‹ L'expansion des Boers au XIXe siècleChapitre 10 sur 241 · I. Siège ofiBciel du landdrost · texte numérisé non relu

I. Siège ofiBciel du landdrost

cette armée, dont ils méditaient cruellement la destruction. »

Cependant le jour même où la sentence avait été rendue, le 20 janvier 18 16, le prosecutor Cuyler implora la clémence de lord Somerset en faveur de certains condamnés. Le gouverneur fit droit à sa requête : il gracia Willem Kruger et atténua les peines infligées par le tribunal.

L'exécution des cinq condamnés à mort eut lieu le 9 mars 181 6 sur cette colline de Slachters Nek, où, le 18 novembre précédent, Tinsurrection avait pris fin.

Une circonstance rendit particulièrement pénible cette scène, à laquelle tous les Boers compromis dans l'affaire assistèrent par ordre. Au moment où le bourreau enlevait les condamnés dans l'espace et retirait la plate-forme sous leurs pieds, les cordes se rompirent et quatre d'entre eux retombèrent vivants sur le sol. Ils se mirent à courir et croyant que d'après les coutumes anglaises un homme tombant ainsi devenait libre, ils crièrent grâce! L'un d'eux s'écria même que cet accident prouvait bien que Dieu ne voulait pas leur mort. « Je ne saurait décrire, dit Cuyler, l'angoisse des témoins en ce moment. » Quelques-uns lui demandèrent de faire grâce croyant qu'il en avait le pouvoir. Mais il dut laisser la justice suivre son cours. On apporta d'autres cordes et les condamnés subirent leur sort*.

I. Nous avons deux récits de l'exécution du 9 mars 1816 : l'un du landdrost Cuyler dans une lettre du 18 mars i8i6 au lieut.colonel G. Bird, secrétaire de lord Somerset, Leibbrandt, The rébellion of 1 8 1 J , p. 828-24; l'autre du voyageur G. I. Latrobe, composé d'après les renseignements que lui donna un témoin oculaire, le landdrost du district de George, van Kervel, Journal of a visit to Soulh Africa in 181 J and 1816, in-4°. Londres, 1818, p. 147.

IL — On a souvent voulu voir dans cette insurrection de Slachters Nek une preuve de la haine des Boers contre les Anglais. Étudiée dans ses détails, elle nous semble, au contraire, témoigner du loyalisme de la grande majorité d'entre eux.

S'ils avaient été animés des sentiments d'hostilité qu'on leur prête contre le régime, ils auraient saisi l'occasion de la mort tragique de Frederick Bezuidenhout pour se soulever en masse. Or, juste à l'inverse, ils repoussèrent, pour la plupart, les propositions de Johannes Bezuidenhout, d'Hendrik Prinslo et de leurs complices.

Pendant la nuit du 1 3 au i4 novembre i8i5, Theunis de Klerk et Piet Erasmus firent une tournée d'enrôlement : ils entraînèrent bien trois adhérents, mais, ni Paul Bester fils, ni Joseph van Dijk fils ne consentirent h les accompagner. Dans la journée même du i3 novembre, il y avait eu chez Daniel Erasmus une sorte de référendum ; sur les treize Boers qui y prirent part, onze se déclarèrent pour le gouvernement et deux seulement contre lui. Le i5 novembre, Abraham C. Greijling, field cornet du Zwagershoek, ayant convoqué les hommes de sa circonscription, leur exposa la situation et leur demanda leurs intentions. « Tous au nombre de trente-six répondirent qu'ils lui restaient fidèles à lui, Greijling, et au gouvernement. »

Johannes Bezuidenhout ne réunit jamais plus de cinquante hommes autour de soi, parmi lesquels un certain nombre étaient venus à lui non de propos délibéré, mais par ignorance et par surprise. D'ailleurs, entre le 1 4 et le 1 8 novembre, quelques désertions diminuèrent l'efiectif de son commando. Ainsi, pendant la nuit du 17 au 18 novembre, Stephanus Frederick Grobbelaar s'éloigna subrepticement : « A Slachters Nek, dit-il, ils me placèrent en sentinelle ; alors je pris mon cheval et

je retournai à la maison ; puis je me rendis chez M. van de Graaff (landdrost adjoint) et je demandai pardon. » Piet Claasson Prinslo, Frans Smit, Lucas van Vuuren^ Christian Dreijer s'esquivèrent pareillement.

Parmi ceux que Johannes Bezuidenhout retint autour de lui, il y avait moins de convaincus dévoués à sa cause que de poltrons intimidés par ses menaces de vengeance. Il avait affirmé qu'il livrerait aux Cafres ceux des Boers qui l'abandonneraient, eux, leurs familles et leurs propriétés. Comme on le savait violent et vindicatif, on le craignait.

Cinq ou six exceptés, ces insurgés manquaient de conviction ; ils ne firent jamais figure de révolutionnairesrésolus.

Faibles par le nombre, ils étaient en outre dépourvus de notoriété. Aucun de leurs chefs ne jouissait dans le pays d'une grande considération. Le landdrost Andries^ Stockenstrom disait de Johannes Bezuidenhout et de Cornelis Faber, dans une lettre du i5 novembre i8i5 : « Ils ne se sont jamais soumis à aucune autorité. Ils. ont passé une plus grande partie de leur vie chez lessauvages que chez les chrétiens ; ce sont des individusde la plus déplorable moralité. » Stephanus Bothma,. autre tête du parti, avait été exilé de la colonie. Parmi les Boers notables revêtus d'une fonction soit civique, (Theemraad, soit militaire, de Jteld commandant ou de field cornet, un seul, W illem F. Kruger, participa au. soulèvement ; encore n'était-il que Jield cornet provisoire.

Les insurgés présentent encore un trait commun : la. jeunesse. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas trente ans,, pas même vingt-cinq. Theunis Christian de Klerk était âgé de vingt-neuf ans ; Abraham Carel Bothma et Piet Pietson Erasmus, de vingt-huit ; Abraham Ludovicus- Botha, Adriaan Engelbrecht, Leendert Labuscagne et

Andries H. J. Klopper, de vingt-quatre ; Jacobus Marthinus Klopper, de vingt-deux ; Nicolas Balthazar Prinslo, de vingt ; Adriaan Labuscagne, de seize : exemples qu'il serait facile de multiplier. Johannes Bezuidenhout entraîna donc principalement des jeunes gens : les hommes d'âge et d'expérience s'abstinrent de le suivre dans son aventure.

Mais beaucoup de Boers de l'Uitenhage et du Graaff Reinet, non contents de repousser les propositions de Johannes Bezuidenhout, apportèrent leur concours aux fonctionnaires du gouvernement pour rétablir l'ordre. Un des hommes les plus importants de l'Uitenhage, Willem Nel, field commandant du district, se jeta dès le début à la traverse de la révolte. Le i4 novembre,, il se rendit, non sans un certain courage, au milieu de ses compatriotes assemblés devant le poste de Van Aard, pour les presser de renoncer à leurs projets.

Quand, le i8 novembre, le landdrost Guy 1er marcha contre la position de Slachters Nek, il commandait non seulement une compagnie de soldats du gouvernement, mais encore un groupe de Boers fidèles ; de même, quand le landdrost adjoint Fraser se lança à la poursuite de Johannes Bezuidenhout, un commando de Boers l'accompagna.

Les magistrats en situation de se renseigner sur Tétat d'esprit des habitants ne considérèrent nullement la rébellion de Slachters Nek comme une manifestation d'hostilité générale contre le gouvernement.

Les membres de la Commission of Circuit, W. D. Jennings et F. R. Bresler, qui tenaient leurs assises à Uitenhage précisément en novembre i8i5, disaient dans leur rapport à lord Somerset:

La partie la plus respectable et de beaucoup la plus nombreuse des habitants des districts excentriques fut indi-

gnée de la résistance d'une partie de leurs compatriotes au sage gouvernement de Votre Excellence. Cette indignation se manifesta ouvertement par la promptitude avec laquelle la plupart, sur Tordre de leurs magistrats, s'assemblèrent en armes pour arrêter la révolte et soutenir la loi.

Diemel et Hiddingh, les magistrats qui composèrent la Spécial Commission chargée de juger les rebelles, n'étaient pas moins siffirmatifs :

Nous avons la très grande satisfaction de dire qu'il s'en faut de beaucoup qu'il règne, parmi les colons en général, une désaffection ou une hostilité quelconque contre le gouvernement. Assurément non ! Nous avons partout remarqué que les braves fermiers sont animés d'un bon esprit et, pris dans leur ensemble, très satisfaits. Ils parlent du gouvernement avec respect et reconnaissance, et quand ils diffèrent d'opinion avec lui sur quelque mesure d'intérêt public, ils l'en informent correctement, ne doutant pas qu'il ait souci de leur prospérité.

L'étude attentive des textes concernant la révolte de Slachters Nek nous paraît donc devoir modifier très sensiblement les idées courantes sur les sentiments des Boers à l'égard des Anglais au début du xix^ siècle.

Parce que, en i836, les Boers ont en grand nombre quitté le Cap, parce qu'ils se sont battus contre les troupes anglaises, en i842, à la baie de Natal et en i848 à Boomplaats, au Nord de l'Orange; parce que, en 1881, le Transvaal a rejeté violemment, par la victoire de Majuba Hill, la domination anglaise ; parce que, de 1899 à 1902, les Républiques Sud-africaines ont soutenu, pour sauvegarder leur indépendance, la lutte acharnée que l'on sait ; bref parce que, depuis soixante-dix ans, le conflit entre l'élément néerlandais et l'élément britannique domine toute la politique de l'Afrique australe, on a tendance à supposer que, du jour où les Anglais

ont débarqué au Gap, les Boers, tous les Boers se sont sentis enflammés de haine contre eux. C'est une erreur, -et les circonstances de la révolte de 1 8 1 5 le prouvent bien. Assurément c'est partiellement, grâce au sang-froid «t à la promptitude d'action des landdrosts Cuyler et Stockenstrom et du landdrost adjoint Fraser qu'elle prit si rapidement fin. Lord Somerset leur exprima ses remerciements des éipinents services qu'ils avaient, dans la circonstance, rendus à son gouvernement, et ce ne fut que justice.

Ils n'auraient toutefois certainement pas réussi, malgré leur habileté personnelle, à réprimer le soulèvement •des Boers, s'il eût été général. Mais il ne fut que partiel. Provoqué par un nombre très restreint de colons, il fut désapprouvé de la grande majorité d'entre eux.

Nous estimons donc que les Boers, en leur ensemble, ne pensaient pas, pendant les trente premières années de la domination anglaise, soit à s'en affranchir par la force des armes, soit à s'y soustraire par l'exil. Ils auraient vraisemblablement continué à s'accommoder de ■cette domination, si le gouvernement n'avait vers iSaS inauguré une politique qui lésa si profondément leurs intérêts, qu'ils préférèrent l'émigration dans les contrées sauvages du continent africain, avec tous ses périls, à la vie dans leur propre pays sous d'injustes lois.

I. — C'est un fait certain que les Boers étaient tenus en fort petite estime par les Anglais.

Le célèbre géographe John Barrow, qui arriva au Gap en 1797, comme secrétaire du gouverneur lord Macartney, accompHt plusieurs voyages dans l'Est et le Nord de la colonie, et ne la quitta qiu'en 1802, ne laissa pas de contribuer pour une part importante à les discréditer dans l'opinion publique. Son ouvrage, Travels into the interior of Southern Africa l'emportait, en intérêt comme en agrément de style, sur les récits de voyage en Afrique australe, précédemment publiés, notamment par Sparrman^ et par Paterson*. Il eut du succès; la première édition parut en 1801 et une seconde en 1806 ; pendant trente ans il gagne en crédit autant que l'auteur en considération.

Entré à l'Amirauté en i8o4, nommé second secrétaire le 8 avril 1807, et, en cette qualité, véritable adminis-

1. André Sparrman, Voyage au cap de Bonne-Espérance et autour du monde avec le capitaine Cook et principalement dans le pays des Hottentois et des Caffres, traduit par Le Tourneur, 2 vol. in-4®. Paris, 1787.

2. William Paterson, A narrative of four journeys into thecountry of the Hottentots and Caffraria in the years 1777, 78 and 79, I vol. in-4°. Londres, 1789.

LE DÉDAIN DE LA GRANDE-BRETAGNE 4o

trateur de la marine britannique quarante années durant, fondateur de la Royal geographical Society en i83o*, honoré en i835 d'un titre de baronet par Guillaume IV, John Barrow fit pendant un demi-siècle autorité en matière de géographie et de colonisation^. Or, dans ses récits de voyage, il s'était montré très défavorable aux Boers ; il pesa sur eux de tout le poids de son talent et du respect dont il était entouré.

Si les descriptions de l'Afrique australe ultérieurement publiées, le Journal of a visit to South Africa in i8i5 and 1816 de Latrobe, paru en 18 18 et les Travels in the interior of Southern Africa de Burchell, parus en 1822, si surtout les Reisen im sûdlichen Africa in den Jahren i8o3-i8o6 de Lichtenstein parus en 181 1- 1812 ', et les Travels and adventures in Southern Africa de George Thompson, parus en 1827, tendaient à corriger le jugement très sévère de Barrow, encore un esprit prévenu pouvait-il bien glaner dans ces ouvrages de quoi nourrir sa malveillance.

Les Boers apparaissent donc sous un aspect très défavorable aux hommes d'Etat, qui sont appelés à décider de leur sort. Ils vivent isolément, chaque famille dans un domaine, a place^, pour employer l'expression anglaise, qu'ils ne prennent même pas soin malgré les invitations réitérées du gouvernement de faire enregistrer légalement, si bien que le landdrost du GraaffReinet,

1 . La fondation de la Royal geographical Society fut décidée dans une réunion des membres du Raleigh Travellers Club, tenue le 24 mai i83o, sous la présidence de Barrow. The Journal of the Royal geographical Society, I, p. v.

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