L'EXPANSION RUSSE EN ASIE
Chemins de fer russes en Asie*
Le Transsibérien. — Le chemin de fer transsibérien, de l'Oural à Vladivostok, fut décidé en 1891iparun ukase du tzar Alexandre III.
Les travaux commencèrent immédiatement, et la construction de la voie s'exécuta simultanément sur cinq sections.
La distance totale de Saint-Pétersbourg à Vladivostok est, d'après les tracés, en territoire russe, de 9,876 verstes (la verste = 1,067 m.), soit 10,500 km., dont 7,543 au réseau transsibérien, qui commence à Tchellabinsk, sur le versant oriental des monts Oural.
A la fin de 1896, la situation des travaux est la suivante :
La section Tcheliabinsk-Tomsk (1,400 verstes) est terminée et en exploitation. Le pont sur l'Obi doit être livré au printemps de 1897.
Dans la section Tomsk-Irkoutsk (1,660 verstes), la voie est livrée jusqu'à Krasnoïarsk (660 verstes). De Krasnoïarsk à Irkoutsk, la voie est en partie posée et sera livrée à la fin de l'année 1897.
Dans la section dite du Baïkal, d% Irkoutsk à Stretensk, on en est encore aux travaux préparatoires. Le tracé présente de grandes difficultés, à cause de la traversée des contreforts montagneux qui bortent le Baïkal (ait. 475 m.). La voie passera à 1,150 m., altitude la plus élevée, et descendra de 675 m. sur 700 verstes, entre le Baïkal et Tchita.
La section Slretensk-Khabarovka (2,000 verstes) a été ajournée, d'abord à cause de la navigabilité de l'Amour, et aussi en raison de la probabilité d'une entente avec la Chine pour traverser la Mandchourie. Une convention signée en 1896 autorise, en effet, le passage de la voie ferrée par la Mandchourie.
La voie a été également ouverte et livrée sur la côte du Pacifique, de Vladivostok à Gravskaïa (377 verstes), et atteindra prochainement l'Amour à Khabarovka, où sera installée une grande gare maritime.
Dans le Transsibérien tout est russe, ingénieurs, ouvriers, matériel. L'effort accompli est absolument remarquable. Il y a lieu de croire que cette magnifique voie sera inaugurée avant 1900, date d'abord fixée pour l'achèvement des travaux.
Le trajet de Saint-Pétersbourg à Vladivostok sera d'environ 12 à 13 jours. Ce sera la route la plus directe et la plus courte pour se rendre en Extrême-Orient.
L'exploitation des régions traversées, riches en forêts et en mines, favora*bles en beaucoup de parties à la colonisation agricole, permet d'espérer un trafic rémunérateur. Les paysans russes émigrent déjà vers la Sibérie méridionale, et le peuplement est assuré par l'accroissement remarquable de la population, que Ton constate en Russie.
Le Transmandchourien. — La nouvelle ligne s'embranchera sur la section du Baïkal à Onon et se dirigera presque en ligne droite sur Vladivostok en traversant les monts Khingan. La longueur de la ligne sera de 1,900 verstes environ, dont 1,440 en territoire chinois. Elle réalise, sur le tracé par l'Amour, un raccourci de 500 verstes. De plus, elle traversera un territoire plus tempéré, plus fertile et plus peuplé.
La Russie prend pied ainsi en Chine, et déjà elle projette deux voies ferrées de pénétration d'une importance exceptionnelle, l'une par Ourga sur Pékin, l'autre de Vladivostok sur Port-Arthur.
Le Transcaspien. — Le chemin de fer transcaspien, qui s'arrête à Samarkand, va être prolongé dans deux directions :
1° sur Tachkent; la ligne est tracée, et on étudie son prolongement pour la raccorder plus tard avec le transsibérien à Viernyï;
2° sur Khodjent et Marghelan, terminus à Andidjan, sur un affluent du Syr-daria, ligne à l'étude.
En projet également, un raccordement de 2,000 k. entre Tachkent et Orenbourg (Oural).
On vient de commencer la construction de la voie ferrée de Merv à Kouchk, point extrême de la domination russe, à 150 k. de llérat. Cette ligne, qui sera terminée dans deux ans, remonte la vallée du Mourghab. C'est une ligne nettement offensive.
On termine le port de Krasnovodsk sur la Caspienne. Il est appelé à devenir la tête du Transcaspien, à la place d'Ouzoun~Ada.
On voit, par cet exposé des chemins de fer russes en Asie, projetés ou en exécution, l'importance de l'action politique et commerciale que, d'ici peu d'années, la Russie exercera sur l'Asie centrale el surtout sur la Chine.
Frontières entre la Russie et l'Angle terre en Asie ccnlralc.
La convention d'avril 1896, di.il imitant dans le Pamir les zones d'influence de la Russie et de l'Angleterre, est la résultante d'une série d'actes militaires et diplomatiques qui date de 1880.
Jusqu'en 1891, la politique anglaise, inquiet.; des progrès des Russes dans l'Asie centrale, s'était contentée d'affermir son influence dans le Kaclimir el l'Afghanistan, el d'opposer à l'expansion russe la résistance de ces deux États, indépendants de nom, en réalité vassaux de l'Angleterre. Mais en 1891 et 1892, les démonstrations armées des reconnaissances russes dans le Pamir, sur les roules conduisant à l'Indus, émurent sullisammeul les Anglais pour qu'ils prissent rapidement une décision. Sans perdre un instant, Us annexèrent d'un seul coup le Bc'IotUchislan, et soumirent en quelques semaines les peuplades du Ounàristan, du Shouniijount et du Ytaxine, cantonnées dans les hautes vallées, presque inaccessibles, des affluents de l'Indus. Puis ils obtinrent de la Russie une première délimitalion, avec bornage sur le terrain, de la frontière entre la Boukharie el l'Afghanistan, et en même temps ils s'emparaient du Knfiri&tcm, à la suite de la pénible el remarquable campagne, du Tckitivl (1.898).
La Russie de son côté, en s'annexant le Kbokaud, prétendait revendiquer tous les droits de cet Elut sur le Pamir, et dès 1880 lu officiers des postes frontières y poussaient leurs reconnaissances. Elles s'y heurtèrent aux Chinois et aux Afghans. Ces derniers, t l'instigation des Anglais, s'avancèrent audacieusement jusqu'aux l'roulii'M's m Crues du l'ergliâna, ou ils essayèrent de provoquer rieinsurrections. Les Russes n'hésitèrent pas alors à agir, lui ; capitaine Grombetch.ewsky traversa la région du Kni-ii-k-jitl, repouss-:' les Afghans el pénétra dans la. vallée des llunza-Mayar, dans le bassin de l'Indus, puis essaya d'entrer dans le Kachtnir; il fut arrête par les Afghans et les Anglais, et obligé de rétrograder.
En 1899, le colonel Tonof atteignit la vallée du l'Indus pal inconnu jusque-là (col Y'mof), dans l'Hindou-koucb, et expulsa du Pamir une reconnaissance anglaise, qui revenait de Yarkaml, Bl ist groupes chinois, qui s'ôlaii-nl installés dans le pars,
En 1892 et en 1893, le colonel Yonof, avec un fort détachement, balaya le Pamir, et y laissa des garnisons, entre autres au fort Pamir. Un poste afghan, au service de l'Angleterre, fut sabré.
En 1894, Yonof achevait la conquête du Pamir et battait les Afghans près de Roch-Kala.
Anglais et Russes étaient de nouveau en face, quand les négociations diplomatiques aboutirent à un règlement de frontières.
La frontière suit le Pendj, contourne le lac Victoria (Zar-koul) par le nord, gagne la passe de Bemdersky, suit les crêtes de la chaîne au sud de la latitude du lac jusqu'à la passe d'Orta-Bel, et au delà, pour atteindre Kizil-Rabal, sur la rivière Ak-sou. Le bornage est exécuté actuellement par une commission mixte fortement escortée.
Les deux gouvernements s'engagent à n'exercer aucune influence ni contrôle au delà de cette limite commune. L'Angleterre s'engage en outre à ne pas annexer la région comprise entre cette frontière et ses dernières conquêtes; aucune forteresse n'y doit être élevée, mais de fait elle sera une dépendance de l'Afghanistan.
En somme, les Indes anglaises et l'Asie centrale russe sont séparées par une sorte d'État tampon, l'Afghanistan-, la région frontière comprend les hautes vallées du Pendj et de TAk-sou, et le versant septentrional de l'Hindou-kouch. Les défilés donnant accès du Pamir dans le bassin de l'Indus, ainsi que les routes de la Kachgarie, restent en possession de l'Angleterre. On peut dire que la Russie a fait preuve d'un grand esprit de conciliation. Le tzar a jugé sans doute que le moment n'était pas opportun pour pousser plus loin la marche en avant vers l'océan Indien. Les délimitations diplomatiques dans ces régions confuses et disputées entre les tribus indigènes sont sujettes à caution et à incident, et on ne peut assurer que l'avenir soit réglé par la convention de 1896.
L'Angleterre y a du moins gagné une sécurité relative sur ses frontières occidentales et septentrionales de l'Inde, et peut tourner son action vers les frontières orientales, du côté de la Chine et de l'Indo- -Chine.
L'EXPANSION FRANÇAISE EN ASIE Conllil nvcc le Sinm.
Dès 188o, les Siamois, profitant des difficultés que la France éprouvait à s'établir au Tonkin et en Annam, et prétextant d'anciens droits de suzeraineté sur le bassin du Mé-kong, poussèrent des postes sur la rive gauche du fleuve, vers l'Annam, et essayèrent d'annexer les Etats ckàns. Ceux-ci appelèrent à leur secours les /fus, bandes chinoises, qui ravagèrent le pays et hrûlèrent Luang-prabang. Deux colonnes françaises rétablirent l'ordre et forcèrent les Siamois à reculer (1885-1886).
La pacification du Ton k in immobilisant les troupes françaises, les Siamois continuèrent leurs empiétements, et, en 1892, ils occupaient toute la région entre la rive gauche du Mé-kong et la chaîne de l'Annam. Ils avaient un poste à Attopeu et avaient franchi le col d'A!-Liw, installant leurs avant-postes à 40k. de Hué. Les agents français du Laos, sans troupes, étaient impuissants à réprimer cette occupation progressive du pays; l'un d'eus, M. Kaasie, consul à Luang-prabang, se tua de désespoir (1893). Cet acte détermina une intervention énergique. Trois petites colonnes délogèrent brusquement les Siamois, et les refoulèrent sur la rive droite du Mé-kong. Deux incidents, qui suivirent l'enlèvement d'un capitaine français, commandant le détachement de l'Ile de Khone, et l'assassinat d'un inspecteur de la milice, M. Grosgurin, par un mandarin siamois qu'il escortait, dék:r minorent lu gouvernement ù imposer un ultimatum au Siam. La division navale d'Extrême-Orient reçut l'ordre de bloquer les côtes du Siam. Auparavant deux canonnières françaises avaient forcé les passes du Mé-nam, sous le feu des forts siamois. et s'étaient embossées devant les quais de Bangkok. Le Siam dut céder et signer, le 1" octobre 1893, un traité par lequel il ren.>u. tu'i à toute prétention sur les territoires do la rive gauche du Mé-knn^ et le tleuve lui-même, et à toute occupation par fort ou poste des provinces cambodgiennes du Battambang et de Siait-lir ..■,. zone de 23 km. en bordure du Mé-kong. En outre, la France devait occuper le port de Chantaboun, jusqu'au règlement complet des articles du traité. Cette occupation semble devoir être définitive.
Il est intervenu, en effet, depuis lors, un traité avec l'Angleterre (15 janv. 1896) qui a réglé les limites et zones d'influence entre l'Angleterre et la France en Indo-Chine.
Frontières entre l'Indo-Chine anglaise et l'Indo-Chine française. — Le traité imposé au Siam, en 1893, souleva de la part de l'Angleterre des objections. Profitant, elle aussi, des embarras de la France auTonkin, elle avait, en 1892, englobé dans l'hinterland de la Birmanie vers la Chine quelques territoires châns du Mé-kong, et en avait fait habilement don au Siam, à condition qu'il ne les céderait à personne; elle interposait ainsi le Siam entre le Tonkin et la Birmanie. Or, en abandonnant le Mé-kong à la France, le Siam cédait ces territoires. L'Angleterre protesta, et demanda au gouvernement français la création d'une zone neutre, ou État tampon, constituée avec les États châns sur les deux rives du fleuve; c'était fermer la route du Mé-kong vers la Chine à la pénétration française. Il était impossible de s'entendre dans ces conditions, et l'Angleterre prit brusquement le parti d'occuper effectivement par des troupes la rive gauche du Mé-kong ; un poste fut installé à Muong-sin.
La situation pouvait s'aggraver, lorsqu'une détente survint à la suite de la guerre sino-japonaise et de l'accord qui se fit entre la France et la Chine, au sujet de la frontière du Yun-nan et du Tonkin (1895).
En échange de quelques cantons tonkinois, la France laissait à la Chine les cantons chinois de Xieng-hong, dans les vallées du Nam-la et du Nam-ban, qui donnent accès dans la région de Semao et.de Pou-eul, villes importantes du Yun-nan ; c'était précisément le territoire que l'Angleterre ne voulait pas voir entre nos mains, car il ouvrait pour elle la route du Yun-nan.
On put alors s'entendre, et le traité du 15 janvier 1896 a réglé la question.
L'Angleterre a restitué Muong-sin, et reconnaît le haut Mé-kong comme frontière entre les possessions française et anglaise. Le bassin du Mé-nam est neutralisé, et les deux puissances s'y interdisent toute intervention non commune. La zone à l'est du bassin du Mé-nam est abandonnée à l'influence de la France, celle à l'ouest à l'influence de l'Angleterre.
Le Siam reste indépendant, mais il est réduit en somme au Ménam, et de fait sous l'influence anglaise.
Si la France a réussi à écarter la combinaison anglaise de l'État tampon et à conserver le Mé-kong sous son influence, l'Angleterre
n'a pas perdu au change; elle entoure désormais le golfe du Bengale, a toutes facilités pour englober le Siaru dans la Sphère des débouchés de la Birmanie, et lient une route indépendante
Pénétration dans la Chine méridionale.
L'Angleterre eL la France sonl en contact par leurs fronlitees indo-chinoises avec la Chine méridionale.
Lu Birmanie louche au yun-nan, le Tonkin au Yun-nan et au Kouang-si. Ces deux provinces sont riches et peuplées; leur commerce suit actuellement la longue roule fluviale du Si-kiang ou rivière de Canton, aboutissant à Canton et au port anglais de HW/"/-'''^-
Les Anglais ont songé à détourner le courant commercial du Yunnan par l'Irawady, navigable sur i ,200 km., sur le port birman de HiiMjoon. Ils ont construit un chemin de fer, de Rangoon à Wnimn et Myit'fnc, prés de la Irimtière chinoise. La prolongation projetée de celte voie ferrée sur T'ili-foit, niiud des communications du Vuii-nau avec le Tibet, et sur Ytiti-wm-fou, capitale du Yun-nan, nécssik'iail des travaux 1res longs et, très coûteux, car elle devrait couper les arêtes montagneuses qui séparent les hautes vallées de la Salouen et du Mé-kong. Les Anglais ont eu alors l'intention de diriger leur voie ferrée, plus au sud, de Maulmein, port de la Salouen, sur Xiengtnai (Mé-ping) et Xienij-homj (Mé-kong). Pour le moment, à suite des dernières conventions, un seul projet reste réalisable, jonction de Bangkok a Maulmein par Raheng, sur le Mé-ping.
Mais l'Angleterre, réservant cette pénétration éventuelle au nan par l'ouest, s'est bâtée de conclure avec la Chine un traité ipii ouvre au commerce européen toute la vallée du Si-ki.ni/ el autorise la construction de voies ferrées de Hong-kong et Canton vers l'intérieur. Elle compte ainsi attirer au grand port de Hong-kong tous les produits de ces régions, el annihiler les efforts que tente aujourd'hui la France, avec un certain esprit de suite, pour établir des relations permanentes entre le Yun-nan et le Tonkin par le Meuve Rouge, et avec le Kouang-si pur une voie ferrée, parlant de Hanoi, dont le terminus est. acHielleuient a Lana-so»- Le dernier trailé avec la Chine a ouvert à la France l'accès des marchés impoi Lang-lchêou, dans le Kouang-si, de Mongtst, Scm<i<i et Pou-eul, dans le Yun-nan.
Le Song-coi, ou Fleuve rouye, est la voie d'échange la plu
sur
l la plus directe a
. File est e
,-igable
difficultés jusqu'à Mang-haô en Chine, et elle pourrait être améliorée. Un projet de voie ferrée reliant Lao-kaï, sur la frontière, à Hanoï, est à l'élude.
Une mission lyonnaise, partie en 1895, a pénétré au Yun-nan et y a été favorablement accueillie. Les rapports des membres qui la composent donnent d'excellents renseignements sur les produits et les débouchés du pays.
Il ne faudrait sans doute qu'un peu de volonté pour assurer définitivement au Tonkin les résultats que prévoyait et affirmait le premier apôtre de la pénétration au Yun-nan, M. Dupuis.
Le commerce du Kouang-si est plus difficile à détourner dans son ensemble. Mais la prolongation du chemin de fer de Hanoï-Langson sur Lang-tchéou, Nan-ning et Ou-tchéou (Si-kiang), qui vient d'être concédée à une compagnie française, pourra attirer au moins les produits de la partie méridionale (région du Nan-kiang). Le gouvernement du Tonkin a intérêt à pousser d'urgence les travaux de cette ligne.
En résumé, à la suite des derniers traités, la France se trouve au Tonkin dans d'excellentes conditions de pénétration et de commerce avec la Chine méridionale, et il ne tient qu'à elle de ne pas se laisser devancer de nouveau par l'Angleterre.