‹ L'expansion de la FranceChapitre 13 sur 67 · LA FRANCE DANS LE LEVANT. S · texte numérisé non relu

LA FRANCE DANS LE LEVANT. S

quais de Marseille en garantie de sa bonne qualité; le navire qui la transporfe ne doit partir qu'à son tour et pour une Echelle déterminée, car il faut éviter une trop grande affluence de marchandises un point qui amènerait une Laisse des prix de Tente; enfin, lorsque des pirates barbaresques sont liés au large, des bâtiments de guerre accomipagnent les navires marchands ',

Ces curieuses prescriptions, si contrairesà l'esprit de notre temps, n'empêchent pas le commerce, à la fois gêné et soutenu, de se développer graduelle^ cnt : nos marchandises se répandent dans toute l'étendue de l'Empire, et m les Provençaux regarlentle Levant comme leurs Indes ».

Le premier ministre eut l'ambitloQ de faire délasser à notre commerce les bornes de la Méditerranée du côté de l'Orient : d'une part, il tenta d'ouvrir la mer Rouge aux Marseillais et de leur assurer la faculté de transit entre Suez et Alexandrie afin d'amener dans leurs mains le riche comlerce des Indes, mais les résistances du mufti et ie l'iman de la Mecque firent échouer ce projet " ;

' Albert Vandal, La France en Orient au commencement du m' siècle, — Annotes de l'École libre (ks Sciences politiques. inée 1881).

s « Il faudrait tâcher, écrivait Colberl à noire ambassaleur auprès <le la Porte, de faire un Iraîté avec le Grand Seigneur par lequel il nous fût permis d'a>fii\v i tv\exi'ù'te&

60 L'EXPANSlIiM DE LA FRANCE.

d'autre pari, il lit étudier rétablissement d'une route commerciale entre Alep et le golfe Persique, favorisa rétablissement de comptoirs à fiassorah, à Bagdad et obtint même l'entrée de la Perse pour nos marchands. Les troubles qui éclatèrent dans ce royoume empêchèrent malheureusement l'exécution de cette convention.

Le mouvement des affaires entre Marseille et l'Orient continua à se développer longlempg après la mort do Colbert. En 1728 le commerce des Échelles employait une flotte de quatre cents vaisseaux, sans compter une inBnilé de bâtiments légers, et le chiffre de nos exportations s'élevait à environ 13 millions de livres par an'. Vers la même époque la France jouissait à Sm^rne, le port le plus fréquenté de la côte asiatique, d'une incontestable supré-

ou au graad Caire des vaisseaux qui reçossent les marchandises que d'aiUres vaisseaux amèiieraieiil par la mer Rouge d'Aden à Suez, ce qui abrëgeralL la navigation des Indes orientales de plus de deux cenls lieues. »

Louis XVI devait, un siècle plus lard, reprendre sous une autre forme le projet de Golberl : en 1776 il envoya ea Egypte un ofllcier chargé d'examiner les moyens de creuser un canal de jonction eolre les deuï mers.

' Les principaux objets d'échaiign sont, ci l'exportation de In France vers le Levant, les draps, les serges, le papier, la qiiincaiilefie, le sucre et l'indigo (denrées venant des Indes occidentales}, — à l'importation du Levant en Franco, les soies, les laines, le colon, la cire, les cuirs, le safran, le tahae, le blé, le café, l'huile.

nalie. Sa « nation » l'emportait par le nombre

: la richesse de ses membres, son commerce sou-

Eienait sans désavantage la concurrence anglaise et

avait coupé la gorge à celui des Hollandais ».

Dans la Turtniie d'Europe Salonique était une des

Échelles les plus prospères; la Morée paraissait à

nos marchands " le Pérou du Levant » ; aux îles de

l'Archipel, ainsi qu'à Chypre et à Candie, étaient

. établis des négociants français.

Un fait témoigne, d'ailleurs, du degré où était parvenue l'influence de notre pays en Orient au milieu du sviii' siècle, influence qui soutenait chaque jour nos négociants et nos missionnaires '. I En 1739, le marquis de Villeneuve, ambassadeur du roi àConsiantinople, fit signer la paix à l'Autriche et à la Russie aUiées contre la Turquie, affirmant ainsi le rôle que la France avait déjà revendiqué de protectrice de l'Empire ottoman (traité do Belgrade). L'année suivante, les Turcs, en recon- ' naissance du précieux concours que nous venions de I leur donner, nous accordèrent de nouvelles Capitu- , lalioos. L'acte de 1.740 confirmait, étendait nos privilèges et les détinissail avec une si heureuse pré- I cision qu'il demeure encore aujourd'hui la loi des Français dans te Levant.

' Voir plus loin au chapitre VII ce qui eat dil du prolec- I lorat catholique exercé par la France en Orient.

Les traités d'Aix-la-Chapelle et de Nimègue, l'admiriistratioD de Colbert, terminent la première des quatre périodes de notre histoire, — période glorieuse tachée seulement par les guerres de religion, — où pendant près de deux siècles la France ne cesse de grandir dans la paix et dans la guerre en suivant toujours, sans aucun écart, une politique conforme à sa situation géographique. En Europe les deux branches de la maison d'Autriche sont vaincues, la Hollande est diminuée, des provinces ont été acquises qui nous assurent au midi et à l'est une part de nos frontières naturelles, une ligne de places fortes élevées par Vauban couvre notre frontière ouverte du Nord et forme une « barrière de fer jj capable d'arrêter une arme d'invasion; enfin, un traité a été signé qui fait l'Allemagne divisée, l'Empereur impuissant : la France, puissance continentale, a établi sa suprématie sur le continent. Hors de l'Europe un Empire colonial est fondé en Amérique, ans Antilles, en Afrique, dans TOccan Indien, aux Indes, qui fait de la France, nation maritime, une des grandes puissances coloniales et semble lui promettre le premier rang.

Politique continentale et politique coloniale de 1688 à 1792.

Caractère propre de cette seconde période de notre histoire.

— Une nouvelle guerre de Cent Ans entre la France et

l'Angleterre. — Traité de Ryswick.

Guerre de successiou d'Espagne et traité d'Ulrechl. — Guerre

de succession d'Autriche et traité d'Aix-la-Chapelle. Situation de nos colonies des Antilles, de la Louisiane et dii

Conada.

Comparaison entre les colonies françaises et les colonies anglaises d Amérique.

Dupteix fonde un empire dans l'Iude. — Sa lutte avec la

compagnie anglaise.

Guerre de Sept Ans. — Traité de Paris, — Ruine du premier

Empire colonial de la France. — Triomphe de l'Angleterre

sur les mers.

Administration coloniale de Choiseul. — L'expédition du

Kourou. — Fin de la Compagnie des Indes orientales. —

État du commerce de Marseille avec le Levant, Guerre d'Amérique, — Traité de Versailles.

La seconde période de notre histoire moderne présente un caractère lotit différent de la première. LooisX IV enorgueilli par ses succès, puis Louis XV,

livré à de fanestos infliieuces, perdent le sentiment des vérilables iatérôts du pays, abandonneat les vues suivies par Richelieu, Mazariu et Colbert ; leurs guerres ne seront plus des « guerres politiques i>, des 11 guerres nécessaires », mais des » guerres d'ambition » ou " d'inlriguesde cour >), Au momeat iiicHie où la France cesse d'être dirigée conformément k ses intérêts géographiques, un pays voisin avec lequel elle vit en paix depuis plus de deux siècles va intervenir dans ses affaires, apportant dans celte intervention le sentiment tri;s net de ses propres intérêts et du but qu'il doit poursuivre. Ce pays, c'est l'Angleterre.

De 1433, année où se lerinine la guerre de Cent Ans, à 1688, année ou éclate la guerre de la Ligue d'Augsbourg, l'Angleterre a vécu dans une pais constante avec Ja France. Les secours donnés aux Protestants de la Rochelle sous Louis Xlll, l'attaque vers la même époque de notre établissement du Canada par les colonies anglaises d'Amérique sont des incidents et non une guerre entre les deux nations. Pendant le \vn° siècle les cours de France et d'Angleterre entretiennent presque continuellement de bons rapports : Elisabeth et Henri IV sont alliés, Charles 1" a pour femme une Française, Cromwell agit de concert avec Mazarin, Charles 11 et Jacques 11 se mettent sous la dépendance de

LA fflANCi; ET L'ANGLIÎÏEllilE. BS

Louis XIV ' . Mais lorsqu'en 1 (>88 les Anfçlais chassent Jacques 11 et appellent pour lui dooner la couronne Guillaume, statliouder de Hollande, Louis accueille magnifiquement le roi détrôné, prend sa cause en main et déclare la guerre à l'Angleterre (La révolution de 1688 était en partie un soulèvement des Anglais contre l'inlluence française).

Cette guerre, dite de la Ligue d'Augsbourg ou de la succession d'Angleterre, est la première des sept grandes guerres dans lesquelles l'Angleterre et la France vont combattre directement ou indirectement l'une contre l'autre : guerre de succession d'Angleterre (1688-1697), guerre de succession d'Espagne (1701-1713), guerre de succession d'Au-

!)e 14S4 à 16S8, les Lrails principaux de l'histoire d'Aii- .gleterre sont :

La guerre des deux Roses (f4S3-l48S), — les guerres d'Irlande (en partie conquise dès le svu" siècle) et d'Ecosse (1487-1503), — le régne d'Henri VllI et la Réforme {1309- (547), — l'époque troublée d'Edouard VI et de Marie Tudor i(i347-lSS8), — le règne glorieux d'Elisabeth (1558-1603), —

réunion de l'Ecosse & l'Angleterre sous la dynastie des Sluarta (1603-1649), — la Révolution d'Angleterre et i'exéeulioQ de Charles I" (1649), — la République anglaise (1649- 1660), — la guerre heureuse de Cromwell contre la Hollande, l'acquisition de la Jamaïque eolevée à l'Espagne, — la restauration des Stuarts (Charles II, 1660), deux nouvelles guerres contre !a Hollande, — le régne de Jacques II et le mécouleulement de la nation contre son roi (^i685-l<i?.4V

66 L EXPANSION DE l.\ FHANCE.

(riche (1740-1748), gui-rre de Sept Aus {17SG-1763), guerre d'Amérique (1778-1783), guerres contre In Révolution (1793-1802 et 1808-1815). Ainsi que l'a remarqué avec raison Seeley, ces guerres ne doivent pas être considérées comme des événements séparés; il existe un lien, une ressemblance entre elles : c'est en quelque sorte une nouvelle guerre de Cent Ans entre la France et l'Angleterre, Eu outre, ces guerres ont toutes un même caractère : ce sont pour l'Angleterre, puissance maritime, des « guerres d'affaires » oii elle ne poursuit le plus souvent qu'un seul but, la ruine de la marine française, l'acquisition des colonies françaises, tandis que la France, puissance conlinentale en même temps que puissance maritime, tantôt contrainte par la force des événements, tantôt dirigée à l'encontre de ses intérêts, poursuit toujours à la fois (sauf durant la guerre d'Amérique) deux buts et disperse ses forces sur terre et sur mer.

La guerre de succession d'Angleterre faite par Louis XIV n'est ni une « guerre d'équilibre n ni même une h guerre de suprématie n. C'est une « guerre d'ambition », — et combien imprudente, à l'heure où, forts et respectés en Europe, couverts par de solides frontières, nous devrions diriger tous

filJERBES D'AMBITION DE LOUIS XIV. 67

nos efforts, toute noire aclivité vers In mcp et les entreprises coloniales !

En décembre 1688 les Anglais chassent Jacques II > et appelent ù lui succéder Guillaume de Hollande. A ce moment la Hollande, l'Empire, l'Autriclie, la Bavière, l'Espagne, la Savoie effrayées de la situalion prise par le Grand Roi ont déjà formé contre lui la ligue d'Augsbourg. Louis, que l'ambition seule dirige, qu'aucune coalition ne saurait effrayer, preuil en mains la cause du roi détrôné et jette le gant à l'Europe. Nos troupes sont victorieuses (victoires de Luxembourg et de Oatinat, Fleurus, Steinkerque, la Marsaille), nos corsaires ruinent le commerce

jlaîs et hollandais, mais la ilotte alliée inflige à la nôtre un grand désastre (la Hougue). Au traité de Ryswick (i697j, ta France garde Strasbourg, mais restitue toutes les provinces ou les villes conquises pendant la guerre, et reconnaît Guillaume pour roi d'Angleterre. C'est presque une défaite.

Lapais du Ryswick n'étaitqu'une trêve. Louis XIV ayant accepté pour son petit-fils la monarchie espagnole avec ÏNaples, Milan, les Pays-Bas, et ses colonies, dans la grande, mais ambitieuse pensée d'unir deux peuples de même race par les liens d'une même famille royale, l'Empereur, l'Angleterre, la Hollande qui craignent la réunion des couronnes de France et d'Espagne sur la tôle de PhiliçççV

(l'Angleterre surtout qui redoute noire expansion dans le Nouveau -Mon de), se liguent contre le Grand Roi ; le Portugal et la Savoie se joignent à eus. La ('Vance fait une nouvelle n guerre d'ambition » tandis que les alliés prennent contre elle la défense du « système d'équilibre >', de n la cause des libertés de l'Europe » comme le dit leur manifesie. Ainsi se trouve renversée la situation que nous observions dans la période jirécédcnte, lorsque la France luttait contre la prédominance de la maison d'Autriche.

Les traites d'Utrecht et de Rastadt mcllent fin à cette guerre de succession d'Espagne, la plus vaste qu'eut vue l'Europedepuis les Croisades (1701-17i3, , défaites de Ramiliies et de Malplaquet, victoire de Villars à DenaJu, épuisement de la France), règlent à nouveau la distribution territoriale des États ; sur le continent la France garde la Flandre, moins plusieurs villes (elle doit aussi consentir à la démolition des fortifications de Dunkerque exigée par les Anglais), l'Alsace, Strasbourg et Landau; — la monarchie espagnole est dé.membrée et la maison d'Autriche agrandie : Philippe V demeure en Espagne, miiis l'Espagne ne conserve que s colonies, alors que l'Autriche reçoit les Pays Bas, Naples et le Milanais; — le duc de Savoie reste en ■ possession de Nice et de la Sicile (il échangera k bientôt celte île pour la Sardaigne et deviendra roi

LK ÏRAlTli IJ UÏRECHT. f>9

ÏÏe Sardaigoe); — l'Angleterre acquiert Minorque 1 et Gibraltar, Mais c'est notre pajs qui a été vaiocu yei il lui faut payer sa défaite ; il la paye en Amérique r'aux mains de l'Angleterre à laquelle il cède les ^territoires de la Laie d'Iludson, ses établisse inents i Terre-Neuve, une partie de l'Acadic, — position tvimcée du Canada, — Saint-Cbristophc V C'est feniasi qu'à la suite d'une u guerre d'ambition eurol,péeoûe » nous laissons aux mains d'une nation qui Vâ'est révélée notre rivale sur les mers une partie de Buotre (t Empire colonial «.

L'avenir nous réserve encore d'autres désastres :

ipuis six ans les royaumes d'Angleterre et d'Ecosse

iont réunis en un seul Etat dit « royaume de Grande-

FBretagne »; la longue résistance de l'Irlande a

(xi'autre part été domptée. La Grande-Bretagne ayant

"ainsi réalisé son « unité géographique » se trouve

!4ibre d'agir sur le continent et sur les mers.

I Le règne de Louis XV (1713-1774) est l'époque la Hus triste de notre histoire : en Europe, la France tatreprend des guerres inutiles et malheureuses;

Il faul encore noter que Louis XIV renonce par le Iraité Itrecht à Lout droiL de navigation sur l'Amazone et ses ^buLaires, sacrilianL ainsi l'aveiiir de notre colonie de la au profit du Portugal maître du Brésil.

hors d'Europe, l'Angleterre, profitaot de ses Toutes' sur le continent, ruine sa marine et lui enlève les plus belles provinces de son h Empire colonial ».

La première de ces guerres (de succession de Pologne, 1733-1733; traité de Vienne) nous vaut cependant une province : la Lorraine, importante acquisition, indispensable auK communications entre la Champagne et l'Alsace. Elle fera retour k la France après la mort de Stanislas Leczinski (1766) le beau-père de Louis XV.

Mais en 1740 éclate la guerre de succession d'Autriche (1740-1748) entreprise parla Prusse, la Bavière, l'Espagne et le roi de Sardaigne pour dépouiller Marie-Thérèse d'Autriche. Frédéric II, qui a rêvé de mettre le royaume de Prusse au rang des premiers Etats de l'Europe, veut abaisser l'Autriche et lui enlever la Silésie ; il cherche partout des alliés. La France, bien qu'elle ait intérêt à affaiblir une puissance qui la menace de ses possessions du Milanais et des Pays-Bas, pourrait rester neutre dans cette querelle; sa frontière du nord est solide, la politique coloniale l'appelle. Mais le parti de la guerre l'emporte auprès de Louis XV. Alors l'Angleterre embrasse la cause de Marie-Thérèse pour atteindre la France, et tandis que nos troupes combattent en Allemagne, en Autriche, en Italie, elle attaque notre marine mal commandée, nos colonies

WF

NOS COLONIES EN nSO.

p m.al défendues. Macaulay donne une pliysionomie

i.trfes exacte de celte guerre lorsqu'il écrit en parlant

de l'invasion de la Silésie par Frédéric : " Afin que

e roi put dépouiller un voisin qu'il avait promis de

Séfendre (l'Autriche), des hommes noirs se battirent

i côte de Copomandel et des hommes rouges

3 scalpèrent mutuellement auprès des grands lacs

fde l'Amérique du Nord. »

La guerre n'avait été ni bien comprise ni

t-bien dirigée, nos succès nous permettaient ce-

I ^ndaot d'en tirer profit : vaincus au Canada nous

relions vainqueurs aux Indes et en Europe (vic-

l'ioires de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld).

E^ais Louis XV ne voulut pas « traiter en mar-

Rchand ». Au traité d'Aix-la-Chapelle il rendit aux

[Autrichiens les Pays-Bas, conquis en entier, aux,

s Madras que leur avaient enlevé La Bour-

bonoais et Dupleix, se contentant de la reslitu-

Bon du Canada. Ainsi la France ne gagnait rien,

supériorité maritime de l'Angleterre s'était

tablic, la Prusse acquérait la Silésie, l'Autriche

nibsistait,

Cette guerre entre la France et l'Angleterre put fetarder un instant le développement de nos colonies; elle ne l'arrêta point. L'esprit d'entreprise, la

lÉ

72 L'EXPANSION UE LA FltASCE,

liîirdifisst; de nos compalriotes ne faiblissaieat pas, mais grandissaient au contraire; parmi les successeurs de Colbcrt plusieurs élaîcnt d'habiles miaîstres qui coDtÎDuaient son œuvre. Les années qui suivirent le traité d'Aix-la-Chapelle furent d'ailleurs parmi les plus heureuses du xvni" siècle : le commerce fleurissait de Saint-Pétersbourg ù Cadix et de l'autre côté des mers.

Les Antilles étaient alors en pleine prospérité. Depuis qu'elles avaient été occupées 40,000 Français environ s'y étaient rendus, appartenant à toutes les classes de la société. On cultivait aux îles la canne à sucre, le tabac, l'indigo, le coton, et le café qui y était introduit depuis 1728, Fait digne de remarque, les membres du clergé, dominicains et jésuites établis aux Antilles, n'apportaient pas moins de zèle que les laïques à la culture et au commerce : ils étaient ingénieurs, architectes, planteurs, commerçants, spéculateurs même (le P. Lavalette). Aparlirde 1717 plusieurs dispositions du " pacte colonial » avaient été heureusement modifiées, ce qui laissait au mouvement des échanges plus de liberté, La Martinique, qui n'avait pas 15,000 noirs en 1600, en comptait 72,000 en 1736 ; le numéraire y abondait ainsi que les marchandises; elle recevait chaque année dans ses ports 200 vaisseaux de France et 30 du Canada. La Guadeloupe, quoique dans une proportion moindre,

di

NOS COLONIES D'AMERIQUE. T.i

suivait le même mouvement ascensionnel, les caféières couvraient de vastes espaces et le coton récolté dans l'île alimentait les manufactures de i'Alsace et de la Flandre. Saint-Domingue devenait, d'un autre côté, le plus grand producteur de sucre du monde; son exportation était de 11 millions de livres tournois en 1711 et, par une marche toujours ascendante, devait atleindre 193 millions tie livres [200 millions de francs environ) en 1788 ; son commerce employait I 000 navires et lo 000 marins français, Nantes, Marseille et surtout Bordeaux participaient largement à cette prospérité.

En Amérique la France possédait encore après le traité d'Utrecht, qui lui avait coûté l'Acadie, les deux magnifiques vallées du Mississipi et du Saint- Laurent.

Dans les dernières années du xvii' siècle, Louis XIV avait encouragé la colonisation de la Louisiane, puis, de 1717 à 1726,1a «Compagnie dOccident » dirigée par Law avait hâté le développement de ces terres nouvelles. Les colons n'y trouvant point les mines d'or promises y avaient planté le riz, le maïs, le coton, le tabac; en 1724, la Nouvelle-Orléans comptait environ un millier d'habitants, la colonie entière 3700 blancs' {plus tard, en 1762, Saint-Louis du

' Pendant quelques années, durant le privilège de la Compagnie d'Occident, on voulut peupler la Louisiane avet des.

Mississipi devait èlre fondé par les « trappeurs » qui couraientles prairies durant l'été). D'autre part, une ligne do forts était établie sur l'Oliio dont le bassin met en communication les vallées du Mississipi et du Saint-Laurent, afin de relier la Louisiane au Canada et d'arrêter l'invasion des colons anglais qui auraient coupé en deux l'Amérique française.

Au Canada les progrès sont, comme parle passé, bien moins sensibles qu'aux Antilles. Les colons — familles venues de France, « engagés » appelés par

I contrat de cinq ans, soldats restés dans le pays après libération, — s'y sont établis beaucoup moins nombreux. Dans les dernières années du xvii' siècle le courant de l'émigration est très faible, et Louis XIV qui n'entend plus les avis de Colbert, mort en 1683, a cessé de s'intéresser à une colonie qui, à sou gré, ne se développe pas assez vile '. Les habitants ont un esprit aventureux, ils se dispersent sur une immense étendue de terre, s'afl'aiblîssent quelquefois par des rivalités entre eux ou des luttes avec les sauvages; souvent aussi ils guerroient contre les Anglais de la « Nouvelle-Angleterre » ; tus profits de Tagriculture sont médiocres, les pro-

vagabonds el des filles embarqués de force dans nos ports. Ce lamentable expédient dut bientût être abajiJonné devant

B mauvais résultats qu'il donnait et les plaintes des colons.

' Rameau de Saiot-Pèie, loc. cit. Piissin,

COLONIES ANGLAISES D'AMElUOLtl.

duits d'une région tempérée moins « riches » que ceux des terres intertropicales. En 1733 le mouvement commercial est encore bien faillie : l'exporlaiion du Canada ne dépasse pas 1 700 000 francs et l'importation n'atteint 5200000 francs qu'à cause des envois du gouvernement. Cependant celte Nouvelle-France à laquelle on n'envoie ni soldats pendant la guerre ni colons pendant la paix ' ne dépérit pas, bien au contraire. Les colons, transformés en soldats, résistent vigoureusement aux troupes supérieures des colonies anglaises voisines, tandis que les femmes élèvent de nombreuses familles, témoignant ainsi de l'extrême fécondité de la race française implantée sur la terre canadienne. En 1706, on recense 19000 habitants; en 1721, 25 000; en 1744, 54,000; en 1739, 82000: la population double en moins de vingt-cinq ans.

A la même époque, c'est-à-dire vers le milieu du xvm° siècle, les Antilles anglaises ne se trouvent pas toutes dans un état égal de prospéi-ilé; la Barbade, autrefois riche, est ruinée, tandis que la Jamaïque exporte de grosses quantités de sucre. Les unes et les autres souffrent d'une application extré-

' La gat'aison du Canada tout entier variai!, enti'e 700 et 1400 hommes. ^ L'Acadio avant sou abandon au traité d'Ulrechl n'éloit gardée que par 100 ou 200 soldats.

De 1700 à 1730, te Canada ne leçut que 4 OOO colons.

7û L'EXPANSION DE LA FHAKCE.

menient rigoureuse des principes du » pacte colonial )>. Quant aux colonies de l'Amérique du Nord elles sont également contrariées par le système mercantile et quelques esprits prévoient déjà qu'elles se soulèveront un jour contre le régime économique auquel les soumet la Métropole. Mais le chitrre de la population européenne, sa croissance rapide, la fertilité du sol, font les provinces anglaises plus riches que les provinces françaises voisines. C'est au nombre bien plus qu'à rintelligence, à l'activité, au travail ou à la fécondité des familles que les Anglo-Américains doivent leur supériorité sur les Franco-Canadiens' : ils sont 260 000, en 1706,

' Hiinieau do SaiuL-PÈre, toc. cil. Passim.

Alois qu'en France les niioisLres se désintéressaient, malgré les appels énergiques des gouverneurs, du peuplement du Canada, les miiiislves anglais et plus encore les colonies elles-mcmea ne cessaient de recruter, par mille inojens, de nouveaux calons pour rAmériijue : De 1700 à 1730 lescolouies de la Grande-Bretagne reçurent plus de 100 000 émigranls alors que seulement 4 DOO s't'tablissaieut a» Canada.

Peut-Ëtre aux diiïêreutes raisons que nous avons données ici et plus liaul, pour expliquer la faiblesse de l'émigralion française ft l'iniporlance de l'émigration anglaise, convientil d'en ajouter une outre. Bien qu'il ne soit pas possible d'avoir des cliitrres exacts sur les mouvements de la population en Angleterre et en France au xvi[= et au iviu" siècle, il est permis de penser qu'alors comme aujourd'hui, la population augmentait plus vite chez nos voisins que ciiez nous et que cette aiiginenlation continuelle et notable alimentait leur émigration. Un fait, d'ailleurs, est certain : la corres- ^ndance de Colbert, les mémoires des Intendants, la Dlme

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