I. Sir George Calhcart, Correspondence, p. lo et lia-iS
envoyées an camp anglais. Au prix que Cathcart mettait à la paix, les chefs de tribus préféraient courir les chances de la guerre, et Mochech, bien plus président de confédération que monarque absolu, n'avait pas le moyen de les contraindre.
Le 20 décembre 1862, au matin, l'armée anglaise franchit le Caledon, puis Cathcart divisa son armée en trois colonnes, commandées respectivement par le lieutenant-colonel Eyre, par le lieutenant-colonel Napier et par lui-même. Il donna l'ordre à ses deux lieutenants de contourner ou de franchir un plateau nommé Béréa, qui se dressait devant le Caledon, et de le rejoindre devant Thaba Bosigo, la citadelle de Mochech (carte 5).
Mais la manœuvre échoua. Pendant leur marche, Eyre et Napier avaient, chacun de son côté, rencontré de grands troupeaux de bétail. Insuffisamment informés de la force réelle des Basoutos et les dédaignant, ils laissèrent imprudemment leurs hommes se débander et courir après le bétail. Durant ce désordre, un corps de Basoutos tomba à l'improviste sur les soldats de Napier et leur infligea des pertes très sensibles. Par suite de ces incidents, Cathcart, en arrivant devant Thaba Bosigo, s'y trouva seul, « planté là, comme il le dit, par ses deux chefs de colonne» et en présence de 6000 cavaliers Basoutos, dont beaucoup étaient armés de fusils. Pendant deux heures, des coups de feu furent échangés. Un très violent orage suspendit momentanément le combat. Mais quand la pluie cessa, les Basoutos avancèrent résolument contre la petite troupe de Cathcart. Heureusement pour lui, la colonne Eyre arriva à ce moment à son secours. La nuit tomba sur ces entrefaites*.
I. Cathcart, Correspondence, p, 169 et suiv., p. 343 et suiv.
Cathcart se sentait dans une position critique, quand il reçut de Mochech ]a lettre suivante inspirée par le missionnaire français Casalis, qui résidait alors à Thaba Bosigo :
Thaba Botuigo, minuit, 30 décembre i$5i.
Excellence.
Aujourd'hui, vous avez combattu contre mon peuple et pris beaucoup de bétail. Comme le motif de votre campagne était d'obtenir une compensation pour les Boers. je vous prie de vous contenter de ce que vous avez pris. Je vous demande la paiï ; vous aveï montré votre pouvoir, vous avez châtié, que cela vous suffise et ne me considérez plus comme un ennemi de la Reine. Je ferai tous mes efforts {x>ur maintenir dorénavant l'ordre parmi mes gens.
Votre humble serviteur,
Cathcart mesurait maintenant l'étendue des difficultés dans iesqueliesil s'était engagé. Les B a soutes étaient nombreux, braves, relativement bien armés. En cette seule journée l'armée anglaise avait perda trente-huit hommes. Un assaut donné à la forteresse de Thaba Bosigo, coûterait certainement des sacrifices encore plus considérables, sans que le succès en fût certain.
Le ton soumis de la lettre de Mochech permettait à Cathcart de se représenter à Londres comme victorieux. Il se déclara donc satisfait etdonna l'ordre de repasser le Caledon. Cette décision provoqua parmi ses officiers nn Irvs vif mécontentement ; ils ne voulaient pas rester SMT ar demi-échec. Les colons de la u Sovereignly », qui rivaient tout à redouter des Basoutos, ne furent pas inr-iiii irrités de cette retraite. Mais Cathcart n'écouta
I I .athcarl. Corrcsponilence, p. a3o.
L ETAT LIBRE D'ORANGE i
aucune doléance : gouverneur du Cap avant tcn refusait à s'occuper davantage de cette po^ annexe. 1
Il n'y a, écrivit-il au commencement de janvie au ministre des colonies, que deux solutions : c ' « abandonner la « Sovereignty » qui ne vaut peine d'être conservée et que les Boers ne i pas que nous conservions », ou bien « envoyer un lieutenant-gouverneur et constituer un gou ment régulier, avec une armée de deux mille h( pour le soutenir ». Il se refusait à adminisli territoire situé à 600 kilomètres de sa résidence tuelle.
En Grande-Bretagne, on ne désirait pas non plu server cette colonie. Sur cette question, les secn d'Etat qui se succédaient au Colonial Office, c< valeurs comme libéraux, partageaient le même Lord Grey n'avaitpas tardé à se repentir d'avoir apf la proclamation du 3 février 18^8. Le soulèveme Pretorius en juillet i848ravait éclairé sur les senti véritables des Boers. Il écrivit à sir Harry Sm 21 octobre i85i que « l'abandon final [de TOi constituait un point arrêté de la politique riale ».
Le ministère libéral John Russell tomba en 1 1862 et fut remplacé par le ministère conser Derby qui resta au pouvoir jusqu'en décembre Sir John Pakington, secrétaire d'Etat des colonie cette nouvelle administration, avait lamêmeopinic son prédécesseur et eut l'occasion de le déclare Chambre des Communes, le 9 mai i854 * 10 disait-il, n'a pas de valeur économique ; ses liai Boers ou indigènes ne veulent pas de la domi anglaise ; les possessions britanniques en Afriqn
^rale ont déjà, le Natal non compris, une longueur de ^60 kilomètres et une largeur de 48p, à quoi bon y ajouter un nouveau territoire, long de 6 à 700 kilomètres, large d'environ 200 ?*
En décembre 1862, lord Derby se retira devant lord Aberdeen, et au Colonial Office, sir John Pakington céda la place au duc de Newcastle. Mais si les ministères avaient changé de titulaires, les intentions du gouvernement restaient les mêmes. Aux raisons précédemment invoquées en faveur de l'évacuation se joignait à ce moment rinsuccès récent des armes anglaises dans le pays des Basoutos et le véritable dégoût que la « Sovereignty » inspirait à sir George Cathcart.
Le 6 avril i853, le duc de Newcastle donna mandat à un homme d'État alors très en vue, sir George •Clerk^, d'aller examiner la situation de l'Orange.
L'enquête à laquelle Clerk se livra en fît un partisan résolu de l'abandon du pays ; il écrivit au secrétaire d'Etat des colonies : « Je suis convaincu de l'inutilité -de cette acquisition C'est un vaste territoire ne possédant rien quipuissejustifier son annexion permanente à un pays dont la frontière est déjà inutilement étendue. Cette annexion n'affermit aucun intérêt véritable ; elle ne se justifie par aucun motif de prudence, elle ne répond à aucun projet réellement avantageux, elle n'accroît ni la force du gouvernement britannique, ni son crédit, ni son éclat. Rester ici, s'employer à cette extension de l'empire anglais, prendre des mesures administratives pour continuer une chose aussi inutile, serait, à mon -avis, encourager un mal sérieux et participer à l'une des fautes les plus manifestes que j'aie jamais connues,
I. Hansard's parliamentary debates,i. CXXXIII, p. 77-79. a. Dictionary of national hiography, article Clerk (George).
pendant près de trente années passées au ser l'État '. »
Cette lettre, dans laquelle on reconnaît le d'opinion nette et ferme, qui, des premiers, s'étal à la doctrine du free trade et aux idées de Cobde^ que l'ensemble de son parti tergiversait encore vainquit aisément le duc de Newcastle et Fredericl son sous-secrétaire d'Etat.
L'abandon de l'Orange fut donc définitivementj par le gouvernement britannique. '
Il aurait semblé que les Boers eussent dû- ace avec empressement et reconnaissance l'indépeE qu'on leur offrait. Cependant, par un phénomè^ apparence surprenant, mais (jue certaines circonan expliquent, \\% commencèrent par la repousser.
Déjà le 24 juin 1862, invités par le commi Mostyn Owen à se prononcer sur le maintien ou suppression de la domination britannique, dans TOi ils s'étaient décidés en faveur du maintien. Ce 1 pas par loyalisme, mais par peur. Ils redoutaient chech, qu'ils savaient en état d'opposer dix guern chacun d'entre eux. La retraite précipitée de sir Gi Cathcart en décembre 1 85 2 fortifia leurs appréhenj: elle prouvait manifestement la puissance de Moc : elle l'accroissait même, car le bruit de son succès • pandant dans les tribus, de nouveaux adhérents se \ paient autour de lui.
Le présent de sir George Clerk leur paraissait de périls. Dans l'occurrence, l'ennemi n'était plus
I. Lettre citée par Frederick Peel, sous-secrétaire d'É colonies, dans un discours prononcé devant la Chambre de; munes, le 9 mai \^h!x.Hansard*s parliamentarydehates,i,0\ p. 72.
:l8i FONDATION' DES RÈPCBLIQUES BOERS
{.'laU, mais le Basoulo. Indépendance signifiait pour eux licence donnée à Mochech de venir les piller à son frré. Ils voulaient donc que VOrangc river sovereignty restât sons la domination anglaise, nullement par esprit de lidélité à la Grande-Bretagne, mais tout simplement [x>ur conserver dans le pays les deux mille hommes de li-oupe qui les protégeraient contre leurs ennemis.
Telle fut la raison pour laquelle, le lo novembre i853, ((uatre-vingt-quinze délégués déclarèrent que le pays (levait rester sous la souveraineté de la reine de la (irande-Bretagne, et qu'ils repousseraient tout texte de constitution qui ne Texprimerait pas formellement.
Alaîs sir George Clerk persistait dans son dessein. Il provoqua autour d'un certain Adiiaan Stander la formation d'un nouveau parti, disposé à se charger du f.'0uvernemcnl, indépendamment de toute protection de TAngleterre. Alors, comme le dit avec raison Mac Call Thcal, « on vît ce speclacle étrange, d'un commissaire anglais de haut rang s'adressent à des homniesqui voulaient être délivrés de la domination britannique comme à des amis, tandis qu'il ne trouvait pas un mot affeclueui pour ceux qui désiniienl rester anglais et réclamaient une protection à laquelle ils croyaient avoir droit. La phraséologie politique s'adaptant à ce revirement, ils étaient devenus les obstructionnistes ' ».
Diverses circonstances contrihuèrent à giossir le parti de Stander. Des Boers, restés jusque-là déflants, acquiescèrent aux propositions de Clerk, quand ils furent cod- \aincus de sa sincérité '.
D'autres s'y rallièrent par point d'honneur. Une cer-
(. ofS. i/rica (i83i-i85i). p. J3i,
cours de t'redericL l'ecl, Ilamarii's partiaineniarj debalt$.
LETAT LIBRE D^ORANGE
taine émotion régnait au Cap. « L'abandon d'ui]( nie florissante et pleine de promesses serait, éc^ Cape Town Mail, une calamité pour l'Empire S pétitions circulaient en faveur de la conservât V Orange river sovereignty. Mais l'eflet en désa^ \es auteurs. Dans plusieurs de ces documenta ceux notamment signés par des membres des a philanthropiques, les Boers du Transvaal étaient sentes comme les bourreaux des nègres et on y pr que ceux de l'Orange, s'ils étaient laissés à eux-nc ne le leur céderaient point en cruauté. Ces p^ firent scandale dans l'Orange : les Boers eurent l'c de prouver (ju'ils pouvaient fort bien se passer de ti D'ailleurs au Colonial Office l'abandon de VOrangi sovereignty était décidé et on n'y tint compte ces sollicitations manuscrites ni des représent faites oralement par deux délégués. Fraser et Mi qui avaient été envoyés à Londres par le parti angl( de Bloemfontein.
Le 3o janvier i854, la reine signa une proclam qui devait être promulguée le i*"*" août, au plus ta par laquelle « elle renonçait à toute souveraineté territoire de l'Orange et sur ses habitants * » .
1 . Dans ce même numéro du g décembre 1 85 1 le Cape Tow écrivait non sans une vue assez juste de l'avenir : « Mais l'c <lu malheur ne serait bien mesurée, que lorsqu'il devi nécessaire dans quelques années de reconquérir ce territoire donné d'une façon déshonorante et folle. » Cité in sir Smith, Autobiographyt II, p. 279.
2. « Order in C^ouncil for Ihe promulgation, on or before day of August next, of a Proclamation abandoning and renc ail sovereignty over thc Orange River Territory and ils inhabi Cité par Adderlev, Ihinsard's parliamentary debates, t. CX p. 63. — Nous n'avons pas réussi à nous procurer le texte de la proclamation.
38* FOSDATIOS DES REPUBLIQCES BOERS
Cependant, sir George ClerL hâtait l'évasion britannique et Paccomplissait avant même que le lexle de la décision royale ait eu le temps de panenîr en Afrique.
Le i5 février i85i, les délégués des deux fraclions boers opposées se réunirent à Bloemfonlein . Clerk entra en rapport avec le comité qu'il savait favorable à ses vues et écrivit à l'autre pour le dissoudre. Le 17 février, il présenta un projet de convention, qui, article par article, fut durant une semaine étudié et amendé par l'assemblée. Enfin, le a3 février i8â4, une Convention' fut signée à Bloemfontein entre sîr George Clerk et vingt-six délégués Boers, dont quatre représentaient le district de Bloemfontein, quatre Smilblield, six Saunah's poort, six Winburg et six Harrismilh. Un seul porte le titre de « justice of tlie peace and field commandant 0, trois celui de « justice of the peace », six celui de K field cornet 0.
Le gouvernement anglais reconnaît l'indépendance complète de l'Orange ; un acte ultérieur signé par la reine libérera définitivement les Boers de leur allégeance à la couronne britannique et les déclarera à tous égards un peuple libre et indépendant. Nous ne croyons pas que le gouvernement anglais ait jamais promulgué cet acte, et même, dans un discours prononcé à la Chambre des Communes, le 9 mai i854, le sou s- sec ré ta ire d'État des colonies, Frederick Peel, se montra beaucoup moins catégorique que sir George Clerk. II soutint cette thèse assez spécieuse que le sol de l'Orange avait bien été affranchi de la domination britannique, mais non les habitants, un sujet brilanni- ■ que ne pouvant pas a se dépouiller de l'allégeance à la