonner 512 fermes, à son choix. Mais les 512 fermes n'existaient pas, et eussent-elles existé que les indigènes ne se les seraient certainement pas laissé enlever sans résistance. Leutwein confesse que le gouvernement crai-

gnait un soulèvement à ce propos et qu'il se trouvait dans un grand embarras. Heureusement, le syndicat ne put pas faire face à tous ses engagements ; il avait promis de construire, dans un délai déterminé, une voie ferrée de la baie de Luderitz aux hauts plateaux de Tintérieur. Il n'en fit rien, et Ton s'autorisa de cette négligence pour le déclarer déchu d'une partie de ses droits; il était déjà entré en possession de 112 fermes, qu'il a conservées.

Ces cessions de territoires irritaient les indigènes, et particulièrement les Hereros. Peuple nomade, ils avaient besoin d'espaces presque illimités et supportaient mal de se voir imposer subitement des frontières. Sans doute ils auraient dû s'en prendre à eux-mêmes d'abord. Rien ne les forçait à vendre leurs domaines aux étrangers. Mais ils raisonnaient et agissaient comme des enfants. Ils ne savaient pas résister à l'attrait des nouveautés introduites chez eux par les trafiquants venus du dehors ; il leur fallait tout acheter. Pour satisfaire leurs envies puériles, ils se dépouillaient eux-mêmes de leurs terres; puis, la fièvre du désir tombée, ils se croyaiant spoliés, joués ; ils n'en haïssaient que davantage leurs envahisseurs.

Le gouvernement comprit qu'une explosion de haine populaire s'ensuivrait quelque jour, et il chercha à régler les conditions d'achat et de vente des terres. Par une série d'ordonnances, l'administration de la colonie décréta qu'aucun acte de vente, ou même de location, entre indigènes et colons de race blanche ne serait valable s'il n'avait l'assentiment du gou-

verneur. On établit d'avantageuses conditions de paiement pour les colons qui voudraient s'intaller sur les terres du gouvernement. Mais, comme les indigènes se contentaient de marchandises en guise de paiement, les immigrants croyaient avoir plus de profit à s'adresser à eux. Le pays des Hereros, plus riche en eau et en pâturages que les autres régions, mieux desservi qu'elles, grâce au chemin de fer, attirait particulièrement les nouveaux arrivants. Le chef des Hereros , Samuel Maharero , toujours endetté, était toujours prêt à vendre des fermes ; et ses sujets, qu'il ne consultait pas, assistaient, impuissants, à la disparition des biens de la communauté.

Le sans -gène de certains colons achevait ce qu'avait commencé la prodigalité des chefs indigènes. Plus d'un s'installait, comme en pays conquis, sur le coin de terre qui lui agréait le plus, et n'en bougeait plus. Leutwein cite une protestation que lui adressèrent, par Tentremise d'un missionnaire, les Hereros de la région de Gobabis, dans Test :

...Nous voyons avec terreur que les terrains passent les uns après les autres dans la main des Blancs, et en conséquence nous prions humblement M. le gouverneur de ne plus ratifier aucune vente de terre ici, dans le territoire du Nosob blanc, et de transformer toutes les terres qui ne sont pas encore vendues en une grande réserve ; car nous serons alors, nous et nos enfants, en sûreté, c'est-à-dire que nous aurons un endroit où habiter et faire des jardins...

Ce sont les missions qui, les premières, ont demandé la création de réserves, semblables à celles

byGoogïc

OÙ les Américains ont enfermé ce qui subsiste des tribus indiennes. Les missions ont pris, dans cette question de la propriété des terres, le parti des indigènes contre les colons blancs.

Presque toutes les ventes de terres, dit un missionnaire, s'accomplissent de la façon suivante : les Hereros prennent à crédit, ou plutôt comme l'on dit ici d'une façon caractéristique, à banqueroute, chez des trafiquants, qui assez fréquemment s'établissent contre leur gré chez eux, toutes sortes de marchandises, et non point des objets utiles et bons, mais souvent des objets de parure parfaitement superflus, et ils y sont encouragés par les trafiquants en question de toutes les façonà possibles, aussi longtemps qu'ils possèdent encore quelque chose, bétail ou terres *.

Le projet des réserves , à peine formulé , fut approuvé par les colons ; mais ils conçurent la chose autrement que les missionnaires. Ceux-ci voulaient des réserves aussi étendues que possible, pour préserver les indigènes contre la ruine. Il fallait à leur sens prendre des garanties contre la légèreté même des possesseurs du sol ; il était nécessaire de limiter leur faculté de vente. Les colons, au contraire, se figuraient les réserves comme des camps de concentration, où les indigènes demeureraient enfermés, à moins qu'ils ne préférassent se mettre au service des fermiers blancs. Il fallait les déclarer déchus de leurs droits de propriété ; il fallait supprimer leur indépendance économique ; car les fermiers blancs, dont les

1. Th. Leutwein, Elf Jahre Gouverneur in Deutsch-Sûdwestafricaf p. 270.

frais d'exploitation étaient très élevés, ne pouvaient pas supporter la concurrence de l'élevage indigène. « Que les terres dans leur totalité passent des mains des indigènes dans celles des Blancs, disait un article * de la Deutsche Sûdwestafrikanische Zeitung, publiée à Windhuk, cela n*est que strictement conforme au but de la colonisation dans ce territoire. Il faut que le pays soit habité par des colons blancs. Par conséquent les indigènes doivent s'effacer et ou bien se mettre au service des Blancs, ou bien se retirer dans les réserves qui leur seront affectées. »

Mais de quel droit le gouvernement aurait-il prononcé la déchéance des propriétaires indigènes? Comme le faisaient remarquer les missionnaires, leurs biens leur avaient été garantis par des actes officiels, parla parole même de l'Empereur. D'ailleurs aucune tribu n'était jusqu'à ces dernières années sujette de l'Empire. C'est par des traités librement consentis que les divers chefs avaient, les uns après les autres, et généralement dans l'intention de se combattre les uns les autres, accepté le protectorat allemand. Les Allemands étaient liés par leur signature, aussi longtemps que les indigènes eux-mêmes respectaient les clauses des traités.

Ces traités, dit Leutwein, étaient toujours établis sur un type uniforme. « Les capiYamcs y promettaient en général : 1° d'accorder aux sujets et protégés de l'Empire le droit de voyager et de trafiquer partout

1. Cité par des missionnaires dans une lettre au gouverneur. Th. Leutwein, op, cit,, p. 270.

ALLEMANDS ET INDIGÈNES DANS L'AFRIQUE DU SUD 22i

sur leur territoire ; 2** de protéger la vie et les biens de ces colons; 3° de reconnaître, en cas de différends entre les deux races, la juridiction de Tempereur d'Allemagne ; 4<* de ne pas aliéner leurs terres et de n'accorder aucune sorte de concessions sans appprobation du gouvernement allemand ; 5<* de contribuer à maintenir la paix dans le protectorat et de faire appel, dans le cas de conflits avec d'autres capitaines^ à la décision du gouvernement allemand ; 6** de reconnaître les lois allemandes promulguées pour le protectorat. »

Dans la question des réserves, le gouvernement adopta Tavis des missionnaires ; il décida qu'elles seraient seulement le noyau inaliénable de la propriété indigène. En dehors de ces réserves, le terrain devait rester, après comme avant, entre les mains des indigènes, et il ne tenait qu'à eux de le conserver indéfiniment, en refusant de le vendre aux colons.

Les colons, qui avaient espéré une solution différente, s'indignèrent contre le gouvernement, protecteur trop zélé de l'indolence des indigènes. Mais, par un inexplicable malentendu, les indigènes eux-mêmes, ou du moins les Hereros, se montrèrent hostiles aux décisions prises par le gouvernement. Ils crurent ou affectèrent de croire qu'on voulait leur ravir leurs terres sans dédommagement, et les parquer dans des districts étroits, où ils n'auraient pas l'étendue nécessaire pour faire paître leurs troupeaux. La mesure qu'on avait voulu prendre en leur faveur ne donna, en fin de compte, satisfaction à personne, et on est

fondé à considérer cette question des réserves comme Tune des causes déterminantes de la révolte.

Dès le jour où TAIlemagne établit son autorité effective dans la colonie, il y eut, comme le montre déjà la question de Tattribution et de la vente des terres, de profonds dissentiments entre le gouvernement et les colons. Tandis que les colons, semblables à presque tous les Européens campés parmi des peuples d'une civilisation inférieure, réclamaient rétablissement d'une souveraineté brutale, le gouvernement, fidèle à sa politique de pénétration commerciale pacifique, et décidé à ne pas inonder de soldats ce territoire lointain, demeurait bienveillant, conciliant, pacifique.

Les premiers soldats ne débarquèrent dans la colonie qu'en 1891. Leur nombre en 1893 ne dépassait pas encore 50. Certains chefs, à qui Ton avait promis assistance contre leurs ennemis, raillaient la faiblesse de ces soi-disant alliés.

Cher capitaine de François, écrivait en 1891 au commissaire impérial, le chef herero Manassé, j'ai quelque chose à vous demander, afin que vous me le disiez : c'est au sujet de Taide que vous aviez promis de m'apporter. Je vous prie vivement de me faire savoir laquelle. Car je ne sais pas encore laquelle, ou si je l'ai su, je l'ai oublié... *.

Page 1