L'abandon du Natal par les Boers
Immédiatement après le débarquement du colonel Cloete en juin 1842 et sa proclamation incitant les nègres à piller le bétail des Boers, ceux-ci commencèrent à se diriger par les passes des Drakensbergen vers les pays de l'Orange et du Vaal. L'exode continua, par familles et par groupes de familles, les années suivantes. A la fin de i845, le missionnaire Abraham Faure, après une tournée dans le pays, y estimait tout au plus à cinq cents le chiffre des familles Boers, et selon un autre missionnaire, Lindley, il n'en
serait même pas resté alors plus de trois cent soixantecinq*.
Le lieutenant-gouverneur Martin West constate le 24 février i846 « que le nombre des habitants hollandais diminue chaquç jour », et il déplore que « par le départ de la majorité des Boers, ce district ait en grande partie perdu sa cavalerie' », la meilleure des armes à opposer aux Zoulous, en cas de guerre. Deux mois plus tard, le secrétaire du gouvernement du Natal, Donald Moodie, estime que le nombre des familles, occupant encore leurs domaines, ne dépasse pas une centaine et qu'elles expriment aussi l'intention de partir ®.
Le secrétaire d'Etat des colonies, lord Stanley, avait cependant fait, en i844, des efiForts pour suspendre cette émigration. « Le gouvernement de Sa Majesté est disposé, écrivait-il, à accueillir les justes réclamations des colons présentées individuellement, si elles peuvent avoir pour efTet d'arrêter cette dispersion progressive de la communauté. » Des domaines d'une superficie de 6 COQ acres (3 ooo hectares) lui paraissaient bien vastes, toutefois il fallait, disait-il, les accorder aux Boers, si c'était le moyen de les retenir. Il engageait le gouverneur à restaurer en faveur de la population d'origine hollandaise, dispersée autour de Pietermaritzburg, les institutions qu'elle avait longtemps possédées au Cap et dont elle avait regretté la suppression, c'est-à-dire l'ancienne cour du landdrost et des heemraaden investie de pouvoirs administratifs étendus et de fonctions judi-
I. Mac Call Theal, Hist. ofS. A/rica (i834-54)f p. 36i, note.
a. Martin West à sir Peregrine Mailland, gouverneur du Gap. Correspondence of Natal [l], p. A3.
3. Donald Moodie au secrétaire du gouvernement du Gap, ao avril i846. Correspondence of Natal [I], p. 73.
ciaires limitées. Les landdrosts, ajoutait-il, seront nommés par le gouvernement, mais ils devront savoir le hollandais, et le lieutenant-gouverneur de même*.
Prescrire le rétablissement de l'ancienne institution hollandaise des landdrosts et des heemraaden, naguère supprimée au Cap, enjoindre aux fonctionnaires de savoir cette même langue hollandaise, dont l'emploi avait été interdit dans les documents officiels, quel blâme infligé par le secrétaire d'Etat des colonies à son lointain prédécesseur et quel aveu de méprise I
Mais ces concessions ne pouvaient plus arrêter les chariots qui alors roulaient lentement vers le Nord, Parmi les Boers, beaucoup quittaient le Natal par antipathie irraisonnée contre les Anglais. Que leur importait la promesse d'institutions libérales, ils n'y faisaient même pas attention. Il leur suffisait qu'un pays fut occupé par les soldats anglais, par a les jaquettes rouges » pour qu'ils prissent la fuite.
L'émigration avait encore des motifs plus précis. La règle, d'après laquelle le commissaire Henry Clbete confirma ou infirma la validité des titres de propriété, ne donna pas satisfaction aux intéressés. Il choisit pour critérium l'occupation eflective pendant Tannée qui avait précédé le 12 mai i843, date à laquelle sir George Napier l'avait nommé commissaire au Natal. Mais, il ne s'avisa pas que précisément, entre le 12 mai 1842 et le 12 mai i843, des troubles avaient régné au Natal, et que les Boers, redoutant les agressions des indigènes, avaient fui leurs domaines pour se réunir et se défendre dans les a laagers ». Ces propriétaires qui, par prudence, avaient déserté
I. Lord Stanley à sir P. Maitland, a5 mai i844- Correspondent e of Natal [l], p. 1-3.
précipitamment en juillet iS^a, l'étaient cependant devenus en vertu d'une concession régulière du Volksraad ou d'un marché en bonne forme conclu avec l'un de leurs compatriotes. Mais ils furent déchus de leurs droits par leur absence et ils eurent l'affront de voir des nègres occuper légalement leurs terres *.
L^ insécurité qui régnait au Natal contribua encore à en chasser les Boers. Avant l'établissement des premiers colons européens, Chaka avait, nous l'avons dit, dépeuplé le pays, de la Tugela à la Saint-John's river, en massacrant sur place les habitants, en les refoulant vers le Sud, ou bien encore en les ramenant de force en deçà de la Tugela et en les incorporant à sa tribu *.
Mais un pays aussi fertile que le Natal ne pouvait manquer de se repeupler, dès qu'une puissance quelconque y empêcherait les ravages des Zoulous.
Les premiers traitants et pionniers, les Boers ensuite, les fonctionnaires coloniaux britanniques enfin représentèrent successivement cette puissance. Autour de la baie de Natal et sous la protection de Farewell, de Fynn, et de leurs compagnons, il se forma un groupement d'indigènes dont, jusqu'en iSSg toutefois, le nombre ne dépassa pas quelques milliers'*.
A cette époque, Panda, menacé dans sa vie par son frère Dingan, franchit la Tugela en entraînant derrière soi un groupe considérable de dissidents. Quand, en février i84o, les Boers l'eurent reconnu chef des Zoulous, une partie de ses fidèles rentrèrent avec lui
1. Ce motif de mécontentement des Boers est très bien expliqué par le commissaire Walter Harding à la suite d'une enquête qu'il fit en 1847 auprès des Boers, habitant au Nord de la Tugela. Correspondence of Natal [î\t p. i8b,