‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 20 sur 42 · LE BRIGANDAGE · texte numérisé non relu

LE BRIGANDAGE

vont les intéressés de dénoncer ces entremetteuses et de se plaindre avant c[ue l'alVaire soit terminée.

C'est là certainement une des formes les plus rémunératrices du brigandage, ce fut aussi de tous temps la plus frécpiente dans les pays troublés. Les mœurs de l'Extrême-Orient rajoutent une note inconnue ailleurs et assez curieuse. La mémoire et les restes des ancêtres sont l'objet d'un culte réel, le seul à proprement parler qu'aient conservé les populations du llaut-Tonkin. L'ascendant direct, le père, après sa mort, est considéré par le chef de famille comme réellement présent et veillant sur sa maison. Il en résulte de bizarres coutumes ; celle, entre autres, de récompenser un mandarin en accordant un titre nouveau à son aïeul défunt.

Ln sentiment aussi profond prête à l'exploitation et j'ai vu plusieurs fois voler les os de son père à quelque habitant notable. Ces restes, cachés en Chine, étaient tenus à sa disposition, moyennant une somme proportionnée à sa fortune.

Si le caractère sacrilège d'un semblable vol n'en avait fait un acte exceptionnel, même chez des aventuriers dépourvus de tout sens moral, il y aurait eu là une profession très lucrative à exercer. Lin Tonkinois n'hésite devant aucun sacrifice pour rentrer en possession des restes de ses ancêtres. Le cas s'était produit pour le Tong-Doc (gouverneur de i ""^ classe) de la province de Langson, le vieux Vi-^ an-Li. Quelques voleurs audacieux réussirent à violer la tombe de son père. C-e fut une bonne affaire, car il dut verser une grosse somme. Mais il est imprudent de s'attaquer à aussi forte partie et Vi-Yan-Li le fit bien voir à ses voleurs. 11 emplova tout ce qu'il avait de richesse, de patience et de crédit à se faire livrer le principal coupable, puis

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dans sa maison, à huis clos, devant les mânes de son père, il le lit périr au milieu d'elTrovables supplices. — L'autorité française dut fermer les yeux sur cet acte de piété iiliale un peu asiati(pie, qu'elle ne connut (pie plus lard et le vice-roi du Tonkin lit conférer aux cendres du vieux mandarin si heureusement retrouvées une dignité qu'il n'avait point de son vivant.

De toutes les industries dérivées de la piraterie, la plus développée est certainement l'exportation des femmes. L'esclavage n'existe cependant pas plus en Chine qu'au Tonkin et il ne s'agit pas d'une traite comparable à celle des noirs en Afrique. Mais la population chinoise des contrées avoisinant la frontière, composée en majorité d'aventuriers sans famille, a besoin de femmes pour s'établir.

L'intérieur de la Chine n'en fournit pas, car la population féminine x" est très réduite par les mœurs des habitants. En voyant les Chinois, très attachés aux enfants qu'ils élèvent, remplir largement envers eux les devoirs de la paternité, on a souvent traité les affirmamations des missionnaires sur ce sujet, de légendes destinées à exciter la pitié et à provoquer la générosité du public. Les abandons d'enfants nouveau-nés sont fréquents cependant, et le fait est affirmé par tous les liommes de bonne foi avant séjourné dans les régions populeuses de l'intérieur. Cette sélection s'exerce surtout au profit des enfants mâles et les familles chinoises ne conservent qu'un petit nombre de filles. La prépondérance constatée de l'élément masculin dans beaucoup de provinces suflirait à le prouver.

L'article « Femmes » est donc très demandé sur les marelles chinois et les Tonkinoises s'y vendent toujours avantaiijeusement. Leur sort matériel est souAcnt

LE BRKJANnAOK i^ç,

meilleur chez leurs nouveaux maîtres que dans leur \lllage natal. Elles y fondent des familles et vivent tranquilles. Aussi le nombre est-il très restreint des femmes exportées en Chine qui cherchent à rentrer dans leur patrie, quand elles n'y ont pas laissé une famille déjà faite.

11 n'est pas du reste toujours nécessaire de faire violence aux femmes annamites pour les expatrier. De véritables agences chinoises les recrutent dans les cantons peuplés du Delta et les décident, movennant quelques cadeaux et beaucoup de promesses, à se laisser conduire secrètement en Chine. Il m'est arrivé de découvrir dans un village, à quelques kilomètres de Dong- Dang, le dernier gîte d'étape d'une de ces agences. Les sujets raccolés y arrivaient sans attirer l'attention, un jour de marché, et attendaient la nuit pour passer la frontière par des sentiers détournés.

Aussi bien que le brigandage ouvert, les enlèvements clandestins sont fort difficiles à atteindre et nous sommes désarmés en face de ces désordres c[u'il est indispensable cependant de faire disparaître, si on veut donner au pays la sécurité réelle dont il a besoin pour produire et pour progresser.

Là encore, c'est aux intéressés qu'il faut remettre le soin de leurs affaires. Les habitants sauront se garder et faire la police chez eux, à condition d'être armés et soutenus. La distribution de fusils et de munitions aux indigènes avait longtemps soulevé de graves objections. On redoutait de fournir ainsi des armes à la piraterie ou de favoriser la rébellion. Cette mesure était surtout discutée, il est vrai, par ceux qui connaissaient seulement les provinces basses. Jusque-là, malgré les eflbrls et les

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tcnlallves de presque tous les oiriclcr s servant dans les liantes reliions, elle n'avait été admise qne dans des proportions tout à fait insuffisantes.

Se basant sur la eonnaissance des races qui peuplent le Haut Tonkin, le colonel Gallieni l'avait inscrite dans son programme, au nombre des plus urgentes. Il fut assez heureux pour trouver dans celte question de l'armement, comme en toute occasion, un appui très sûr chez le général en chef ^ qui s'en montra partisan décidé. L'armement immédiat et complet des cantons de la frontière fut demandé. On l'obtint d'autant plus facilement que la dépense était insignifiante. Le protectorat possédait une réserve d'excellents fusils modèle 1874 versés par les troupes européennes au moment où fut distribué le fusil modèle 188G et les munitions sont facilement cédées par la métropole qui ne sait qu'en faire.

Dès le début de 189/i, les commandants des secteurs déjà formés reçurent fusils et munitions en quantité suffisante pour assurer dans de bonnes conditions l'armement de tous les villages importants.

Les chefs de canton présentaient pour chaque commune un certain nombre d'hommes valides qui recevaient un fusil et cinquante cartouches. Ces armes soigneusement cnrei^istrées sont soumises à des revues

I . Ou il me soit permis de le déclarer ici une fois pour toutes : si l'action du général en clief des troupes de 1 Indo- Chine, M. le général de division Duchemin, n apparaît pas à chaque page de ces notes telle qu'elle s'est constamment montrée, bienveillante, active, toujours prête à soutenir les initiatives et à en donner 1 exemple, cela tient à deux motifs : je n'ai pas qualité pour apprécier les actes militaires du commandement et je n étais pas en situation d'en suivre personnellement le détail.

ARMEMENT DES INDIGÈNES ,3i

périodiques et la commune en est responsable. La distribution, du reste, avait été faite par le eonnnandant du secteur dans la mesure qu'il jugeait prudente et aucune précaution ne fut négligée pour éviter les pertes et les vols. Le vol d'armes assimilé à un acte de piraterie était puni de mort et indépendamment du cliàtiment des coupables, le village était passible, en cas de perte, d'une forte amende. Aucun village ne lut armé, dans les premiers temps, sans avoir assuré sa défense par une solide clôture et quelques maisons ou blockaus en pisé, lorsque le voisinage d'un roclier ne permettait pas, comme en beaucoup d'endroits, d'organiser une sorte de réduit dans une grotte.

Les résultats dépassèrent notre attente et dans un délai très court on vit diminuer puis disparaître le brigandage intérieur. Les liabitants ayant repris confiance ne se contentaient plus de recevoir les maraudeurs à coups de fusil. Des services de garde et de patrouilles s'organisaient sur les points les plus exposés et on entreprenait de véritables cliasses au pirate, souvent fructueuses, après lesquelles tous les liabitants du village venaient en corps faire lioinmage au commandant du secteur de quelque tète à longue tresse. Après avoir remplacé les cartoucbes brûlées, je récompensais habituellement leur zèle par une gratification analogue à celle qu'accorde le protectorat pour la destruction d'un animal nuisible, tigre ou panthère. Il devint prudent, toutefois, de limiter ces encouragements pécuniaires. Dans un pays où l'argent est rare et où la vie d'un homme compte peu, une tète qui vaut dix piastres, fùt-elle sur les épaules du plus honnête coolie chinois, est fort exposée au coin d'un bois quand la nuit tombe. Quehjues contrebandiers d'opium, iiioffensifs par

i:?2 KN TKHIllTOIIir. MIIJTAIKF.

ailleurs, pavùrcnt poul-être un peu clior l'imprudence de s'être promenés sur les chemins après le coucher du soleil. Entre deux maux, on choisit le moindre et les victimes, s'il \ en eut, étaient peu intéressantes. Les Chinois de la frontière perdirent rapidement l'habitude de venir faire leurs provisions au Tonkin. C'était le principal.

L'armement des populations avait une autre utilité. Les cinq cents fusils distribués dans la circonscription de Don2:-Dano: créaient, entre les mains du commandànt du secteur, une très sérieuse réserve d'auxiliaires toujours prêts à marcher. Ces partisans ont depuis longtemps fait leurs preuves et rendu souvent de bons services. Mais ils étaient peu nombreux et armés quelquefois seulement au moment du besoin. Actuellement on peut , à Dong-Dang, réunir cent fusils en quelques heures et deux cents en deux ou trois jours, sans trop dégarnir les villages. Ces auxiliaires sont fort utiles à condition de les emplover judicieusement ',

Aucun des inconvénients prédits par les adversaires de l'armement ne se sont produits. Le gaspillage des munitions est limité à quelques cliasscs aux fauves. Les pertes et les vols de fusils sont tout à fait exceptionnels. En vingt mois, sur près de cinq cents fusils, deux seulement ont été volés et deux autres brûlés dans des incendies. Pour ces derniers les pièces en métal étaient rapportées sans qu'il v manquât une vis. Quant aux deux premiers, l'un fut enlevé près de Bao-Lam, tout

I. C'est-à-dire en les utilisant véritablement comme des « auxiliaires » et non pas en les transformant, comme on l'a essaye quelquefois, en soldais de complément.

Voir 1 ouvrage déjà cité du commandant Chabrol, Opérations militaires au Tonkin. p. 287.

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