CHAPITRE PREMIER
La prise de possession
La découverte du Congo. — La découverte du Congo remonte à une époque lointaine, puisque certains documents auttientiques du xyi*^ siècle (Cartes de la Gosa (1500), de Mercator (1563), de Livio Sanuto (1588), de Hondius (1607), etc.), donnent au fleuve Zaïre, en le rattachant au système des grands lacs africains, un cours suffisamment exact. II faudrait laisser l'honneur de la découverte du plus grand de nos fleuves de l'Afrique au Portugais Diego Cam en 1484, deux ans avant celle du Cap de Bonne-Espérance. La carte de Henri Martellus, en 1489, et le globe de Martin Behaïm relatent cette reconnaissance du « Rio de Padrao ». En 1490, les missionnaires portugais s'établissaient à San Salvador,centre du riche royaume du Congo. Certains auteurs adoptent dès lors le nom de Rio de Congo (rivière du royaume Congo).
Nos connaissances sur le pays sont ensuite éclairées par les voyages des aventuriers de ces époques héroïques qui pour
dO FORMATION DU CONGO FRANÇAIS ET PÉNÉTRATION AU TCHAD
chasser l'esclave, remontèrent toutes les rivières du Bénin et de l'Afrique occidentale. Ces négriers audacieux achetaient aux grands chefs, durant le cours de leurs campagnes, des captifs. Ils poussaient audacieusement leurs trois mâts, malgré les récifs ou la « barre », dans les rivières mystérieuses, dont les villages riverains furent saccagés et ruinés.
Des missionnaires portugais, Odoardo Lopez (1378), Guattini et Garli de Placenza Cavazi, Zuchelli, l'abbé français Proyart laissèrent sur le pays de Loango d'intéressantes relations.
Pour le Gabon proprement dit, dont l'occupation longtemps statique et passive fut l'origine de notre belle colonie d'aujourd'hui, les Portugais le baptisèrent « Gabao » (Gabon), inspirés par sa forme arrondie et convexe. Il semble que les Hollandais soient venus au xvii« siècle faire concurrence aux Portugais ; le nom de Goniquet, que porte une île de l'estuaire du Gabon, serait peut-être une contraction des mots Koning-Eyland (ile du Roi) que l'on trouve chez quelques voyageurs néerlandais du xvn^ siècle, en particulier chez Bosman. Attirés par l'espoir de trouver quelques mines d'or, au milieu du xviii^ siècle, les Portugais s'établirent sur cette lie Goniquet et, après des recherches infructueuses, ils se retirèrent, laissant comme traces de leur passage le nom de (( Sierra del Grystal », dont ils baptisèrent les montagnes que l'on apercevait à l'est.
• Un médecin du comptoir danois de Ghristianburg, Erdman Isert, parle en 1788 dans ses Voyages en Guinée, d'un commerce de bois de teinture que le Gabon faisait avec les Anglais. A cette époque, MM. de Flotte, de Grandpré et autres officiers, envoyés pour protéger les négriers français
contre les Portugais de Cabinda et de Loango ne parlent du Gabon que pour signaler son extrême insalubrité, et en 1803, Labarthe, dans son Voyage à la côte de Guinée^ détourne les capitaines de la côte gabonnaise à cause des dangers qu'elle offre à la navigation.
Le voyage de Doiiville. — Ce fut un Français, Douville, qui prétendit avoir de 1828 à 1830 parcouru les côtes du Congo, pénétré à l'intérieur le premier de tous les blancs et fait des découvertes dont l'importance ne tarda pas à lui valoir la grande médaille d'or de la Société de géographie (1). Mais la célébrité dont jouissait ce hardi pionnier ne tarda pas à changer de caractère : la Foreign Quaterly Review (n" 19, août 1832, pp. 163-206), dans un article reproduit par le Temps du 24 septembre 1832, accusa Douville d'imposture. Le critique anglais admet parfaitement qu'il ait fait son premier voyage, mais la relation du deuxième voyage « lui parait fausse, écrite dans le silence du cabinet, à l'aide de narrations, d'itinéraires, de notions éparses, recueillies de la bouche de pombeiros ou agents de commerce voyageurs et des mulâtres qui font le trafic des esclaves de l'Afrique équatoriale au Brésil ». Douville fit paraître une défense, ensemble d'assertions qui auraient besoin d'être prouvées (2). Il est cependant probable que Douville n'est pas tout à fait un imposteur ; mais on ne saurait nier d'autre part qu'il a travaillé sur des documents portugais inédits, s'est contenté de rensei-
(1) J.-D. Douville, Voyages au Congo et dans l'intérieur de V Afrique- équinoxiale fait dans les années 1828, 29 et 30, Paris, 1832, 3 vol. in-8. — Cf. J. d'Urville, Analyse du voyage au Congo, etc.. {France littéraire, 6Mivraison, juin 1832).
(2) Ma défense en réponse à l'anonyme anglais du Foreî^7i Quaterly Review Paris, 1832, in-8, (pièce).
gnements sans consistance et a pris pour des faits indiscutables les fantaisies de son imagination.
De ce rapide aperçu historique on peut conclure que le Gabon était peu ou mal connu vers 1840. Cependant de précieuses indications étaient enfermés depuis plus d'un demisiècle dans les cartons d'un ministère, entre autres une note attirant Tattention sur les indigènes de Loan^fîo et de Mayumbe qui avaient témoigné à l'amiral Linois « le désir de voir se renouveler les relations avec les Français dont ils préféraient les marchandises à celles des Anglais » (1).
Occupation par la mainne. — Au reste, le gouvernement de Juillet n'avait pas grand souci d'expansion coloniale ; de la Restauration, il croyait devoir suivre les errements, en continuant d'observer son programme en Algérie ; mais,, monarchie bourgeoise et sédentaire, il ne voulait point suivre les errements de la Révolution et de l'Empire qui s'étaient emparés en vain de tant de territoires. L'exploitation de ces terres, si riches fussent-elles, était encore inutile et il suffisait bien ou il devait suffire pour alimenter l'Europe tout entière en productions exotiques des exportations des colonies espagnoles et anglaises. Allait-on au surplus pour quelques lointains comptoirs africains rompre « l'entente cordiale » déjà suffisamment chancelante et contester à l'Angleterre sa prérogative de puissance coloniale par excellence ? Fouvaiton enfin s'établir sur terre en maîtres des noirs, alors que, sur mer, on s'efforçait de les libérer ?
On sait que depuis 18l5(art.l7 de l'acte final du congrès de
(1) Rapport du 22 décembre 1805 de l'amiral Linois au ministère de la Marine ; Archives de la Marine, DB*239 P 76 ; Dubois et Terrier, Un siècle d'expansion coloniale. Paris, 1900, in-8, [). 226.
Vienne), la France entretenait le long des côtes occidentales d'Afrique quelques navires qui avaient « pour niission, dit l'amiral Fleuriot de Langle^d'anéantir la traite des esclaves ou du moins la prétention plus modeste d'empêcher que le pavillon français ne couvrit des opérations de ce genre » (1).
En 1837, le capitaine de vaisseau Bou(^t-Willaumez reçut, avecle commandement du brick LaMalouine « l'ordre de parcouriretd'étudierendétailles côtes occidentales d'Afrique» (2). On lui avait adjoint, ce qui tendrait à démontrer que les espérances commerciales n'étaient pas complètement absentes des visées du gouvernement français, M. Broquant, délégué de la Chambre de commerce de Bordeaux qui était chargé d'étudier « les ressources commerciales du littoral africain, et les moyens d'en faire profiter nos ports et nos fabriques ». Le Gabon leur apparut une « possession précieuse, indispensable même pour nos croiseurs qui, sous ce point, ne sauraient où se ravitailler, soit en vivres, soit en rechanges dans le fond du golfe de Guinée » (3). ^
Le 9 février 1839, Bouët-Willaumez traita avec le chef principal de la rive gauche du Gabon, le roi Denis. Mais dès 1840, frappé de la mortalité considérable des blancs des factoreries situées sur la rive gauche de l'estuaire que nous concédait le traité, le commandant Bouet songea à s'assurer une position meilleure, et bientôt un traité du 18 mars 1842, conclu avec le roi Louis^ un des chefs de la rive droite du Gabon,
(1) Fleuriot de Langle, Ayerçu historique sur les reconnaissances faites par les officiers de la marine française au Gabon et dans les pays voisins de 1842 à 1868 {Xouv. Ann. des Voyages, 1863, t. III, p. 257).
(2) Bouct-Willaumez, Le commerce et la traite des noirs aux Côtes occidentales d'Afrique. Paris, 1848, iii-8., p. V.
(3) Ibid., p. 20o.
nous concédait « la souveraineté du territoire du roi Louis, situé entre le village du roi Glass et celui du roi Quabens « et « en toute propriété... le terrain de l'ancien village de son père pour y élever telle bâtisse de fortification qu'il leur plaira » (1).
L'expédition de prise de possession partit de Gorée le 16 mai 1843 et de M. de Monléon, qui en faisait partie en tant que commandant le brick d'Etat Le Zèbre ^ ne tarissait pas dans ses rapports en éloges sur cette contrée magnifique, « qui a beaucoup de rapports avec les Guyanes, avec cette différence qu'elle est moins noyée » (2).
Fondation de Libreville {1849). — Dès 1849, une fois que les Chambres françaises eurent voté les crédits nécessaires, un nouveau village fut fondé par le commandant Bouët-Willaumez et peuplé avec les jeunes noirs des deux sexes que l'on captura en mer avec le négrier VElisia et à qui l'on donna la liberté et des terres : Libreville était née, et en 1868, Fleuriot de Langle mentionnait « le mouvement de concentration qui devient tous les jours plus important » (3).
Les traités avec les chefs indigènes {1 84'2'1 86T) . — Ce ne fut pas seulement à l'entrée de la rivière du Gabon que notre pavillon fut planté. Pendant vingt ans (1842-1862) des traités furent conclus successivement avec les chefs les plus puissants de la côte depuis le Rio Campo jusqu'à l'embouchure du Congo ou Zaïre. En avril 1842, MM. Bouët et Cousin signèrent avec le roiKoako, de la rivière Danger ou Mouney
(1) DeClercq, Recueil des traités, etc., t. IV, p. 44o.
(2) Côtes occidentales d'Afrique : Etablissements des comptoirs d'Assinie et du Gabon {Revue colon., t. I, p. 335>.
(3) Art. cit., p. 2.58.
(Mouni) un traité pour la cession d'un mille de terrain et la reconnaissance de la souveraineté de la France (l).Le 4 septembre 1845^ ce même roi promettait au capitaine des grenadiers Baudin paix et amitié avec les Français, alliance avec les tribus qui dépendaient de leurs comptoirs, protection de leur commerce, suppression de la traite des esclaves. Le 4 septembre 1852, ce furent les chefs du cap Esteiras qui se placèrent sous la domination de la France représentée par le commandant du comptoir, Vignon. Le capitaine Guillet, son successeur, conclut le 23 avril 1855 un traité avec les chefs principaux de l'île Elobey qui reconnaissaient la souveraineté de la France pour la modique somme de 280 francs par an. Le 17 juin 1861, les chefs Béchim et Longochila donnèrent leur adhésion aux conventions passées en 1845 avec le roi Koako leur voisin. Le traité conclu le l^r juin 1862 par le baron Didelot, commandant supérieur, et le commandant particulier du Gabon de FAulnois, avec les rois et les chefs du Cap Lopez, stipulait que la France aurait la « souveraineté des pays concédés depuis le cap Lopez vers le sud jusqu'à la pointe Liamé dans le nord, limite des Etats du roi Denis dans le sud ». Les uns après les autres, les chefs des deux rives du Gabon suivaient donc l'exemple du vieux roi Denis, et ainsi s'étendait peu à peu notre colonie du Gabon.
Elle resta du reste pendant quelque temps dans un état stationnaire : « Il n'y avait là qu'un champ limité d'explorations et de chasse pour les marins de nos stationnaires ; le commerce régulier n'avait pas encore pris pied au Gabon ; le roi Denis, décoré de la Légion d'honneur^ largement appro-
(1) De Glercq, Recueil des traités, t. XY,passim.
visionné de rhum et de verroteries, usait surtout de sa prérogative pour présenter aux blancs, parmi les plus séduisantes doses (( filles », les compagnes temporaires qui lui étaient ofliciellement demandées » : le roi Denis devenait ainsi le beau-père de gendres innombrables autant qu'éphémères (1).
Les premières explorations
Mais bientôt il ne parut plus suffisant d'être en contact avec les tribus du littoral ; a l'intérêt du commerce et de notre politique nous commandait aussi d'explorer en détail les lieux baignés par des eaux désormais françaises, dont l'immense embouchure et les ports nombreux semblaient indiquer un cours magnifique » (2). Sans doute les officiers qui allaient tant bien que mal essayer de remonter les rivières du Gabon n'obtinrent pas de résultats aussi importants que les futurs explorateurs de TOgôoné, mais grâce à eux allaient être néanmoins franchies les premières étapes d'une marche constante et graduelle sur le Congo. En août 1846, le lieutenant Pigeard et l'ingénieur Deschamps remontent ainsi le Gabon, puis le Como jusqu'au village de Cobangoï, que les courtiers noirs s'accordaient à considérer comme un « palladium infranchissable » et parvinrent à Gango. En novembre 1846, le lieutenant Méquet, à la suite d'un voyage d'exploration dans cette même région, prouvait que
(i) H. Lorin, Le (longo ïrançai'is, Revue des Deux-Mondes, looclobre 1903, p. 807.
(2) Pigeard, Exploration du Gabon effectuée en août et septembre 4846 {Revue coloniale, t. XI, jariv. -avril 1847, pp. 263-264).
le Gonio est le cours principal « qui contribue à former et à alimenter le Gabon » (1). Mais c'était à un jeune explorateur, Révérend du Mesnil, qu'était réservé l'honneur de donner, tout le premier, des connaissances précises sur le Haut- Gomo (2).
Expéditions de Paul du Chaillu (1850-1865). — Tandis que du Mesnil en explorait le cours, un voyageur américain, français d'origine, avait déjà commencé ses voyages sur les côtes et les rivières du Gabon septentrional^, c'était Paul du Chaillu, le fameux chasseur de gorilles, auquel le D^ Griffon du Bellay, après le D"" Gray et Walker, allait reprocher la relation « par trop pittoresque, peut-être même un peu risquée » de son voyage, « un vrai dessin de chasseur ».
Le marquis de Compiègne n'attaque pas seulement les exagérations du chasseur, il s'en prend à la moralité de l'homme, et de gaité de cœur, il lui applique ces vers d'Alfred d-e Musset qu'il est permis de trouver un peu sévères ou déplacés pour le moins :
. . . Français de nation, Riche aujourd'hui, jadis chevalier d'industrie, Il avait dans la mer jeté, comme un haillon, Son pays, sa famille et sa religion (8).
A vrai dire, du Chaillu n'est pas un explorateur dans le sens élevé du mot et l'idée des reconnaissances géogra-
(1) Méquet, Nouvelle excursion dans le haut de la rivière du Gabon effectuée en novembre et décembre 1846 {Rev. col., t. XIII, septembre-décembre 1847, p. 55).
(2) Congrès national des Sociétés françaises de géographie, 4^ session, Lyon, i88i, Le premier explorateur du Haut-Como, p. 217.
(3) De Compiègne, VAfrique équatoriale, Paris, 1875 1876, "2 vol. in-12, t. I, p. 127.
phiques entrait moins à Torigine dans les motifs qui le conduisirent en 1856 aux rives du Gabon que « la pensée de battre les forêts où vit le redoutable gorille et d'en rapporter des collections d'histoire naturelle » (1). Quoi qu'il en soit, on ne peut que reconnaître avec le Dr Petermann (2), l'utilité de ce voyage, et même si avec Barth (3) nous abrégeons considérablement son itinéraire, il est certain que du Ghaillu a prouvé que des fleuves, tel que le Mondah, ne sont que des fleuves côtiers, de petite étendue, qui ne pouvaient rendre au commerce les services que Ton attendait d'eux avant 1861.
Explorations de MM. Braoïizec et Genoyer. — Il en était du reste bientôt de même de Taffluent principal du Gabon, le Como, que remontait le lieutenant de vaisseau Braouzec (4), deux ans après les excursions de du Ghaillu le long du Mouni et du Mondah, attirant l'attention de ses successeurs sur (( la difficulté de la navigation, voire sur l'impossibilité d'utiliser cette rivière comme voie fluviale vers l'arrière pays ». Ces observations ne tardèrent pas d'ailleurs à être confirmées par un autre officier de la station navale, Touchard (5) et par le lieutenant de vaisseau Genoyer en 1864 (6).
Désormais l'on savait que ni le Mouni, ni le Mondah, ni le
(1) Yivien de Saint-Martin {Bull. Soc. Géogr., 5^ session, t. III, janv.-juin 1862, p. 272. Rapport sur le prix annuel).
{^)Dte Gabun-Lœnder in Aequatorialen Afrikan inj. :/5^5(Mitsheilungen, 1862, p. 179).
(3) Ancel, op. cit., p. 15. .
(4) Braouzec, Note sur les peuplades riveraines du Gabon, de ses affluents et du fleuve Ogôoué [Bull. Soc. Géogr., S* session, t. I, janv.-juin 1861, pp. 345, 357).
(5) Touchard, Notice sur le Gabon (Rev. marit. et col., t. III, octobredécembre 1861, pp. 1, 17),
(6) Le récit de la mission a été fait par Roullet. La rivière Como au Gabon et les populations riveraines (Ann. de voyage, 1866, t. IV, pp. 273, 283),
t^RlSE DE POSSESSION ET FONDATION l9
Como ne pouvaient servir de route pour pénétrer dans l'hinterland. Et cependant, il fallait franchir le seuil de cette région mystérieuse encore de l'Afrique centrale et chercher où menaient les fleuves, les seules routes naturelles dans une région de forêt vierge, « où les arbres précieux se mêlent le long des rivières aux joncs, aux lianes, manguiers, palétuviers, cocotiers, palmiers, bambous, formant un fourré inextricable, coupé seulement par les cours d'eau. » A la période d'établissement allait succéder l'ère de la pénétration.
La pénétration vers POgôouê
Voyages de Serval et Griffon du Bellay. — De bonne heure TOgôoné avait attiré Tattention des voyageurs, depuis que du Chaillu, îe premier, en avait révélé l'existence dans son livre sur V Afrique équatoriale. Dès qu'en 1861, le ministre de la Marine, cédant aux désirs exprimés par le commandant de la division navale, eût attaché à la station du Gabon un aviso à faible tirant d'eau, de nombreux officiers — le lieutenant Carpentier entre autres, qui reconnut, en 1862, l'embouchure du Fernan-Yaz (1) — tentèrent de remonter le cours encore inconnu de l'Ogôoué et d'(( étudier la constitution physique du pays et les chances de succès qu'il pourrait offrir à des établissements futurs » (2). Tel fut le but que se proposèrent le lieutenant de vaisseau Serval et le chirurgien
(1) Carpentier, Note sur Fernan-Vaz {Annales hydrographiques, t. XXII, 4862, p. 45).
(2) Griffon du Bellay, Exploration du fleuve Ogôoué juillet-août 4862 {Rev. marit. et col, t. IX, septembre-décembre 4863, pp. 66, 68, 296).
de la marine Griffon du Bellay. Serval fut le premier blanc qui atteignit l'Ogôoué à 280 milles de son embouchure, mais il n'avait pu résoudre une des questions intéressant spécialement notre colonie du Gabon, à savoir celle des sources de ce fleuve.
Les tentatives d'Albigot et Touchard, en 1864, du jeune négociant anglais Walker, en 1866, furent également infructueuses.
Exploration de M. Aymés (1867). — Le lieutenant de vaisseau Aymés, qui avait succédé à M. Serval comme capitaine du stationnaire le Pionnier^ devait être le premier à comprendre que la France avait non seulement un intérêt commercial à connaître d'où venait ce fleuve Ogôoué, que Ton disait si grand et si long, mais encore qu'elle avait un intérêt politique à s'assurer Thinterland de sa colonie du Gabon, à faire, comme il l'écrivait à Fleuriot de Langle, (( des traités d'amitié et de commerce, de souveraineté même avec les populations limitrophes de ces rivières >; (1). Dès le 25 avril 1867, Aymés, avec le Pio?inie?\ accompagné du jeune Walker, pénétrait dans l'Ogôoué et entrait en relations avec les principaux chefs des environs de Lambaréné. Le roi de M'Goumbi et de N'Doumbai Rakenga, signait, le 10 mai 1867, un traité reconnaissant « pour chef le représentant de la France, ayant pour quartier général le Gabon », et « jetait les bases d'un établissement sérieux, en montrant aux peuples riverains que les eaux de l'Ogôoué étaient accessibles à nos
(1) Aymés, Exploration de l'Ogèoué; recherches géographiques et ethnographiques sur le bassin du Gabon {Rev. marit. et col., t. XXVIII, janvieravril 1810, pp. 525,561,532).
avisos, qui pouvaient y assurer la liberté des transactions » (i).
L'année suivante, le 14 janvier 1868, Aymés concluait uu traité avec les rois de Gamma et du Rembo pour la reconnaissance de la suzeraineté de la France.
Vers les sources de VOgôoué : MM. Marche et Compiègne (1873). — Le cap Lopez était désormais sous notre domination ; mais on espérait plus encore, et si FOgôoué était véritablement le fleuve qui traversait une grande partie de l'Afrique centrale, nous tenions dans nos mains presque tous les produits de l'Afrique équatoriale et le commerce de cette vaste région. La source de l'Ogôoué, deux voyageurs français^ Alfred Marche et le marquis de Compiègne résolurent de la chercher.
Mais c'était au lendemain des cruelles épreuves de 1870, et on prêtait peu d'attention aux projets coloniaux. Marche et de Compiègne durent s'adresser à un particulier, un naturaliste de Paris, M. Bouvier, et obtinrent de lui les crédits nécessaires, à condition de lui réserver les produits de leur chasse et leur collection d'histoire naturelle. Ils arrivèrent au Gabon le 8 mars 1873 et entreprirent aussitôt leur expédition. Le voyage ne réussit guère au gré de leurs espérances ; au moment où ils atteignaient l'embouchure de rivindo, où, après dix-neuf mois de luttes incessantes, ils se croyaient près d'arriver au but de leurs efforts, une attaque des indigènes Ossyébas les avait contraints à retourner au Gabon. Le mauvais vouloir et l'anarchie des Gallois qui les accompagnaient, la guerre des Okandas et des Ossyébas, le
(1) Bull. Soc. Géogr., 5^ série, t. XVI, janv.-juin 1869, p. 429. Résumé du voyage d'exploration de l'Ogôoué, entrepris par le Pionnier.
mauvais état de leurs santés leur avaient créé constamment les plus pénibles difficultés (1). On peut donc leur savoir gré, comme le disait Malte-Brun à la Société de géographie le 12 avril 1875, fatigués et presque malades, « d'être restés
deux ans dans un pays tel que l'Afrique équatoriale , de
s'être toujours conduits, au milieu de ces tribus sauvages, de manière à laisser des souvenirs d'humanité, de dignité, de bonne foi » (2).
Le premier voyage de Savorgnan de Brazza
Exploitation de VOgôoué et de VAlinia. — Tandis que l'Allemagne, qui était loin de se désintéresser de la reconnaissance de rOgôoué, envoyait un nouvel explorateur, le D*" Lenz, qui explorait le N'temboni, le Yoba et le Noundé et remontait TOgôoné jusqu'à Lopé, une nouvelle expédition se préparait : celle de MM. Ballay, Marche et Savorgnan de Brazza.
i( C'est alors que survint Pierre Savorgnan de Brazza. Par sa patience, sa ténacité, son habileté, il allait réussir là où tant d'autres avaient en partie échoué et donner à sa patrie d'adoption un domaine colonial plus grand que la France elle-même » (8).
Savorgnan de Brazza. — Durant son séjour à l'école navale en 1868, M. de Brazza avait été séduit par la lecture
(i) De Compiègne, oy. cit.
(2) Rapport sur le concours au prix annuel, Bull. Soc. géogr., 6e série, t. IX, p. 460, janvier-juin 1875. p. 47o. .
(3) Guillemot, Notice sur le Congo français, P. 1900, in-8", p. 8.
de la relation du voyage de M. Aymès dans le Bâs-Ogôoué. Depuis longtemps, il ne rêvait qu'explorations et découvertes et le récit de M. Aymès ne fit qu'augmenter son désir. Ce ne fut qu'en 1872, comme il venait d'atteindre sa vingtième année, qu'il pût se faire attacher à Fétat-major du contreamiral Le Couriault du.Quilio, qui partait avec la Vénus pour prendre le commandement de la division de l'Atlantique sud. « Certes, le temps que M. de Brazza passa dans ces parages fut utilement employé ; mais le service du bord l'empêchait de pousser au loin et il en était réduit aux excursions habituelles le long des rives de l'estuaire » (1). Un jour, cependant, il profita d'une permission un peu longue pour remonter l'une des rivières du Gabon, le Gomo, et noua le long de ce fleuve ses premières relations avec les indigènes.
Projet de mission et départ de M. de Brazza. — A Libreville, il fît la connaissance de MM. Marche et de Compiègne, au moment où ceux-ci^ ayant terminé leur voyage, se disposaient à rentrer en France. Il obtint d'eux divers renseignements sur la région qu'ils venaient de parcourir, et, dès lors, les détails d'un projet d'exploration se fixèrent dans son esprit. Le 23 juin 1874, M. de Brazza adressait au ministre de la Marine une lettre où il exposait l'utilité d'un voyage aux sources de l'Ogôoué et dans les contrées avoisinantes et sollicitait en même temps la direction de cette mission. Elle lui fut confiée.
Les ressources dont allait disposer le jeune officier étaient d'origines diverses. Le département de la marine lui donnait
(1) Guillemot, Notice sur le Congo français^ Paris, 1900.
2i FORMATION DU CONGO FRANÇAIS ET PÉNÉTRATION AU TCHAD
de grandes facilités, en lui fournissant les moyens de transport, les armes, les munitions, les instruments, le personnel indigène ; de leur côté, les ministères de l'Instruction publique, de l'Agriculture et du Commerce et la Société de géographie lui accordaient différents subsides ; enfin, M. de Brazza disposait par lui-même de quelques ressources provenant de l'avance d'une année de sa solde et de sa fortune personnelle.
La mission de l'Ogôoué s'embarqua à Toulon le 1*''' septembre 1875.
Reconnaissance de VOgôoué. — Marche fut prié de se joindre à l'expédition qu'organisait M, de Brazza, avec le D' Ballay, le quartier-maître Hémon et vingt tirailleurs sénégalais. Mais Marche n'allait pas tarder à l'abandonner, une fois parvenu au confluent de la rivière Lékélé, ayant ainsi accru de 75 kilomètres nos connaissances sur l'Ogôoué. Les difficultés qu'allaient rencontrer les explorateurs étaient nombreuses : c'était la nécessité de tramer avec soi une quantité considérable de bagages et de pacotilles pour se procurer en cours de route les objets indispensables ; c'était la sourde hostilité des tribus diverses qui peuplaient les rives de l'Ogôoné ; c'était encore le climat qui n'allait pas être sans éprouver la santé des membres de la mission. Bravant tous ces obstacles, triomphant tour à tour de la résistance que lui opposèrent les Okandas, puis les Adumas et les Ossyéhas, M. de Brazza, après une première halte à Lopé le 19 février 1876, atteignait Doumé en avril 1877, et quelques mois plus tard le ralliement de l'expédition s'effectuait à la chute de Poubara. « J'ai tenu à vous rendre compte de ces faits immédiatement, et sans attendre le retour de M. de
Brazza, éciivait le D"" Ballay au commandant supérieur du Gabon^ afin que le mérite d'avoir franchi le premier le passage difficile revînt à qui de droit. Et le mérite revient à M. de Brazza et à lui seul » (1). « L'Ogooué n'avait plus de secret pour nous », concluait M. de Brazza (2). Mais la conclusion était amère : il était clair que lOgôoué ne constituait pas une route directe pour le centre du continent africain. L'objectif de la mission était désormais de « soulever le voile sous lequel se cachait l'immense contrée inconnue qui nous séparait des régions du Haut-Nil et du Tanganyka, où nous croyions concentrés les efforts de Stanley et de Cameron».
Exploration de fAlima. — En mars 1878, M. de Brazza, quittant le bassin de l'Ogôoué, pénétra plus avant dans l'intérieur. Un cours d'eau, le N'gambo, coulant vers l'est, conduisit les voyageurs vers une rivière importante, FAlima. C'était un affluent du Congo, dont Stanley venait de découvrir le cours ; mais de Brazza l'ignorait encore. Il suivit l'Alima d'abord par terre, puis en pirogue. Cependant, les populations Apfourous, fort surexcitées contre les blancs, depuis le voyage de Stanley, montrèrent une telle hostilité qu'il fallut livrer pour passer de véritaJ^les combats. Malgré la victoire, la lutte devint impossible et on ne pouvait songer à descendre une « rivière qui, suivant l'hypothèse de M. de Brazza, devait les conduire à des lacs sans écoulement, à travers des populations hostiles, dans un pays où la guerre et la mauvaise récolte de manioc rendaient le ravitaillement
(1) S. de Brazza, Conférences et lettres sur ses trois explorations dans l'Ouest africain de 1875 à 1886, texte publié et coordonne par N. Ney, Paris, 1887, 8», p. 21.
(2) Jd., p. 28-29.
impossible » (1). M. de Brazza renvoya donc une partie de son escorte par l'Ogooné avec le D'" Ballay. Lui-même, continuant seul l'exploration, fut bientôt obligé, le 11 aoiit 1878, trois ans jour pour jour après son départ de France, de gagner le littoral, où il parvint exténué, les jambes couvertes de plaies, manquant de tout, après avoir découvert encore une rivière, la Likona, sous-affluent du Congo par la Likouala. Une fois parvenu à la côte, M. de Brazza apprit que l'Alima conduisait au Congo, regrettant maintenant « d'avoir hésité à forcer le passage pour revenir à la côte par le Congo » ; il en conclut que la route Ogôoué-Alima pourrait peut-être remplacer la route de rOgôoué seul. Le secret de l'Ogôoué était enfin dévoilé et il était péremptoirement prouvé que l'Ogôoné et le Congo avaient deux vallées parfaitement distinctes, comme Favait prévu Stanley (2).
Résultats du premier voyage de M. de Brazza. — (c La découverte de l'Alima, écrivait M. de Brazza, qui devient navigable non loin du point où s'arrête la navigation des pirogues dans TOgôoné, était d'une importance considérable, non seulement au point de vue géographique, mais au point de vue commercial... En effet, la distance des deux rivières est fort restreinte... Aussi si l'Ogôoué n'est pas une voie directe vers l'intérieur, il en est indirectement une, puisqu'il ouvre le Congo et acquiert par là une importance capitale » (3).
(1) Ancel, art. cit., p. 21.
(2) Rabaud, L'Ogôoué {Bull. Soc. géogr. de Marseille, t. II, i878, p. 41-42).
(3) S. de Brazza, op. cit., p. 51-5^2.
Le deuxième voyage de M. de Brazza : La fondation du Congo français
Départ pour la deuxième mission. — A peine M. de Brazza était-il de retour en France qu'il sollicita une nouvelle mission du gouvernement. « Je dois signaler, écrivait-il le 30 août 1879, l'importance commerciale et surtout politique que va prendre le Gabon par rOgôoué et la partie encore inoccupée de la côte qui s'étend jusqu'aux possessions portugaises d'x\ngola... La nation européenne qui aura su prendre position sur la partie de la côte où sera le débouché naturel de cette immense voie de communication aura créé un immense marché à son activité commerciale, tout en assurant sa prépondérance, dans un pays que la facilité des communications, que la nature y traça, appelle fatalement à un immense avenir » (1). Le 27 décembre 1879, M. de Brazza quittait l'Europe « pour assurer à la France une priorité de droits et d'occupation sur le point le plus rapproché de l'Atlantique, où le Congo inférieur commence à être navigable » : le ministre des Affaires étrangères, comprenant la nécessité de sauvegarder et d'étendre notre influence^ avait mis 10.000 francs à la disposition de l'explorateur ; le ministre de la Marine prenait à sa charge la solde des iaptots. Un peu plus tard, un crédit de 100.000 francs et une subvention de la Société de géographie de Paris devaient permettre au
(l) Cité par Deloncle et Delavaud, Le Congo français au point de vue historique et politique [Revue générale des sciences pures et appliquées, t. V, 4894, p. 774).
D"" Ballay de rejoindre la côte occidentale avec un important approvisionnement de marchandises et d'objets de toute nature.
V Association internationale africaine et le Comité d'études du Haut-Congo. — Les pays où se rendait M. de Brazza étaient devenus a Tobjectif de toutes les nations ». C'était le moment où, sur l'initiative du roi des Belges, s'était Formée une vaste association qui, à l'abri d'une idée internationale et philanthropique, prenait prétexte « d'une croisade de science, d'humanité et de progrès » pour procéder à une mainmise politique et économique sur les régions inexplorées de l'Afrique du centre.
« L'Association internationale africaine » avait, du reste, vite perdu son caractère international : le Comité d'études du Haut-Congo était déjà une entreprise d'un intérêt moins général, in^iis plus pratique, où les ambitions de l'humanité et de la science avaient fait place à un but plus précis.
La politique européenne au Congo en 1819. — M. de Biazza — et ce fut un de ses mérites — eut le pressentiment de l'avenir : il comprit que l'heure pressait et que si la France différait, refusant de se mêler à la curée internationale, elle serait devancée par d'autres puissances moins lentes et moins scrupuleuses, quoique arrivées plus tard sur le continent africain. Aussi bien Stanley, traversant l'Afrique d'ouest en est, reconnaissait le cours du Congo et, plus au sud, les Portugais d'Angola avec Gapello et Ivens rêvaient d'utiliser la voie du Kouanza, la route de Malangé à Cassangé et la vallée du Couango pour mettre leurs établissements d'Angola en communication avec le Congo. Si, par sa longueur, la route des Portugais ne nous inspirait aucune
crainte, il n'en était pas de même du projet de Stanley qui cherchait à remplacer rAlima-Ogôoué par le Congo, notre Gabon par le pays voisin de l'embouchure de notre fleuve. Ce sont ces motifs impérieux plus que « l'amour des découvertes » qui avaient poussé M. de Brazza à partir sans retard « pour sauvegarder au plus vite notre avenir dans cette contrée qui, rendue importante par les dernières découvertes, devenait l'objectif de toutes les nations » (1).
« Notre chef de mission, obligé de jouer dans une certaine mesure le même jeu que son adversaire, se fait fort de faciliter l'œuvre du Comité français de l'Association internationale et de lui désigner des stations bien choisies ; par là, il met son œuvre de découverte sous un patronage plus spécialement français et réserve l'avenir » (2).
Ainsi, devant la conquête mal déguisée de l'Afrique que poursuivaient l'Angleterre et le Portugal, la France n'était pas restée indifférente : elle n'aurait su, du reste, laisser violer impunément les droits que lui donnaient à l'œuvre d'expansion sa colonie du Gabon, ses traditions africaines et les travaux de ses explorateurs. « Frappées des avantages commerciaux que présente cette artère^, diverses nations cherchent à en prendre possession... Il suffirait, écrivait à cette époque M. de Brazza, pour réserver nos droits, et sans engager l'avenir, d'aller planter le drapeau français au Stanley- Pool avant que les Belges ne l'aient pu faire ».
Stanley entreprenait dans le Bas -Congo l'œuvre colossale
(1) Rapport de M. de Brazza sur son second voyage. — Neuville et Bréard, Les voyages de S. de Brazza^ Ogôoué et Congo (1875-1882), Paris, 1884, in-8o, p. 148.
(2) Dubois et Terrier, op. cit., p. 584.
d'ouvrir une route, parallèle au fleuve, au milieu d'un pays difficile et accidenté, couvert de montagnes et profondément raviné. De Brazza, avec des moyens médiocres, le faible crédit mis à sa disposition par la Société de géographie et les ministères, allait réaliser son programme avec tout le feu d'une initiative hardie.
Fondation de Franceville (iSSO). — Six mois après son départ (juin 1880), il fondait notre station du Haut-Ogôoué, qu'on appela depuis Franceville, près de Nghimi, sur la Passa, en amont de son confluent avec FOgôoué, dans un pays salubre, habité par une population pacifique et dévouée à nos intérêts.
M. de Brazza partit ensuite pour TAlima, accompagné du sergent Malamine, des tirailleurs sénégalais, de l'interprète batéké Ossia et de quelques hommes d'escorte, dont la plupart avaient déjà fait partie du premier voyage de l'Alima. Stanley n'ayant laissé d'autre souvenir de son passage que celui des trente-deux combats qu'il avait livrés, M. de Brazza n'était pas très rassuré sur l'accueil des populations. Cependant il fut bien accueilli par les Apfourous, par les Batékés^ et le roi de cette tribu, chef puissant dont l'influence religieuse s'étendait sur toute la contrée et qui donnait aux chefs une sorte d'investiture, fut le premier à rechercher notre alliance, en envoyant à M. de Brazza un chef qui devait le guider jusqu'à Ntamo. Les voyageurs abandonnèrent à Ngampo la Lefîni, qui descendait depuis quelque temps, et après une marche de plusieurs jours sur un plateau inhabité, M. de Brazza aperçut pour la première fois Timmense nappe d'eau « du mystérieux fleuve n. La tâche n'était pas encore accomplie : il fallait s'établir sur le Stanley-Pool, juste en amont du
PRISE DE POSSESSION ET FONDATION 3l
point OÙ le Congo cesse d'être navigable en raison des rapides qui obstruent son cours.
Traité avec le roi MaJwko [10 septembre iSSO). Fondation de Brazzaville. — Le 10 septembre 1880, le roi Makoko demandait à M. de Brazza aide et protection, en lui cédant « des droits héréditaires de suprématie )>. Le 3 octobre suivant, Texplorateur concluait une nouvelle convention et prenait possession au nom de la France des terres précédemment cédées sur la rive droite du Stanley-Pool. Le terrain concédé par Makoko était délimité par les rivières Impila et Djoué ; il s'étendait sur toute la rive droite du lac, nommé par les indigènes Ncouna (Ntamo) sur un espace de dix milles le long du Congo, immédiatement en amont de la dernière cataracte (1). La fondation de la station du Congo était désormais assurée. « Il est à considérer, disait M. Rouvier, à la tribune de la Chambre, que la convention n'est pas le résultat d'une action militaire. C'est librement, de leur propre gré, que les chefs indigènes ont demandé la protection du pavillon français. On peut dire que ce sont les avantages qu'ils espèrent tirer de notre présence qui les ont engagés à se placer sous la protection de la France. Il a suffi du brave sergent Malamine et de trois hommes laissés par M. de Brazza à la garde du pavillon, pour assurer l'exécution du traité passé avec les indigènes». Le 20 novembre 1882, M. Duclerc, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, proposa aux Chambres de ratifier l'acte et les conventions conclues par
(1) Convention conclue le 3 octobre 1880 par M. Savorgnan de Brazza pour la prise de possession au nom de la France des territoires cédés par le roi Makoko et ses vassaux {Journal Officiel du 3 décembre 1882 ; Dubois et Terrier, op. cit., p. (iu4).
M. de Brazza. A la Chambre M. Rouvier, au Sénat M. Xavier Blanc, rapporteurs, appuyèrent cette proposition.
'( Le territoire qui nous est cédé, dit M. Rouvier (1), est en quelque sorte la clef du Congo, cette magnifique voie navigable qui, depuis le pays d'Ouregga, à l'ouest des grands lacs africains jusqu'à l'Atlantique, se déroule sur un parcours d'environ 5.000 kilomètres, arrosant une contrée admirablement fertile.
Notre commerce trouvera le caoutchouc, la gomme, la cire, les graines oléagineuses^ les pelleteries, l'ivoire, les métaux et les bois précieux ; notre industrie, des débouchés nouveaux pour ses produits, à mesure que les millions d'hommes qui habitent sur les bords de cet incomparable fifeuve naîtront à la civilisation.
Cet immense mouvement commercial, dont on peut à peine entrevoir l'avenir et dont on ne saurait dès aujourd'hui mesurer l'étendue, se développera certainement au profit de ceux qui les premiers auront pénétré dans ces régions à peine entr'ouvertes au commerce du monde.
La France, plus voisine de l'Afrique que la plupart des autres nations, plus directement intéressée qu'elles à l'avenir de ce continent par ses possessions dé l'Algérie, du Sénégal, du Gabon, parles nombreux comptoirs qu'elle possède sur la côte occidentale, méconnaîtrait gravement ses intérêts les plus certains si elle se laissait devancer dans le mouvement qui entraine le monde civilisé vers ces régions hier encore mystérieuses ».
(4) Journal Officiel du 21 novembre 4882.
Le Parlement ratifia les traités signés avec Makoko et la loi qui les approuva fut promulguée le 30 novembre (1).
Exploration du Niari- Kouiloii . — Mais l'occupation de Ntamo qui avait été selon l'expression de Stanley « un coup de maître » aurait été inutile, si nous ne tenions la route commerciale qui relie directement notre statiou de Ntamo à la côte, c'est-à-dire le Congo navigable à l'Atlantique. M. de Brazza voulant poursuivre sa tâche jusqu'au bout, s'était occupé de la chercher avant de rentrer en France.
Après s'être ravitaillé au Gabon, il revint à Franceville, procéder à la création d'un poste sur le Haut-Alima et à l'organisation d'un service de transport entre ce poste et celui de la Passa, et partit, en janvier 1882, pour la vallée du Niari. Le 9 mai 1882, il arrivait sur les bords du Niari, dont la source orientale est voisine de celle du Djoué, affluent du Stanley-Pool et qui se jette dans l'Océan sous le nom de « Quillou ». Or le bassin du Niari^ riche en mines de cuivre et de plomb, est séparé de celui du Congo par des montagnes qui ne laissent entre elles qu'un seul passage facile, situé à la hauteur du coude formé par le Niari à son confluent avec le Ndono. Ainsi la voie entre Ntamo et l'Atlantique se dirigerait selon M. de Brazza presque en ligne droite vers l'ouest, sans présenter d'autre obstacle à la construction d'une ligne ferrée que le passage du col entre la vallée de Djoué, qui aboutit à Brazzaville et celle du Niari, généralement plate et facile, qui débouche dans l'Atlantique un peu au nord de Loango. M. de Brazza, muni de ces renseignements, parvenait à gagner M'Boko, puis Landana après cinq ou six jours
(1) Journal Officiel du 3 décembre 1882.
de route, et le 18 avril 1882, il s'embarquait pour retourner au Gabon, et de là revenir en France. Cette découverte du Niarij dit M. de Brazza dans son rapport, est la plus importante de toutes celles qu'il fit : « Par TOgèoué et ses stations, profitons du présent ; à Ntamo, sauvegardons Favenir. L'avenir est à Ntamo. Ratifions les traités qui nous le donnent et prenons pied dans la vallée du Niari » (1).
Résultats du deuxième voyage de M. de Brazza : la fondation du Congo. — Ainsi le deuxième voyage de M. de Brazza n'avait pas abouti seulement à établir la priorité de nos droits et de nos découvertes, mais il nous a valu une situation tout à fait privilégiée au double point de vue économique et politique. M. de Brazza le signalait lui-même, quand il écrivait le 19 août 1882 : (( Les principaux résultats de notre dernière exploration ont été : 1° la découverte de la seule route vraiment praticable, celle du Niari, qui aboutit précisément à notre station de Ntamo (Brazzaville), clef du Congo inférieur ; 2'' la conclusion du traité, en vertu duquel le roi Makoko a mis cette clef entre nos mains ».
La loi du 30 novembre 1882 marque une première étape dans l'histoire de notre colonie du Congo. « Il y avait près d'un demi-siècle que le drapeau français flottait à l'embouchure du Gabon. Pendant vingt ans, nos marins avaient employé tous leurs efforts à fonder solidement nos premiers établissements et à explorer les rivières voisines, afin de voir si Ton pouvait, grâce à elles, commercer avec l'intérieur. Lorsqu'ils eurent reconnu que leurs sources étaient peu éloignées de la côte, ils cherchèrent alors où menait un autre
(4) Rapport de M. de Brazza sur son second voyage, Paris, août 1882.
fleuve que l'on disait long et praticable, et qui, selon quelques-uns, devait conduire aux grands lacs, à la vaste et riche région de l'Afrique centrale ; durant vingt ans, nos officiers et les voyageurs tentèrent de trouver le secret de rOgôoué. Malheureusement ce n'était pas une des grandes artères de l'Afrique. Mais M. de Brazza atteignit le Congo, dont le bassin gigantesque a une flore et une faune des plus abondantes. 11 fallait alors trouver une voie qui pût mener vers nos établissements les produits de l'Afrique équatoriale: ni TOgôoné ni le Congo inférieur n'étaient facilement navigables. M. de Brazza découvrit le Niari-Kouilou dont la vallée conduit au Stanley-Pool, en arrière des premiers rapides du Congo inférieur, où ils avaient eu l'habileté de se faire céder un territoire » (1).
Par la loi du 30 novembre 1882 le gouvernement français s'installait officiellement sur le Congo navigable, dont la vallée du Niari nous donnait l'accès ; nous prenions pied dans le bassin du Congo et nous le réunissions à notre vieille colonie du littoral : c'était la fondation du Congo français, opérée, comme le disait M. Bouvier à la Chambre le 1 1 novembre 1882, « non pas en puissance conquérante, mais en nation commerçante, cherchant bien moins à étendre sa domination que des débouchés commerciaux et son influence civilisatrice ».
(I) J. Ancel, art. cit., p. 119.