‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 19 sur 42 · DU Q U A >■ G - S I · texte numérisé non relu

DU Q U A >■ G - S I

Objet

Le Directeur Général Sou, Comm^ en cJief les troupes du Quang-Si, à M

La lettre qui n'est du reste qu'une demande de saufconduit pour un interprète, est signée, avec l'assurance de sa haute considération.

P.O. Général Sou,

Le secret ai j^e général,

Vu-Thon G.

L'ensemble est complété par un joli cachet rouge, délicat et compliqué, qui donne seul un peu de saveur locale à ce document d'une si complète correction administrative. Cette enveloppe « bulle » et ce papier « coquille » m'ont fait regretter, il est vrai, au point de vue artistique, les précédentes enveloppes minces et longues, fermées d'une bande rouge et bariolées de signes curieux, contenant une légère feuille de papier de soie, cinq ou six fois pliée, sur laquelle s'alignent en colonnes régulières ces petites architectures mystérieuses qui sont des idées dessinées. Mais cela facilite beaucoup les relations quand on ne sait pas le chinois.

ïo8 EN TERRITOIRE MILITAIRE

Lo conimandanl des troupes du Quaug-Sl est donc, extérieurement au moins, très aimable pour les Français et leur a souvent rendu service. Cette attitude a de quoi surprendre en présence de l'aversion si générale que ne nous cachent guère ses collègues. Elle serait même inquiétante s'il n'était possible de lui trouver une explication. Au fond de tout cela, il y a une ligne de conduite arrêtée et un assez bon calcul.

Plus intelligent que la moyenne et plus curieux des détails de notre civilisation, le général Sou, en fréquentant des Français \ n'a pas tardé à se convaincre que notre intention est réellement de rester au Tonkin et que tôt ou tard nous réussirons à v être chez nous. Au lieu donc de chercher à enraver cet établissement jDOur conserver les bénéfices que pourrait lui rapporter l'exploitation de la piraterie, il s'est décidé à le favoriser pour en tirer profit. Son ambition serait d'arriver peu à peu au commandement de toutes les frontières du sud de l'empire et dans la suite peut-être à la dignité de vice-roi des deux Quang (Ouang-Si et Quang- Tong) ou du liunnan. Mais, bien qu'étant déjà un gros personnage, portant tunique jaune et bouton de jade, sa qualité de militaire lui crée une certaine infériorité en face de la caste lettrée, et il manque de famille à la cour.

Pour racheter cette infériorité, Sou travaille de son

I. Il est juste de citer ici avant tout autre, notre consul à Long-Tchéou, M. Bons d Anty. Les relations d amitié que sa parfaite connaissance de la langue chinoise lui a permis de lier avec le général Sou sont vine des causes les plus actives de révolution de ce personnage.

Il serait iieureux que les intérêts français à 1 étranger fussent toujours défendus avec autant de capacités et de dévouement.

LE MARÉCHAL SOL tO()

mieux à se créer des prolecteurs, liit-ce à l'étranger. C'est dans ce but qu'il s'efforce de devenir Persona (/rata auprès du gouverneur général de l'Indo-Cliine et de notre ministre à Pékin, espérant bien à l'occasion en tirer quelque profit. Cet espoir n'est pas chiméricpie et les autorités françaises furent amenées une première fois, en 1890, à demander au gouvernement cliinois l'extension de son commandement. Voici dans quelles circonstances.

Une assez forte bande venue du Ouang-Tong réussissait vers cette époque à enlever, près des cliarbonnages de Ké-Bao, un emplové français, M. Lyaudev, et sa famille, puis regagnait la Cliine. Les mandarins locaux, après avoir accueilli les pirates et leur prise, restaient comme d'habitude, introuvables. La rançon demandée était énorme et le protectorat se refusait à l'accorder pour éviter de donner une nouvelle prime à ce genre d'industrie. La responsabilité du gouvernement chinois ne faisait pas de doute, mais il fallait agir vite et sans trop d'éclat afm de ne pas attirer sur les otages enlevés de cruelles représailles. Il fut décidé cju'on tenterait auprès du général Sou, une démarche officieuse pour lui demander son intervention. Cette démarche fut faite par le colonel Gallieni accompagné de M. Bons d'Anty, consul de France à Lon2;-Tcheou. J'assistais à l'entrevue. — Dès les premiers mots, après les habituelles congratulations. Sou déclara sans réticences que les mandarins du Ouans-Tom? avaient un ijros intérêt dans l'affaire et devaient partager les bénéfices éventuels de la bande. Il en était désolé, mais se trouvait dans l'impossibilité de nous rendre service, n'ayant aucune autorité dans la province voisine. Le colonel fit alors entrevoir la possibilité d'obtenir pour lui le com-

(iR.VNDMAlSOX. 7

no EN TERRITOIRE MILITAIRE

inaiulenit'iit des troupes du Quang-Tong. Jouant quel- (|ue surprise, noire Chinois feignit d'abord d'entrer par condescendance dans cette combinaison, objectant les difficultés de la chose, puis déclara, en fin de compte, qu'avec le coimnandemeut des deux provinces, il en viendrait à bout.

L'afTaire fut en effet négociée à Pékin. On accorda la commission provisoire demandée et, quelques semaines plus tard, les prisonniers étaient rendus, sans rançon.

C'est un premier succès pour le général Sou qui espère ainsi devenir le pacificateur nécessaire de la frontière et le garant des bons rapports entre la Chine et le Tonkin. Une ambition de ce genre nous est trop avantageuse pour qu'il ne soit pas raisonnable de la cultiver.

Malgré cette bonne volonté, intéressée mais très réelle, il n'est pas toujours simple dans la pratique de s'entendre sur les petites contestations qui surviennent. Un mandarin, quelle que soit sa dignité, ne peut, sous aucun prétexte, converser sans témoins avec un Européen. 11 se mettrait, en violant cette prescription, une mauvaise affaire sur les bras. Les entrevues sont donc toujours publi(|ues et pour ne pas « perdre la face », le mandarin ne doit jamais avouer devant d'autres Chinois qu'il a tort ou qu'il s'est trompé. Cela complique singulièrement la conversation. Lue anecdote suffira pour montrer comment s'en tire un mandarin spirituel et bien disposé, quand il a tort.

Nous venions d'entreprendre le blockaus de Léo-Kao. Ce travail inquiétait fort les Chinois et, pour gagner du temps, le petit mandarin de \am-Quan avait à tout hasard avisé ses supérieurs cpie nous voulions cons- Iru'ue un fort en Chine. Le général Sou en écrivit au

LE M ARÉCFIAL SOU , , ,

colonel Gallieiii, manifestant le désir de traiter la question de vive voix. Le lieutenant colonel Clamoriran, commandant le cercle de Langson, fut chargée de cette démarche et se rendit à Xam-Quan où je l'accompagnai, emportant, avec les cartes d'abordement, nn levé à grande échelle et même une vue du rocher en litige.

Le plus simple examen des documents suffisait à prouver que le commandant de la Porte de Xam-Quan s'était trompé de rocher et que nos travaux étaient, sans conteste, au ïonkin. Sou ne tarda pas à en être convaincu mais il fallait sauver « la face. » Après avoir fumé quelques pipes d'opium et soigneusement examiné crocj[uis et cartes avec ses énormes lunettes rondes à monture d'écaillé, il prit son air le plus souriant pour nous faire la déclaration suivante : « Avec le colonel, nous sommes des amis et nous avons entrepris de travailler ensemble à la tranquillité du pays. J'ai toute confiance en lui et vous lui direz que puisqu'il juge utile, pour garder la route, de construire un fort en cet endroit, non seulement je ne m'y oppose pas mais j'en suis très content. » Après un remerciement, le lieutenant colonel Clamorgan, pour bien marquer nos droits, reprit deux ou trois fois sa démonstration. La réponse, accompagnée il est vrai d'un coup d'œil explicatif, fut toujours la même : « Du moment qu'il s'agit de la sécurité du pays, je suis très content que le colonel construise un fort en cet endroit. » 11 ne s'agissait plus que de laisser tomber la conversation et de passer à un autre sujet. L'affaire était entendue et il n'en fut plus question.

Devant l'attitude de leur chef, les pellls mandarins

de la Ironlièrc avaient dû faire contre fortune bon cœur. INos relations avec eux étaient fréquentes et extérieurement cordiales. Il fallait cependant les tenir de près pour obtenir autre cbose que de vagues protestations.

Au début surtout, il se produisait assez souvent sur la frontière, de menus actes de brigandage. Une dizaine de Chinois, armés de vieux pistolets et de quelques fusils, enlevaient une femme, arrêtaient un pavsan isolé, ou tentaient même d'incendier un hameau pour V faire un peu de butin. Ces maraudeurs sortaient habituellement de quelque village militaire et il nous était souvent possible de connaître, par nos espions en Chine, le nom des meneurs ou au moins du villa2:e. Il s'ensuivait des réclamations précises, demandant la punition des coupables aux autorités chinoises. Celles-ci d'ordinaire traînaient les choses en longueur et fmalelement n'arrêtaient personne. L'armement des habitants du Tonkin avait cependant un peu réveillé les mandarins qui craignaient des représailles.

De fait, le brigandage avait cessé d'une façon complète, lorsque, vers le mois de mai 1890, une corvée de quelques soldats indigènes sans armes, passant le long de la frontière près du blockaus de Léo-Kao, fut assaillie à coups de fusil, l'un d'eux resta sur le terrain. Le lendemain, un petit hameau non armé était attaqué de nuit, deux femmes et trois enfants enlevés et conduits en Chine. Il s'agissait donc d'une véritable bande en formation et il devenait urgent de couper le mal dans la racine. On fit des réclamations assez vives, spécifiant le nom de quelques-uns des meneurs, et indiquant leur village d'origine. Après s'être fait attendre, la réponse du mandarin de Xam-Quan fut évasive et il fallut avoir recours à des moyens plus énergiques.

MANDARINS CHINOIS ii3

Je fis venir un gradé intelligent des troupes indigènes, né dans le pays ; celui-là même ([ui était tombé avec ses hommes dans l'embuscade de Léo-Kao et lui expliquai que je verrais sans déplaisir une promenade nocturne en Chine de c[uinze ou vingt montagnards bien armés et choisis dans les cantons de la frontière. Il partit enchanté de cette marque de conhance.

Au bout de trois jours,

une lettre du mandarin de Xam-Quan m'avisait qu'une bande pirate, venue du Tonkin, avait brûlé un gros village chinois, donné la chasse aux habitants et poussé l'audace jusqu'à tirer sur les soldats du poste voisin. La nouvelle ne me surprit que médiocrement car j'avais dû, le matin même, faire quelques remontrances à mon « Condottiere » pour s'être trompé de village et avoir brûlé celui d'à côté. Je conseillai cependant poliment à mon collègue chinois de prendre des mesures très sévères pour éviter le retour de semblables accidents et lui déclarai qu'il pouvait compter sur ma vigilance.

^otre correspondance en resta là. Mais le général Sou, informé, faisait quelques jours plus tard arrêter et décapiter neuf membres de la petite bande objet de

nos réclamations, renvovait à Don^-Dau" les femmes

1 oc

enlevées et ordonnait que les têtes des deux chefs fussent exposées à la frontière, soigneusement emballées, suivant l'usage, dans un panier plein de sel, sur lequel une étiquette rouge portait en caractères chinois le nom des délinquants. Il avait prié seulement le colonel Gallieni, d'une façon générale et sans insister, de s'employer à empêcher les représailles de la part des habitants du Tonkin.

Ce sont là des procédés un peu vifs qu'il ne faut en-

M '4 EN TEURITOIHE MILITAIRE

coiiragcr que tout à fait oxcoptionnellomcnt. Dans l'occasion, cet incident survenant après un incursion pluS sérieuse, en Chine, de quelques tonkinois armés, du cercle de Cao-15ang, ne fut pas inutile pour suggérer aux mandarins d'utiles réflexions.

Sans insister davantage, constatons que sur toute la frontière du Quang-Si, l'hostilité ouverte des autorités chinoises s'est transformée en une neutralité plutôt bienveillante. Mais il ne faudrait pas oublier que la politique, en Extrême-Orient, est chose instable, sans autre ressort que l'intérêt du moment. Du jour où par suite d'un changement d'éc^uilibrc dans nos relations ou dans nos forces, les mandarins trouveront leur profit à retourner aux anciens errements, pas un n'hésitera. Une très grande suite dans les idées pourrait seule donner un peu de consistance au modiis vivendi si péniblement obtenu.

Quoi qu'il advienne dans la suite, nos rapports suivis axec les Chinois et le parti pris de cordialité observé des deux côtés ont beaucoup facilité notre tâche. La frontière aujourd'hui est devenue une réalité et la permanence de notre occupation n'est plus mise en doute. Les résultats sont là : repeuplement, remise en culture, sécurité très réelle depuis les premiers mois de iSqA- ]Sous V reviendrons.

Le souci de mettre un peu d'ordre dans ces notes nous obbge à étudier successivement les principaux facteurs de la pacilication. Cliacun d'eux étant « fonction;) de tous les autres, il a fallu dans la pratique les mener de front. L'occupation militaire n'aurait pu donner aussi rapidement son maximum d'effet, si elle n'avait

t'tc appiiyce sur la rcorganisalion politique du terrilolrc et accompagnée de toutes les mesures propres à assurer, dans la mesure du possible, le bien-être des troupes et la liberté d'action du commandement.

>«os soldats européens et indigènes souffraient beaucoup dans la haute région. La consommation d'hommes y était énorme et tout à fait disproportionnée avec les résulats obtenus.

Xous avons montré la déplorable installation de nos postes. Le manque de logements salubres et le surmenage inqwsé aux garnisons par l'insécurité de leurs abris étaient des causes permanentes de démoralisation et de maladies.

L'amélioration des casernements, les constructions considérables et les travaux de toutes sortes poursuivis ])endant ces deux ans (1894-1890) ont absorbé une bonne part de l'activité et des ressources dépensées dans le secteur de Dong-Dang. Cet élément de progrès est assez intéressant pour mériter quelques développements dans un des chapitres suivants.

Mais si nos troupes étaient mal logées, elles n'étaient parfois pas nourries du tout. Le service des subsistances devait en théorie ravitailler directement et au fur à mesure des besoins, tous les postes. En dehors d'un petit nombre de magasins entretenus dans, quelques centres importants, aucunes réserves n'avaient été créées. Ces magasins du reste étaient souvent eux-mêmes dépourvus de tout. Dans un pavs où les communication étaient souvent interrompues par la piraterie ou par l'état des chemins, cette organisation donnait tout naturellement de déplorables résultats, Malgré de très lourdes dépenses, le ravitaillement régu-

iiG EN TFJIIUTOIIU- MILITAIRE

lier ii'rlail assure' nullo part. Les pertes étalent consltlérables et une véritable disette régnait à l'état endémique dans les garnisons éloignées.

Faut-il citer des exemples pour n'être pas taxé d'exagération ') Mais ce sont les postes où les soldats touchaient leur ration tous les jours qu'il faudrait mentionner. La liste n'en serait pas longue.

En juin 189.3, le poste de Plio-Binh-Gia, tout à fait isolé dans une région tenue par la piraterie, est investi à ^il^pro^ iste par de fortes bandes pirates — une colonne partie de Langson le débloque au bout de neuf jours. — La garnison dès le 3*^ jour réduit la ration et peut vivre jusqu'à sa délivrance, grâce à l'eau du ciel qui \ient, fort à propos, remplir les trous creusés à la hâte dans le sol. Les quelques kilogrammes de riz qui permirent de subsister et d'éviter un désastre étaient dus à la prévovance personnelle de l'officier commandant qui en faisait acheter d'avance par ses tirailleurs indigènes.

A la fin de iSgS, le cercle entier de Cao-Bang, par suite d'un retard de convoi, subit pendant plusieurs semaines une véritable disette. Les soldats européens y vivaient d'eau et de riz.

Enfin, dans le poste même de Dong-Dang, possédant déjà cependant une annexe de magasin, qui aurait dii ravitailler une dizaine d'autres postes ou blockaus, à i5 kilomètres du magasin central de Langson, il m'est arrivé plusieurs fois de ne pouvoir pas faire les distributions réglementaires.

11 faut ajouter que le fractionnement des soldats européens par petits groupes dans des postes lointains et d'accès difficile, où ils auraient dû recevoir chaque jour leur ration en nature, venait encore compliquer le fonctionnement si déieclucuv déjà du ser\icedes > ivres.

Toutes cos misères ne sont pas le fail, niallieiireusemcnt, d'erreurs de détail facilement réparables. Il s'aient là encore d'une véritable antinomie administrative. L'organe est incapable de remplir sa l'onction.

On admet sans discussion, sur le continent, qne les services auxiliaires d'une armée (vivres, transports, service de santé, etc..) doivent être subordonnés au commandement. \os règlements ont, depuis longtem])s déjà, consacré ce principe. Il n'en va pas de même aux colonies où l'administration des services administratifs est absolument indépendante des autorités militaires.

Le ravitaillement des troupes dans les liautes régions du ïonkin serait, en tout état de cause, ime opération coûteuse et difticile ; nous avons trouvé le moven de la rendre à peu près impossible par une dualité aussi préjudiciable au bien-être des troupes qu'aux intérêts du protectorat. Cette juxtaposition de pouvoirs indépendants est impossible à justitier et cependant le fait existe et existera longtemps encore, parce que l'ornière est tracée et surtout parce cju'on se heurte, dans l'espèce, à une administration fermée, à un mandarinat qui défend ses privilèges et son indépendance unguihus et rostro.

^>ous avons tous connu au Tonkin des commissaires coloniaux soucieux avant tout, du bien général et cherchant à limiter par leur amabilité personnelle les inconvénients de cette situation. Ce palliatif est insuf- Usant. Le bon sens, à défaut de l'expérience, svdhrait à le prouver. Un maçon auquel on refuserait le droit de faire marcher le porteur de mortier descendrait de son échafaudage laissant son mur Inachevé et on trouverait qu'il a raison. Pourquoi s'obstiner à considérer le sens commun comme chose nécessaire aux petites gens et tout à fait inutile aux services publics ?

ii8 EN TEIUUTOIUE MILITAIRE

Les accidents, les désastres même peuvent se produire; du moment que les règlements ont été observés à la lettre et que les écritures sont régulières, les mandarins portant le bouton du service idoine seront indemnes. Ils ne sont pas responsables du manque de personnel, des ordres du commandement, de l'insécurité du pays

Le commandement, de son côté, accusera F imprévoyance des services, leur inertie, parfois même leiu" mauvaise volonté. Cependant, les bommes meurent, les colonnes se fondent, les postes sont affamés, les approvisionnements se perdent et tout le monde couvre sa responsabilité avec des papiers encombrés de cliilfres et des procès-verbaux de force majeure.

Je ne veux citer ni nom, ni date, mais j'afiirme avoir été témoin du fait suivant :

Dans un des postes de transit les plus importants de la liante région, entre Dong-Dang et Cao-Bang, les approvisionnements se perdaient en quantités considérables, faute de magasin pour les abriter. Il en résultait un préjudice grave pour le protectorat. Devenu responsable, comme nous le verrons tout à l'heure, de la conservation de ces vivres, l'officier commandant le secteur réussit, moyennant une somme minime et tout à fait insuffisante, à construire un magasin convenable en utilisant dans une large mesure les ressources locales. La comptabilité justifiant l'emploi de cette petite somme ne s'étant pas trouvée, paraît-il, régulière, les services administratifs adressèrent des observations dans une forme blessante pour l'officier constructeur. Celui-ci fut couvert par ses chefs et, au cours de la correspondance qui s'ensuivit, un haut fonctionnaire écrivait qu'il eût préféré voir les approvisionnements continuer à se perdre

plulôl (|ue d'autoriser la construclion d'un mapasin par des procédés qui n'étaient pas réglementaires !

Cette note caractérise assez bien la largeur de \\\qs de nos administrations et il n'est pas sans intérêt de voir en passant ce cpie vaut ce rigorisme de forme. Au Tonkin, les crédits accordés ^ pour les réparations ou les petites constructions dans les postes ne sont pa\és ([ue sur factures justiticatives acquittées. Or, dans la hrovisse, on ne trouve pas d'entrepreneurs pour faire l'avance des matériaux ou de la main-d'œuvre et il faut paver au jour le jour — d'où la nécessité d'cnvover des factures lictivcs pour avoir l'argent avant de faire les travaux. — Tout le monde le sait ; tout le monde le fait. La faute en est aux règlements ou à ceux qui les appliquent aussi étroitement. Les fonctionnaires du commissariat sont mieux que personne, au courant de ces usages, mais les règles de la comptabilité publique sont matériellement appliquées et peu importe que les factures soient lictivcs, pourvu qu'elles soient d'iui format régulier.

En prenant possession du 11° territoire, le colonel Gallieni réclama le service du ravitaillement comme une des plus indispensables prérogatives du commandement militaire, se refusant formellement à accepter pour son compte l'état de clioses existant. 11 l'emporta de baute lutte. Devant son inébranlable résolution de se retirer s'il n'obtenait pas satisfaction, M. de Lanessan passa outre à l'opposition très vive des services administratifs et prit un arrêté qui remettait à titre

I. Par le service de construction, quand il s'agit de bâtiments militaires. Par les services administratifs, pour les magasins annexes.

120 KN TKlUllKJiKi: MILITAIUK

d'essai, dans le II' Icirilnho. le ra\ iladltMiiciil oiilic les '^nains do l'auloiilé niililalrc.

Celait uno i>rosso aflairo. On ne crée pas sans diflicullés un service aussi lourd et aussi complexe. Après avoir Aaincu la résistance de principe et soiijneuseniont réi;lé les détails techniques de l'exploitation, il fallut avoir raison des répugnances du personnel militaire. Ce surcroît de besogne inattendu et surtout la crainte si générale des responsabilités ne rendit pas très populaire tout d'abord le nouveau régime. Il était si commode de se plaindre du ravitaillement, sans en avoir la charge, que cette quiétude compensait bien l'ennui de quelques privations, dont soutiraient surtout les soldats détachés dans les postes isolés. La bonne volonté cependant ne fit pas défaut et, les premiers résultats aidant, le service fonctionna bientôt dans de bonnes conditions. La créalion des secteurs et le groupement des postes facilita singulièrement l'organisation du ravitaillement qui, du haut en bas de l'échelle, fut ajouté aux attributions du commandement militaire.

Le commandant du territoire prenait en charge à Langson les approvisionnements nécessaires aux troupes sous ses ordres, puis les répartissait directement ou par l'intermédiaire de magasins annexes (That-Ké, Cao-Bang) entre les chefs-lieux de secteur. Les denrées reçues, dans son magasin, par chaque commandant de secteur étaient entretenues et distribuées sous sa responsabilité par \Hi sous-oftlcler chargé de la gestion et de la conq)tabilité. Le secteur ravitaillait à son tour ses postes et blockaus. Pour réduire les frais de transport, on s'approvisionnait au moven d'achats directs dans le pavs, des a ivres qu'il produit : sucre, sel, thé, riz, bestiaux sur pied.

La roLiiiioii, 011 gros détachenuMils, des Iroiipcs cviropéennes dans les postes principaux était veiuie du reste siniplilier le service dans une large mesure. On v pouvait régulièrement cuire le pain, abattre des bœufs et entretenir des cultures maraîchères très fructueuses. \os soldats ne tardèrent pas à y trouver un bien-être inconnu jusque-là.

L'envoi des rations en nature dans les postes annexes, souvent éloignés et d'accès diflicile, était une cause permanente de perles et de difficultés. Les demées n'arrivaient pas ou arrivaient avariées, les réclamations étaient continuelles. Le droit à ces rations fut remplacé, pour tous les Européens détachés des postes principaux, par une indemnité journalière calculée pour chaque poste, de façon à couvrir largement le prix de la ration et les frais de transport. Chacun organisait ensuite son ravitaillement, faisant prendre s'il le désirait à ses risques et périls des vivres au magasin du secteur et les remboursant directement.

Dès les premiers mois de 1894, le colonel Gallieni

avait fait aligner tous les postes à un an ou à six mois

. de réserve (suivant leur facilité d'accès) en farine, vin,

tafia, biscuit Ces réserves étaient renouvelées une

ou deux fois par an. Les garnisons se trouvaient de la sorte à l'abri du besoin et les transports se faisaient seulement aux époques les plus favorables.

Le droit au transport gratuit, des bagages et colis pour les officiers et la troupe, donnait lieu depuis longtemps à des plaintes justifiées. La dépense était très forte et les résultats médiocres. Le service des transports, annexe de celui des vivres, fut réorganisé en même temps. L'attribution d'une indemnité représentative d'un abonnement, fixé pour chaque poste, en remplace-

122 EN TKURITOIRE MILITAIRE

incnt de ce droit aii\ transports, tout en diiiiliiuaiil les cliarijos du protectorat, permit de conslituer, surtout dans les troupes indigènes, des « masses » dont les bonis étaient employés à la création progressive dans chaque poste annexe, d'une réserve de vivres appartenant à la garnison.

^otre cadre ne se prête pas à Tcxamen détaillé de ces méthodes nouvelles. Ce (jui précède suflira pour en. lalre saisir les lignes i-énérales : la remise des services entre les mains du commandant du territoire est le retour au principe nécessaire de toute entreprise sérieuse : l'unité de direction. C'est là le point capital, mais il est intéressant de suivre en outre dans la l'orme de l'exploitation, l'application de procédés d'administration trop peu goûtés dans nos colonies. Il s'agit en etTet de décentralisation et d'iui elTort tenté en sens inverse des tendances de notre régime administratif.

]Nous l'avons noté déjà et déploré, la caractéristique de ce régime est l'efl'acement de l'individu et son idéal est « l'Etat Providence ». Le service des vivres au Tonkin, puisque c'est de lui qu'il est question, devait tous les jours, comme un père de famille prévoyant, apporter à chaque soldat, dans les blockaus les plus inabordables et les plus lointains, son morceau de pain, sa ration de viande et son verre de vin, sans que le soldat ou son chef eût à s'en préoccuper. Tout cela, il est vrai, n'arrivait pas ou arrivait en mauvais état et le protectorat parvenait, au prix de sacrifices énormes, à faire mourir de faim ses soldats. L'administration s'en lavait les mains, car elle avait, sur le papier, prévu tous les besoins; quant aux intéressés, ils n'avaient pas voix au chapitre. Devant l'impuissance des règlements, il fallut avoir recours au sens commun.

LE IIWITAILLEMENT 123

Ln service public d'entretien, comme l'alimentation des troupes, doit répondre à deux conditions : assurer la satisfaction de certains droits et sauvegarder les intérêts de l'État.

La première sera certainement remplie si, après avoir simplifié les détails et délimité très exactement les droits et les responsabilités, on s'en repose pour l'exécution sur les intéressés.

Pour satisfaire à la seconde et permettre à l'État de remplir à bon marché ses obligations, il faut réduire ses frais d'exploitation et surtout limiter sa responsabilité. Le plus sur moven d'y parvenir est d'éviter, quand on le peut, les fournitures directes en nature, de tout ramener à l'cc abonnement », au « forfait ». Tout le monde y gagne : l'avant droit, qui s'occupe lui-même de ses affaires, et l'État qui, moyennant une redevance lixe, se libère de ses obligations. L'augmentation qu'il est obliofé de consentir, dans le calcul de l'abonnement, en

raison du déplacement de la responsabilité, est largement compensée par la limitation des risques et la suppression du gaspillage.

Gela n'est pas nouveau et l'administration de la guerre est entrée depuis longtemps dans cette voie. Mais nous parlons ici d'administration coloniale.

En fait, malgré des chicanes incessantes et lavérltal)le animosité qu'avait rencontrée dans certains milieux cette expérience, les résultats furent excellents. Le protectorat aussi bien que les troupes y trouvèrent largement leur profit.

Avant de suivre le commandant du secteur dans ses rapports avec les indigènes, nous pouvons apprécier dès maintenant le caractère de sa fonction militaire.

i2\ KN TKKIUTOIKE MILITAIRE

L(Moiti (Ml Un icSc).") dans sa capilalo de Dong-Dang- où tiennent garnison sa compagnie de légion au complet et une quarantaine de soldats indigènes. Cent cinquante tirailleurs tonkinois ou linh-cô (milice locale) garnissent la frontière et occupent huit postes ou blockaus solidement installés. Trois oliiciers le secondent dans sa tâche; chaque jour il reçoit les rapports de ses détachements et en règle le service. Le pavs est bien connu et journellement exploré. Aucun convoi ou détachement ne traverse sa circonscription sans qu'il en soit avisé. Cenv d'entre eux qui v séjournent passent de droit sous ses ordres (quand un officier plus ancien ou de grade supérieur n'en a pas le commandement).

Au conunandement militaire ont été joints tous les services publics dont il a la charge. Il emploie pour l'aider dans ces multiples fonctions les gradés européens des troupes sous ses ordes. Un caporal est télégraphiste et agent des postes, un sous-ofiicier gérant des vivres et des transports, un gradé français s'occupe de la police, d'autres sont chefs de chantier ou piqueurs de route ; on trouverait même à Dong-Dang un caporal jardinier. . . .Ce qui n'empcche pas ces braves gens de laisser là, plume, niveau ou arrosoir pour reprendre leur fusil et s'en aller battre la brousse quand il le faut.

Mais si on a fait aussi large, sa part d'autorité, au commandant du secteur, il a dû accepter la responsabilité totale de l'entreprise. Sécurité des convois, des détachements, des isolés, tranquillité des villages et protection des indigènes, ser\ice de la poste et du télégraphe, police, travaux, ravitaillement, tout le regarde. C'est un propriétaire qui garde son bien ; il ne peut s'en prendre qu'à lui-même si on le vole ou si ses domai Jies ne prospèrent pas.

LE BRIGANDAGE laS

A oici le cadre militaire sur le([uel nous allons appuvcr le repeuplement puis la réorganisation politique et économique du pays. Aucune bande pirate ne peut pénétrer ou au moins séjourner dans le secteur sans être immédiatement signalée et poursuivie par une force militaire sérieuse et toujours prête. C'est bien le but que doit se proposer l'occupation militaire. Mais, après la piraterie, nous allons trouver le brigandage, plaie des provinces voisines de la Chine.

Aussi bien que la piraterie, le brigandage prend des formes différentes suivant le degré de pacification d'une région. Les bandes fortes et organisées visent aux coups de force fructueux. Pillage de convois d'armes et de munitions, exportation en grand de femmes et de Ijuffles, enlèvement d'Européens valant une forte rançon.

Après la dispersion des groupes importants, les débris de bande, encore assez forts pour travailler à leur compte, mais mal outillés pour tenir la campagne contre les troupes régulières, se rabattent sur l'exploitation des villages qu'ils attaquent généralement de nuit, pour v ramasser quelques femmes ou quelques jjuffles, butin toujours bien accueilli et d'un écoulement facile sur les marchés cliinois.

A mesure que l'occupation du pays se fait plus dense et plus active, ce brigandage ouvert devient dangereux et peu productif. Les risques surpassent bientôt les bénéfices et il faut y renoncer. C'est alors que le vol à main armée se transforme en une industrie véritable où la force n'entre plus guère que comme moyen d'intimidation.

Les régions confinant à la Chine et suffisamment peuplées connaissent seules cette dernière forme de

brigandage, aussi démoralisante ponr les habitants que difficile à extirper. Le secteur de Dong-Dang lui est particulièrement propice. .Nous avons, au début de ce chapitre, esquisse sa physionomie topographique et signalé la composition toute spéciale de la popidation qui l'avoisine. Les chemins et les routes les plus fréquentés longent la frontière à courte distance, la circulation commerciale y est assez active, les abords en sont rocheux, coupés, sillonnés de couloirs et semés de cirques, véritables coupe-gorges envahis par le bois et la brousse. Tout est disposé pour rendre facile et fructueux le vol à main armée. D'autre part, le personnel ne manque pas, c'est une profession qui demande peu d'apprentissage. Les villages chinois de la frontière regorgent, du reste, de sujets c|ui y sont passé maîtres.

Quand le travail chôme ou que la solde se fait attendre, ils vont trouver un de ces petits entrepreneurs qui prêtent des armes moyennant une grosse part dans les bénéfices, se groupent autour de quelque professionnel, très heureux de faire le chef et se mettent en quête d'un coup à faire.

L'entrepreneur lui-même joint souvent à plusieurs autres professions celles d'indicateur et de receleur. Dans ce cas, les hommes qu'il arme travaillent à son compte. En dehors des vols matériels, qu'ils ne négligent pas, ces industriels ont généralement pour but de faire enlever par surprise et autant que possible sans éclat, des indigènes aisés, des enfants ou des femmes aussitôt conduits et séquestrés en Chine. Au marché, prochain, des intermédiaires ( ordinairement des femmes vendeuses de légumes et de fruits) viennent traiter avec les familles le prix de la rançon. La crainte de représailles pour les otages, empêche le plus sou-

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