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CHAPITRE IV

La Convention franco -congolaise de 1894 nous ouvrait l'accès vers le Haut-Nil, mais nous primes tardivement, et sans y être suffisamment préparés, la route de Fachoda et nous fûmes trop tard à l'arrivée. C'est l'histoire de la mission Liotard-Marchand, dont Tincident de Fachoda fut un des épisodes, et qui devait avoir son épilogue dans la Convention franco-anglaise du 21 mars 1899 (1).

La déclaration de Sir E. Grey. — La Convention de 1894 confirma dans l'esprit du gouvernement britannique le soupçon que notre action dans l'Oubangui allait nous amener à prendre position dans le bassin du Haut-Nil. Tout, du reste, dans notre ligne de conduite, semblait justifier cette préoccupation. A Tautomne 1894, un décret appelait M. Liotard à diriger « les territoires limités à l'ouest par une ligne

(1) On consultera avec profit à ce sujet le volume très documenté de M. R. de Caix, Fachoda, la France et VAngleterre (Paris, 4899, in-18), auquel nous avons fait plus d'un emprunt pour le chapitre qui va suivre.

allant de Bangui à El-Facher^ capitale du Darfour ». M. de Brazza, commissaire général du gouvernement au Congo français, déclarait dans une interwiew en février 1894, que (( l'accès par le sud de la vallée du Nil était le seul moyen qui permettra un jour de trancher conformément à nos intérêts la question de TEgypte ». A l'occasion de la discussion du budget des colonies, le 28 février 1895, M. Deloncle proclamait que nous étions désormais « en bonne posture pour prendre à revers certaines positions de nos, rivaux et fournir à notre diplomatie des éléments nouveaux pour la négociation indispensable dans un bref délai, en vue d'aboutir enfin à l'évacuation tant promise des territoires du khédive ». Les coloniaux anglais nous crurent ou feignirent de nous croire autrement résolus et actifs que nous ne l'étions en réalité. Les journaux d'outre-Manche publièrent des articles alarmistes. Le 28 mars 1895, s'élevait à la Chambre des communes une grande discussion au cours de laquelle Sir E. Grey, secrétaire parlementaire des Affaires étrangères qui, quelques jours auparavant, avait déjà déclaré que « les sphères d'influence égyptienne et britannique ensemble couvraient toute la vallée du Nil » assura ne pas croire aux rumeurs affirmant l'envoi d^une expédition française sur le Nil. Il ajouta la fameuse déclaration suivante : « Je ne crois pas possible que ces 'rumeurs méritent créance, parce que la marche en avant d'une expédition française, munie d'instructions secrètes et se dirigeant de l'Afrique occidentale vers un territoire sur lequel nos droits sont connus depuis si longtemps, ne serait pas simplement un acte inconséquent et inattendu ; le gouvernement français doit savoir parfaitement que ce serait un acte peu amical et qu'il serait considéré comme tel par TAngleterre ».

Le discours de M. Hanotaux. — Cette déchiration produisit en France une vive émotion et le 5 avril, à la tribune du Sénat, M. Hanotaux, ministre des Affaires étrangères, y répondit en reprenant la thèse française des droits de l'Egypte et de la Turquie. Il exposait ses efforts pour obtenir du gouvernement de la reine des explications précises sur la sphère dinfluence revendiquée, déclarait avoir réservé (( notre entière liberté d'action ». Il terminait en déclarant qu'il était « de ceux qui pensent qu'en assurant le respect des droits du sultan et du khédive, en réservant à chacun ce qui lui appartiendra selon ses œuvres, deux grandes nations sauront trouver les formules propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs communes aspirations vers la civilisation et le progrès ».

« C'était là une belle critique de la déclaration de Sir E. Grey, un beau discours, selon les plus pures traditions de la tribune parlementaire française. Mais ces paroles restèrent vaines. Notre politique, en ce qui concerne le Nil, continua à se traîner dans la même indécision » (1).

V action anglaise en Abyssinie. — Profitant avec habileté de l'écrasement des Italiens par Ménélik à Adoua, le 1^^ mars 1896, pour obtenir Tassentiment de l'Allemagne obligée de laisser faire une diversion en faveur de la garnison italienne de Kassala laissée à la merci des Derviches, informée d'autre part par Slatin Pacha, échappé d'Omdurman, de la désagrégation du Mahdisme, le gouvernement britannique ordonna, le 14 mars 1896, à lord Gromer, son représentant au Caire, d'organiser de suite la marche sur Dongola. L'appui obligé

(i) R. de Caix, Fachoda, op. cit., pp. 147-148.

de la Triple-Alliance lui fit ouvrir les caisses de la Commission internationale de la Dette. En France, l'annonce de la campagne de Dongola et de la prochaine reprise du Soudan

Colonel Marchand.

provoqua une vive émotion, mais qui ne se traduisit que par le procès fait à Alexandrie à la caisse de la Dette : le procès fut gagné et la Cour d'appel d'Alexandrie condamna le gouvernement égyptien à restituer les sommes prélevées sur le fonds de réserve. Aussitôt l'Angleterre s'offrit à les fournir. Certaine de la neutralité de la Triple-Alliance tenue par ses

engagements envers Tltalie, elle était résolue à pousser l'expédition.

La colonne du sirdar Kitchener était déjà partie, et, le 22 septembre 1896, Dongola était occupée. La reprise du mouvement en avant fut décidée en mai 1897, précipitée sans doute par les bruits relatifs à la mission française du Congo-Nil et par les nouvelles, rapportées d'Ethiopie par M. Rennell-Rodd, d'une marche des Ethiopiens vers le Haut- Nil ; en décembre de la même année, Kassala fut remis par les Italiens aux Anglo -Egyptiens ; d'autre part, le chemin de fer avait été activement poussé. Tout était donc prêt pour la marche en avant. L'armée de Kitchener, comprenant une brigade anglaise et trois brigades indigènes, environ 13.000 hommes, 24 canons et 12 Maxim, fut concentrée, en janvier 1898, au confluent de TAtbara et, le 8 avril^ elle défît l'émir Mahmoud. Kitchener demanda et reçut de nouveaux renforts anglais, une deuxième brigade, et à la fin d'août il se remit en route. Le 2 septembre 1898, il battit l'armée du Mahdi dans un sanglant combat sous les murs mêmes d'Omdourman et le soir il entrait dans la ville et vengeait la mort de Gordon, tandis que le Khalife s'enfuyait dans le Kordofan où il fut tué l'anuée suivante. La politique anglaise avait su proportionner ses moyens à son but : le Soudan était reconquis (1).

La politique française dans VOubangui. — Durant ce temps, et jusqu'à 1896, la politique française dans les régions

(1) Dubois et Terrier, op. cit., pp. 688-639.

de rOubangui avait été faite de velléités et de projets insuffisamment appuyés. A la vérité, dès la fin de 1894, M. Liotard était reparti pour le M'Bomou en qualité de commissaire du gouvernemeat, avec la mission de pénétrer dans le Bahr-el- Ghazal. Mais il disposait de moyens très restreints, et il fallut toute la sage diplomatie de M. Liotard, tout le dévouement de ses collaborateurs, MM. Bobichon, Cureau, le capitaine Hossinger, les lieutenants Chapuis, Mahieu, l'interprète Grech pour établir la ligne des postes du M'Bomou à Sémio, pour fonder uq poste à Tamboura (février 1896) et faire occuper Dem-Ziber (avril 1897). Le Congo français avait dépassé la ligne de partage des eaux du Nil.

Le départ du capitaine Marchand. — En 1896, cependant, le gouvernement décida l'envoi dans le M'Bomou d'une nouvelle mission chargée d'aller seconder l'action de M. Liotard et spécialement d'aller occuper la région du Bahr-el-Ghazal et fonder un poste sur le Haut-Nil, à Fachoda. C'est le 24 février 1896 que M. Guieysse, alors ministre des Colonies dans le cabinet Léon Bourgeois, signa les instructions qui ont conduit à Fachoda la mission Marchand. Il le fit avec l'adhésion préalable, sinon même à l'instigation du ministère des Affaires étrangères et disposa les choses de manière que personnel et matériel fussent acheminés le plus rapidement possible vers le Congo français.

A vrai dire, les difficultés et les risques d'une pareille entreprise avaient retenu longtemps l'attention et retardé la décision des techniciens, sans parler même des motifs tirés de la gêne financière où se rencontre toujours l'action coloniale, lorsqu'elle doit se faire avec éclat. Mais quoi qu'il en soit, la conception se défendait d'elle-même, et landis que

124 FORMATION DU CONGO FRANÇAIS El' PÉNÉTRATION AU TCHAD

M. Ceci! Rhodes affichait l'ambition de franchir l'Afrique du sud au nord, il est assez plausible que l'idée de la traverser d'ouest en est ait germé dans la pensée d'un des nôtres.

Au reste, la perspective d'une lutte armée, fût-ce avec les derviches, était résolument écartée du programme assigné au capitaine Marchand. Il lui était recommandé, au cours des instructions qui lui furent remises, de « n'avancer au milieu des mahdistes^ qu'avec une troupe trop peu nombreuse pour les inquiéter, décidé à vous replier immédiatement si la mission rencontrait une hostilité marquée en un point quelconque de sa route » (1). Dans une lettre du 24 mai à M, Liotard, on résumait aiasi cette politique : « Notre œuvre de pénétration doit être toute pacifique et n'entraîner autant que possible, aucun conflit avec les partisans du Mahdi ». Le capitaine Marchand demeurait du reste le subordonné de M. Liotard : la complexité des intérêts en jeu dans le Haut-Oubangui et le Bahr-el-Ghazal rendaient la situation particulièrement délicate ; aussi le premier soin du ministre des Colonies fut-il d'y parer dans la mesure du possible. En même temps qu'il conférait à M. Liotard le grade de gouverneur, il prenait un arrêté lui subordonnant expressément M. Marchand, et au cours d'une dépêche du 23 juin 1896, où il s'efï'orçait de délimiter les attributions de chacun, il écrivait nettement : « Il est bien entendu que vous aurez autorité sur tous les agents civils et militaires ; il en sera notamment ainsi de la mission de M. Marchand qui est votre adjoint temporaire et auquel, s'il se trouve éloigné de vous^ vous laisserez des ordres précis pour le service dont il aura

(1) A. Lebon, Politique de la France en Afrique, Paris, 1901, in-16.

EXPANSION VERS LE HAUT-NIL ET MISSION LIOTAUD-iMARCHAND 125

la responsabilité directe ». x\insi la mission Marchand n'était que le prolongement delà mission Liotard, mise en mouvement dès 1894 ; quand on avait su que M. Liotard ne pouvait avec ses seules forces avancer jusqu'au Nil, on lui avait dépêche M. Marchand pour le seconder dans sa tâche.

M. Liotard,

Ces instructions rappelaient du reste que la mission n'était pas « une entreprise mihtaire » : il s'agissait « de faire entendre aux mahdistes que la France n'a contre eux aucun sentiment d'hostilité, qu'elle ne forme contre les populations du Soudan égyptien aucun projet d'agression, qu'elle désire au contraire voir s'affirmer chez elle la paix intérieure et exté-

rieure, afin de bénéficier un jour, dans fintérêt de son commerce, du calme et de la prospérité du pays ».

Le capitaine d'infanterie de marine Marchand débarqua à Loango le 23 juillet 1896 ; il était accompagné des capitaines Baratier, Germain, des lieutenants Simon, Mangin, Largeau, de l'enseigne de vaisseau Dyé, du docteur Emily et de l'interprète Lauderoin.

La mission Liotard-Marchand. — Malgré Turgence de la marche vers le Nil, le capitaine Marchand sut pacifier la route des caravanes de Brazzaville et ne put arrivera Bangui, au prix des plus grands etforts, qu''en avril 1897. Le 3 août^ il avait réussi à faire passer toutes ses charges et toute sa mission à Sémio. Sur les avis de M. Liotard, il délaissa la route du nord et prit directement à Test par le Bahr-el- Ghazal. Le passage du bassin du Congo dans celui du Nil fut terminé en novembre 1897. Il fallut faire subir à la flottille un portage dont la longueur paraissait devoir être effroyable ; mais Marchand brûlait d'arriver le premier dans la course au Nil : pièce par pièce, il fit transporter toute sa flottille, tout son convoi dans un pays qu'on reconnaissait à mesure qu'on y avançait. Marchand établit sur le Soueh, affluent du Bahr-el-Ghazal, où ce transbordement avait porté la mission, une série de postes, l^odjali, les Rapides et Fort- Desaix qui devint le quartier général (9 novembre 1897). Pendant que le capitaine Baratier, l'interprète Landeroin et le lieutenant Largeau étaient en reconnaissance en chaland dans le Bas-Soueh et le Bahr-el-Ghazal et jusqu'au lac Nô, Marchand s'était acquis Famitié des Dinkas et avait occupé par des postes la région du Tondj et de Djour Gattass. « J'ai maintenant sur le fleuve une situation de toute-puissance,

EXPANSION VERS LE HAUT-NIL Eï MISSION LIOTARD-MARCHAND 127

écrivait-il le 25 novembre 1897 : sept chalands ou boats en acier, un vapeur sous pression, quinze pirogues creusées par nos tirailleurs, pouvant me conduire où je veux dans le bassin du Nil, où le premier vapeur français est entré à cette heure malgré tant d'obstacles et d'hostilités » (1). La saison d'hiver 1897-1898 vit la mission entravée par la baisse des eaux. Mais le 4 juin 1898, ravitaillée par le lieutenant Fouque, elle se remettait en route, la petite flottille, conduite par le Faidherhe, descendait le Bahr-el Ghazal et le 10 juillet 1898, la mission arrivait à Fachoda sur le flaut-Nil, où elle construisait un fortin : cette prodigieuse odyssée avait été opérée par une poignée d'Européens au prix de deux ans de fatigues et d'efforts.

Marchand et ses compagnons étaient en droit de croire au succès complet de leur mission. Ils avaient vaincu toutes les difficultés d'une traversée de l'Afrique. Les indigènes leur étaient soumis. Le Faidherhe et la flottille naviguaient librement entre Fachoda et les postes de ravitaillement du Bahrel-Ghazal. La mission était abondamment pourvue d'armes, de munitions et de vivres. Elle attendait des renforts par la route du Bahr-el-Ghazal et surtout de TAbyssinie, d'où elle pensait voir déboucher une armée abyssine, conduite par une mission française. « Nasser doit être occupé par les Abyssins, écrivait le 30 août de Fachoda, un des membres de la mission. Nos relations avec TAbyssinie étaient, en effet, empreintes d'une très grande cordialité ». Aussi bien le succès des armes de Ménélik, dans la guerre italo-abyssine, avait fait de sa capitale Addis-Abbaba un centre d'intrigues

(1) R. de Gaix, o/j. cit., p. 215.

diplomatiques des plus actives, où Anglais, Italiens, Russes, Autrichiens même s'évertuaient à exercer une influence prépondérante ; (( on ne se contentait point, d'ailleurs, d'ébaucher en Ethiopie une œuvre purement politique et dont l'avenir seul pourrait révéler la valeur ; on poursuivait un objet plus immédiat : fournir un appoint moral et un appui matériel à la mission Marchand, soit par le concours des Abyssins eux-mêmes, soit par l'assistance rapide des vaillants Français disposés à marcher vers les marécages de la rive droite du Nil w (1).

Cependant notre représentant en Ethiopie avait recueilli des informations fâcheuses sur les dispositions des Derviches qui se refusaient aux sollicitations réitérées de Ménélik « de faire bon accueil aux blancs qui pourraient venir de l'ouest ». Ces renseignements avaient été transmis à Marchand « par la voie rapide » ; et ils parvenaient à la fin du mois de décembre 1897 à M. Liotard, accompagnés de Tordre de u diriger au nord tout ce qu'il aurait de soldats disponibles pour former un point d'appui éventuel^ en cas d'attaque des Derviches à la mission de Fachoda ». En les communiquant à M. Marchand, le commissaire du gouvernement dans FOubangui lui recommandait à son tour de « constituer une série ininterrompue de protectorats dans le Bahr-el-Ghazal et sur la rive gauche du Nil ».

Néanmoins Marchand se plaisait encore à espérer.

L'incident de Fachoda. — « Mais la mission de Bonchamps, partie de Djibouti, n'avait pu faute de ressources triompher

(1) Lebon, op. cit., p. 31.

des difficultés de la marche à travers les roselières du Sobat ni atteindre Fachoda ; et les Abyssins avaient hésité à descendre de leurs hauts plateaux pour aller dans le bas pays marécageux et fiévreux du Sobat » (1). Ce n'est pas de l'Ethiopie que les membres de la mission Marchand devaient voir venir les premiers visages blancs qu'ils eussent rencontrés dans l'intérieur de l'Afrique, mais bien du nord de l'Egypte. Au lieu des compatriotes qu'ils attendaient du côté du Sobat, ils virent arriver d'aval, sur le Nil, le Sirdar et les officiers anglais. C'est le 19 septembre que la mission Marchand vit arriver le sirdar Kitchener, qui s'était rendu, dès la prise d'Omdurman, avec cinq canonnières, deux bataillons de Soudanais, une batterie d'artillerie et une compagnie de highlanders à Fachoda. Dès la veille, Marchand lui avait notifié par lettre l'occupation du Bahr-el-Ghazal et du pays Chillouk jusqu'à Fachoda, où, disait-il, il « serait heureux de le saluer au nom de la France >> (2).

La rencontre fut courtoise. Mais Kitchener déclara que « la présence à Fachoda et dans la vallée du Nil d'une troupe française était regardée comme une violation directe des droits de l'Egypte et de la Grande-Bretagne » ; il ajoutait qu'il '( devait protester dans les termes les plus énergiques contre l'occupation de Fachoda et l'érection du drapeau français dans les domaines de S. A. le Khédive ». Marchand répondit qu'il devait attendre des ordres de son gouvernement pour une action ultérieure. Il fut décidé que son gouvernement serait prévenu *. il le fut par les dépêches anglaises qui représentèrent — faussement d'ailleurs — la mission

(1) Dubois et Terrier, op. cit., p. 641 .

(2) De Gaix, op. cit., p. 641.

comme dénuée de ressources. « La prétention de M. Marchand d'occuper le Bahr-el-Ghazal et la province de Fachoda avec si peu d^hommes serait risible si les privations de son expédition durant les deux années d'un rude voyage, ne rendaient vraiment pathétique l'inutilité même de ses efforts ».

Pendant que les négociations s'engageaient en Europe, Kitchener édifiait à son tour un poste à Fachoda et interdisait la circulation des munitions de guerre sur le Nil. Le gouverneuient français obtint qu'un officier de la mission apporterait en France les rapports de Marchand, et ce dernier alla lui-même au Caire pour renseigner le gouvernement sur ses actes et sa force réelle.

Négociations franco-anglaises . — Il y eut quelques jours d'incertitude, de négociations pendant lesquels le gouvernement français fît valoir que la marche sur le Nil était engagée avant le projet anglais de reconquête du Soudan et que la mission Liotard notamment « remontait à 1893, c'est-à-dire à une date bien antérieure aux déclarations de Sir Edward Grey » (1). Le gouvernement anglais ne cessait de répéter par la voie des journaux et par l'entremise de ses hommes politiques que tous les territoires qui étaient sous la domination du Khalife passaient par droit de conquête dans celle des gouvernements égyptiens et britanniques, et^ il opposait la déclaration Grey comme si elle eût constitué un titre de propriété. « Nous considérons (cet acte), s'écriait sir Michael Hicks Beach, comme un formidable empiétement sur les droits de l'Egypte et de l'Angleterre ». La presse britannique d'un

(1) Lettre de M. Delcasséà M. Geoffray, ministre de France à Londres du 20 septembre 1898 ; Livre jaune, Aff. du Bahr el-Ghazal et du Haut-Nil, 1897-1898 ; Cf. Dubois et Terrier, op. cit., p. 644.

commun accord réclamait impérieusement Févacuation de Fachoda : « On ne saurait entamer les négociations, lisait-on dans le Times, tant que les Français n'auront pas renoncé complètement à l'idée que ces régions ont été légitimement occupés par eux ».

En vain la diplomatie française soutenait-elle que la mission Marchand n'était que le prolongement de la mission Liotard. En vain renonçait-elle momentanément et sur ce point à la thèse de l'intégrité de l'empire ottoman pour faire observer à l'Angleterre qu'elle était mal venue à réclamer « le Soudan au nom de l'Egypte puisque l'Egypte, conseillée par l'Angleterre, avait abandonné ses anciennes provinces et l'Equatoria, puisque de plus l'Angleterre avait conquis l'Equatoria pour son propre compte et laissé prendre Lado par les Belges. En vain le baron de Gourcel osa-t-il demander en quoi la présence de nos troupes à Fachoda était « plus incompatible avec l'autorité du Khédive que la présence des troupes anglaises dans d'autres parties de territoires plus incontestablement égyptiens » que le Bahr-el-Ghazal « qui n'avait guère été sous la domination de l'Egypte que pendant trois ou quatre années » (1).

Le gouvernement britannique mettait au-dessus de toute discussion le rappel de Marchand et l'évacuation de Fachoda. Cette évacuation fut décidée par le gouvernement français qui publia le 4 novembre la note suivante :

« Le gouvernement a résolu de ne pas maintenir à Fachoda la mission Marchand. Cette décision a été prise parle conseil des ministres après un examen approfondi de la question. Le

(1) Lettre de M. le baron de Gourcel à M. Del cassé du 12 octobre 4898 ; Livre jaune cité, Dubois et Terrier, op. cit., pp. 646-647.

gouvernement, en répondant à l'interpellation qui doit lui être adressée à ce sujet, se réserve de développer devant les Chambres les motifs de cette résolution » .

« Ou fit valoir, pour expliquer cette décision, que la politique qui avait, après hésitations, envoyé la mission Marchand à Fachoda n'avait pas préparé le terrain diplomatique sur lequel elle eût pu soutenir les efforts de la mission, ni la défense militaire, maritime et coloniale suffisante pour en exiger les résultats ».

La déclaration franco -anglaise du Si mars 1899. — Les négociations en vue d'un arrangement furent reprises au mois de janvier 1899. Elles durèrent jusqu'au mois de mars, au milieu d'un état de tension politique, qui alla jusqu'aux armements et à la mise en défense de nos côtes et de nos colonies. Conduites à Londres par M. Paul Cambon, elles aboutirent le 21 mars 1889 à la signature à Londres d'une déclaration qui fut considérée comme « déclaration additionnelle à la convention franco-anglaise du 14 juin 1898 ».

L'article 4 de la convention du 14 juin 1898 était complété par les dispositions suivantes qui seront considérées comme en faisant partie intégrante :

« Le gouvernement de la République française s'engageait à n'acquérir ni territoire ni influence politique -à l'est delà ligne frontière définie dans le paragraphe suivant et le gouvernement de Sa Majesté britannique s'engage à n'acquérir ni territoire ni influence politique à l'ouest de cette même ligne ».

(1) Dubois et Terrier, op. cit., p. 648.

« La ligne frontière part du point où la limite entre l'Etat libre du Congo et le territoire français rencontre la ligne de

Passage de la mission Marchand à Loango.

partage des eaux coulant vers le Nil de celles qui s'écoulent vers le Congo et ses affluents. Elle suit en principe cette ligne de partage des eaux jusqu'à sa rencontre avec le 11^ parallèle de latitude nord. A partir de ce point elle sera tracée jusqu'au 15® parallèle de façon à séparer en principe le royaume de Ouadaï de ce qui était en 1882 la province de Darfour ; mais son tracé ne pourra en aucun cas dépasser à l'ouest le 21® degré de longitude est de Greenwich (18*^40' est de Paris), ni à l'est le 23' degré de longitude est de Greenwich (20040' est de Paris).

Il est entendu en principe qu'au nord du 15® parallèle la zone franche sera limitée au nord-est et à Test par une ligne qui partira du tropique du Cancer avec le 16® degré de longitude est de Greenvvich (13°40' est de Paris), descendra dans la direction du sud-est jusqu'à sa rencontre avec le 24® degré de longitude est de Greenwich (21^40' est de Paris) et suivra ensuite le 24® degré jusqu'à sa rencontre au nord du 15® parallèle de latitude avec la frontière du Darfour telle qu'elle sera ultérieurement fixée » .

Les deux gouvernements s'engageaient en outre « à désigner des commissaires qui seront chargés d'établir sur les lieux une ligne frontière conforme aux indications du paragraphe 2 de la présente déclaration. Le résultat de leurs travaux serait soumis à l'approbation de leurs gouvernements respectifs ».

Il était convenu enfin que « les dispositions de l'article 9 de la convention du 14 juin 1898 s'appliqueront également aux territoires situés au sud du 14^20' de latitude nord et au nord du 5® degré de latitude nord, entre le 14^20' de longitude est de Greenwich (12*^ est de Paris) et le cours du Haut-Nil ».

Retour de la mission Marchand. — Le Bahr-el-Ghazal nous était ainsi fermé et l'évacuation de nos postes fut opérée par le capitaine Roulet en 1899-1900. Quant à la mission Marchand, elle avait quitté Fachoda le 11 décembre sur le Faidherbe et la flottille qui la transportèrent jusqu'au plateau abyssin. Le 21 janvier, elle atteignit le premier poste abyssin. Bouri, fut bien accueillie à Goré par le Dedjaz Thessamma, arriva le 10 mars à Addis- Ababa où Ménélik lui fit une réception chaleureuse, le 17 mai à Djibouti et le 1®' juin elle parvenait en France.

Il ne saurait entrer dans l'esprit de ce volume d'apprécier la conduite que tint en l'occurrence notre diplomatie. D'aucuns n'ont-ils point parlé à ce propos de la « faillite de notre politique ». En réalité, l'Angleterre, malgré l'accueil assez froid que la convention nouvelle reçut de la presse d'outre- Manclie, en avait reçu de grands avantages. La Grande-Bretagne eut beau déclarer ultérieurement, avec cet exclusivisme qui est la plus belle manifestation de l'esprit britannique, qu'elle voudrait. bien « oublier le passé », n'empêche que, alors que les traités de 1890 et 1893 avec l'Allemagne, limitaient la sphère anglaise à la ligne de faite occidentale du bassin du Nil, les Anglais, en vertu de l'arrangement du 21 mars, pouvaient aller plus loin et s'étendre dans une partie appréciable du bassin nord-est du Tchad.

Nous obtenions, de notre côté, l'accès commercial au Nil, et l'Angleterre nous concédait le droit de nous approprier le Kanem, le Baguirmi et le Ouadaï, vers lequel allaient bientôt converger la mission Gentil, ayant pris la voie du Congo, la mission Voulet-Ghanoine, partie du Niger en suivant l'itinéraire du malheureux capitaine Cazemajou, et enfin la mission Foureau-Lamy, qui venait d'Algérie. L'affaire de Fachoda n'avait point diminué nos forces ; nous n'avions pas un nayijre de moins, après l'avoir subie. Au contraire, nous avons armé nos colonies si négligées jusque-là à ce point de vue, et peutêtre que (( la leçon que l'Angleterre nous a donnée aura-t-elle imposé des conclusions plus durables qu'un simple mouvement d'humeur ».

Toutes les questions pendantes entre la France et l'Angle-

terre n'étaient pas, comme le prétendait orgueilleusement un journal anglais, tranchées au lendemain de Fachoda^ Mais peut-être la nécessité d'un apaisement continental^ en présence de l'importance croissante des problèmes d'outre-mer, commença-t-elle dès lors à être acceptée et à inspirer notre politique ? Sans suivre une humiliante politique de « self concentration » , c'est-à-dire de renoncement à toute expansion nouvelle, à laquelle semblait nous condamner l'Angleterre, nous nous détachions cependant peu à peu de « notre politique à coups d'épingle» (pinpricks policy) comme disaient les Anglais. La mission Marchand n'était pas un fait isolé dans les rapports coloniaux des deux puissances rivales ; la question du Nil et de l'I^gypte n'était ni le seul ni le plus aigu des problèmes pendants entre la France et l'Angleterre : c'était un « unique anneau d'une longue chaîne de conflits ».

Nous avons compris depuis que des colonies bien gardées et une pohtique continentale appropriée aux nécessités de la politique extra-européenne étaient les vrais moyens d'arriver à cette « entente cordiale » dont on a tant parlé, qui après avoir été longtemps « la chose la plus désirable du monde », a trouvé sa réalisation dans l'accord franco-anglais du 8 avril 1904, et dans lequel, entre autres questions, le problème égyptien, laissé en suspens par l'arrangement de 1899 devait luimême rencontrer sa solution.

L'expansion française qui s'était portée du Gabon vers le Haut-Cong-o et l'Oubangui ne s'était pas arrêtée à ce fleuve, et la région du Tchad avait été bientôt Tobjet de nos convoitises. C'est un chapitre nouveau de l'expansion française qui s'ouvre alors, et le Congo devient une voie d'accès vers le centre de l'Afrique.

La politique de la France dans les territoires voisins du Tchad ne saurait être envisagée comme la manifestation subite d'une initiative toute récente et plus ou moins opportune. Elle est la conséquence forcée d'un programme d'action dont la conception première remonte à plus de quinze ans, dont l'exécution a été poursuivie sans hâte, sans éclats inutiles, en se gardant toujours, pour atteindre le but visé, de brusquer la marche des événements, d'exagérer l'importance ou de compromettre l'effet des moyens à employer. Il faut n'y voir qu'un incident particulier, que la phase décisive et vraisemblablement dernière de toute une entreprise qui devait donner à l'empire africain de la France, avec la cohésion nécessaire à ses divers éléments, une orientation, une étendue définitivement arrêtées Pour apprécier dès lors cette

politique, il convient de savoir exactement à quelle évolution elle se rattache, de quels patients et laborieux efforts elle marque la consécration et sauvegarde les résultats.

La mission Crampel. — En 1889, l'explorateur Grampel, qui déjà s'était distingué sous les ordres de M. de Brazza, conçut le projet de se rendre de nos possessions du Congo jusqu'en Algérie en passant par le lac Tchad. Crampel était un audacieux ; avec « sa belle tête d'étudiant florentin, fine et féminine », il gardait toute son énergie concentrée dans le bleu de ses yeux, « très doux, Tair méditatif et maladif, l'air du normalien pâli sur les livres qu'il était, sans rien du coureur d^aventures héroïques qu'il voulait être » (1).

Au cours de son hardi voyage, Grampel se proposait de conclure au nom de la France une série de traités qui dussent nous permettre un jour de relier notre colonie du Congo aux territoires qui nous étaient reconnus déjà dans l'Afrique occidentale et septentrionale.

« En France, dit Crampel à ceux qui depuis, constituaient le comité de l'x'^frique française, on ne se passionne pas pour des théories compliquées ; il faut une formule et un fait. La réunion sur les bords du Tchad de nos possessions de l'Algérie-Tunisie, du Soudan et du Congo sera cette formule, et mon voyage sera le fait symbolique. »

Une telle exploration, à l'époque où elle était entreprise, se heurtait infailliblement à des difficultés presque insurmontables. Il s'agissait de traverser, sur un parcours d'une

(l) De Vogue. Voir Bull. Afrique française, p. 170.

étendue considérable, des régions à peu près complètement inconnues, où l'on pouvait être arrêté non seulement par l'insalubrité du sol et du climat, mais encore par l'état d'anarchie du pays, par l'hostilité des populations. Malgré tous les risques que comportait une aussi pénible tâche, Crampel partit de France le 10 mars 1890. Il se dirigea le plus rapidement possible vers Brazzaville et Bangui, n'ayant avec lui que quelques Européens, parmi lesquels il faut citer MM. Lauzière, Nebout et Biscarrat, et une trentaine de Sénégalais. C'est au delà de Bangui qu'il allait se trouver entraîné dans l'aventure et lancé dans l'inconnu. Après avoir suivi quelque temps le cours de l'Oubangui, il s'en écartait en un point nommé Dioukoua-Moussoua, entre les confluents de la Kémo et du Kouango, pour s'avancer vers le nord-est dans la direction d'El Kouti. Il fut possible encore, jusqu'à El Kouti, de suivre son itinéraire par Makobou, Zououli, Yabanda, Makourou. Mais déjà, précédant en avant-garde ses compagnons^ il précipitait imprudemment sa marche et bientôt l'on apprenait que, vers la fin d'avril 1891, il était tué dans des circonstances mystérieuses (1). Les survivants de son expédition étaient de retour à Brazzaville le 15 juillet suivant.

La convention du 5 août 1890. La mission Dybowski. — Crampel avait échoué, mais il devait demeurer un précur-

(l) Journal des Voyages, 1892, p. 1 à 64 ; Mouvement géographique, 1896, p. 250 ; Journal de M. Nebout dans Hairy Alîs, Nos Africains, p. 37 et sq. ; Mizon, Le voyage de Crampel au nord du Congo français, Soc. de géogr., 7* série, tome XI, 1890. Voir aussi Harry Alis, La mission Paul Crampel, supplément au Journal des Débats du 16 février 1891.

seur, dont l'œuvre après lui serait continuée et parachevée. S'il n'avait pas ouvert la route du Tchad, du moins en avait-il montré l'importance : il avait fait comprendre que l'on devait à tout prix se la frayer un jour si l'on voulait unir, souder ensemble les deux grandes parties de notre empire africain. Or, à cette époque, peu de temps avant le départ de Grampel, un événement diplomatique s'était accompli qui donnait à cette union un intérêt plus immédiat, une espérance dont la réalisation semblait déjà plus proche. Le 5 août 1890 avait été signée par les représentants de la France et de l'Angleterre une convention qui, vers le Sud, à travers le Sahara, étendait l'arrière pays de c nos possessions méditerranéennes » jusqu'à une frontière qui serait tracée entre le Niger et le Tchad, entre Say et Barroua. C'était l'accès du lac qui nous était dès lors assuré, mais avec quels territoires et dans quelles ^limites ? A cette question la réponse demeurait indécise. On pouvait admettre qu'il en était ainsi, non seulement au nord et à l'est, mais encore au sud et à l'ouest du lac Tchad. La convention du o août 1890 n'avait pas, en effet, déterminé de façon rigoureuse la direction de la ligne Say-Barroua. Elle prévoyait seulement que la frontière entre ces deux points serait tracée de manière à assurer à l'empire britannique « tout ce qui dépendait équitablement du royaume deSokoto». D'où l'on pouvait conclure qu'au sud de la ligne Say-Barroua, rien n'empêchait d'étendre la souveraineté de la France sur les territoires indépendants du Sokoto et qui n'avaient pas encore, à d'autres titres, été placés sous la domination de puissances européennes. Tel fut en particulier le sens des instructions données aux missions qui, dès le lendemain de la convention du 5 août, étaient organisées : l'une sous

la direction de M. le lieutenant de vaisseau Mizon, l'autre sous celle de M. le capitaine Monteil. M. Mizon, après avoir, par le Niger et la Bénoué, atteint l'Adamaoua, revint en France par la Sangha et le Congo sans s'être rapproché du lac Tchad. Plus heureux, M. le capitaine Monteil, après avoir traversé la bouche du Niger, puis franchi le fleuve lui-même à Say le 27 août 189J , parvint à Kouka dans le voisinage du lac Tchad le 9 avril 1892. 11 en repartait le 25 août 1892, remontant vers le nord, en suivant les rives du lac, pour rentrer ensuite en France par la Tripolitaine. Son passage dans le voisinage du lac fut alors trop rapide pour y laisser des traces profondes en faveur de l'influence française.

La situation, du reste, était pour nous beaucoup plus claire et beaucoup plus exempte de toute équivoque sur le terrain diplomatique dans les régions situées au sud et au sud-est du lac Tchad.

De ce côté, c'était plus directement l'œuvre de Grampel qu'il fallait reprendre et achever ; c'était aussi sa mort qu'il fallait venger.

Déjà, dès la fin de l'année 1890, avant même que la nouvelle de son assassinat fût connue, le sous-secrétaire d'Etat des colonies avait décidé d'appuyer Taction de Grampel par l'envoi d'une seconde mission dont le chef était M. Dybowski.

Cette mission devait avoir un caractère essentiellement pacifique ; aussi bien M. Dybowski recevait-il comme instructions de « ne recourir aux armes qu'à la dernière extrémité, de ne jamais rien prendre de force aux indigènes, de tout payer au contraire exactement en marchandises. A ce dernier point de vue, d'ailleurs, la présence de commerçants

auprès de la mission en accentuait encore le caractère paci- Hque » (1).

Celui-ci n'avait pas encore dépassé Brazzaville qu'il apprenait le désastre de l'expédition Grampel. Il résolut néanmoins

M. P. Grampel.

de tenter à nouveau Fenlreprise, et par TOubangui et la Kémo, où il créa un poste, reprenant Tilinéraire de Grampel, il s'avança vers El Kouti (2). Mais bientôt après, malade, il dut interrompre son voyage et rentrer en France.

(1) Harry Alis, op. cit., p. 268.

(2) Dybowski, La route du Tchad, de Loango au Chari, 1893. Voir aussi Journal des Voyages, 1893, p. 113-176: Sevin-Desplaces, La Nouvelle Revue, 15 décembre 1892.

La mission Maistre. — Un nouvel effort était nécessaire, et le gouvernement s'y prépara d'autant plus volontiers qu'il était secondé dans cette œuvre par le concours très actif et très désintéressé d'une association toute privée, le Comité de r Afrique française^ auquel il est juste de rendre un éclatant hommage, a Le Comité de l'Afrique française a, en effet, joué dans cette Aaste entreprise nationale un rôle beaucoup plus important encore par la popularité qu'il a su donner à l'expansion française en Afrique, par la direction précise qu^il a imprimée à notre politique coloniale que par l'effort pourtant considérable qu'il a directement exercé » (1).

Ce fut cette fois à M. Maistre que fut confiée la rude tâche de pénétrer dans le bassin du Tchad. Accompagné de ses très dévoués collaborateurs, MM. Clozel, de Béhagle, Bonnet de Mézières et Briquez, M. Maistre partit de France le 10 janvier 1892. Il était à Bangui le 28 juin suivant et par voie de terre, en traversant les bassins de la Kémo, et de sa branche occidentale la Tomi, il atteignait le Gribingui et le Ghari. La mission put pénétrer dans la partie méridionale du Baguirmi, mais il ne lui avait pas été possible encore de se rendre compte exactement de la situation politique du pays que, déjà, voyant ses approvisionnements s'épuiser, elle renonçait à s'avancer plus loin vers le nord et préparait son retour vers le littoral de l'Atlantique par Laï, Yola, la Bénoué et le Niger.

Obligées de limiter leur action, les missions Dybowski et

(1) Harrj Alis, Nos Africains, p. 552.

Maistre avaient cependant donné corps au projet conçu par Crarnpel De retour en France, devant la Société de géographie de Paris, le 9 juin 1893 (1), M. Maistre pouvait dire que « la réunion du Congo aux régions septentrionales de l'Afrique était, géographiquement du moins, un fait accompli ». Mais était-ce uniquement pour faire avancer la science géographique que la France, depuis plusieurs années, poursuivait l'exécution d'un plan^ dont la pensée directrice n'était plus dissimulée et se confondait avec celle dont Crampel lui même avait indiqué la formule, a la conquête du Tchad » ? La réponse n'était pas douteuse ; ce qu'on voulait obtenir, et ce qui n'était pas encore acquis, c'était un résultat politique.

La convention du 15 mars ,1894 et la première mÂssion Gentil. — A ce dernier point de vue, pourtant, après la convention conclue avec l'Angleterre le 5 août 1890, les droits de la France sur les rives du lac Tchad n'allaient pas tarder à se préciser encore davantage cette fois vis-à-vis d'une autre puissance. L'Allemagne, comme la France, avait subi l'attrait du Tchad. « C'était déjà l'attraction instinctive des géographes, à qui la contemplation de la carte finit par donner la nostalgie des lointains rivages, l'entraînement irrésistible d'explorateurs épris de la distance et de l'inconnu, l'ambition d'hommes politiques qui, dans leur zèle à reculer

(1) Compte-rendu de la Société de géographie, séance du 9 juin i893. Voir également Maistre, De l'Oubangui à la Bénoué à travers l'Afrique centrale, Annales de géographie, 1893-1894, p. 64 et sq.

les limites du territoire français, perdent inévitablement la notion de l'étendue, la séduction mystérieuse du Tchad s'expliquant à l'origine par ces tendances et ces sentiments divers » (1).

Comme la France, l'Allemagne avait cherché, par sa colonie du Cameroun, à s'assurer l'accès du lac. Mais, dans ce but, les efforts simultanés des agents français et allemands, les prétentions émises de part et d'autre, menaçaient de rendre à tel point la situation confuse et inextricable qu'un accord fut jugé nécessaire et qu'une délimitation dut intervenir pour préciser et compléter une frontière provisoire adoptée le 24 septembre 1885. x\insi fut conclue entre la France et l'Allemagne, à la suite des négociations ouvertes vers la fin de l'année 1893, la convention du 15 mars 1894 dont il a été parlé dans un précédent chapitre (2). La frontière tracée par cet accord se prolongeait, comme nous l'avons vu, jusqu'au sud du Tchad, où elle était alors formée par le cours même du Chari.

Pour la politique française au centre africain, cette convention "avait deux sortes de conséquences. Tout d'abord, en prolongeant jusqu'au Tchad l'arrière-pays du Cameroun, elle nous obligeait à renoncer à l'espérance que nous avions conçue depuis 1890, de réunir un jour par les territoires situés à l'ouest du lac nos possessions de l'Afrique septentrionale et notre colonie du Congo. Elle nous assurait par

(1) Albert Duchêne, La France au Tchad, dans Questions dip. et colon., 1900, t. 1, p. 449 et sq.

(2) Schirmer, Traités de partage de 1894 en Afrique centrale, i4wwa/gs de géographie, 1894, p. 480. Voir aussi La question du lac Tchad et l'arrangement franco-allemand (iWoî^'emeM^ ^eo^ra;j/i«gî<e, 1894, p. 20 et 21).

contre toute liberté d'action au sud du Tchad, dans les territoires situés à Test du Chari et sur le Ghari lui-même.

C'est en utilisant cette voie fluviale du Chari que, quelques mois après la signature de la convention franco-allemande, M. Gentil, administrateur colonial, ancien officier de marine, allait proposer d'atteindre le Tchad. M. Gentil offrait de transporter un bateau démontable du bassin du Congo dans celui du Tchad et d'atteindre le lac en naviguant sur le Chari. Au commencement de Tannée 1895, le gouvernement se décidait à lui confier cette mission qui allait être ponctuellement exécutée (1).

Après avoir, avec le vapeur le Léon Blot^ remonté le Congo, rOubangui et la Tomi jusqu'à Krébedji, M. Gentil s'ouvrit une route, par voie de terre, jusqu'à la Nana, affluent du Gribingui. Il fit transporter son bateau démonté et, le 15 septembre 1896, le remit à flots dans les eaux de la Nana. « Quand vous lirez cette lettre, écrivait-il le 2 avril 1896 de Gribingui au Comité de l'Afrique française, nous aurons vu le Tchad ou nous ne le verrons jamais » (2).

M. Gentil descendit le cours de la Nana, puis le Gribingui et le Chari où il parvenait le l^"" novembre 1897. Ce fut, écrivàit-il le 5 décembre 1897, a un spectacle merveilleux, une vraie mer, d'autant plus que, pour compléter l'illusion, une jolie brise soufflait qui formait un clapotis assez sérieux » (3). Mais M. Gentil s'était avancé dans les territoires de Rabah ; or (( un simple canon aurait eu raison de nous, ajoutait le hardi explorateur, et Rabah en possède huit ». Il jugea donc

(1) B. A. F., 1897, p. 430, p. 281 et sq

(3) Id., 1898, p. 181 et 182.

prudent d'assurer le retour, et, au mois de juillet 1898, M. Gentil parvenait eu France (1).

Il ne s'était pas borné à accomplir une brillante opération de navigation fluviale. Il avait fait œuvre politique dans les

M. Casimir Maistre

territoires du bassin du Chari sur la situation desquels il avait recueillideprecieuxrenseignements.il avait au nom de la France, conclu un traité de protectorat avec le sultan du Baguirmi, et installé un résident dans la nouvelle capitale de cet Etat. Il avait appris comment tous ces pays voisins du Tchad avaient soutTertdes déprédations du conquérant Rahah, comment la population du Baguirmi, notamment, avait

(I) Voir le récit de la réception de M. Gentil à la Société de géographie, le 18 novembre 1898, Bail. Soc. géogr., 1898, p. 4^3 et sq.

abandonné ses anciens territoires pour se réfugier en masse vers le nord. Maître du Bornou, dont il avait dépossédé le souverain légitime et détruit la capitale Koiika, Rabah s'était constitué un empire s'étendant jusqu'au Ouadaï et dont les principaux centres étaient à Dikoa, Logoué, Kousseri et Goulfei. M. Gentil considérait toutefois cette puissance comme artificielle et éphémère. « Elle s'écroulera un jour avec autant de rapidité qu'elle s'est formée, écrivait-il à la date du 25 décembre 1897. Mille fusils au Baghirmi, et c'en est fait de Rabah ».

Rabah. — (( La puissance et l'histoire de ce chef datent de 1883 (1). Fils d'une esclave de ce Zobéir Pacha qui futnommé moudir de la province de Chekka, puis interné au Caire, Rabah avait combattu contre Gessi-Pacha avecSouleiman, fils révolté de Zobéir. Mais il avait échappé à la défaite de celui-ci et s'était jeté dans l'ouest avec une bande sans cesse plus nombreuse. 11 dévasta le Dar Fertit, puis descendit vers i'Oubangui, se heurta aux N'Sakkaras, prit au nord-ouest, envahit le Dar Rounga, soumit le sultan d'El Kouti, Senoussi(mai 1891), attaqua le Baguirmi dont il conquit la partie septentrionale (1893), puis le Bornou qu'il ravagea et dévasta. Dès ce moment il avait à sa volonté munitions et ravitaillement et l'ancien chef de brigands du Bahr-el-Ghazal devenait un empereur puissant faisant payer tribut à vingt peuples soumis à son joug : il leva des impôts, rétablit les routes com-

(1) Dubois et Terrier, op. cit., p. 651 ; Bulletin Afrique française, décem bre 1893 ; Mouvement géographique, 1899, no 44.

L'EXPANSION FRANÇAISE AU TCHAD ISl

merciales et établit sa résidence à Dikoa, près du lac Tchad : il y reçut même en 1894 des ouvertures d'émissaires anglais qui cherchaient à préserver le Sokoto et de l'Etat du Congo qui tendait à ce moment à pénétrer jusqu'au Chari. »

M. Chevalier, au cours de la mission dont il fut chargé dans la région du Chari recueillit au sujet de Rabah les renseignements suivants (1) :

« Rabah, dont la véritable appellation est Rabi, est incontestablement un ancien lieutenant de Ziber Pacha ; sa fortune a commencé au moment de la capture de ce chef par les troupes anglo-égyptiennes. Il est inexact qu'après la défection des troupes de Ziber, Rabah soit allé s'installer au Borkou ; c'est au contraire dans la partie la plus méridionale du territoire dont nous nous occupons, territoire où il avait déjà acquis une grande autorité au cours des expéditions faites pour le compte de Ziber, qu'il porta ses premières armes. »

Il existait, vers 1880, au sud du Ouadaï, dans la partie nommée Dar-Rounga et Dar-Banda, plusieurs sultans indépendants les uns des autres. Ces sultans étaient d'ailleurs plutôt des trafiquants d'esclaves qui commerçaient avec Ziber ou bien avec de gros djellaba (marchands d'esclaves) du Ouadaï et du Darfour. Les trafiquants du Dar-Rounga étaient des sortes de chefs de Zéribas analogues à ceux que Schv^einfurth nous a appris à connaître.

Déjà, à cette époque, vivait dans le Kouti, le père de Snoussi qui était venu du Baguirmi pour trafiquer des esclaves et de l'ivoire. Ce Baguirmien nommé Abou-Bakar,

(l) Chevalier. Rapport sur une mission scientifique et économique au Chari, lac Tchad, Nouvelles archives des Missions scienti/îqiies et littéraires, t. XIII, fascic. 2. P. I90S.

152 FORMATION DU CONGO FRANÇAIS Eï PÉNÉTRATION AU TCHAD

était apparenté à la famille régnante du Baguirmi, avec laquelle il commerçait. Il était aussi en rapports avec Ziber- Pacha.

Ziber disparu, tous ses lieutenants, Uabi et les autres, se groupèrent autour de Souleyman-bey, fils de Ziber ; puis lorsque Souleyman, après avoir été attiré dans un guetapens par les troupes égyptiennes fut mis à mort, tous les lieutenants de Ziber se dispersèrent. De cet événement date la fortune de Rabali.

Rabi qui, pour le compte de son maître, avait parcouru le pays des Kreichs et des Bandas, ainsi que le Darfour, et qui connaissait parfaitement tous les chefs, expédia des courriers dans toutes les directions pour leur dire de revenir. Quand ils sont tous rassemblés, ils les exhortent à s'unir à lui afin d'être forts et de pouvoir lutter contre la pénétration européenne.

Dès cette époque Rabi entretient des relations très suivies avec le Ouadaï ; il y achète des fusils, de la poudre, des capsules, et il vient lui-même, en personne, à plusieurs reprises. Le sultan Youssef du Ouadaï, inquiet de Tarmement de son voisin, interdit à ses sujets de vendre des armes et des munitions à Rabi, mais les commerçants continuent à lui vendre de la poudre qu'ils dissimulent dans des bâtons évidés.

Vers 1886, Rabi vient s'établir chez les Taachis, entre le Darfour et la Dar-Rounga. A ce moment, l'aguide des Salamats est à Ammartiman où il est venu prélever l'impôt pour le compte du Ouadaï. Rabi l'attaque et lui inflige une sérieuse défaite ; ensuite, pendant plusieurs années, il rayonne à travers toute la contrée située au sud du 10® degré, razziant tous les esclaves partout où il passe. C'est ainsi qu'il occupe le

Kouti et le Roiinga. A cette époque le sultan du Rounga avait une autorité qui s'étendait sur tous les trafiquants dont nous avons parlé précédemment, en particulier sur le sultan Koubeur et sur le sultan Snoussi qui avait succédé à iVbou-Bakar. Rabi déposséda Koubeur et donna le gouvernement de tout le Kouti à Snoussi auquel il remit quelques fusils à

y\. .^iizoN.

charge de lui fournir des captifs et de l'ivoire. Tranquille de ce côté, Rabi rayonna chez tous les païens du Haut-Chari, subjuguant les Kreichs, les Ngaos du Gribingui, les Koulfés et les autres Goullasdu Iro, les Ndoukas, les Fagnias.

Rabi était à Denzi, chez les Kabas, tout près de Simmé, lorsqu'il apprit l'arrivée de la mission Crampel au Kouti. La

lettre de Sqoussî lui annonçant cet événement était libellé en ces termes :

(( Un blanc vient d'arriver auKouti par le Dar Banda, il dit qu'il ne vient pas pour faire la guerre, mais il veut voir le Charietles fleuves du Ouadaï, il est porteur de marchandises, de beaucoup de fusils. Faut-il le laisser continuer sa route ou s'emparer de sa personne, ce qui nous mettrait en possession de ses armes ? »

Rabi aurait répondu qu'il fallait s'emparer des fusils par n'importe quel moyen On sait ce qui arriva. Crampel fut traîtreusement assassiné, au moment où il se mettait en route pour le Ouadaï, ou, plus probablement, pour aller vers Rabi lui-même, et au moment où il allait traverser la rivière Djangara.

Snoussi a-t-il été le complice du meurtre de Crampel ou laissa-t-il ce crime se perpétuer ? C'est la première hypothèse qui semble aujourd'hui la plus vraisemblable. Snoussi apparaît comme responsable du meurtre de Crampel : « il en porte toujours sinon le remords, du moins la crainte d'une vengeance » (1).

L'arrivée de la mission Gentil au Tchad avait été le premier acte de nos relations avec Rabahdans le Chari. A peine le Léon-Blot avait-il quitté les eaux du Tchad et du Bas-Chari que Rabah pour punir le Baguirmi de l'accueil fait à la mission française, l'envahit et détruisit les villes de Kousseri et de Goulfei. Gaourang, chassé de ce Massénya et battu, fît demander des secours aux Français.

(I) Superville, De l'Oubangui à N'dellépar laKotto {La géographie, t. VIII, 1903, p. 13-22}. V. également, Bulletin Comité Afrique française, 1904,

Mais, M. Geatil l'avait bien compris : il ne fallait pas (( compter avec un de ces empires presque aussi vite formés que vite disparus, qu'on a vu à toutes les époques se succéder dans l'Afrique centrale, et on considérait qu'il nous serait aisé, le moment venu, de réduire au silence les quelques centaines de fusils à tir rapide qui avaient été et demeuraient le principal élément de sa puissance » (1).

La convention du 14 juin 1898 et ï accord franco-anglais du 21 mars 1899. — C'est dans ces sentiments d'ailleurs que M. Gentil était rentré en France et à peine y était-il de retour qu'il proposait déjà de se rendre à nouveau dans le bassin du Chari. Le gouvernement ne pouvait qu'accueillir tant de bonne volonté et d'énergie mis au service d'une expérience réelle, alors surtout que nos intérêts dans les régions voisines du Tchad étaient encore loin d'être pleinement sauvegardés au point de vue international.

La convention du 14 juin 1898 venait, en efiPet, de compléter la délimitation des possessions françaises et anglaises à l'ouest et à l'est du Niger et de préciser la ligne Say-Barroua. A partir du point où la frontière atteignait le Tchad, cette convention nous reconnaissait, au nord et à Test, les rives du lac, mais sans spécifier toutefois jusqu'où notre influence s'étendrait dans les territoires attenant à ces mêmes rives. Cette situation allait être modifiée, il est vrai, par l'accord complémentaire du 21 mars 1899 qui a fait l'objet du chapi-

(1) Duchêne, art. cité.

156 FORMATION DU CONGO FRANÇAIS ET PÉNÉTRATIOxN AU TCHAD

tre précédent et qui traçant vis-à-vis de l'Angleterre la limite de nos possessions du centre africain, devait placer dans la zone d'influence française le Baguirnii, le Kanem et le Ouadaï. Encore convient-il de remarquer que cette convention, conclue avec l'Angleterre, n'était pas opposable à d'autres puissances dont l'action pouvait s'exercer dans les territoires voisins du Tchad. Tel était le cas de l'Allemagne qui, par la convention du 15 mars 1894, s'était interdit toute intervention dans les territoires situés au sud du lac Tchad, à Test de la frontière des possessions françaises, mais non dans les territoires situés sur la rive nord : tel était aussi le cas de l'empire ottoman qui considère sa suprématie au point de vue religieux comme s'étendant au sud de la Tripolitaine jusque dans le Baguirmi et le Ouadaï.

Il fallait, en d'autres termes, pour se prémunir contre toute éventualité se créer dans les territoires voisins du Tchad des droits plus tangibles que ceux dont les accords diplomatiques avaient été jusqu'alors l'origine.

La misnon Bretonnet. — Déjà dès le milieu de 1898, le gouvernement avait décide d'envoyer au Chari une nouvelle mission confiée au lieutenant de vaisseau Bretonnet, administrateur des colonies, et au lieutenant Braun. Ils devaient ramener au Chari des envoyés du Baguirmi venus en France avec M. Gentil et continuer Toccupation des territoires du Tchad. Les nouvelles du Chari devenant encore plus inquiétantes, il fut décidé en décembre Î898 que M. Gentil retournerait lui-même au Chari avec une mission assez forte pour refouler Rabah, secourir Gaourang et se mettre en rapports avec rOuadaï. On put croire un moment que notre action contre Rabah serait accompagnée d'une action parallèle des

Allemands dans le haut Cameroun et des négociations furent même engagées dans ce sens. Mais le gouvernement allemand renonça à ses premières intentions. i

M. Gentil arriva sur le Chari le 16 août à Gaoura. Une mauvaise nouvelle lui parvint. Le 17 juillet 1899, Bretonnet et sa mission avaient été subitement attaqués à Togbao par Rabah

M. Albert Dolisie.

qui disposait de sept à huit mille hommes et ils avaient été massacrés après un héroïque combat. Le sergent sénégalais Samba-Sall avait seul échappé à la mort pour apporter la nouvelle « si glorieux qu'il fût pour nous, ce désastre devait être au plus vite réparé, avant que les récits des indigènes ne vinssent en grossir l'importance ».

La deuxième mission Gentil. — Une action plus directe et plus effective devenait nécessaire. M. Gentil fut chargé de la diriger lui-même en qualité de commissaire du gouvernement, et pour la définir, le ministre des Colonies lui adressa, le 19 avril 1900 des instructions détaillées auxquelles le ministre des Affaires étrangères donna son assentiment.

Au point de vue politique, ces instructions avaient un triple objet (T). Elles recommandaient à M. Gentil :

l" De soutenir le sultan de Baguirmi et de le protéger en cas d'agression de la part de Rabah, en évitant d'ailleurs « une offensive aventureuse » ;

2^ De n'engager avec le Ouadaï que des relations prudentes et toutes pacifiques ;

3^ D'assurer dans la mesure du possible notre prise de possession des territoires compris dans les limites fixées par les conventions du 14 juin 1898 et du 21 mars 1899, de « manière à ne plus avoir à y redouter aucune compétition de la part d'une puissance quelconque ».

L'esprit général de prudence dont ces instructions étaient inspirées se manifestait tout particulièrement en ce qui concernait l'attitude à observer envers Rabah. Le ministre des Colonies ne dissimulait pas à M. Gentil ce qu'avait d'inquiétant, dans l'incertitude même où Ton était à cet égard, la puissance du conquérant africain. « Il faut se garder, écrivait-il, sur la foi d'informations qui peuvent être empreintes d'un optimisme exagéré, de considérer trop vite Rabah comme ne disposant que d'un petit nombre d'armes perfectionnées. Notre vioe-consul à Benghazi, dans un rapport daté du 18juil-

(1) Bull. Af. fr., 1901, p. 184.

let 1898, estimait au contraire à 40.000 hommes, dont 12.000 environ possédant des fusils à tir rapide les forces de Rabah. Il peut y avoir dans cette évaluation une exagération contraire. Il est certain toutefois que Rabah ne possède pas uniquement les fusils tombés en son pouvoir après le massacre de l'expédition Crampel. Le chef de la confrérie Senoussiste lui en fait parvenir régulièrement du Ouadaï qui, d'après le même rapport de notre consul à Benghazi, reçoit chaque année 1.500 à 2.000 fusils Winchester, Martoni et Gras et plusieurs millions de cartouches. Rabah aurait en outre un agent secret, homme de couleur américain qui rapprovisionnerait d'armes et de munitions ; ses soldats enfin savent même aujourd'hui fabriquer la poudre. Il y a là, en un mot, toutes proportions maintenues, une puissance contre laquelle il faut se garder d'entrer témérairement en lutte ».

La lutte allait s'engager néanmoins, et ce ne sont pas les forces françaises, nous l'avons vu, qui devaient l'engager, c'est Rabah lui-même en massacrant la mission Bretonnet. M. Gentil, ayant réuni toutes les forces, dont il pouvait disposer, vengea ce désastre à Kouno le 29 octobre suivant, sans que toutefois sa victoire, encore incomplète, eût anéanti l'œuvre de Rabah.

Le gouvernement, devant cette offensive de Rabah, avait renouvelé, en les accentuant encore, dans le sens d'une attitude toute de prudence et d'expectative, les instructions déjà données à M. Gentil. Mais un événement allait s'accomplir qui devait précipiter la défaite définitive de Rabah, c'était la jonction des forces de deux autres missions françaises, la mission de l'Afrique centrale et la mission saharienne.

La première — ancienne mission Voulet-Chanoine —

venait du Soudan et reprenait l'itinéraire qu'avait en 1897 tenté de suivre M. le capitaine du génie Gazemajou, assassiné à Zinder, s'était dirigé du Niger vers le Tchad, en se maintenant au nord delà ligne Say-Barroua. La seconde, organisée par le ministère de Tlnstruction publique, s'était avancée vers le Tchad en amont du sud algérien sous la direction de M. Foureau et de M. le commandant Lamy.

Depuis plus d'un an, le gouvernement avait préparé une action combinée de ces trois missions. Il avait prévu tout d'abord d'une part des opérations concertées de M. Gentil et de la mission de l'Afrique centrale, d'autre part la jonction de cette dernière mission avec la mission Foureau-Lamy. Plus tard, il avait éventuellement chargé le commandant Lamy de prendre la direction de la mission de l'Afrique centrale dont les chefs étaient l'objet des plus graves accusations. Cette éventualité allait se réaliser au lendemain des tristes événements de Zinder, dont la mission Foureau-Lamy avait le plus rapidement possible été avertie. G'est ainsi qu'une fraction de la mission de l'Afrique centrale qui déjà, sous les ordres du lieutenant Joulland, avait continué sa marche vers le Tchad, ne tardait pas à se trouver sous les ordres du commandant Lamy et que les deux missions réunies cherchaient à se relier aux forces françaises du Ghari. M. Gentil, de son côté, ne négligeait rien dans ce but et les trois missions opéraient leur jonction à Kousseri, en face de l'armée de Rabah, le 21 avril 1900. Le lendemain, sous la direction du commandant Lamy, les forces françaises attaquaient Rabah qui fut tué et dont l'armée fut mise en pleine déroute, a II n'avait manqué à ce combat, écrivait-on dans le Biilletin du Comité de r Afrique française, ni la grandeur du spectacle si fré-

M. DE Béhagle.

quent dans les guerres coloniales d'une petite troupe luttant contre des hordes nombreuses, guerrières et fanatiques, ni l'admirable exemple des chefs européens, entraînant les soldats indigènes au combat, ni le succès final dont se réjouiront à la fois la France et la civilisation, ni hélas, les nobles victimes dont la mort diminue si cruellement notre satisfaction ». Nous avions gagné la partie, mais au prix de quelles pertes, puisque nous avions à déplorer la mort du commandant Lamy et du capitaine de Cointet (1). La défaite et la mort de Rabah en supprimant l'une des premières causes d'anarchie de ces contrées, y fortifiaient solidement notre position.

Cette puissance artificielle de Rabah, née du hasard et de l'aventure était presque dissoute. Larmée de Rabah se reconstitua partiellement, mais elle était hors d'état, ayant perdu le prestige de la victoire et se trouvant dépourvue de ses approvisionnements, d'opposer une résistance sérieuse aux forces que les crédits inscrits au budget colonial permettaient d'assembler.

Etait-ce à dire que la sécurité des régions voisines du Tchad était désormais absolue et que rien n'y devait plus entraver rétablissement de la domination française (2)? « Dispersées vers le nord, les bandes de Rabah se groupèrent bientôt sous la direction du fils du conquérant Fad'el Allah, gardant encore assez de forces pour troubler le pays par des incursions et des actes de brigandage. En outre, Tattitude hésitante du Ouadaï, Fincertitude où Ton était de sa puissance

(1) Voir à ce sujet la lettre du commandant Reibell au général Varloud, Bulletin Comité Af. française, 1900, pp. 354 et sq.

(i2) Voir Aug. Bernard, Les territoires du Chari et l'œuvre de M. Gentil, Quest. dipl. et col, t. I, p. 320 et sq. ; Albin, La mission Gentil et la défaite de Rabah, ihid., p. 606.

exacte nous obligeaient à tenir en éveil notre attention. Il y avait, vis-à-vis de cette région, un des foyers les plus ardents de rislam, certaines défiances à dissiper, non seulement sur le terrain religieux, mais encore sur le terrain politique. Il semble en effet que le Ouadaï n'avait pas vu sans ombrage l'établissement du protectorat français sur le Baguirmi, qu'il considérait comme un Etat vassal et qui lui payait un tribut triennal depuis !870.

V organisation du territoire militaire des 'pays et protectorats du Tchad (5 septembre 1900). — C'est en tenant compte des divers éléments de cette situation que le gouvernement donna aux « pays et protectorats du Tchad » une organisation nouvelle consacrée par les décrets des 5 et 8 septembre 1900 (1). Il forma de ces pays un territoire militaire, ayant son autonomie financière, car toutes les dépenses en étaient désormais nettement distinctes de celles de la colonie du Congo et un budget spécial y était institué, mais n'ayant pas une autonomie administrative. Le commissaire du gouvernement dans ce territoire, qui d'ailleurs peut être un civil, demeurait le subordonné du commissaire général du gouvernejnent au Congo français.

M. Foureau était déjà rentré en France, le commandant Reibell et ses troupes y revinrent en octobre 1900 et le capitaine Joalland^ avec les troupes de la mission, regagna, par le sud-ouest du Tchad, Zinder et le Soudan, d'oià.il rentra en France au mois de mars 1901. M. Gentil lui-même regagnait la France en février 1901.

Le seul but qui s'imposait dès lors à la France était, dans

(1) Bulletin Af. française, 1901, p. 102 et sq.

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L'EXPANSION FRANÇAISE AU TCHAD d67

les limites territoriales qui lui étaient assignées, de maintenir ses positions acquises, sans avoir à précipiter l'extension et l'affermissement de sa domination. Elle devait seulement montrer aux populations indigènes que son influence est, dans le bassin du Tchad, définitivement et fermement établie, tout en s'attachant d'ailleurs à leur faire apprécier, au point de vue de la sécurité générale et de la prospérité, les avantages que leur créait cette situation nouvelle.

La mort de F ad el Allah ; le combat de Bir Alali. — En l'absence de M. l'administrateur Gentil rentrant en France, la direction politique et le commandement militaire du territoire furent confiés au lieutenant-colonel Destenave, qui parvint à Fort-La niy à la fin de juillet 1901.

Les bandes échappées au désastre de Kousseri et réunies parles fils de Rabah, Fad el Allah et Niébé, recommençaient déjà leurs incursions. Une opération dirigée contre ces pillards bien organisés et bien armés n'avait pas donné de résultats ; elle avait permis toutefois de constater que leurs attaques deviendraient rapidement un danger, car, instruits par l'expérience, les Rabhistes, évitant d'accepter le combat, se retiraient systématiquement à notre approche.

Une colonne franchit néanmoins le Chari le 7 août pour essayer d'atteindre les troupes rabhistes, alors en partie installées à Dikoa, dans le Bornou allemand.

« L'attaque fut dirigée par la route du sud, à travers le Balgué qui, en raison de Thivernage, était transformé en vastes marécages. Les Rabhistes furent presque complètement

surpris. Une forte arrière-garde ennemie, commandée par Hite, le principal chef et le bras droit de Fad el Allah, fut rejointe à quelques kilomètres de Dikoa; Hite et son lieutenant Guerguer furent tués, cinq bannières furent détruites.

(( Cet échec ayant démoralisé les Rabhistes, une poursuite à outrance fut organisée.

« Retiré à Bourgoman qu'il évacue précipitamment, Fad el Allah est atteint le 23 août à Goudjba (Bornou anglais), par un détachement composé de l'escadron et de 120 fantassins, sous le commandement du capitaine Dangeville. Les Rabhistes subissent de grandes pertes ; Fad el Allah luimême est au nombre des tués. Acculé aux inondations, arrêté par les tribus fétichistes de la région, et menacé d'une destruction complète, Niébé, le dernier des fils survivants de Rabah et sa sœur Aouah, femme intelligente et d'une grande influence, venaient le surlendemain se constituer prisonniers avec toute l'armée.

(( Le sultan du Bornou^ Guerbaye, était replacé dans sa capitale ; de nombreux esclaves étaient rendus aux villes du Bornou dévastées, et les prisonniers rabhistes, au nombre d'environ 15.000, y compris les femmes et les enfants, provenant d'ailleurs des rives du Ghari ou des pays soumis à notre influence, demandaient à venir s'établir sous notre protection dans le voisinage de nos postes. Des villages furent créés sur le fleuve, de Fort-Lamy à Fort-Archambault.

« Niébé était envoyé en détention à Krébedjé (Fort- Sibut).

« Grâce à cette rapide opération, non seulement notre propre territoire était mis à l'abri des déprédations des Rabhistes^ mais encore la sécurité était rétablie dans le Bor-

non allemand ou dans le Bornou anglais avant même que des postes militaires aient pu y être installés.

« Les troupes rentraient dans leurs garnisons le 15 septembre » (1).

Cet événement fut diversement apprécié par la presse anglaise ; VAfincan Review (2) indiquait que Fad el Allah était mort « non pas tué par des gens de sa race.. , mais par une expédition de maraudeurs français qui l'a poursuivi pendant 150 milles sur la zone d'influence anglaise »> ; le Times (3) mentionnait également que les troupes françaises avaient « attaqué et tué un chef qui avait demandé la protection britannique ». Mais la diplomatie eut facilement raison de cette polémique de presse et on vit bientôt dans l'incursion des troupes françaises beaucoup plutôt le fait d'avoir débarrassé ces régions d'un hôte dangereux que celui de l'avoir attaqué dans des territoires, anglais et allemands en droit international, mais inorganisés jusqu'alors et échappant à tout contrôle de la part de TAllemagne comme de l'Angleterre.

Cependant, nos territoires du Kanem, sur lesquels un traité passé par le capitaine Joalland nous avait assuré le protectorat (4), étaient à la merci des Senoussyia et des Oulad Sliman. Sous l'impulsion de Mohammed el Barrani, que le cheikh Mohammed el Mahdi ould Snoussi, chef de la confrérie des Senoussyia, établi à Gouro, dans le Borkou,

(1) Lieutenant-colonel Destenave, Deux années de commandement dans la région du Tchad (1900-1902), Revue de géographie, livraison de juillet 1903. Dclagrave, éd. 1903.

(2) Af'rican Heot'eic du 14 décembre 1901.

(3) Times du 26 décembre 1901.

(4) Joalland, De Zinder au Tchad et conquête du Kanem, Revue Société de géographie, 1" semestre 1901, p. 369.

avait installé à Bir-Alali, une propagande religieuse des plus actives se faisait contre nous dans toute la région du Tchad. Tout en continuant de faire preuve de bienveillantes intentions, mais pour assurer l'occupation pacifique du Kanem en faisant tomber toute veilléité de résistance, des forces imposantes furent réunies et formées en deux colonnes. Une reconnaissance dirigée par M. le capitaine Millot infligeait au nord de Mao des pertes énormes à nos adversaires, mais était elle-même durement éprouvée par la mort du capitaine Millot et de cinq indigènes. Bientôt une colonne de 500 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, arrivait le 18 janvier 1902 devant la Zaouia de Bir-Alali, centre de la résistance, défendue par de nombreuses tranchées et fortement occupée par un adversaire résolu à combattre, et « il fallut tout l'élan et tout le courage de nos Sénégalais et l'exemple donné par les chefs pour enlever les retranchements ennemis » (1). Ce nouveau succès eut une heureuse influence sur l'esprit des populations du Bas-Ghari, du Baguirmi, du lac Fittri et même du Ouadaï, et « à une période de découragement et d'hésitation succéda la plus grande confiance ».

Le péril ouaddaïen n'était cependant pas conjuré. Le sultan actuel Doudmourrah M'Salah est le frère du sultan Ibrahim, fils de Youcef, qui tenta de reprendre son autorité sur le Baguirmi lorsque les Anglais l'eurent débarrassé du danger mahdiste et la France du péril rabhiste. Doudmourrah a fait disparaître en 1903 son cousin Ahmed Rézali, fils du sultan Ali, en lui faisant crever les yeux ; son seul concurrent est son parent Acyl, fils de Tintelak Abou Omar, qui a

(1) Lieutenant-colonel Destenave, article cité, p. 9.

revendiqué la protection de la France et s'est réfugié sur notre territoire.

Le Ouaddaï n'était pas sans concevoir quelque inquiétude de la pénétration progressive de l'influence française dans les régions qui l'avoisinaient : aussi bien subissait-il quelque dommage, puisque certaines peuplades, qui lui payaient autrefois tribut, étaient désormais passées sous notre domination et acquittaient l'impôt auprès de l'administration française.

Aussi avons-nous eu, à plusieurs reprises encore, à subir les attaques des Ouaddaïens. Le 13 mai 1904, le lieutenant Dujour était attaqué dans la Zériba de Temba par le chef ouaddaïen Gomboro, 600 réguliers ouaddaïens et 700 cavaliers, partisans Arabes Salamat. L'afl'aire du Bahr-Salamat devait, du reste, avoir un lendemain, et le 31 janvier 1905, deux mille Ouaddaïens attaquaient notre poste de Yao, ramenant en pleine actualité par l'attaque soudaine de nos postes avancés du Tachad la question du Ouadaï. Le lieutenant Repoux, qui s'y trouvait avec 38 tirailleurs, repoussa l'agression, opéra une sortie à la baïonnette et finalement Tennemi se retira à quelques kilomètres, laissant 140 morts sur le terrain. Aussitôt prévenu, le capitaine Rivière accourait de Bokoro, apprenant que l'ennemi était campé à 20 kilomètres de Yao, il se décida à prendre les devants, et dans la nuit du 3 au 4 février, il surprit à Taube le camp Ouadaïen, sous les feux rapides ouverts à 150 mètres, les Ouadaïens furent pris de panique et s'enfuirent en tourbillonnant dans une déroute générale laissant 200 morts, des fusils, des chevaux, du matériel (1).

(1) Bulletin Comité Afrique française, juin 1905, p. 240.

Le Djerma Otthmann, prétendant à la souveraineté du Ouaddaï, ne tardait pas, néanmoins, à désavouer son chef de guerre, qui avait conduit contre nous les opérations^ et manifestait le désir d'entrer en relations avec nous et de rompre avec le sultan tous liens de vassalité en se rangeant à notre cause. Tout laisse donc espérer que, sans employer les moyens violents ni la conquête directe que ne justifierait peut-être pas la valeur de ces territoires, politique à laquelle le gouvernement se montre hostile, nous pourrons établir de façon définitive notre action sur les territoires ouaddaïens, par la seule intervention d'une pénétration pacifique.

Cependant notre action s'était affermie durant ces dernières années au Kanem, dans le Baguirmi et dans le Dar Kouti, que les traités avaient placé dans notre zone d'influence.

Dans l'ancien royaume du Baguirmi, dont le noyau avait été constitué par quelques chasseurs d'esclaves réunis à Massénya et qui s'était développé par la guerre et par la rapine au détriment des populations païennes entre le Bornou et le Ouadaï pour connaître ensuite à son tour les jours de désastre, avec les invasions du sultan Ali du Ouadaï et Rabah, le sullan actuel Mohammed Abd el Rhaman Gaourang, fils d'Abd el Khader, a été peu à peu gagné à notre cause (l). Après avoir lutté contre Rabah, dont les Ouaddaïens le débarrassèrent en 1894, après avoir vu son royaume délivré définitivement par rintervention française, de la dévastation à laquelle procédaient régulièrement des ennemis, Gaourang a compris tout l'intérêt qu'il aurait à se rap^ procher de nous, et il nous a donné récemment un témoi-

(1) P. Brunache, Au centre de V Afrique, autour du Tchad, Paris^ 1894, in-80, p. 236,

LEXPAiNSION FRANÇAISE AU TCHAD

gnage de sa fidélité, en envoyant à Brazzaville son fils, le Tchiroma que M. Gentil a amené ce dernier hiver en France. Notre action s'est précisée aussi dans le Dar-Kouti, qui constitue l'Empire de Senoussi ou Snoussi.

Le Tchiroma, fils de Gaourang, sultan du Baguirmi.

Il ne faut pas confondre le sultan Snoussi, qui commande le pays, avec le Sidi el Mahdi Senoussi, chef de la grande secte religieuse. Il s'agit ici du sultan appelé par les Fétichistes Smoussou, ancien marchand d'esclaves baguirmiens vaincu par Rabah et complice de son souverain dans le drame tragique du Kouti et l'assassinat de Crampel. Mohammed Snoussi ben Abou Baker, chef intelligent et commer-

çant habile, sut grouper autour de lui quelques aventuriers, armés de fusils, guerroyer en pays Banda et commercer avec le Haut-Oubangui par le Kouango, développant ainsi sa fortune parallèlement à celle du Ouadaï. Depuis la chute mémorable de l'empire de Rabah, Snoussi, averti et prudent^ conserve une attitude très hésitante dans son repaire de N'dellé: aussi bien redoute-t il, nous l'avons dit, le juste châtiment du meurtre de Crampel dont el Hadj Abon est l'auteur responsable et ne semble pas vouloir croire encore au pardon définitif. Notre occupation commerciale des riches pays du Haut-Oubangui est bien faite aussi pour le pousser à renoncer à ses rêves les plus chers de puissance : les conflits du Kouango et de la Kotto ont suffisamment montré aux négriers musulmans qu'il fallait renoncer â la traite comme au commerce de l'ivoire en pays Banda. Snoussi Ta compris et le 18 février 1903 (1), il signait avec M. Tadministrateur en chef Fourneau un traité par lequel il s'engage à nous verser annuellement 50 kg. d'ivoire, 3 tonnes de caoutchouc, 200 kg. de café, 10 bœufs, 3 chevaux, 20 moutons contre des marchandises et des munitions.

Snoussi veut envoyer, lui aussi, une ambassade à Brazzaville. Une route créée entre Fort-Archambault et N'dellé améliorera nos relations avec Snoussi, qui manifeste toujours quelque résistance et refusa, notamment en juillet 1905, de coopérer avec le capitaine Dujour contre les Rezzous de la rive droite du Chari.

(I) Voir le Journal officiel du 24 octobre 1903, (1) Bulletin officiel du Congo (1903) p. 751.

L'EXPANSIOiN FRANÇAISE AU TCHAD 179

Ainsi, à l'heure présente, et après les nombreuses vicissitudes que connut le Congo français au cours de son histoire, les frontières de notre colonie sont fixées avec tous ses voisins, à la réserve des corrections de détail que pourraient rendre nécessaires les progrès de la géographie ou, plus impérieusement encore, la mutuelle commodité des puissances. Nous sommes désormais fortement installés du rivage gabonais aux steppes soudanaises ; notre action s'exerce des abondantes forêts du Mayombe aux « bush » du Tchad et du Baguirmi, et, après la longue période d'occupation littorale, une série d'explorations heureuses nous a assuré « une situation exceptionnelle au cœur même de ces royaumes musulmans qui, autour du Tchad, semblaient comme les dernières citadelles des fanatiques, chassés du Soudan égyptien « (i).

{'[) E. Etienne, Le Congo et l'acte de Berlin, Revue politique et parlementaire du 10 novembre 1903.

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