‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 25 sur 42 · LES CHINOIS · texte numérisé non relu

LES CHINOIS

de surveiller leurs agissements el limiter leur immigration par un impôt spécial.

Ces mesures de protection paraissent du reste insuffisantes aux colons français auxquels les Chinois font partout, aussi bien au point de vue industriel qu'au point de vue commercial, une concurrence meurtrière.

S'il est juste de protéger nos colons et de les encourager, il est prudent cependant de n'agir dans cette voie qu'avec circonspection. Le petit nombre de nos nationaux installés au Tonkin et trop souvent, il faut le dire, leurs exigences rendraient impossible tout progrès et ruineraient le protectorat si on leur accordait ce qu'ils réclament : une sorte de monopole. Car c'est en somme ce monopole, cette absence de concurrence que poursuivent sous différents prétextes et en v mettant quelques formes, presque tous les industriels et commerçants européens dans leurs revendications et leurs incessantes campagnes contre la liberté laissée aux Chinois. Je dis « Européens » avec intention, car si celte campagne était toujours menée par des Français et dans l'intérêt des Français, je serais prêt h m'y associer dans une large mesure. Mais, au train où vont les choses, je ne vois pas la nécessité pour le protectorat d'achever la ruine du commerce^ et de se mettre dans l'embarras en supprimant la concurrence asiatique au bénéfice de maisons anglaises ou allemandes. La juste mesure à établir dans cet ordre d'idées me paraît une des plus délicates parmi les questions qui intéressent la colonisation.

Ne serait-il pas sage de s'en tenir à notre formule : « Colonisons pour les colonies. » Aucune conception n'est plus stérile et plus fausse que celle qui propose

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C(iinMio Inil uni([U(M'l iinnK'diat àlacolonlsalion. l'cnricliissciiiont de quelques cenlaines d'Européens. Cherchons donc à créer des établissements prospères et vi\anls, à posséder des colonies qui produisent et qui iraliquent, fut-ce avec l'aide des Chinois. Quelques Français \ perdront au début, mais la France y gairnera dans la suite.

La chose est délicate, répétons-le, et difficile à dire, car les réclamations contre la concurrence chinoise sont violentes et très générales dans la colonie européenne, celle qui fait l'opinion en France et n'hésite pas à déclarer qu'on veut la mort du commerce français et que l'argent chinois pourrait bien \ èlre pour quelque chose

Il reste bien entendu que la concurrence ne peut pas être libre. On doit s'armer et se défendre. — Le Tonkin

deviendrait une colonie chinoise Il faut donc v

garder largement la place de nos colons, les favoriser par des commandes, faciliter et encourager leurs essais. — C'est un devoir strict et il serait absurde de le discuter. Mais ce n'est pas là le but ilnal. La prospérité générale de la colonie, son développement propre doit passer avant tout. On peut afilrmer du reste que la concurrence chinoise n'est qu'une difficulté secondaire pour nos colons. Elle n'empêche pas le commerce européen de prospérer à Singapour et à Hong-Kong. Les entraves administratives et nos extraordinaires règlements commerciaux (droit au pavillon, douanes, taxes de ports, protection exagérée des industries métropolitaines, déffiut d'outillage commercial, de voies de communication ) sont un obstacle autrement sérieux

aux progrès et à la réussite de nos nationaux. C'est par là (ju'il faudrait commencer les réformes.

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Le but (le la législation spéciale imposée aux Chinois est, nous l'avons dit, de rendre la surveillance possible et de limiter la concurrence dans une mesure telle que les intérêts du protectorat et le développement du pays n'aient point à en souffrir.

Au lieu de chercher à détruire le groupement des Chinois et leurs associations, ce qui n'aurait eu d'autre résultat que de les rendre clandestines, et par conséquent plus dangereuses, on a voulu les régulariser et les utiliser comme moven de surveillance en leur donnant une existence oflicielle.

Dans chaque centre important, les Chinois forment une société, une congrégation, sous l'autorité d'un de leurs notables, véritable fonctionnaire rétribué par le protectorat et appelé « chef de congrégation^ ». Ces fonctionnaires, munis de pouvoirs de police et de surveillance suffisants, deviennent responsables de leurs compatriotes inscrits sur les contrôles de la résidence.

Presque tous les Chinois du Tonkin proviennent de la province de Canton ou de celle de Foc-Yen et dans les villes importantes, ils se groupent suivant leur provenance sous l'autorité de deux chefs de congrégation ; un pour les Cantonnais et un autre pour les gens de Foc- Yen.

Malgré l'inconvénient réel de créer ainsi des centres nombreux et puissants exclusivement chinois, cette utilisation de la solidarité chinoise, cette sanction officielle donnée à leurs sociétés produit de bons résultats.

I . Dans les agglomérations moins importantes , comme Dong-Dang, le titulaire de cette fonction est appelé « Chef de Marché » (Banli-Truong). Il n'est pas rétribué, mais il est autorisé à faire un léger prélèvement en nature sur le marché, deux ou trois fols par an.

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C'est le seul movon, du reste, d'avoir sur eux une action sérieuse.

Tout Chinois débarquant au Tonkin doit, pour être autorisé à v séjourner, se faire délivrer par l'autorité française et sur la présentation du chef de congrégation de la localité où il veut s'établir, une carte d'identité, portant son signalement, sa photographie et l'indication de sa profession ^

Pour compenser Fiinpôt personnel qu'il ne paye pas, l'immigrant chinois doit, en échange de sa carte, verser une somme proportionnée à sa profession et à sa richesse (c'est l'impôt de capitation, indépendant de la patente et dont la quotité varie suivant la catégorie où est inscrit le titulaire). Une fois inscrit et classé, s'il veut se déplacer, il doit déposer sa carte à la résidence et en retirer un permis de circulation valable pour un temps déterminé et spécifiant les villes où il est autorisé à séjourner.

Ce régime correspond assez bien aux besoins des centres commerçants du Delta, pour lesquels il a été fait. Mais c'est le lieu de remarquer, une fois de plus, qu'une mesure bonne h Hanoï peut être, dans certains

I. En outre do la photographie, souvent absente dans les hautes régions, la carte porte le « Diem-Chi ». indication antliropométrique en usage depuis des siècles dans les pavs d'Exlrcnie-Orient. Pour 1 obtenir, le titulaire place la carte entre l'indev et le médium de la main gauche de telle sorte que 1 index se trouve allongé tout entier sur la carte, le loiig d une ligne tracée dans ce but. On marque alors d'un trait de plume ou dun coup de pinceau sur cette ligne, la place des plis intérieurs des phalanges, la racine de longle et l'extrémité du doigt.

Il sulïil pour constater lidentité. de faire placer son index au porteur de la carte, dans la même position et de vérifier si les indications sont exactes.

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cas, mauvaise à Dong-Dang ot de rcgretlor encore le manque crélasticitc de nos institulions administratives,

^ous devions emplover sur nos chantiers de routes et de constructions un grand nombre d'ouvriers et de coolies chinois embauchés au moment du besoin dans les villages voisins de la frontière et renvoyés chez eux quand le travail ou l'argent venaient à manquer. Il eût été raisonnable de ne leur point délivrer de eartes d'identité mais des permis de séjour, limités au lieu même où ils travaillaient et valables seulement pour un temps très court. C'est ce que j'ai fait le plus souvent possible. Mais cette façon de procéder n'eut pas l'agrément de l'administration centrale, émue d'une situation qualifiée d'irrégulière. Sur ses ordres réitérés et formels, il fallut imposer la capitation totale et distribuer des cartes à une grande partie de nos travailleurs. On pensait probablement, en leur faisant paver deux piastres un morceau de carton, les transformer en gens inoffensifs. En fait, la mesure était mauvaise. Au point de vue fiscal, il s'agissait d'une recette supplémentaire minime. La concurrence n'était pas à craindre, car les ouvriers manquaient ; enfin c'était un véritable danger de donner de force aune c[uantité de Chinois inconnus et sans profession le droit de vivre et de circuler au Tonkin. On enlevait ainsi toute valeur réelle à la carte d'identité, car il devenait impossible d'imposer au chef de congrégation la responsabilité de cinq à six cents Chinois recrutés directement par nous et qu'il déclarait ne pas connaître.

Dans notre secteur de Dong-Dang, la proximité de la frontière donne à la colonie chinoise une physionomie tout à fait spéciale et on y rencontre certains types

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inconnus dans le Dolla. On peut y distinguer trois groupes principaux de Cliinois:

1° Les Chinois agriculteurs installés isolément depuis longtemps dans les villages Thôs, propriétaires par voie d'achat et habituellement banquiers. Ils payent les mêmes impôts que les autres habitants, ne sont plus soumis à la capitation et se distinguent malaisément des indii^ènes dont ils ont pris les usages et jusqu'aux détails du costume.

Cette catégorie peu nombreuse, soumise au droit commun et généralement composée de gens notables et aisés, n'a besoin d'aucune surveillance spéciale^

2^ Les Chinois commerçants installés à demeure et groupés dans les marchés de la frontière, c[uelqucfois depuis plusieurs générations. Ils ne font plus partie d'aucune cong-ré^ation en Chine, enterrent ré2:ulièrcment leurs morts au Tonkin, mais continuent à paver la capitation et sont restés, malgré tovit. Chinois de mœurs et d'aspect. Ce sont gens tranquilles, ayant intérêt à voir le pays prospérer, parce cju'alors le commerce marche mieux. Mais il ne peut être question avec eux d'attachement ou de lidélité. Jamais ils n'hésiteront à renseigner les pirates, s'il le faut pour se mettre à couvert, ou même à partager le bénéfice d'une prise, si l'occasion s'en présente. Tout profit leur est bon.

3° La population flottante de marchands et de coolies

I. Un exemple rappellera aux camarades cjui me liraient ce que sont ces Chinois agriculteurs. Tous ceux qui ont suivi la roule de Langson ou Donjr-Dang à Pho-Binli-g-ià connaissent le plus notable d entre eux : le Ba-lio de Duc-hin et surtout sa femme « la mère Duc-hin >>. Ils ont gardé certainement bon souvenir de Ihospitabilitc reçue chez cette vieille dame et de sa curieuse collection d autographes, recueillis en réclamant de cliacpie passager un certificat de satisfaction toujours accordé.

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venus pour chercher du travail ou exercer leur commerce. C'est de beaucoup la catégorie la plus nombreuse et la seule qu'on trouve dans les provinces basses.

Plus adroit et plus intelligent que le Thô, le Chinois dans la région de Dong-Dang possède le monopole du commerce et de tous les travaux demandant un apprentissage (briques, maçonnerie, forge, charpente...).

Le marchand venu pour faire fortune (quelquefois du Foc-\en, mais plus souvent de Canton), souple, adroit, (juelquefois très intelligent et toujours sans scrupules, demande une forte surveillance. Il exerce tous les métiers, v compris souvent celui d'usurier. S'il réussit généralement, c'est qu'il apporte dans le commerce vin sens très développé et de remarquables qualités professionnelles.

Aussi droits et faciles en affaires que leurs mandarins se montrent tortueux en politicjue, les Chinois commerçants se contentent, quand il le faut, d'un bénéfice insignifiant. Serviables, d'une complaisance inépuisable, toujours prêts à transiger, à s'arranger, à entreprendre une affaire, leur parole commerciale est très sûre. Pratiques, en outre, et persévérants, ils ont le crédit très l'aciles, en usent beaucoup entre eux et s'associent avec une extrême facilité. Soumis à la justice française au Tonkin, ils v ont recours le moins possible et préfèrent régler sans frais leurs différends au moven d'arbit rages * .

I. Les Chinois de Dong-Dang venaient assez souvent me soumettre leurs contestations et je me rappelle entre autres avoir réglé la faillite dun cabaretier-restaurateur ruiné surtout, il faut l'avouer, par le trop large crédit ouvert aux soldats européens de passage. Sur leur demande, je réunis les i4 ou i5 créanciers et chacun donna son compte certifié par l'intéressé. La maison et le fonds de commerce furent vendus pu-

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Les coolies et les ouvriers clùiiois employés en grand nombre dans la haute réj^^ion ne ressemblent en rien à ces petits Cantonnais jaunes qu'on voit courir le monde pour leur commerce. Ce sont le plus souNent des pavsans de l'intérieur de la Chine, bien bâtis, d'une taille au moins égale à celle des Européens, forts, assez travailleurs, doux de nature et très enfants. Bien traités et régulièrement pavés, ils sont faciles à conduire, ne volent pas pour leur plaisir comme les Annamites et ne se font pirates, en somme, cpi'à défaut d'un métier plus lucratif et moins dangereux.

J'avais dû réunir pour nos travaux de Dong Dang un grand nombre de ces ouvriers chinois et, pendant plusieurs mois, le village donna l'hospitalité à six ou huit cents "aillards dont un tiers au moins avaient servi

l'année d'avant dans les bandes pirates des environs. On nous avait prédit des désastres et je n'étais pas moimême au début sans quelque inquiétude. L'expérience fut heureuse et nous eûmes certainement avec nos six cents chinois moins de difficultés que s'il avait fallu employer un pareil nombre d'Annamites ou même de chemineaux piémontais sur un chantier de France. J'avais été obligé de faire couper la tête à deux d'entre

bliquement quelques jours après pour établir lactif, puis au cours dune seconde réunion, après discussion au sujet d une créance que contestaient les autres créanciers, sous prétexte qu'elle était présentée par un Chinois associé aux afiaires du failli, on transigea séance tenante. La répartition faite par moi (environ 35 pour loo) fut acceptée, chacun toucha sa part, donna quitus et il n'en fut plus question. La failli rentrait le lendemain comme employé chez un de ses créanciers, en attendant qu il put reprendre une aflaire à son compte.

Ces arrangements amiables sont tout à fait dans les habitudes des Chinois qui savent fort bien cependant, à roccasion. s adresser aux tribunaux et se servir des moyens judiciaires.

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