‹ L'expansion coloniale au Congo françaisChapitre 67 sur 98 · COMMERCE GENERAL EN MILLIONS · texte numérisé non relu

COMMERCE GENERAL EN MILLIONS

Gabon, y compris le Setté-Gama

Bassin conventionnel Mayuniba exclus. .

Setté-Gama

D'une manière générale, en se référant aux statistiqnes officielles antérieures à l'année 1898, on voit que pour les o années qui ont précédé l'installation des sociétés au Congo, le chiffre du commerce général s'est élevé à 49.945.732 fr. ; il a atteint 84.216.715 fr. pendant les 5 années qui ont suivi cette arrivée ; l'augmentation est donc de 34.271.013 soit 70 0/0.

« En 1900, dit le rapport commercial établi par Tadministration pour l'année 1905 (1), la plupart des sociétés prennent possession des territoires qui leur ont été concédés et

(1) Journal ofpeiel du Moyen-Congo du 20 mai 190").

CONDITIONS DE LA PhOt)tJGTiON ET DU COMMERCE

importent dans la colonie des constructions, des bateaux et les premiers approvisionnements, ce qui explique le chiflre de 10.392.097 fr. au commerce spécial.

Ensemble du commerce spécial

Exportation

Ensemble

En 1901 et 1902, période d'installation, de tâtonnements, les transactions sont très peu importantes et le commerce spécial ne donne que 7.042.537 fr. et 6.831.403 fr. en

En 1903 les sociétés concessionnaires ont pris contact avec l'indigène, le commerce d'échange augmente dans des proportions satisfaisantes, le commerce spécial s'élève à 8.327.669 fr.

En 1904 s'ouvre une ère nouvelle, le développement commercial s'accentue dans des proportions exceptionnelles, la vitalité de la colonie s'affirme de façon incontestable : le commerce spécial atteint le chitfre de 12.361. 298 fr. »

Les résultats déjà si favorables de Tannée 1904 ont été de beaucoup dépassés en 1903. Les recettes qui étaient de 2.081.817 fr. 57 en 1904 se sont élevées à 2.396.697 fr. 82 en 1905.

Redevance annuelle. — Les sociétés concessionnaires devaient, du reste, profiter à l'Etat et à la colonie d'une

manière plus positive encore. La redevance annuelle constitue, en efïet, un appoint assez vicieux ; cette redevance, comme nous l'avons indiqué, est progressive ; elle s'élève au total :

De la V' à la 5^ année à 264.850 fr., soit 0 fr. 51 0/0 du capital social ;

De la 6e à la 10« année à 422.100 fr., soit 0 fr. 81 0/0 du capital social ;

De la lie à la 30*^ année à 590.100 fr., soit 1 fr. 14 0/0 du capital social.

Le budget de TEtat et celui de la colonie ont en caisse,

par suite des opérations des sociétés :

1" Au titre de la redevance fixe annuelle :

1899 . . 264.850 fr.

1900 . . 264.850 fr.

1901 . . 250.100 fr. (1).

1902 . . 250.100 fr.

1903 . . 250.100 fr.

1904 . . 398.300 fr. (2).

Total . . ^. 1.678.300 francs à 1.678.300 francs.

2^ au titre de la redevance proportionnelle :

15 0/0 sur les bénéfices des sociétés . . 188.607 fr.

3*^ droits d'enregistrement et de timbre. . 1.000.000 fr.

4'' contribution à l'établissement des postes de douane 300.000 fr.

5« plus-values dans les recettes de doua^

nés . 4.000.000 fr.

Total des sommes encaissées par

l'Etat 7.166.901 fr.

(1) La diminution résulte de la résiliation du contrat des cinq sociétés.

(2) Augmentation à la 6" année.

Résultats financiers obtenus par les Sociétés

Il serait contre la vérité de dire que l'exploitation fut aussi avantageuse pour les sociétés concessionnaires.

Le tableau ci-annexé n*' 4 indique par exercice, le résultat en gain ou en perte des opérations concessionnaires.

Le tableau ci-annexé n° 4 indique, par exercice, le résultat en gain ou en perte des opérations des sociétés. En 1900, 21 sociétés ont perdu 2.874.487 fr., 3 ont gagné 291.665 fr., soit une perte de 2.583.332 fr.

En 1902, exercice qui a eu à supporter la presque totalité des frais de premier établissement et pendant lequel on a fait peu d'achats de produits, la perte des sociétés atteint son maximum ; 28 d'entre elles perdent 4.369.931 fr. ; deux sociétés seulement réalisent un gain de 114.854 fr. soit une perte de 4.255.235 fr.

En 1903, cependant la perte commence à diminuer et ne se chifïre plus que par 3.668.253 fr. ; Tannée 1903 se solde par un déficit de 1.218.882 fr., et enfin en 1904, le progrès s'affirme : 18 sociétés seulement sont en perte de 975.829 fr. ; 12 autres font 2.836.199 fr.'de bénéfices et le bilan de l'année est en gain de 1.860.370 fr.

Ainsi le nombre des sociétés, dont les opérations se soldent en gain, s'accroît d'année en année; de 2 seulement en 1901, il est passé à 3 en 1902, puis à 8 en 1903 pour s'élever à 12 en 1904 et on peut affirmer que l'année 1905 verra ce nombre dépasser 20.

Le retard du développement de certaines sociétés est dû à des circonstances pouvant être considérées comme des cas de force majeure.

La situation du groupe du littoral, presque brillante à un moment, est devenue médiocre : les sociétés ont eu à lutter contre les agissements des maisons étrangères établies dans le pays ; elles ont eu à souffrir des dépréciations commises par les Pahonins révoltés et aussi de l'insalubrité du climat, due à la stagnation des eaux qui forment des marécages.

Le groupe de la Sangha comporte quelques mauvais lots ; certaines concessions sont pendant une grande partie de Tannée aux trois quarts submergées, en sorte qu'un humoriste a pu dire qu'on leur avait donné a des tonnes d'eau au lieu d'hectares de terre » (1). Les sociétés de la Basse-Sangha ne se sont en outre que difficilement relevées des pertes qu'elles ont subies lors des événements de N'Daki en 1899 et ont eu à déplorer encore l'an dernier le soulèvement des populations de Tlburga et de la Lobage. Mais il faut convenir, d'autre part, que certaines sociétés de la Sangha ont les meilleurs lots, comprenant une population assez dense et « déjà quelque peu accoutumée au travail », et s'étendant sur une région riche et de pénétration assez facile.

Dans le groupe de VOiihangui, la situation d'ensemble se présente déjà bien meilleure. Les sociétés établies sur la rive droite de l'Oubangui sont parfois troublées dans l'exercice de leurs droits de jouissance par les incursions des indigènes de l'Etat indépendant.

(1) Cuvillier-Fleury, op. c^ï., p. 183.

Dans le Haut-Oubangui, enfin, la faillite d'une maison d'exportation française y a compromis pendant un certain temps l'existence de trois sociétés, la « Léfîni, la « N'Kémé- Kémi », la « Compagnie française du Congo », qui y avaient

Porteurs d'ivoire.

mis leurs fonds en dépôt ; mais ces sociétés ont trouvé, dans ces circonstances difficiles^ un appui et des concours qui leur ont permis de reprendre leurs alï'aires aujourd'hui en pleine activité. Aussi bien cette région a certains avantages. Eloi-

gnée de la côte ou du chemin de fer belge, elle est en compensation bien arrosée par TOubangui et le M'Bomou. De plus, dans les sultanats du Haut-Oubangui et du M'Bomou, si peu peuplés, si décimés par la traite, il y a, comme nous l'avons indiqué, une certaine organisation politique et sociale d'où résulte quelque facilité pour se procurer la main-d'œuvre par l'intermédiaire des chefs indigènes.

Situation financière des sociétés concessionnaires. — Le total des pertes subies par les sociétés s'élevait, à la clôture de l'exercice 1904, à environ 10 millions de francs; ces pertes atteindraient sans doute 16 à 17 millions de francs si Ton y ajoutait tous les amortissements nécessaires.

Mais cette constatation n'est pas pour effrayer les concessionnaires eux-mêmes, et Tun d'eux écrivait : « Les pertes des sociétés seront compensées rapidement si le mouvement commercial continue sa marche ascendante. Les résultats favorables de 1904 et ceux déjà connus de 1905 sont dus, évidemment, à l'augmentation du mouvement général des échanges. Les opérations des sociétés ont certainement gagné à cette augmentation.

En rapprochant les nombres qui représentent le chiffre de la population du total des importations et des exportations, on remarque que les 9 millions d'indigènes du Congo ne consomment aujourd'hui que 6 à 7 millions de marchandises d'Europe.

La valeur des produits exportés est de 10 millions de francs environ, ce qui revient à dire que le travail de 1 indigène, en dehors de ses cultures vivrières, représente, en produits d'exportation, un franc en moyenne par an.

Ces chiffres donnent la mesure du développement que peuvent prendre les opératioiis commerciales dans le Congo.

Les difficultés avec les maisons anglaises

Le département des colonies et l'administration locale n'ont, il faut bien le dire, rien ménagé pour laisser prendre aux sociétés concessionnaires l'essor qu'elles promettaient : ils se sont notamment efforcés d'organiser dans la colonie le service des concessions confié depuis le décret du 5 juillet 1902 à un commissaire spécial près les sociétés concessionnaires, qui (( a pour mission de régler équitable aient sur place les questions, les difficultés présentes et qui est chargé aussi de procéder à la délimitation des réserves indigènes, d'accord avec les chefs de village et les sociétés ». L'arrêté du 21 avril 1904 fixe d'une manière précise les attributions du commissaire spécial (1). -

11 n'a point semblé du reste que le gouvernement local ait eu la possibilité d'exercer la surveillance active nécessaire : un seul homme ne saurait suffire à de si complexes obligations et la nécessité de créer un service de contrôle est bientôt apparue.

« Il vous faudra, écrivait le ministre, prendre des mesures pour le contrôle de ces sociétés. Vous savez à quelles difficultés d'ordre matériel se heurte la déchéance même lorsque cette déchéance parait le plus justifiée. Il n'en est que plus nécessaire, pour permettre au gouvernement d'user des sanc-

(1) J. officiel du Moyen Congo, i^' année, n*^ 1, 2 juillet 1904, page 11.

tions dont il dispose, d'organiser plus fortement sur place l'exercice du contrôle.

L'expérience a démontré en effet qu'un seul commissaire du gouvernement ne suffit plus à assurer la surveillance des concessions.

Il est d'autant plus nécessaire de développer le service du contrôle que les opérations des sociétés se développent chaque jour et que, dans l'intérêt même des compagnies, il importe de les prémunir contre les atteintes qu'elles pourraient porter à leurs contrats.

C'est ainsi que ce service d'inspection se trouvera appelé à se préoccuper essentiellement de la reconstitution des réserves de caoutchouc. Le cahier des charges impose aux concessionnaires des plantations nouvelles proportionnées aux quantités exportées. 11 faudra tenir énergiquement la main à Texécutiou de cette prescription que je viens d'ailleurs de rappeler à toutes les sociétés, en faisant de ma lettre de rappel la mise en demeure prévue par le cahier des charges et qui permettra, le cas échéant, d'entamer la procédure de déchéance.

L'inspection devra s'occuper avec plus de sollicitude encore de la question de la main-d'œuvre. Des rapports de la mission de Brazza, il résulte que des lacunes regrettables se manifestent dans l'application du décret de 1903 sur la matière, notamment pour le contrôle des engagements et l'exécution des contrats de travail. Le nouveau service s'efforcera de faire exécuter tous les règlements en vigueur ».

L'article 13 du décret du 11 février 1906 envisage l'organisation de ce service :

(( Un service de contrôle local près des sociétés concessionnaires est organisé par un arrêté du commissaire général du gouvernement, approuvé par le ministre des Colonies. Il est placé sous la direction du commissaire spécial du gouvernement qui est institué par le décret du 5 juillet 1902 et qui est nommé dans les conditions prévues par ce décret ».

L'administration a, en outre, accordé aux concessionnaires des facilités, des avantages même qui prennent parfois le caractère de véritables complaisances. C'est ainsi que le caoutchouc recueilli sur les zones libres n'est point vendu aux enchères ; certaines sociétés en obtiennent la cession directe, sans concurrence d'offres, bénéficiant ainsi d'un nouvel et considérable avantage. Nous avons vu que le gouvernement avait exigé que l'impôt lui fût acquitté, dans la zone libre de Brazzaville, à l'aide des racines de caoutchouc, qull rétrocède à l'usine de Brazzaville. Sur le prix payé par cette dernière, 0 fr. 25 par kilog., 0 fr. 15 sont remis à l'indigène, 0 fr. 10 attribués à la colonie à titre dimpôt. Admettant pour la taxe de capitation le taux de 5 fr., chaque indigène doit annuellement fournir 50 kilog. d'écorce. De la sorte, l'usine et la colonie ont intérêt à voir récolter le maximum de racines.

Le concours le plus large a donc été prêté par Tadministration aux sociétés concessionnaires, et il serait souverainement injuste de faire remonter jusqu'à elle l'échec de certaines entreprises.

Le département des colonies ne s'est pas opposé à l'union qu'ont formée pour la défense de leurs intérêts communs les sociétés concessionnaires, en constituant V Union congolaise

française. Les démarches qu'a faites ce Syndicat pour assouplir ou pour corriger le cahier des charg-es, dans ses prescriptions les plus dures ou dans ses exigences les plus sévères à l'égard des sociétés jeunes et faibles ont souvent reçu satisfaction.

Le ministre des Colonies s'est également évertué à aplanir les difficultés qui s'étaient élevées avec les maisons anglaises, et qui étaient un point noir à l'horizon des sociétés concessionnaires (1).

Position de la question. — Des maisons anglaises de longue date établies sur la côte congolaise y trafiquent suivant les usages du pays, elles font depuis longtemps avec profit le commerce de traite, donnant aux indigènes, en échange des produits susceptibles d'être exportés, les tissus^ les alcools, la poudre, les verroteries, etc., tout ce qui plaît aux naturels. Mais, tout d'un coup, ces opérations se trouvèrent interrompues ; les puissances établies dans ces colonies avaient, en efïet, décidé que ce commerce ne serait plus permis, sinon à leurs nationaux, aux concessionnaires auxquels elles livrent le pays.

C'était, semble-t-il, une violation de l'article de l'acte de Berlin qui interdit « l'établissement de tout monopole, de tout privilège » et spécifie que « toute nation qui exerce ou exercera des droits de souveraineté dans ces territoires ne pourra y concéder ni privilège, ni monopole d'aucune sorte en matière commerciale ».

Mais les puissances signataires se justifiaient, en alléguant que les concessionnaires ne sont pas des commerçants jouis-

(1) Voir Guvillier-Fleury, op. cit., p. 193 et sq.

sant de monopole ou de privilèges préjudiciables à leurs concurrents étrangers, mais plutôt des propriétaires ou mieux les tenanciers d'un grand propriétaire (l). « Dans aucun pays du monde, écrit M. Etienne, la liberté du commerce n'a été considérée comme faisant échec à l'organisation de la propriété, comme exclusive du droit qu'a le propriétaire du sol de disposer seul et à son unique profit des produits de son domaine » (2).

C'est ce qu'avait pensé la Belgique. M. Van Ectveld avait, nous l'avons mentionné, estimé que le roi pouvait céder son droit de propriété à une société qui devenait ainsi maîtresse absolue sur l'étendue de sa concession et il concluait que la Conférence de Berlin, avait entendu seulement par liberté commerciale;, la suppression des droits différentiels à l'entrée ou à la sortie des produits, la liberté des voies et communications, l'égalité de tous les pavillons, le libre trafic avec les indigènes pour la vente des produits de terrains que ceux-ci occupent effectivement.

L'exemple était engageant et la solution élégante : la France l'adopta, l'Etat français démontrait lui aussi, qu'il avait la légitime et absolue propriété de droit commun des terres concédées par lui ou non encore remises aux mains de grands concessionnaires, de moyens ou de petits exploitants. En droit français, arguait-il, en mettant à la base de tout système, l'article 713 du Code civil, les res nullius appartiennent à l'Etat, par conséquent les terres non appropriées par les indigènes du Congo français peuvent être regardées comme des

(1) Voir la consultation demandée à M. Henri Barboux par l'Union congolaise, imprimerie économique, ^1, passage Maurice, mars 1903.

(2) Etienne, art. cit. R. polit, et parlement.^ 40 novembre 1903.

territoires vacants et sans maîtres, revenant de plein droit à TEtat, et constituant son domaine privé. L'Angleterre ellemême n'avait pas agi autrement en Australie, où la distribution des terres aux colons en concessions gratuites ou par vente, « n'a jamais été eonsidérée comme attentatoire aux droits des habitants primitifs de la colonie, ni comme contraire aux principes les plus larges de la liberté commerciale ».

Arguments anglais. — Le gouvernement anglais de son côté ne « niait en aucune façon le droit qu'a l'Etat de partager les terres de la colonie entre les occupants bona fide », mais maintenait que « jusqu'à ce que les terres inoccupées soient mises en état d'occupation individuelle, et aussi longtemps que les produits ne peuvent être récoltés que par le natif, l'indigène doit être libre de disposer de ses produits comme il lui plaît » (1). 11 y avait, semble-t-il, une confusion regrettable entre les obligations souscrites par les puissances signataires de l'Acte général de Berlin à propos des « conditions d'une occupation effective •> pour l'acquisition de la souveraineté, et les conditions de l'acquisition de la propriété privée de son exercice, par les concessionnaires du Congo, question de droit interne et non international.

Phases du conflit. — Le conflit international s'est produit sur un terrain assez limité, et ce sont surtout deux maisons de Liverpool : Hatton et Cokson et John Rolt and Co établies depuis longtemps sur le littoral congolais et- monopolisant presque tout le commerce de traite qui se sont trouvées lésées par les concessionnaires, ont été parties au procès et,

(1) Note remise le 8 avril 1903, aux puissances signataires de l'acte de Berlin.

n'ayant pas obtenu gain de cause, ont créé l'agitation qui a forcé leur gouvernement à intervenir.

Après l'arrivée des concessionnaires, les maisons anglaises avaient continué leurs opérations, et les indigènes restaient leurs clients fidèles ; mais les concessionnaires, perdant patience^ font saisir les billes d'ébène et les boules de caoutchouc rassemblées par les traitants anglais. En première instance, comme en appel, les maisons anglaises sont condamnées — comme s'étant approprié le bien d'autrui — à payer de fortes indemnités aux compagnies françaises (Ij.

Elles n'avaient pas attendu ces condamnations pour saisir leur gouvernement de la soi-disant iniquité dont elles étaient victimes. Leurs journaux et leurs chambres de commerce soutiennent leurs prétentions, parlant avec violence « des intrigues scélérates d'une clique sans scrupule » (2). Le 20 mai 1903, M. H. L. Samuel prononce un violent réquisitoire contre l'Etat du roi Léopold qui^ suivant lui, ne tient « aucun compte de la liberté commerciale solennellement garantie à Berlin » : c'était indirectement attaquer la France.

Une note du Cabinet de Londres, fut le 8 août 1903, adressée à toutes les puissances signataires de l'Acte général de Berlin : le souverain de l'Etat indépendant répondit victorieusement sur tous les points, en soutenant la thèse exposée plus haut.

Le Cabinet anglais, comprenant que toute cette agitation est vaine, conseille maintenant le calme à ses nationaux, et les pourparlers qui viennent d'être repris, aboutiront sans

(i) Jugement du tribunal de Libreville, des \ l janvier et 28 juin 1902. (2) Voir Edm. Morel, The British case in French Congo (the story of a great injustice: its causes and lessons) London, W. Heineman, 4903.

doute prochainement, terminant ainsi un des importants problèmes territoriaux qu'ayait posé notre régime des concessions.

En somme, la bonne volonté de l'Etat, celle du département sautent aux yeux des plus prévenus. L'administration comprend que, plus elle aide les concessionnaires, plus il lui est possible de surveiller leur activité, et de la maintenir sans limite, sans froissements, dans la bonne voie. Les sociétés jugent aussi que le meilleur moyen d'obtenir de l'Etat l'assistance matérielle et morale qui profitera aux intérêts en jeu n'est pas de se répandre contre lui en attaques violentes et injustes, en aigres récriminations qui arrivent à lasser les plus patients.

De part et d'autre on comprend qu'une « entente cordiale » est nécessaire pour que la collaboration de TEtat et des particuliers donne tous ses fruits.

M. le commissaire général Gentil ne le pensait-il point dès 1903, lorsqu'il écrivait (1) : « Pour que leur succès (des sociétés) soit complet, il est bon qu'elles se persuadent, de même que l'administration locale, qu'un véritable contrat les unit. S'il leur confère des droits, il leur impose des obligations, dont la principale et la plus essentielle consiste dans le concours et la collaboration étroite des deux, parties contractantes, dont les intérêts en l'espèce sont identiques ».

(1) Rapport d'ensemble 1903, déjà cité, p. 11.

B. — Le régime de la main-d'œuvre

Si le problème foncier a une grande importance, celui de la main d'œiivre n'en est pas moins essentiel. Plus on étudie les questions coloniales, plus on se pénètre de cette vérité que la difficnlté fondamentale, celle qui, par contrecoup, engendre toutes les autres, réside dans l'insuffisance radicale de la main-d'œuvre. Le problème se pose avec une gravité plus absolue encore dans notre colonie du Congo, dont le territoire a été concédé à de grandes compagnies agricoles et commerciales. Il est loin d'être résolu à l'heure actuelle, et nous n'avons certes pas la prétention dans le chapitre que nous lui consacrerons de trancher cette question avec une désinvolture qui n'a, cependant, point efïrayé quelques économistes, tenant beaucoup plus compte trop souvent d'un intangible idéal que se basant sur des considérations d'ordre pratique. Aussi bien nous proposons-nous ici de mettre en lumière les ressources qu'est susceptible de fournir la main-d'œuvre locale, et la main-d'œuvre importée, et, après avoir sommairement indiqué les tentatives faites au Congo pour organiser la main-d'œuvre, de passer en revue les systèmes proposés qui vont du rétablissement ou du maintien de l'esclavage jusqu'au travail libre du noir, en passant par l'organisation d'un (( demi-servage ».

La main-d'œuvre locale

La première question qui se pose est de savoir si le Congo est susceptible de fournir de la main-d'œuvre. Tandis, en

effet, que les uns affirmaient a qu'il est impossible de se procurer au Congo, la main-d'œuvre, en rapport avecles besoins actuels de la colonisation » (1), d'antres, au contraire, assuraient que (( la main-d'œuvre indigène se trouvait en abondance » (2). M. Paul Bourdarie n'écrivait-il point que « la main-d'œuvre indigène n'est pas aussi rare au Congo qu'on a bien voulu le dire... La colonisation du Congo a besoin de 20.000 à 25.000 travailleurs; j'ai la certitude que la colonie les fournit. Sans doute, il reste beaucoup à faire pour la développer, la perfectionner et lui donner la fixité qui lui manque ; mais elle existe et elle donne des résultats » (3). On a rappelé que l'administration traitant avec les chefs indigènes a réussi en 1896 et 1897 « à se procurer et à mettre en mouvement les quarante-cinq mille individus qui lui ont fourni le million de journées de travail nécessitées par le transport du personnel et du matériel de la mission Marchand ;; (4).

Mais cette main-d'œuvre fut exclusivement fournie par des Loangos et par les sultanats, car de Brazzaville à Bangui, tout fut transporté par vapeur. Cet exemple ne constitue donc pas une preuve pour toute la région comprise entre ces deux points, c'est-à-dire pour la majorité des concessions.

Ce qui est hors de doute cependant, c'est que les populations du Congo sont assez denses dans certaines régions pour

(1) Béraud. Agriculture et colonisation au Congo français, la maiîi-d' œuvre. Paris, 4899, in-8o (opuscule).

(2) Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes,^' éd., 2 vol. in 80, t. II, p. 20(3.

(3) Paul Bourdarie, Communication à l'union coloniale sur la main-d'œuvre (Quinzaine coloniale, du 25 avril 1904).

(4) Capitaine Renard, op. cit.

fournir une main-d'œuvre suffisante, quand elles auront été préalablement éduquées.

Sans doute, dans la région côtière, les races noires sont dégénérées, faibles, paresseuses, immorales. Dans le littoral du sud, quelques indigènes consentent actuellement à s'expatrier et à travailler, en particulier à Loango et àMayumba. Mais les équipes que l'on parvient à recruter sont peu nombreuses et n'acceptent que des contrats d'une durée de une ou deux années, qu'ils rompent de leur propre autorité la plupart du temps.

« Le Pahouin, qui représente une des plus importantes races du Congo^ commence bieii à se substituer à celles-ci^ mais ne rend incontestablement pas les mêmes services ». Moins docile, il est, nous l'avons vu, essentiellement rebelle à tout engagement de travail de culture, ne s'employant que pour des périodes de huit jours, un mois ou deux » (1).

(( M. Foureau, qui revient du Chari et du Gribingui, M. Gentil, qui a exploré avant lui ces riches contrées, apportent tous deux les constatations les plus rassurantes : partout où l'insécurité disparait, cesse la prétendue indolence du noir ; on le voit travailler volontiers, sinon avec l'activité de l'Européen sous les cHmats tempérés, du moins dans une mesure très adaptée à la productivité matérielle du pays et au milieu environnant ». Quel sombre et attristant tableau que celui tracé par la mission Bonnel de Mézières de l'état de ces populations de l'Oubangui, décimées non par Rabah, mais par la rage destructive des sultans que nous prenons sous notre tutelle : Bangassou et Rafaï. Le premier, le plus mal-

(1) Rapport d'ensemble pour 1903, p. 63.

(2) Cuvillier-Fleury, op. cit., p. 56.

faisant, mène périodiquement ses guerriers N'Sakaras s'approvisionner d'esclaves et de chair humaine^ dévaster et brûler les villages des Boubous, race nègre agricole et laborieuse que nous sommes censés protéger. Il n'est pas douteux que les compagnies concessionnaires, qui manquent souvent de personnel^ pourraient trouver parmi eux des auxiliaires très utiles ; car, au fond, ne sont-ils pas travailleurs, ces nègres du Ghari, qui ont si vite relevé les ruines faites par Rabah (1) ? En somme, dans notre Congo, où Ton trouve une grande variété de races indigènes, on ne peut, sans mauvaise foi, nier la perfectibilité, Taptitude au travail de la plupart d'entre elles. N'y a-t-il point ces indigènes Bakotas, dont la mission Fourneau-Fondère admira les belles plantations dans son parcours de la région si peu connue d'Ouesso à Libreville ; n'y a-t-il point ces Yakomas industrieux ; ces paisibles agriculteurs que sont les Boubous ; ces pagayeurs infatigables que sont les Banziris, tous ceux-là même jue devrait protéger l'administration contre les sultans anthropophages ?

Comme le dit M. Gentil, il est en tout cas possible d^ attirer la main-d'oeuvre dans les lieux où elle manque, en la prenant au Congo même ; car les éléments ne font point défaut. Les sultanats du Haut-Oubangui peuvent être à ce point de vue particulièrement intéressants ; ici, nous trouvons un semblant d'organisation, un soupçon d'autorité, et il serait sans nul doute possible de se servir de l'influence des sultans pour y obtenir la main-d'œuvre nécessaire.

Recrutement de la main-d'œuvre. — Ainsi la main-d'œuvre

(i) Gentil, La chute de rempire de Rabah, Paris, 1902, in-8^, pp. 240, 253. . . 257.

existe au Congo, et si les Allemands retirent de bons et réguliers services des nègres employés dans les plantations de cacao du Cameroun (l), si les Belges tirent parti des Sangos et des Bangalas qui, cependant, avaient fait en 1877 une conduite si peu amicale aux pirogues de Stanley, si les Anglais du Nyassaland trouvent une grande bonne volonté chez les Angoni, nous pouvons à notre tour concevoir quelques espérances au Congo.

Mais il n'y a que peu d'illusions à se faire : le recrutement ne sera pas toujours aisé. «■ Les indigènes, ayant toujours vécu sans besoin, ne travaillent que pour assurer leur existence ; ils n'ont pas la conception du travail assidu et organisé, et Tesclavage, d'ailleurs fort doux, qui existe encore dans ces pays entre indigènes, résoud pour eux la question de la main-d'œuvre » (2).

Ainsi, sans entrer dans une discussion qui serait superflue ici, et qui a fait couler des flots d'encre sur Tinsurmontable paresse de l'indigène de l'Afrique tropicale (3), il faut bien reconnaître que le noir se rapproche plus de la bête que de l'homme, et sa nonchalance incurable trouve ses causes dans la facilité de vivre sans presque travailler, et dans l'absence des besoins que les civilisés se sont créés.

Si le problème de la main-d'œuvre est partiellement résolu, si le recrutement de l'indigène se fait désormais plus aisément, c'est qu'au contact des Européens, sont nés chez les indigènes les appétits et les besoins, engendrant avec le désir du gain, la nécessité du tmvail.

(1) H. Lorin, op. cit., p. 99.

(2) Dorvault, Hégime de la main d'œiwre, Paris, 1900, in-8°, p. 227.

(3) Cf. E. More), Problème de l'Ouest africain (traduit de l'anglais par M. A. Duchêne) « Revue coloniale », 9 décembre 1903, pp. 331.

Il y a chez les noirs un amour-propre et une vanité extrêmes qui « les portent à s'aftubler de nippes et de bardes empruntées aux débris de la garde-robe du blanc » et il faut voir avec quel orgueil n ils se parent d'un pantalon effiloché, d'un habit en loques, d'un casque hors d'usage ; avec quelle fierté ils étalent ces défroques devant leurs semblables qui en sont dépourvus. Il faut tenir compte de ce mobile et savoir l'exploiter » (1). On a constaté aussi que les femmes^ particulièrement celles que l'esclavage n'a dégradées, sont possédées de sentiments très vifs de coquetterie. On a rappelé enfin que les indigènes des deux sexes montrent une gourmandise, dont il est possible aussi de tirer parti. « J'ai donné, explique quelque part M. de Brazza, le goût du sel aux indigènes du Haut-Ogôoué et, pour satisfaire ce goût devenu vite une passion, ils m'ont facilement fourni leur travail ».

La meilleure confirmation de ces faits ne se trouve-t-elle pas dans la difficulté avec laquelle se recrute la main-d'œuvre dans le Moyen-Congo et le Bas-Oubangui, où n'a pénétré ni l'influence européenne ni Tinfluence musulmane, et où par suite l'indigène ignore ou méprise le travail ?

Conditions de la main-d'œuvre. — Les prix moyens de la journée des différents corps de métier à Libreville sont les suivants :

Fr. c.

Charpentier . 5 35

Maçon 5 17

Mécanicien, forgeron, ajusteur,

chaudronnier (Européen) . . 10 »

(4) Gap. Renard, oyj. c^/., p. 63.

^ : , 'fl^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^H

Mécanicien, forgeron, ajusteur,

charpentier (Indigène) ... 312

Charpentier d'embarcations . . 3 50

Peintre 2 39

Canotier 1 75

Palefrenier . 1 75

Terrassier krowman .... 1 60

— pahouin 0 60

Sur les chantiers du service des travaux publics, la journée du travail est de 10 heures.

Dans l'intérieur, le salaire des noirs ne peut s'évaluer en chiffres fixes : c'est une affaire de conventions reposant surtout sur le prix des marchandises européennes dans le pays.

La main-d'œuvre importée

La main-d'œuvre autochtone est suppléée ou complétée par l'immigration de travailleurs étrangers.

Ce sont en général des ouvriers d'état, qu'il est impossible de recruter au Congo. Du Sénégal viennent les mécaniciens, les forgerons et les charpentiers ; de Sierra-Leone et d'Accra, les menuisiers et les tonneliers ; de Cabinda, les ferblantiers et les blanchisseurs ; de la côte Krow, les travailleurs ; de San Thomé, les chefs d'équipe de culture (1).

L'une des sociétés congolaises n'a-t-elle pas fait la tentative, à peu près avortée, d'employer des travailleurs venus

(1) Béraud, op. cit., p. 5.

de Cuba ? N'a-t-on pas également tenté un autre mode d'iuiportation de la main-d'œuvre, celui de la transportation ? (( Des condamnés chinois et annamites ont été envoyés à Libreville ; mais ils ont été rapidement décimés par la maladie et il ne reste aujourd'hui, dans quelques centres, que de rares survivants des premiers convois » (1).

Gette solution puisée dans Timportation de la main-d'œuvre étrangère n'avait-elle pas reçu une consécration définitive lors de la construction du chemin de fer belge de Matadiau Stanley-Pool ?N'avait-on pas dû renoncer à l'emploi d'Asiatiques, en présence de la difficulté d'acclimatation, et recourir à la main-d'œuvre africaine quel'on est allé chercher jusque dans le Sénégal. On sait que lors des fêtes de l'inauguration, les invités remarquèrent à toutes les stations des groupes de cases pavoisées aux couleurs françaises : c'étaient les villages des ouvriers sénégalais, parmi lesquels beaucoup d'anciens tirailleurs, parlant un peu français, et se parant aux jours chômés de vieux effets d'uniforme » (2).

Mais cette main-d'œuvre importée n'est pas sans présenter des inconvénients. En dehors des difficultés de recrutement, de transport, d'acclimatation de ces travailleurs, et tout en reconnaissant d'autre part, que le natif qui par orgueil répugne au travail dans son village l'accepte volontiers ailleurs, le plus grand obstacle est le coût relativement élevé de cette main-d'œuvre : aussi bien les colonies ayant elles-mêmes besoin de bras chargent de taxes élevées les ouvriers d'état à

(I) Colonie du Gabon, Rapp. d'ensemble (2* trimestre 1904), Paris, 1905, în-80, p. 70.

^2) Lorin, U Afrique à l'entrée du XX" siècle, p. 99.

destination d'un autre pays pour éviter ce mouvement d'émigration.

Organisation de la main-d'œuvre

La main-d'œuvre provient donc à la fois de la colonie et de l'étranger. Le département des Colonies et Tadministration locale n'ont pas méconnu l'importance de cette question et se sont préoccupés de tous les problèmes qui touchent h l'amélioration de la condition des indigènes, et particulière* ment du progrès qu'il serait possible de réaliser dans Torga-» nisation du travail.

Immigration. — Un arrêté du 21 juillet 1876 détermine la réglementation de Vimmigration ; les considérants identiques à ceux qui ont servi de bases aux autres textes de loi, s'appliquent particulièrement aux Krowmen dont la main-d^œuvre est si nécessaire à la colonie.

Les engagés doivent être immatriculés dans les 48 heures de leur embarquement, et, à défaut d'engagement, les rétributions suivantes doivent leur être accordées :

Salaires par mois pour adultes . . 20 fr. — — non adultes . 10

La nourriture leur est en outre fournie dans des conditions fixées ; la journée de travail déterminée par l'article 5 est de douze heures, avec deux heures de repos ; les articles qui suivent fixent les questions de police, de résiliation de contrat, de rapatriement, etc.

Emigration — Un décret du 2 juillet 1901 rendait applicable au Congo les mesures édictées au Sénégal en 1897, et

s'efforçait, en réglementant l'émigraiion des travailleurs, d'arrêter les abus auxquels donnait lieu le recrutement des indigènes à destination des colonies étrangères. Nul ne peut entreprendre des opérations d'engagement et de transport d^émigrants ou de recrutement de travailleurs engagés à temps, sans une autorisation du commissaire général ; cette autorisation est, d'ailleurs, toujours révocable et des pénalités sont du reste prévues en cas d'infraction à ces règlements.

L'indigène qui veut émigrer doit se munir au préalable d'un passeport délivré par l'administration, moyennant le versement d'une somme de cent francs. Cette recette, qui profitait au budget local, peut paraître assez élevée ; mais elle se serait trouvée largement compensée si cet indigène était resté dans son pays natal pour y travailler et contribuer à la prospérité économique. Le fisc aurait perçu, d'autre part^ des impôts, des taxes, des contributions directes ou indirectes à l'occasion de divers actes de la vie individuelle ou sociale de ces émigrants, en général assez aisés. On peut donc dire que cette taxe était mauvaise par sa nature ou improductive.

Pour toutes ces raisons, l'émigration indigène a été radicalement supprimée et interdite, sous quelque prétexte et motif que ce soit, par arrêté local du 29 juillet 1904, qui défend la délivrance de permis d'embarquement aux indigènes du Congo français qui voudraient s'engager dans des colonies étrangères.

Contrats de travail. — En vue d'éviter enfin toute contrainte dans l'utilisation de la main-d'œuvre locale, un décret du 11 mai 1903, promulgué par arrêté local du 13 juillet 1903 (1), a réglementé les contrats de travail à intervenir

(1) Bulletin officiel du Congo, juillet 1903, p. 368.

entre les indigènes du Congo français et les sociétés concessionnaires ou tous autres employeurs.

Les contrats sont passés devant l'administrateur, le commandant de cercle ou le chef de poste le plus proche de la résidence de l'engagé. Toutes les conditions du contrat sont portées sur un livret ou carnet qui est fourni par l'engagiste et remis à l'engagé et qui indique les noms et prénoms, profession et domicile de l'engagiste et de l'engagé, son âge présumé, son village^ le nom du chef duquel il dépend les renseignements signalitiques etc. Le contrat est inscrit à sa date sur un registre ad hoc.

Ce même décret prévoit le mode de paiement des salaires, la nature de la ration, la durée de la journée de travail, qui ne peut pas excéder dix heures ; plusieurs clauses sont relatives au jour de repos, obligatoire chaque semaine, au rapatriement de rengagé en fin d'engagement, en cas de rupture ou de résiliation du contrat encours d^engagement.

Les administrateurs, commandants de cercle et chefs de poste ont le droit, dans leurs tournées, d'inspecter les chantiers, ateliers et plantations, et de recevoir les réclamations respectives des parties ; les agents de l'administration dresseront procès-verbal comme officier de police judiciaire, de tous crimes, délits et contraventions qu^ils constateront.

Plusieurs articles prévoient des amendes et même la peine de l'emprisonnement pour ceux qui auront engagé des travailleurs non libres de tout engagement, qui, à Faide de menaces, violences, dons, promesses ou manœuvres quelconques auront exploité la bonne foi des indigènes, etc.

C'est, sans doute, un premier pas vers une réglementation plus complète. Aussi bien ce décret ne vise-t-il que les con*-

trats de durée et ne s'applique— il nullement à la maind'œuvre d'hommes employés de façon accidentelle.

A ce point de vue, nous ne saurions que suivre les heureux exemples qui nous sont donnés par le Gouvernement voisin de l'Etat indépendant du Congo.

L'administration y considère, en effet, ses ressortissants noirs comme des mineurs dont elle doit exercer la tutelle et défendre les intérêts (décret du 8 novembre 1888). Aussi ses fonctionnaires ont-ils reçu pour instructions de veiller à ce que les indigènes ne signent d'engagements que s'ils ont une compréhension exacte des clauses qu'ils renferment (décret du 12 mars 1899 — arrêté du l'"" janvier 1890).

Si, chez nous, aucun commentaire, aucune circulaire locale ne sont venus préciser le droit d'intervention des fonctionnaires ; ceux-ci doivent au contraire, au Congo belge prendre la défense des droits des noirs ; même le gouverneur général a autorisé les officiers du ministère public à agir au civil par voie d'action principale^ dans l'intérêt des indigènes^ prévoyant sans doute que ceux-ci, par ignorance ou inertie, renonceraient à obtenir réparation de dommages subis.

De même chez nos voisins, c'est aux maîtres et patrons qu'incombe le devoir de faire la preuve de l'existence et de la régularité des contrats : de la sorte, nulle convention ne peut être illégalement prolongée.

Enfin, la non- exécution du contrat civil d'engagement peut donner lieu à une action pénale, non pas seulement contre l'engagé, mais contre l'engagiste.

De ces dispositions à l'acte du 11 mai 1903, il y a quelque distance et l'œuvre demeure encore partiellement à poursui-

vre, en se préoccupant d'intéresser plus directement à l'extraction des richesses du sol Finstrument de production que rindigène constitue.

Portage. — L'administration s'est inquiétée aussi de la question du portage.

Au Congo, comme sur beaucoup d'autres points de notre empire colonial, partout où les bêtes de somme font défaut, il est nécessaire d'avoir recours à la corvée du portage pour ravitailler nos postes et nos colonnes. Le Congo doit dans cet ordre d'idées assurer le ravitaillement des troupes qui opèrent dans la région du Tchad, et c'est jusqu'à trois mille charges qu'il faut faire passer dans la vallée du Chari.

Pendant longtemps, a l'administration n'a pas songé à sévir contre les Pahouins ou tous autres indigènes qui, libres de tous fardeaux, conduisaient par les rues de Libreville, des troupeaux de femmes, portant fixés à une lanière de cuir passée sur le sommet de la tête des paniers de liane remplis de plus de cent bâtons de manioc du poids de 500 grammes environ chacun » (1).

Il faut bien ajouter d'ailleurs que sur certains points, entre Fort-de-Possel et Fort-Sibut par exemple, il n'y a pas d'autre moyen de transport que le portage. « La route est divisée en six étapes, dont la longueur varie de 26 à 38 kilomètres : les porteurs franchissent facilement cette distance en saison sèche ; car ce sont des gens infatigables, qui, non chargés, marchent à une allure de six à sept kilomètres à l'heure et font facilement cinquante kilomètres par jour ».

Au reste, les populations s'y prêtent souvent très volon-

(1) Biraud, o'p. cit , p. 3.

tiers ; laissons plutôt la parole à un administrateur, dont les brillants services ne permettent point de suspecter les impressions (1).

(( Au premier appel, les populations ont répondu à mon excellent ami, qui était alors leur chef, l'Administrateur Bobichon. En quinze mois il put nous recruter 300 volontaires Sangos, Bourakas, Yakomas^ pour remplacer les miliciens Sénégalais qu'il fallait envoyer combler les vides causés par les sanglantes batailles de Togbao, de Kouno et de Kousseri. Ces miliciens auxiliaires furent assez vite instruits et nous rendirent de grands services.

En rentrant, j'ai appris que mon ancien cercle de Mobaye avait fourni, en outre, une centaine de miliciens à Libreville et à Brazzaville, pendant que 200 autres étaient allés dans la Sangha ou dans d'autres régions du Congo, au service des sociétés concessionnaires et leur étaient très utiles. Voilà des résultats palpables dus à l'excellente administration de M. le gouverneur Liotard, qui a trouvé un digne continuateur dans son élève, l'administrateur Bobichon.

Pour assurer le ravitaillement, en vingt mois, nous avons levé un minimum de 60 à 70.000 porteurs, qui nous ont fourni 130 à 150.000 journées de portage. C'est, on le voit, une lourde corvée qui leur a été imposée, mais elle n'est pas excessive, puisque la population sur laquelle elle a porté est nombreuse ».

Cependant « l'administration a cherché depuis tous les moyens de faire cesser cet état de choses déplorable (2). Considérant qu'il importe de réduire par tous les moyens possi-

(1) Bruel, Occupation du bassin du Tchad, op. cit., p. 54.

(2) Le Hérissé, op. cit., p. 3. ;

blesla corvée du portage qui pèse d'une façon très lourde sur les populations indigènes de la région Fort-de-Possel, Fort- Cranipel^ M. Gentil a décidé, par arrêté du 31 mai 1904 (1), que (( le transport à dos d'hommes du matériel et des bagages est formellement interdit entre Fort-de-Possel et Fort- Sibut, la voie navigable de la Tomi demeurant seule employée et les Européens n'ayant plus droit, s'ils font usage de la route terrestre, qu'à quatre porteurs pour les colis indispensables ».

Un arrêté local du 2 décembre de la même année (2) a réglé le portage entre Fort-Sibut et Fort-Crampel, en organisant des équipes permanentes de porteurs ; la durée de leur engagement était fixée à un an ; il leur était alloué un salaire mensuel de 12 francs payable mensuellement, et chaque porteur recevait un livret portant la date et les conditions de l'engagement.

Le ministre des Colonies, M. Clémentel, avait, il y a quelques mois, ordonné le recrutement d'une compagnie de porteurs volontaires qui, moyennant une solde énorme pour le pays, aurait assuré le ravitaillement de nos territoires du Tchad. Le système n'a pas donné de résultats appréciables : au bout de quelques jours, les porteurs ont été indisponibles, obligés d'abandonner le service, et il a fallu revenir aux errements du passé.

En réalité;, on ne peut guère songer à solutionner la question du portage, pas davantage à adopter une réglementation fixe : aussi bien l'amélioration des voies de communication pourra seule, en limitant ces corvées à quelques journées, atténuer ce qu'elles comportent d'odieux, et enlever à notre

(4) Journal officiel du Congo, lr« année, no 1, 2 juillet 1904, p 1-4. (2) Journal officiel du Congo, V^ année, no 24, p. 207

administration congolaise l'un de ses plus pénibles soucis — car, à tous les degrés de la hiérarchie, nos fonctionnaires ont conscience aujourd'hui de l'inhumanité de cette mesure — , celui qui consiste à recruter des porteurs dans des proportions tout à fait exagérées par rapport à la densité des populations qu'ils sont chargés d'administrer.

Solutions de la question de la main-d'œuvre

L'organisation de la main-d'œuvre au Congo français ne saurait être considérée comme définitive : en réalité, le problème n'est pas susceptible d'une solution unique.

Les uns ne verraient pas sans avantage notre administration se substituer aux traitants arabes dans l'achat des esclaves d'où ils tirent d'importants revenus à former avec ces éléments des villages de libérés, centres de travail et noyaux de repopulation. M. Golrat de Montrozier (1) déclare ainsi qu'il « faut acheter ces esclaves et les libérer » ; ce serait l'e*clavage maintenu à la volonté de l'administration jusqu'au moment où l'on jugerait que ces soi-disant libérés consentiraient à continuer leur travail.

Il est peu probable également que notre gouvernement consente jamais à permettre l'application, même au Congo, de cet état intermédiaire que M. Aspe Fleurimont patronne énergiquement et que M. Leroy-Beaulieu montre être tout uniment le servage (2). « Il laisse au noir le droit à une

(1) Op. cit., p. 180et sq.

(2) A. Fleurimont, Organisation économique de V Afrique occidentale fran-

rémunération ; la disposition de ses gains et de ses loisirs lui permet la vie de famille, l'astreint seulement à la résidence et à un travail déterminé ».

Entre ces deux systèmes : esclavage et servage, des modérés ont cherché des solutions plus acceptables : TEtat, disentils, a le droit de réclamer à l'indigène un impôt, et le noir qui n'a rien ne pourra l'acquitter qu'en travaillant. Ce système, formulé par M. Etienne, remplirait les caisses de la colonie et fournirait aux concessionnaires qui en ont le plus besoin, soit la main-d'œuvre directe, soit les produits du travail indigène. Désirant en avril 1901 donner satisfaction aux légitimes desiderata des concessionnaires, le département des colonies se mit à établir un projet d'organisation du régime de l'impôt de capitation et l'adressa à la colonie, le 14 mai 1901, avec des instructions formelles pour son application immédiate. Le 14 janvier 1902, Tarrêté de mise en vigueur, préparé et rédigé en décembre 1901, fut adressé au commissaire général à Libreville.

Nous avons vu dans un précédent chapitre la nouvelle combinaison qui a été proposée par l'administration locale et appliquée déjà dans la région de Brazzaville : au lieu de percevoir directement l'impôt sur l'indigène, on lui proposerait de vendre à la société concessionnaire le caoutchouc qu'il récolterait. La Société verserait à l'Administration, pour le même poids de produit, une somme calculée par région et correspondant au montant des rôles de l'impôt. Cette solu-

çaise. Liberté, réglementation, p. 77. — Cf. les nombreux articles de MM, Louis Yignon, H. Lorin et Augustin Bernard dans les Questions diplomaliqiies et coloniales.

tion, dont nous avons signalé les avantages au point de vue financier et fiscal, résout, semble-t-il, de façon impérieuse, le problème de la main-d'œuvre : l'indigène ne travaille plus seulement pour acquitter l'impôt ; tout en s'en libérant, au contraire, il trouve un avantage pécuniaire, et par ce fait même, un encouragement que trop souvent on n'obtenait que par la contrainte.

C'est un acheminement vers la vraie méthode qui réside dans (( la liberté, le recrutement indépendant des travailleurs avec l'assistance non coercitive des agents de l'administration » (1).

Le contrat de travail à long ternie^ dont le général Gallieni a vu à Madagascar les heureux résultats, ne donnerait peut-être au Congo que désillusions : a II faudrait qu'il fût librement consenti, en connaissance de cause et non extorqué parla ruse ou en profitant de Tivresse des indigènes contractants ; il ne devrait pas être stipulé pour une période trop longue et surtout — au cas d'inexécution — ne point comporter une sanction pénale coercitive », qui amènerait chez les travailleurs le mécontentement et peut-être l'exode.

Certains administrateurs, ayant à recruter des porteurs ou des pagayeurs, sont arrivés, par un heureux mélange « de douceur, de persuasion, de fermeté », à obtenir des résultats excellents ; puisque l'administration a été la première à reconnaître l'avantage du procédé, elle ne peut manquer, si elle veut maintenant seconder les concessionnaires, de le faire servir à leur profit, tout en empêchant les abus qui pourraient éventuellement se produire. On ne saurait trop

(1) Cuvillier-Fleury, op.- cit., p. 230.

à ce titre approuver le décret du 11 mai 1903, dont il a été question ci-dessus, et qui investit spécialement les administrateurs, commandants de cercle ou chefs de poste du droit de présider aux contrats que, par suite de leur intervention, les concessionnaires passent avec les indigènes.

On marche dans la bonne voie. Les premiers essais de réglementation, autant que la direction générale imprimée désormais par Tadministration dans la solution des problèmes relatifs au régime du travail, doivent donner des résultats appréciables, puisqu'on entend beaucoup moins aujourd'hui les concessionnaires ou leurs partisans se plaindre de la pénurie de la main-d'œuvre et réclamer pour elle l'emploi de moyens radicaux qu'on ne saurait trop blâmer. i

G. — Le crédit

La monnaie, sa diversité et son rôle dans les échanges

Le crédit. — La mise en valeur d'une colonie est afiPaire d'argent. Il faut pouvoir se procurer de l'argent à un taux raisonnable et pour un temps suffisamment long. L'organisation du crédit doit, en un mot, au même degré que la question foncière ou le problème de la main-d'œuvre, être une des premières préoccupations de tout Etat qui veut mettre en valeur une colonie. Ce crédit peut être défini, comme on l'a très judicieusement dit, « l'ensemble des divers moyens par lesquels le capital est mis à la disposition du travail pour Lexploitation agricole, industrielle et commerciale des colonies ».

Cette question du crédit ne s'est pas encore posée au Congo

français: tout au plus commence-t-on à envisager le problème de la monnaie.

La monnaie. — Il n'existe pas, à proprement parler, de monnaie en cours parmi les indigènes, si étrange que cette assertion paraisse à première vue. On trouve bien dans les ports, le long des rivières les plus fréquentées et dans certains autres centres, par exemple la Haute-Sangha, le Bornou, le Baguirmi, où le thaler de Marie-Thérèse deviendra sous peu la monnaie courante (1), des indigènes qui connaissent nos pièces d'argent, en savent la valeur et les acceptent en paiement de leurs marchandises.

Monnaies (Téchange. — Mais dès que l'on s'éloigne dans l'intérieur, les objets servant aux échanges varient presque à l'intini avec les régions. Les tissus ont cours presque partout; mais ici la meilleure monnaie c'est la perle (1) ; plus loin le cauri, coquillage qui provient de l'Atlantique et de la mer des Indes ; là c'est la barrette (mitako), sorte de fil de laiton coupé par fragments de 0 m. 20 environ et dont nos tringles à rideaux offrent le plus parfait spécimen ; ailleurs, les étoffes les plus voyantes, aux dessins les plus bizarres, sont les objets recherchés, tandis qu'à côté les coutelas et les machetes, les colliers de corail, les bracelets en laiton, les miroirs, les fusils à silex, la poudre, la bouteille de tafia et le sel obtiennent la préférence. Le goût des indigènes change d'ailleurs très rapidement, et il arrive qu'on ne peut plus faire accepter des articles qui étaient en grande faveur peu de temps auparavant.

Souvent ces articles, consommables et d'une utilité pra-

(1) La valeur du Huiler a été fixée à 3 fr. par arrêté du 31 janvier 1903.

(2) Gh. Roche, A.u paya des PoMouins, op. cit., p. 193.

tique incontestable, ne servent à rien et passent de mains en mains sans s'user, absolument comme nos pièces d'or et d'argent. Aussi les commerçants, lorsqu'ils parlent d'un produit, caoutchouc ou ébène, et qu'ils veulent en indiquer le prix, ont-ils besoin de faire suivre cette évaluation des mots « valeur en argent » ou a valeur en marchandises » ; la seconde est toujours supérieure à la première, si bien que 20 fr. (( en argent » représenteront par exemple 60 fr. « en marchandises ». De même dans les valeurs en marchandises, il faut distinguer les « prix de la côte » et les « prix de rivière » qui sont sensiblement majorés à mesure que Ton s'avance dans l'intérieur du pays ; cette augmentation étant destinée à compenser les frais de transport et les risques de pertes ou de détérioration.

Cette situation monétaire est presque imposée parle régime des concessions actuel. Les commerçants achètent des produits du pays contre marchandise, et très rarement contre argent. Ce système est évidemment assez compliqué, mais les négociants le préfèrent à tout autre, car ils trouvent leur avantage dans ces combinaisons qui leur assurent l'écoulement des articles envoyés d'Europe.

Il serait cependant d'une utilité incontestable de faire accepter dans toute la colonie notre monnaie française, qui y a évidemment cours légal, mais qui, en pratique, ne sert pour le commerce que dans des proportions infimes, car il faut bien signaler que dans nombre de régions du Congo, si l'on donnait de l'argent aux indigènes, ceux-ci le jetteraient, en ne sachant qu'en faire. L'administration trouverait dans ce système régulier les plus grands avantages au point de vue de la perception de l'impôt, et nos agents ne se verraient

plus dans l'obligation de recevoir les contributions en nature, ce qui éviterait des risques de perte, de détérioration et de mévente des produits perçus, ainsi que des mécomptes.

Certaines sociétés et divers colons commencent à payer tout ou partie des salaires de leurs engagés en argent : ce mode de règlement écarte chez ces derniers tout sentiment de défiance ou arrière-pensée d'exploitation de la part de leur engagiste. Il évite, en outre, bien des discussions et d'interminables (' palabres » sur la valeur réelle des marchandises données en paiement. Cette question se trouve donc intimement liée à celle de la main-d'œuvre.

D. — Les éléments directeurs de la production

La mise en valeur d'une colonie est la raison d'être de sa création, et c'est à ce titre que sont particulièrement intéressants les divers problèmes dont nous venons de donner un aperçu. Mais pour mettre en valeur une colonie^ il faut avant tout des colons, et le colon n'est pas moins nécessaire que la colonie puisqu'il est l'élément directeur de la production. Le prince de Bismarck avait le sentiment de cette vérité, lorsqu'il prononça cette phrase désormais célèbre : a L'Angleterre a des colonies et des colons, la France a des colonies sans colons, l'Allemagne a des colons sans colonies ».

On ne saurait nier qu'à ce point de vue, le Congo français n'est guère favorisé. Au reste, nous Tavons indiqué, le Congo français, comme le Congo belge, ne saurait être, pour la plus grande partie, une colonie de peuplement. Il est malsain, particulièrement sur les côtes, parce qu'il est situé dans la

zone torride. Les Européens ne peuvent y faire un séjour prolongé ; au bout de deux à trois années, ils sont contraints de regagner leur pays d'origine pour y rétablir leur santé. A l'intérieur seulement, les Européens pourront peut-être s'acclimater, ou en tout cas, prolonger leur séjour sans danger, quand des voies de pénétration permettront de passer au plus vite à travers les marais du littoral pour gagner les points salubres et élevés de Tarrière-pays.

11 faut bien dire aussi que, si les éléments manquent au Congo pour diriger la colonisation, c'est que cette colonie a été systématiquement dénigrée. N'assurait-on pas qu'on ne pouvait songer à tirer parti des richesses naturelles du pays, car on ne trouverait jamais dans la population indigène la main-d'œuvre nécessaire, et ne concluaient-ils [)as, en disant que, si par impossible, quelques entreprises agricoles ou autres étaient tentées dans l'hinterland congolais, elles ne pourraient vivre longtemps parce que Tévacuation des produits serait ou trop onéreuse ou impossible.

Ces adversaires décidés de la colonisation du Congo sont heureusement devenus rares aujourd'hui, bien que les récents et tristes événements, dont notre malheureuse colonie a été le théâtre, ne soient pas faits pour redorer son blason déjà terni.

Deux sortes de considérations expliquent donc, à notre avis, le nombre peu élevé des colons établis au Congo. Une statistique adressé officiellement au ministre des Colonies dans le l^Mrimestre 1904 n'indiquait-elle pas que le nombre des Européens résidant au Congo s'élevait à 620, parmi lesquels les fonctionnaires entraient pour une proportion de 258 ?

Il est relativement facile d'obtenir le chiffre des colons européens, en consultant les listes électorales établies lors de Télection du délégué au Conseil supérieur des Colonies. Encore y a-t-il lieu de modifier ces données pour tenir compte de certains étrangers qui ne jouissent pas du droit de vote, des femmes européennes, des commerçants, des fonctionnaires, des missionnaires protestants et des religieuses ?

En ce qui concerne le Gabon, M. Ormières, ancien lieutenant-gouverneur de cette colonie, donne les nombres approximatifs suivants pour le 2^ semestre 1904 :

Région de Libreville . . . 200 Européens

— rOgôoué . . . 150 — Cercle de Cap Logez ... 30 — — Fernan-Vaz . . 25 D'après un recensement opéré dans le périmètre urbain de Libreville, la population de cette ville se décomposerait comme suit (2) :

Français . . . .

Anglais . . . .

Allemands . .

Espagnol . .

Italien. . . .

Luxembourgeois Belge ....

Hollandais .

Suisse ....

Américains .

Syrien ...

au total .

(i) Rapport sur le Gabon cité suprà, p. 44 {2) Ibid.,p.\2.

CONDITIONS DE LA PRODUCTION ET DU COMMERCE G9f)

Des tableaux de recensement devront être, sur les instructions de M. le commissaire général du gouvernement, établis pour les diverses parties de nos possessions du Congo : quelques-uns seulement ont été dressés jusqu'à ce jour.

Ils accusent pour la région de Loango (1) :

Français . 56

Etrangers . 37 soit 93 Européens ; région de Mayumba (2) :

Français . 34

Etrangers . 12 soit 46 Européens ; dans la région de la Haute-Sangha (3) :

Français . 47

Etrangers . 6 soit 53 Européens ; dans la région du Bas-Oubangui (4) :

Français . 33

Etrangers . 4 soit 37 Européens ; dans la région du Haut-Oubangui (5) :

Français . 42 soit 42 Européens ; dans la région de l'Oubangui-Chari (6) :

Français . 29

Etranger . 1 soit 30 Européens ; dans la région du Tchad (7) :

Français . 96 soit 96 Européens;

(1) Journal officiel du Moijen-Congo, 1905, 2e année, n° 20.

(2) Journal officiel du Moijen-Congo, 1905, 2e année, no 7. (3)/6irf., n» 19.

{A) Ibid., no 19.

(^)Ibid , no 19.

(6) lbîd.,n^ 12.

(7) Ibid.,n^ 12.

dans la région de Krébedjé (1) :

Français . 25

Etrangers . 5 soit 30 Européens;

Il y aurait donc dans les régions recensées jusqu'à ce jour, en y comprenant la région de Libreville, où un recensement plus récent indiquait 173 Français et 36 Européens, un total de 635 Européens environ. Le chiffre global de 650 Européens, fourni Tan dernier par l'administration locale, ne doit donc pas être sensiblement éloigné de la réalité.

A considérer ce résultat, et en comparant cette évaluation au chiffre approximatif des populations indigènes, que les documents officiels fixent à 8 millions d'individus, on ne peut s'empêcher de regretter que manquent à ce point au Congo français les éléments directeurs de la production, et de souhaiter que notre colonie, si injustement dénigrée, reçoive le contingent de colons que nécessite sa mise en valeur.

Aussi bien, telles étaient les conditions de la production et du commerce au Congo français, il nous reste à examiner si nos colons y trouveront l'outillage économique nécessaire à son exploitation, et si l'avenir agricole et commercial de ces régions justifie les sacrifices qu'ils pourraient être amenés à s'imposer?

(1) Ibid., nM9.

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