‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 24 sur 42 · LES MANS · texte numérisé non relu

LES MANS

isolement dans des massifs dii'licilement abordables. Ils forment de véritables tribus et vivent sous le régime d'un droit coutumier patriarcal, en dehors des règlements et des lois administratives (qu'ils ne croient point faits pour eux.

Le Truong-Man. mis en conliance par nos précédentes entrevues, vint un jour me prier de lui prêter soixante piastres pour faire le commerce de l'opium. Je lui expliquai qu'il aurait peu de clients et qu'il fallait d'abord obtenir une licence et paver patente. — Sur quoi, il me lit entendre, sans le moindre embarras, qu'il voulait justement utiliser ses fusils et les remarquables capacités de ses hommes en fait de contrebande, pour ne rien payer de tout cela. Il fut assez difficile de faire comprendre au vieux montagnard que je ne pouvais guère lui fournir des fonds pour une semblable entreprise.

La politesse annamite est naturellement inconnue aux Mans, c|ui se dispensent des salamalecs et des hommages officiels. Leur chef cependant venait rarement à Dong-Dang sans m'apporter, en témoignage d'amitié, une bouteille pleine de miel sauvage. Je lui olTrais le pUis souvent en échange une bouteille de rhum: puis le vieil homme maigre, à la barbe rare et au large turban bleu, après avoir terminé son palabre et secoué sa pipe à petit fourneau de cuivre, prenait congé, non sans dignité, pour regagner la montagne escorté des jeunes gens armés de sa tribu.

De taille movennc, ^ igoureux et bien pris, ses hommes avaient bon air. Ce sont de hardis chasseurs et surtout d'infatigables marcheurs, capables de se transformer à l'occasion en redoutables partisans.

Les Mans ont la curieuse particularité d'un soin et d"nne recherche dans leurs ^ètcmcnts qu'on ne retrouve Grandmaisom. 9

t'iO EN TEUIilTOIlU-: MILITAIUE

guère chez les autres races, surtout chez les Annamites. Leurs femmes portent des costumes ornés de broderies <le forme originale et souvent assez seyants.

Les Tiiù-Ti sont les descendants des mandarins et des soldats annamites envoyés, il y a quelques cent ans, pour gouverner et occuper le pays. Installés déllnitivement sur place, ils ont fait souche avec des fenuiies ïhô mais ne se sont pas fondus. Leur origine constituant pour eux une sorte de noblesse leur conférait quelques privilèges en voie de disparaître (exemption de corvées, indépendance relative en face des chefs de commune ou de canton ).

Ce sont gens plus intelligents et plus cultivés, mais plus dangereux que les Tliôs et les Xungs. Très jaloux de leurs prérogatives, ils ont hérité de la fourberie annamite et ne regardent pas aux moyens quand leur intérêt est en jeu. Nous en avions seulement quelques familles dans le secteur de Dong-Dang ; ailleurs ils forment parfois d'assez gros villages.

A l'extérieur, rien ne distingue ces Thô-ti qui se faisaient passer pour Thôs auprès de nous, quitte à faire sonner haut leur origine auprès des mandarins annamites et formaient une sorte de franc-maçonnerie redoutée des autres habitants. Ils avaient réussi de la sorte à se cacher longtemps. Bien des administrateurs et des officiers n'en ont pas soupçonné l'existence avant le changement de régime de iSqZj- Le Tong-Doc de Langson, nommé à cette époque, ^ i-A an-Li, était un Tiiù-ti que longtemps on avait cru de race indigène.

Apres au gain et sans scrupules, les Thô-ti sont d'autant plus à craindre qu'ils méprisent les races locales

THO-TI ET ANNAMITES i',;

et n'ont aucun attachement pour le milieu social où ils vivent.

A une lieue de Dono-Dans;, demeurait, au connnencément de iSg/j. un ancien fonctionnaire, notable et riche, dont le village avait été seul respecté dans un canton dévasté par les pirates. Ce fait ayant paru suspect, il fut arrêté et je pus saisir chez lui une corresjx)ndance considérable ainsi qu'un rôle d'impôts très bien tenu. — 11 servait d'indicateur et d'intermédiaire au principal chef pirate de la frontière et se chargeait de faire rentrer pour lui les redevances de toute la contrée. C'était unThô-ti qu'on n'avait pas osé dénoncer plus tôt dans la crainte de représailles. Son frère et tous ses parents craignant d'être compromis, avaient du reste dès le premier jour « pris la brousse », après avoir brûlé la maison d'un notable Thô qu'ils soupçonnaient d'avoir dénoncé le vieux pirate.

Comme il convenait de ne pas examiner de trop près les antécédents des habitants de la frontière qui demandaient à rentrer dans leur village, j'autorisai, quelcjues mois après, sur les pressantes instances du Tong-Doc de Langson, toute la famille à rentrer chez elle. — Personne ne se montra dans la suite plus souple et plus prévenant.

Les Thô-ti sont de véritables Annamites habillés en Thôs. Ils constitueront une gène et quelquefois un danger tant qu'ils ne seront pas complètement rentrés dans le droit commun. Le départ des mandarins annamites a porté un coup mortel à leur influence qui ne peut dans la suite que diminuer et disparaître peu à peu .

Les AxxAMiTES n'étaient représentés jusqu'en 189^^1.

i',8 EN TERRITOUIE MILITAIRE

dans les hautes ré<;ions, que par les foncllonnaircs et quelques colporteurs. Les grands travaux entrepris et surtout l'ouverture du chemin de fer ont beaucouj) favorisé l'evodc naturel vers les hautes terres, du tropplein de population des provinces maritimes. C'est un élément social avec lequel il faudra compter dans (pielques années. 11 semble avantageux d'encourager celte poussée dans la plus large mesure au point de vue commercial et industriel, mais de n'autoriser qu'avec prudence la colonisation en masse et l'occupation de la terre par les Annamites, si une tendance de ce genre venait à se produire. La répugnance de l'Annamite pour les régions montagneuses rend, il est vrai, cette prise de possession peu à craindre pour le moment.

Chinois. — La région de Dong-Dang est habitée par un grand nombre de Chinois venant d'un peu partout et très dilTérents entre eux. L'invasion jaune préoccupe assez les esprits pour qu'il soit intéressant de rappeler les données générales de la question.

Les Chinois qui s'établissent au Tonkin, comme en Amérique et sur toutes les côtes du Pacifique, y viennent habituellement pour chercher fortune et avec l'idée fixe de revoir la mère patrie, vivants ou morts. Dès qu'un noyau d'immigrants s'est formé quelque part, tout nouvel arrivant est sur d'y trouver des associations, des sociétés de secours, des syndicats de toutes sortes qui le reçoivent, le placent et le soutiennent.

Au Tonkin, les Célestes sont soumis à un régime spécial. Ils relèvent directement pour la police, la justice, les impôts, des autorités françaises et n'ont rien à faire avec l'administration indigène. La législation qui leur est imposée se propose un double but. Permettre

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