LES COLONIES ANGLAISES
pays au dehors, Richelieu assistait aux premiers progrès de nos voisins les Anglais dans leurs entreprises coloniales.
En Amérique l'établissement de Virginie fondé par Walter Raleigh se développait, la Nouvelle-Angleterre, le Maryland étaient fondés, l'île de la Barbade occupée et mise en culture. Toutes les classes de la société aidaient dans les possessions anglaises comme dans les nôtres à la naissance des colonies nouvelles, mais les persécutions religieuses exercées dans la mère patrie (schisme de Henri VUI et ses suites) hâtaient considérablement le peuplement des territoires britanniques de l'Amérique du Nord. Les colonies anglaises, respectueuses de la liberté de conscience, accueillaient les puritains alors {]ue les nôtres, — fait regrettable pour leur avenir, — demeuraient fermées aux protestants. Dans rindoiistan la grande Compagnie des Indes élevait ses premiers comptoirs.
Quelques années après la mort de Richelieu, sous le (1 protectorat » de Cromwell, l'Angleterre avancera plus encore dans la voie où elle est entrée : en 1651 sera voté le fameux « acte de navigation » qui doit causer à la marine hollandaise un préjudice considérable et assurera le merveilleux développeinent de la marine britannique; en 1632 et 1653 flottes anglaises anéantiront les flottes hollan-
4t I.' EXPANSION' DE LA FRANCIÎ.
daises; en IGSSj eofin, les Anglais enlèveronl : l'Espagne la Jamaïque, une des plus riches des Ànlilles. Un historien anglais envisageant ceUe période de son pays a écrit : « A ce moment l'Anglotcrre s'éveilla â une conscience plus claire qu'auparavant de l'avantage que lui donnait sa position géographique et à la conviction que la vocation maritime était celle que lui destinait lu nature, ><
Les traités de Westphahe et des Pyrénées laissaient la France forte et agrandie. Depuis le règne de François I", c'est-à-dire depuis un siècle et demi, elle luttait en Europe pour « l'équilibre » ; elle va maintenant combattre, de par la volonté du grand roi, pour « la suprématie ». Deux puissances lui portent ombrage : l'Espagne, souvent vaincue, mais qui tient encore la terre et attend sa ruine avec dignité ; la Hollande, ancienne province de la monarchie espagnole, riclie en capitaux et en navires, rivale heureuse de la France daQs le commerce maritime et doût les bourgeois républicains ont un esprit trop indépendant.
Eu 1663, à la mort de Pliilippe IV d'Espagne, Louis XIV prétend tenir du chef de sa femme, Marie-Thérèse d'Autriche, fille aînée du défunt, des droits sur une partie de la succession. 11 envahit la
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LA l'KANCE EN I07S 4ii
Flandre et la garde (traité d'Aix-la-Chapelle, 1667). Mais bicDlôt une nouYelle giien-e éclate : Le roi veut châtier le peuple hollandais qui a osé s'interposer entre lui et l'Espagne vaincue, il veut aussi ruiner les il rouliers des mers». Cent mille hommes, armés pour la première fois de la baïonnette, s'ébranlent de la Flandre vers la Hollande, et des (loLtea, créées par Colbert, prennent la mer. L'Espagne, l'électeur de Brandebourg et l'Empereur viennent aussitâl au secours des Provinces Unies. Mais Louis XIV triomphe de la coalition, ruine la marine bollandaise (victoires de Condé, de Turenne et de Duquesne). Le traité de Nimégue donne à la France la Franche- Comté, ce qui l'amène au pied du Jura, et douze places des Pays-Bas espagnols (1G78),
C'est ici l'apogée de Louis XIV : depuis qu'il est monté sur le tràne, la France s'esl agrandie au nord de l'Artois, d'une partie de la Flandre et du Hainaut, à l'est de l'Alsace et de la Franche-Comté, au midi du Roussillon. Ainsi les frontières de notre pays, en comprenant la Lorraine militairement occupée depuis longtemps, sont à peu près en l(t78 celles qu'il possédera un siècle plus tard, en 1792.
Louis le Grand règne sur l'Europe qui voit ressuscilei' Philippe 11 : Les « chambres de réunion » interprétant le traité de INimègue « réunissent » Strasbourg, principale défense de la CtonUttvç. ^^
' l'est; nos flottes bombardent Alger, Tunis, Tripoli, G)5nes ; nous intervenons dans les affaires de TEin- I pire; nous résistons k la puissance pontificale, l'Eilit I de Nantes est révoqué.
A ce moment, lu France n'est pas seulement une [grande puissance continentale; elle est aussi une [ grande puissance maritime et coloniale, Colbert I est le ministre du règne (offlciellement depuis ICGU, I en réalité, depuis 1661 jusqu'à sa mort, 1G83). Son activité embrasse tout ; à l'intérieur, il poursuit les [progrès de l'industrie et du commerce, au dehors il donne une impulsion puissante ii la inarine mili- ^ taire, à la marine marchande, aux colonies.
Par ses soins la France, obligée naguère d'em- Iprunter des vaisseaux à la Hollande, en eut 100 I en 1672, et 276 (y compris 08 navires en construc- I tion) en 1683; deux ans plus tard, on recensait ■ près de 78,000 matelots, Cinq arsenaux de marine Rfurenl bâtis, Brest, Rochefort, Toulon, Dunkerque, Lie Havre. (Les fortifications de Dunkerque devaient nalheureuscment être rasées plus lard en vertu i'une clause du traité d'Utrecht imposée par les Anglais, clause qui sera ensuite abrogée par le Hraité de Versailles,)
Le développement de notre " Empire colonial »
NOS COLONIES D'AMÉniClUE. 47
préoccupe le minisire au moins autnnt que le relèvement de notre marine; les queslions qu'il faut résoudre sont, d'ailleurs, singulièrement délicates et plus d'années sont nécessaires pour fonder la prospérité de nos établissements d'outre-mer que pour élever des arsenaux ou construire une flotte,
Lorsqu'on 1661 Colbert arriva à la direction des affaires la situation de nos colonies n'était qu'à demi satisfaisante. Les compagnies fondées par Richelieu languissaient ou se montraient par-dessus toute chose préoccupées de s'enrichir en réalisant de gros bénéfices. C'est ainsi qu'elles achetaient les produits des colons à bas prix et leur YeodaieDt irès cher les marchandises de France, tandis qu'elles négligeaient souvent de remplir les obligations qui leur étaient imposées quant a l'introduction des émigrants ou au défrichement des terres.
Au Canada, surtout, les progrès de la colonisation paraissaient insensibles : la rudesse du climat, la constitution toute féodale de la propriété avec les cbarges qu'elle comportait pour le petit agriculteur, le manque de libertés publiques, la négligence de la Compagnie à remplir ses obligations, peut-être aussi le développement des ordres et des couvents étaient autant de causes qui retardaient le peuplement. En 1666, on ne comptait dans la Nouvelle-France que 3,400 colons, — encore
lire oua I
tous n'élaienl-ils p;is allaoliés à la ciiUiirt l'élève du bélaii, beiiucoiip vivaot de chasse cl de pèche au milieu dus tribus indigènes (on les nommait « coureurs des bois). »
Dana les Aalilles l'état généi'iil était plus satisfaisant. L'escellonce du climat, la facilité de la vie, les bénéfices rémunérateurs des cultures tropicales avaient sollicité l'émigration davantage que le Canada. Des cadets de noblesse, des bourgeois, des paysans, s'étaient établis sur des terres où ils cultivaient le roucou, le tabac, l'indigo, le colon, puis la canne àsucre introduite dans les îles vers i 64-1; pour les aider ils faisaient venir de France des « engagés » liés par un contrat de trois ans. Un chiffre témoigne que nos compatriotes se rendaient volontiers aux îles ; en 1642 la Compagnie, qui s'était engagée à faire passer 4,000 colons, se félicitait d'en avoir introduit 7,000.
A cette époque, c'est-à-dire dans les premières années de la seconde partie du xvir siècle, les possessions anglaises voisines des nôtres étaient en grand progrès,
Les colonies de l'Amérique du Nord situées dans des régions fertiles etplus tempérées que le Canada, fondées suivant des modes non exempts de vices ',
' Les colonies fondées h. cette époque par l'Angleterre dans l'Ainériiiiie du Nord élaienl Je deux sortes : les "colo-
•vrmm
l COLONIES ANGLAISES D'AMÉRIQUE. W
mais qui, lotis, assuraient au colou une liberté suffi- ' saote sur son chaiDji eu même temps que certaines lil)ertés lucales, se trouvaient déjà, par ces ' seules conditions premières, plus avantagées que la Nouvelle-France, C'est toutefois moins à ces conditions qu'à un fait particulier k l'état économique et politique de l'Angleterre au xyi" et au xvii" siècle [ qu'elles devaient leur peuplement beaucoup plus I rapide que celui du Canada. Alors qu'en France aucun événement ne se produit qui vienne aider ' les seigneurs possesseurs de fiefs coloniaux ou les I compagnies privilégiées dans le recrutement des éniitgrants, alors, même, que des mesures mallienreiises I interdisent nos élablissements d'outre-mer aux pro- ' testants, en Angleterre deux faits considérables font de l'émigration une nécessité pour des milliers do citoyens. D'une part, le labourage se substitue au ^ pâturage dans toute l'étendue du royaume au , XYi" siècle, laissant sans emploi une population rurale importante : « où il y avait eu un g;nind nombre d'habitants et de ménages l'on ne voyait plus I qu'un berger et sou chien'. » D'autre part, à la
nies de propri^laircs » éLablics par de riches particuliers f ayant ûblenii Je la couronne l'exeroice des droits de souTe- I rainaté, et les « colonies â charle n, concédées à des conipa- I ({Nies pn'vjtépiées de marcliands.
t ' Paul Leioj-Beaulieu, De la colonisation cAbï les peuples r tiiodcnies. Guillaumin, édiloiir, Paris.
SO l'expansion de la FRANCE.
Diènie époque, la Rérorme de Henri VIII, les perséculioDs el les luUes doat elle est la cause sous les successeurs de ce prince contraignent les persécutés, désireux de conserver leur foi, à quitter leur pays. Par une conséquence naturelle de cet état de choses les colonies d'Amérique qui offrent aux immigrants des terres à cultiver et la liberté de conscience reçoivent des milliers de « réfugiés .>. Plus tard au ïvu" siècle la Révolution d'Angleterre leur assurera encore de nouveaux habitants. C'est ainsi qu'entre les années 1650 et IfiôO !e peuplement et la culture des colonies anglaises sont déjà très avancés; on y compte plusieurs dizaines de mille (le colons alors que le Canada n'en possède pas 4,000.
Dans la mer des Antilles, des difTérentes îles sur lesquelles les Anglais ont débarqué, hi Barbade est, ft la même date, la plus riche. Cette richesse va bientôt disparaître, i la vérité, sous rinfliience de plusieurs causes, tandis que les îles françaises ne cesseront de prospérer, mais l'acquisition de la Jamaïque faite à ce moment est pour la Grande-Bretagne un précieux avantage.
L'élude de la situation qui vient d'ôtrc décrite, les comparaisons Faites entre le développement des colonies françaises et anglaises, enfin, la constatation de ce dernier fait, que le commerce de nos posse?is était aux mains des Hollandais eldes Anglais,
POLITIOtlE COLOMALE HE COl.RERT.
l'Çue notro flotte marctiande comptait à peine 600
avires au long cours', amenèrent Colbert à juger
ne des mesures devaient être prises pour hâter la
liftiise enyaleur de notre empire colonial, angniciiler
I notre marine.
Quel système serait le meilleur? Uuelle ligne ton-
Lvenait-il de suivre? Après avoir longtemps rcOéchi,
»nsulté, le ministre de Louis XIV adopta la même
lolitique que Riclielieu, mais il en accentua le ca-
Sactè^e^ Pour lui la " politique coloniale » doit
Brc avant tout <■ commerciale » : il faut qu'un mou-
iémeal actif d'éclianges, servi par les seuls navires
français, s'étalilîsse entre la métropole et ses colonies,
tae les étrangers demeurent également exclus du
ummerce et de la navigation; un pareil ri^suliiit
B peut être atteint, la rapide prospérité de tous nos
iablissements — colonies de peuplement et d'es-
loitation d'Amérique, aussi bien que colonies de
fcnimerce d'Afrique et d'Iode, — que parle con-
burs de puissantes compagnies privilégiées. Ces
f 23,000 navires environ qui roprésenlaient alors la blQ marctiande de l'Europe, notre marine en comptail i B 2,300 dont seulement 000 navires au lon^ cours. La Eillande possédait à elle seule plus de 1!),000 hâlinients el ftugleterre, dotée de^l'acle de navigation, près de 6,000. «Pigeonneau,' La polUiiiue coloniale de Colbevl. Armâtes de École libre des Sciences polili'iup), année 1880, l'Vliji Alcaii, Miteur, Paris.
52 L'EXfAfISlON DE LA FRANCE.
vtips adoptées, Colberl ne cessera pas un jour de les poursuivre.
Les compagnies orgauisées sous le règae de Louis XIII ne disposant que de modestes capitaux étaient incapables d'un efTort, trop faibles pour remplir les obligations qu'elles avaient assumées, pour exclure les Anglois et les Hollandais du commerce de nos colonies. Le premier acte de Colbert Tut donc de hâter leur liquidation pour partager notre domaine colonial entre deux grandes compagnies des i< Indes occidentales » et des « Indes orientales», qui, elles, auraient les capitaux et la force (1664). Rien ne fut négligé pour assurer leur succès : des arrêts du Conseil leur accordèreat le monopole exclusif du commerce, des primes de sortie, des exemptions de droits ; le roi e( les courtisans figurèrent en tète des listes de souscriptions. Kn 1663 le capital versé à la Compagnie des Indes orientales dépassait 4 millions de livres et ses armements s'élevaient à 50 vaisseaux ; la Compagnie des Indes orientales disposait d'un capital de 10 millions et de 30 navires.
Mais le plan arrêté par le ministre souleva au Canada et aux Antilles de violentes protestations. Les colons qui, devant la faiblesse des anciennes compagnies, avaient pris des habitudes de liberté, firent mauvais accueil aux agents de la Compagnie
^^^^V LES INUES OCCIDENTALES.
Btes Indes occidentales, prolestèrcnt contre ses pri-
Bïilèges. Colbcrl persista d'abord, puis reconnaissant Bç[u'îl s'était trompe en voulant paralyser l'initiative ■individuelle, il prépara la dissolution de la Gompa- M;nie en rendant peu i^i peu la liberté au commerce ^Bt, enfin, révoqua son privilège co 1674.
■ La Guyane, les Antilles, le Canada, l'Acadie, ■c'est-à-dire toutes les possessions d'Amérique de- I Tiennent alors des « colonies royales >i administrées Kipar des fonctionnaires royaux, délivrées du mono- ■<poIe, placées sous un régime libéral : liberté do Biculturc, liberté d'industrie, liberlé de commerce, — mauf pour les étrangers — , liberté de conscience pour Mes protestants et les juiTs. A ce régime de liberté il ■y a toutefois nue exception capitale : pas de navlpes, pas de marchandises, pas de négociants étran- Rgers aux colonies, pas de marchandises coloniales Fvendues directement aux étrangers. C'est là ce que W'on a appelé le u pacte colonial », conception des ■meilleurs esprils du xvn° et do xvui° siècle, qui n'est w)oint particulière à la France — dont les colonies ■Espagnoles et anglaises oat souffert plus que les Biôtres, — et qui se résume en ceci : la mère patrie Breut que ses colonies consomment ses seuls pro- ^Huits, les colonies, en revancbe, ont pour les leurs He monopole exclusif du marché de la mère patrie. H Sous ce régime nouveau, aujourd'hui unanime-
Bt l'expansion de la FRANCE.
ment condamné, mais qui alors était assurément ud progrès sur le système du monopole des compagnies, nos possessions d'Amérique se développent rapidement. Au Canada, où de nouveaux colons viennent s'établir (ils seront 10,680 en 1683), extension des cultures (céréales, lin, chanvre), éducation du bétail, exploitation des forêts, des mines, installation d'usines métallurgiques, de manufactures de drap et d'autres industries; — auxAntilles, augmentation de la population coloniale, importation des noirs — favorisée malheureusement par Colbert et qui a pour conséquence la substitution du noir à la charrue de l'ouvrier européen dit « petit blanc », — encouragements aux cultures nouvelles (canne à sucre, coton, cacao, indigo, tabac, poivre, gingembre), créalion de manufactures de tabac, de fabriques de cotonnades, de raffineries.
En même temps qu'il se développait ainsi, noire domaine colonial d'Occident, cette » France Transatlantique » que Colbert rêvait de fonder, augmentait en étendue. Des établissements étaient faits à Terre- Neuve S des forts élevés dans la région de la baie
' L'Ile de Terre-Neuve élail fréquentée depuis la fin du jvi' siècle par des navires pécheurs anglais, français, espagnols et portugais. Sous i'adniinislralion de ColberL nos compatriotes y fondèrent quelques postes dont le plus important était le village de Plaisance, mais ils rencoiitrÈrenl ù côte d'ejK les Anglais établis fi Saint-Jeau.