La Convention de la Sand river
Hogge et Mostyn Owen, qui avaient quitté F Angleterre en mai i85i *, arrivèrent le 27 novembre à Bloemfontein. Après avoir procédé à une enquête sur la situation, ils estimèrent que la reconnaissance de Tîndépendance des Boers du Transvaal présenterait de grands avantages. Elle séparerait leurs intérêts de ceux des- Boers de l'Orange ; elle empêcherait leur alliance avec Mochech, imminente et pleine de périls pour les- Anglais ; elle assurerait au gouvernement britannique leur reconnaissance ; enfin elle n'aurait pas de conséquences nuisibles aux progrès de la civilisation, le& Boers s'engageant à interdire l'esclavage sur leur territoire et à extrader les criminels qui s'y réfugieraient.
Le II décembre i85i, Andries Pretorius avait fait demander aux commissaires s'ils étaient disposés à entrer en négociations. Le 28 décembre, ceux-ci firent publiquement savoir qu'une députation des Boers du Transvaal pouvait venir conférer avec eux ; ils annoncèrent en même temps l'annulation de la proclamation du 22 juillet i848, par laquelle Pretorius avait été mis hors la loi.
Le lieu choisi pour les négociations fut la demeure du- Boer P. A. Venter, située au Sud du Vaal, au confluent de la Sand river et du Kool spruit à une vingtaine de kilomètres à l'Est de la voie ferrée actuelle
I. Lord Grey annonça leur nomination à la Chambre des lords dans la séance du 20 mai i85i. Hansard's parliamentary debates, t. CXVI. p. II 56.
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de Bloemfcmlein à Johannesburg ; d'où le nom de Convention de la Sand river, donné au traité qui fut conclu. Le gouvernement anglais fut représenta à la conférence par les deux commissaires, major William S. Hogge et C. Mostyn Owen, qui étaient accompagnés seulement d'un secrétaire, John Burnet.
Les délégués Boera étaient au nombre de seize, parmi lesquels deux, Andries Pretorius ,et H. F. Joubert, sont, dans le texte de la convention, qualifiés de a commandants généraux n,unG. F. Krtiger, de « commandant », un S. Lombard, de « landdrost », un de « doyen d'église » , un de « membre du raad » , cinq de " n field cornets ». Ils étaient accompagnés d'un secrétaire nommé J. H. Visagie.
Ils représentaient ; t" ceux de leurs compatriotes qui étaient disséminés entre la rive droite du Vaal et le Magaltesberg, c'est-à-dire les membres de la faction Pretorius ; 2° ceux du Lydenburg, dont H. F. Joubert «tait le 11 commandant général », Les habitants du Zoulpansberg, qui probablement reconnaissaient Hendrîk Potgieter pour chef, s'abstinrent de toute participation à ces événements.
Outre les délégués officiels, beaucoup deBoersse rendirent sur le lieu de la conférence comme simples spectateurs. Le 11 et le 12 janvier 18Ô2, Texploraleur Sanderson en rencontra plusieurs bandes sur les deux rives du Vaal. Très exaltés, ils se vantaient d'obtenir la reconnaissance d'indépendance non seulement du pays situé au nord du Vaal, mais encore de l'Ora/ije r/uer sovereignty et du Natal '.
Commencée le 16 janvier i85a la conférence aboutit
dès le lendemain 17, à la conclusion d'un traité en neuf articles*.
La Convention de la Sand river commence par reconnaître formellement Tindépendance des Boers. « Les commissaires assistants garantissent de la manière la plus complète possible de la part du gouvernement britannique aux fermiers émigrants au delà de la rivière Vaal, le droit d'administrer leurs propres affaires et de se gouverner eux-mêmes conformément à leurs propres lois, sans intervention du gouvernement britannique » (art. i). Les Boers n'ont à craindre de la part de la Grande-Bretagne ni occupation territoriale, ni alliance avec les indigènes (art. i et 3).
La limite entre le territoire des Boers indépendants et celui qui reste placé sous la domination britannique n'est pas définie autrement que par ces mots : « la rivière Vaal ».
L'article 7 règle les rapports entre les tribunaux des deux pays : « Tout criminel et tout coupable qui s'enfuira de l'un ou de l'autre côté du Vaal sera extradé. Les dépositions des témoins nécessaires pour éclairer un procès engagé d'un côté du Vaal pourront être reçues |>ar les tribunaux siégeant de l'autre côté. »
Par l'article 4 les Boers s'interdisent de pratiquer et d'autoriser l'esclavage.
Tels sont les articles de la Convention relatifs aux Boers considérés en tant que communauté politique ; les autres concernent leurs actes individuels.
Toute personne qui transportera des armes à feu du Sud au ^îord du Vaal devra se procurer un certifi-
I. Le texte de la Convention de la Sand river n'ayant jamais, croyons-nous, été publié en français, nous en donnons une traduc-r tion en Appendice, p. 394.
cat d'un fonctionnaire britannique spéciflant combien son chariot en contient (art, 5). Il est interdit de vendre des armes à feu aux indigènes (art. 6). Mais, sauf cette restriction, la liberté de circulation et de négoce des deux côtés du Vaal est complète (art. 5) et les Boers pourront se pourvoir de munitions dans les possessions britanniques (art. 6).
Jamais, jusqu'alors, les mariages contractés par les Boers, depuis leur émigration, devant leurs propres magistrats n'avaient été tenus pour légitimes par le gouvernement anglais. L'article 8, au contraire, déclare a que les certificats de mariage délivrés par les autorités particulières des fermiers seront tenus pour valides et donneront droit aux enfants issus de ces mariages de recevoir les héritages qui leur reviennent dans toute colonie ou possession britannique de l'Afrique australe » .
Enfin les Boers restés en territoire britannique auront la faculté de vendre leurs biens, et d'aller rejoindre leurs compatriotes au delà du Vaal ; inversement, ceux qui habitent au Nord du Vaal sont autorisés à revenir se fixer au Sud (art. 9).
L'opinion des hommes d'État et des fonctionnaires coloniaux à l'égard des Boers, s'était donc entièrement transformée. Nés sujets britanniques, avaient déclaré à maintes reprises sir George Napier et ses successeurs, sujets britanniques ils resteraient indéfmiment ; ils avaient beau fuir loin du Cap, s'enfoncer dans les profondeurs du continent africain, leur •nationalité était indélébile. Résistaient-ils en armes aux troupes anglaises envoyées au >iatal ou dans l'Orange, pour les replacer sous le joug, ils étaient considérés, comme des « rebelles ». La qualité de « belligérants » leur était refusée.
Mais à dater delà Sand river Convention, c'est-à-dire
de i852, le point de vue change. L'acte lui-même est non pas une amnistie, mais un véritable traité diplomatique bilatéral, signé par les représentants du gouvernement britannique d'une part et par ceux des Boers de l'autre, et qui confère à ces ex-sujets britanniques le droit de se déplacer, de se marier, de commercer, de se gouverner y comme bon leur semblera.
Ces ex-sujets ne possèdent pas encore en i852 de nom de nation ; ils sont désignés alternativement par celui de leur position sociale, les « Boers » — c'est-àdire les paysans — ou par celui de leur profession (c les fermiers » — c'est-à-dire les cultivateurs et les éleveurs — auquel est jointe Tépithète qualificative d' « émi- ^rants » , pour les distinguer de leurs congénères restés au Cap. Cependant le gouvernement anglais « assure que l'établissement de la paix, du commerce libre et de rapports amicaux avec les fermiers émigrants est son désir le plus vif » (art. i de la Convention), termes identiques à ceux en usage dans les rapports diplomatiques entre nations européennes.
Dans l'histoire du droit des gens, cette Convention de la Sand river doit figurer, dans la collection des instruments diplomatiques, à côté de l'article du Traité de Munster, par lequel, le 3o janvier i648, le roi d'Espagne reconnut « les Seigneurs États généraux des Païs- Bas-Unis... libres et souverains Etats » et de l'article du Traité de Paris, par lequel, le 3o novembre 1782, le roi de la grande Bretagne reconnut les Etats-Unis «pour être des Etats libres, souverains et indépendants ». L'esprit des deux grands partis politiques anglais semble se refléter dans la manière dont l'émigration des Boers a été successivement considérée. Au torysme vigoureux, rude, un peu obtus, elle apparut comme un acte de révolte, qu'il fallait châtier, tandis que le whig-
gîsme, ennemi de la contrainte, n'y voulut poinl mettre
obstacle.
Origine de difficultés diplomatiques répétées ; origine d'une première guerre courte, mais humiliante pour l'orgueil britannique, en 1881 ; origine enfin d'une seconde guerre, heureuse dans son issue, mais longue, dispendieuse et sanglante, laConvention de la Sand river est considérée comme une faute par la génération actuelle; et cependant c'est une des belles productions de l'esprit libérai anglais, au milieu du xix' siècle.
Les résultats de la conférence furent accueillis avec joie par les Boers, voisins de la rive droite du Vaal. Le 19 janvier i85a, Prelorius fut reçu triomphalement à Potchefstroom . Il fit en plein air une courte allocution, et le soir prit part à des danses données dans la maison du landdrost.
Le lendemain ao janvier, on tint une assemblée dans, un lieu que le voyageur Sanderson, de qui nous tenons ces divers détails, nomme le « public office ». Pretorius dit les prières, les grâces, puis prononça un long discours pour exhorter les auditeurs à jouir dans l'union des bienfaits que la récente convention leur assurait^ le texte de celle-ci fut ensuite lu et commenté".
Du côté anglais, sir George Gathcart, qui avait succédé à sir Harry Smith dans te gouvernement du Cap, exprima aux lioersdansla proclamation du i3 mai 1 85a sa satisfaction n de ce que l'un des premiers actes de son administration ait pour objet d'approuver et de confirmer la Convention ». Le ai juin, sir John
I. Sanderson, Journal of Ike Geoi/roph. Sociel;f, 1860, p. aiï. Dans Qn court entrelien qu'il eut avec cet explorateur, Pretoriua lui eiprima ion désir de vivre en bons termes avec le gouvernement britannique et de doter son pays des bienfaits de l'imprimerie.
Pakington, qui avait remplacé lord Grey au Colonial Office, signifia à sir George Cathcart « son approbation delà Convention ». Mais dans le public anglais, le traité du 17 janvier i852 passa absolument inaperçu. Lord Grey, dans l'exposé de sa politique, consacre quelques lignes à la mémoire du major Hogge, mort le 9 juin i852, à Bloemfontein, et le loue a d'avoir évité une nouvelle guerre dans l'Orange et d'avoir assuré la paix dans cette partie de l'Afrique* », mais c'est tout et on ne trouve dans VAnnual register de i852, résumé correct des faits de l'année*, aucune allusion à un événement, dont, maintenant que le présent éclaire le passé, les conséquences nous apparaissent multiples et graves.
Cette reconnaissance sans réserves de leur indépendance aurait dû, semble- t-il, causer immédiatement à tous les Boers, habitant au Nord du Vaal, une satisfaction unanime. Il n'en fut pourtant pas ainsi. La haine d'Hendrik Potgieter, commandant général du Zoutpansberg et de son groupe contre Pretorius — haine qui les avait empêchés de prendre part à la campagne de juilletaoût 184 8 contre les Anglais — était si forte que les délégués à la conférence de la Sand river furent accusés d'usurpation de pouvoir.