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gènes, qiii savent Tallemand, répètent moqueusement les commandements qui retentissent dans les lignes ennemies; ils crient aux soldats qu'ils viennent de blesser: « As-tu ton compte, Dutchmen?» Pendant vingt-quatre heures ils tiennent ainsi les Allemands en échec. Puis il disparaissent soudainement la nuit; ils s'enfuient en déroute dans le désert. Des couvertures, des peaux de bêtes, des plumes d'autruches, toutes sortes d'ustensiles, des cadavres puants de bêtes et d'hommes marquent leur route. Une bande de cavaliers les poursuit dans la chaleur torride :
Plus nous avancions dans le soleil brûlant, plus le chemin devenait lamentable. A quel degré d'humiliation ce peuple orgueilleux, sauvage, méprisant s'était-il abaissé dans sa mortelle angoisse! Partout où je tournais mes regards, du haut de mon cheval épuisé, gisait par tas tout ce qu'ils avaient possédé : des bœufs et des chevaux, des chèvres et des chiens, des couvertures et des peaux. Un tas de petits enfants était étendu sans force et sans aide auprès de femmes, dont les seins flasques et longs pendaient; d'autres gisaient à l'écart, les yeux et le nez pleins de mouches, bien qu'ils fussent encore vivants. Quelqu'un leur envoya nos charretiers nègres; je pense qu'ils les ont aidés à mourir. A voir ainsi toutes ces créatures vivantes, étendues sur le sol en des positions étranges, toutes, hommes et bêtes, dans l'attitude où elles s'étaient effondrées, abandonnées, pesantes, se convulsant encore, ou déjà immobiles, on eût dit que tout cela s'était abattu du haut du ciel.
Vers midi, nous fîmes halte auprès de trous d'eau, qui étaient remplis jusqu'au bord de cadavres. Nous les en retirâmes avec les attelages des canons ; mais il n'y avait au fond qu'un peu d'eau sanguinolente et puante. Nous essayâmes de creuser un peu plus avant dans le sol ; mais il ne vint point d'eau. Il n'y avait pas non plus d'herbe pour les
chevaux. Le soleil flambait de telle sorte sur le sable que nous ne pouvions pas même nous étendre. Sur des chevaux torturés par la soif et la faim, nous continuions d'avancer, torturés nous-mêmes par la soif et la faim. A quelque distance, des vieilles femmes s'étaient accroupies par tas d'un air idiot. Des bœufs, encore debout, çà et là, meuglaient. Plus tard sans doute, hommes et bêtes se seront précipités à travers la brousse, n'importe où, sans réflexion, dans un dernier accès de désespoir, pour trouver à tout prix de Teau. Et dans la brousse ils seront morts de soif.
Des milliers de Hereros meurent là. Le reste réussit à découvrir, dans Test, près de la frontière anglaise, quelques points d'eau, sortes d'oasis misérables, où la vie est encore possible. On les y poursuit impitoyablement. Après avoir tourné le désert, dans une pénible marche qui dure plusieurs semaines, l'armée allemande se prépare à attaquer l'ennemi dans ce suprême retranchement. Mais en approchant des points d'eau, on aperçoit dans la steppe une immense colonne de poussière, qui signale la fuite des Hereros. Trois cavaliers, un lieutenant, un vétéran et Pierre Moor essaient de les rejoindre; ils y parviennent, à demi-morts de fatigue, de sommeil et de soif*. Des grappes humaines, accroupies sur le sable, les regardent passer sans un mouvement. Le peuple noir est à l'agonie. Le vétéran fusille un indigène porteur de cartouches, sans que personne fasse un geste pour le défendre. Pierre Moor proteste contre
1. Le fait est historique. Cette reconnaissance aventureuse fut conduite par le capitaine Klein (28 octobre 1904). Cf. Der Feldzug gegen die Hereros^ p. 205.
cette inutile exécution, mais le lieutenant approuve sentencieusement : « Deux certitudes valent mieux qu'une. Celui-là ne pourra plus lever son fusil contre nous, ni engendrer des enfants qui combattent contre nous ; la question de savoir si l'Afrique du Sud doit appartenir aux Germains ou aux nègres entraînera encore bien des cruautés. »
Car c'est ainsi maintenant que le problème des races indigènes se pose pour les Allemands : elles ou nous. C'est une lutte de peuples qui doit avoir pour issue l'extinction de l'un des adversaires. Devant l'amoncellement hideux des Hereros prostrés, moribonds, le lieutenant et Pierre Moor disputent maintenant, froidement, sur la justice de leur cause. Et voici comment s'exprime le chrétien Frenssen par la bouche du lieutenant :
« Ces noirs ont mérité la mort devant Dieu et devant les hommes, non parce qu'ils ont massacré deux cents fermiers et se sont soulevés contre nous, mais parce qu'ils n'ont pas bâti de maisons et parce qu'ils n'ont pas creusé de puits. » Puis il se mit à parler du pays, de ceci et de cela, et conclut : « Avant-hier, avant le service religieux, nous avons chanté le psaume : u Nous nous présentons pour prier devant Dieu le Juste. » Voici comment je l'interprète : Dieu nous a donné la victoire, parce que nous étions le peuple le plus noble et le plus plein d'initiative. Cela ne veut pas beaucoup dire, lorsqu'on se compare à ce peuple de nègres ; mais nous devons faire en sorte de devenir meilleurs et plus actifs que tous les autres peuples de la terre. C'est aux plus nobles, aux plus décidés, que le monde appartient. Telle est la justice de Dieu. »
Le vétéran s'était endormi... La lune se leva; la nuit
266 L'EXPANSION ALLEMANDE HOHS d'eUROPE
devint froide; le vent se mit à souffler. Après un moment le lieutenant reprit : « Le missionnaire a pourtant raison, lorsqu'il dit que tous les hommes sont frères. »
Je répondis : « Dans ce cas nous avons tué notre frère », et je jetai un coup d'œil au cadavre sombre, étendu tout de son long dans Therbe.
Il leva les yeux et dit de sa voix enrouée, douloureuse ': <c Nous serons encore forcés d*être cruels et de tuer; mais nous devons cependant, en tant que peuple, diriger tous nos efforts vers de hautes pensées et de nobles actions, afin de contribuer pour notre part à la fraternité future de Thumanité *. »
Le livre de Frenssen est le témoignage le plus éloquent d'un état d'esprit aujourd'hui fréquent dans les cercles « nationaux » d'Allemagne. L'ancienne bienveillance à l'égard des indigènes a fait place en peu d'années à une sévérité impitoyable. Il serait puéril de faire un grief aux Allemands de leur mépris de l'indigène ; tous les peuples coloniaux se ressemblent en ce point. Mais le mépris allemand se manifeste actuellement avec une rigueur particulière. La guerre d'extermination contre les Hereros a été froidement voulue et implacablement exécutée. Le récit publié par le grand Étal-Major montre quel était l'état d'esprit du général de Trotha après sa grande victoire de Waterberg :
Le commandement en chef eut alors à examiner quelle conduite il convenait de tenir à l'égard des Hereros réfugiés