L'agitation négropotle en Grande-Bretagne
Ce fut dans le dernier quart du xvm® siècle que l'on commença en Grande-Bretagne à s'apitoyer sur le sort des esclaves des colonies : l 'anti-esclavagisme prend naissance*.
En 1787, à la suite de l'agitation conduite par Thomas Clarkson et William W ilberforce, plus de cent pétitions demandant qu'on cessât d'exporter des nègres d'Afrique dans les colonies d'Amérique, furent déposées à la Chambre des Communes. Une société antiesclavagiste se constitue : The society instituted for the pur pose ofeffecting the Abolition ofthe Slave Ti^ade^.
Wilberforce et ses amis faillirent réussir ; l'année suivante, en 1788, ils obtinrent que, pour diminuer les souffrances des esclaves pendant la traversée de l'Atlan-
I. Voici un témoignage de cet esprit nouveau que nous relevons dans la correspondance d*Elizabeth Montaigu, femme de lettres dont le salon était fréquenté par la haute société londonienne. Dans une lettre du 23 novembre 1788 à son amie la duchesse de Portland, elle regrette que la Tamise serve à « apporter les dépouilles des Indes orientales ou le produit du travail des esclaves des^Indes occidentales ». Calendar of the Manuscripts of the Marquess of Bath, in-8°, 1904* I> p. 3^9 (Publications de THistorical Manuscripts Commission).
a. Les curieuses résolutions, prises par son comité dans la séance du 26 avril 1791» publiées dans le journal The public advertiser, du mardi 3 mai 1791, ont été réimprimées dans VAnti-Slavery Reporter, fascicule de mars-juin 1898, p. io5. Manifestement, on croyait alors l'abolition de l'esclavage toute prochaine.
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tique, le nombre de ceux-ci serait propprtionnel au tonnage des bâtiments ^ Mais ce premier succès des antiesclavagistes resta isolé. En 1793, la guerre contre la France éclate ; dès lors, le torysme triomphe, l'Angleterre devient âpre, impitoyable et pour longtemps inaccessible à tout sentiment humanitaire^.
C'est seulement vers i8o4, quand la réaction antijacobine est passée, que l'opinion publique revient lentement aux sentiments qui l'animaient, quinze ou vingt ans auparavant. En 1807, le trafic des esclaves est interdit dans les colonies anglaises; le 8 février 181 5, à Vienne, sur la proposition des représentants du roi de la Grande-Bretagne les plénipotentiaires des Puissances déclarent que « regardant l'abolition universelle de la traite des nègres comtoe une mesure particulièrement digne de leur attention, conforme à l'esprit du siècle et aux principes généreux de leurs augustes souverains, ils sont animés du désir sincère de concourir à l'exécution la plus prompte et la plus efficace de cette mesure par tous les moyens à leur disposition *. »
La véritable période d'agitation anti-esclavagiste commence en 1823. Wilberforce vieillit, mais il a rencontré en Fowell Buxton un digne successeur. Des réunions publiques sont organisées, des brochures anti-esclavagistes publiées. Les deux Chambres du Parlement anglais reçoivent des pétitions, dont les auteurs constatent que les planteurs n'améliorent pas spontanément le sort de leurs esclaves et demandent « qu'on introduise de force dans les colonies le sens de la justice et de l'humanité
I. Dictionary of national Biography, article Clarkson (Thomas).
a. A. Chevrillon, Sydney Smith, p. i55.
3. Cette déclaration forme la pièce annexe n<> i5 à l'Acte du Congrès de Vienne. De Martens, Nouveau recueil de traités, t. 11, p. 433.
que ni leur bon cœur ni la prudence n'enseignent aux colons * » .
De toutes les passions politiques, dit Greville dans son Journal ^, cette fureur d'émancipation (car c'est bien plutôt de la fureur que de Tintérêt) m*a toujours frappé comme l'une des plus extraordinaires et remarquables. Il est certain qu'une grande partie des abolitionnistes obéissent à des sentiments très purs ; ils ont horreur des cruautés qui ont été et sont encore souvent pratiquées sur les esclaves ; l'esprit plein des abominations qu'ils ont lues et entendues, ils sont invinciblement convaincus que l'esclavage sous toutes ses formes est incompatible avec l'esprit de la constitution anglaise, constitue un opprobre pour le caractère national et qu'il faut l'effacer. Ces gens en général ignorent entièrement les nombreuses difficultés de la question ; leurs notions sont superficielles, ils ont pitié des esclaves, qu'ils regardent comme des victimes innocentes, ils détestent leurs maîtres, qu'ils traitent de barbares criminels. D'autres sont persuadés que l'esclavage est un système déplorable, inutilement cruel et que le travail libre le remplacera aussi bien et même mieux sans être odieux. Il y a enfin des gens par milliers qui, selon leur penchant individuel, ont des sentiments mélangés et des opinions composées en partie ou en entier de celles qui viennent d'être énumérées.
Greville ajoute que le parti abolitionniste comptait certains hommes expérimentés, qui prévoyaient les conséquences de la suppression de l'esclavage : domaines des planteurs tombant en friche, nègres se refusant à tout travail, « car ils demandent la liberté pour pouvoir être paresseux », et qui, nonobstant cette opinion,