‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 26 sur 42 · ORGANISATION POLITIQUE · texte numérisé non relu

ORGANISATION POLITIQUE

eux rormclleniciil reconnus pardcs liabilants du village (|u'lLs avaient enlevés quelques mois avant sur la route. Ceux dont la conscience était un peu trop chargée quittèrent sans bruit le Tonkin : les autres continuèrent à travailler en ouvriers inofîensifs et tranquilles.

La poussée des Annamites vers les hautes régions rendra moins nécessaire l'élément chinois dans la vie économique du pavs et lui fera peu à peu une véritable concurrence. Dans la suite l'Annamite supplantera le Chinois pour tous les travaux où l'adresse entre en jeu

(maçonnerie, menuiserie, charpente, travail du fer )

mais pas plus que le Français il ne prendra sa place commerciale.

Cette revue nécessairement incomplète des éléments sociaux qui peuplent la région de Langson suflira cependant à faire saisir la physionomie du milieu. En fait, le gros de cette population disparate est formé par les 1 lios et les ?Sunos. Leur lano-ue, leurs mœurs, leurs besoins sont les mêmes. C'est eux qu'il faut gouverner et apprivoiser.

Mais il est utile, avant d'en étudier les moyens, de rechercher comment s'était formé le lien politique qui unissait toutes ces races et de voir à l'œuvre l'administration annamite.

La race thô, la plus ancienne et la [)kis nombreuse, n'est pas capable de s'imposer aux peuples voisins (Chinois et Annamites) qui lui sont intellectuellement supérieurs. Elle est d'ailleurs trop peu nombreuse et trop mêlée à des éléments hétérogènes pour former une nationalité. Les Thôs ont en effet de tous temps été soumis aux Annamites ou aux Chinois qui les ont successive-

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mont cxploiU's. Il semble qu'en principe le pavs de Langson ait, depuis des siècles, reconnu la souveraineté de l'Annam. Dans la pratique cette souveraineté était vague et les populations de la frontière ont vécu longtemps sous le régime d'une féodalité puissante.

Nous avons vu, au début de cette étude, les rois Le en luttes continuelles avec leurs vassaux, les seigneurs de Cao Bang et de Langson. Ceux-ci payaient tribut tantôt à l'Annam, tantôt à la Chine. Quelquefois aux deux s'ils étaient faibles ou à personne quand ils étaient forts.

C'est à cette époque féodale que le pays aurait connu, paraît-il, une véritable prospérité c|u'il n'a pas retrouvée depuis. Cette prospérité, en tous cas, a dû èh^ très relative ou de bien courte durée. Le manque complet de monuments anciens, la pauvreté des traditions et le défaut de sens artistique chez les habitants suffisent à le prouver.

Quoi qu'il en soit, il reste trace dans les quelques traditions locales de nombreuses invasions, migrations ou expéditions militaires, venant successivement du nord et du sud pour occuper les territoires disponibles ou contestés sur la frontière. Nous avons, en étudiant les races, rencontré le résidu de quelques-unes d'entre elles (Les Thô-ti jwur l'Annam, les Nungs pour la Chine).

L'installation des mandarins et des soldats annamites cjul ont fail depuis, souche de Thô-ti (installation que reslimation des habitants fait remonter à une centaine d'années) correspond vraisemblablement à la restauration de l'Empire par Gia-Long aux environs de 1800. Les hautes provinces ne seront plus désormais contestées et les quekjues garnisons chinoises que nous retrouve-

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rons à Cao-Baiiij^, That-Ké et Lani^son, v viendront avec l'assentiment et sur la demande de Tu-Duc, impuissant à faire la police chez lui.

C'est de la réoccupation de 1800 que daterait l'organisation politique du pavs telle que nous l'avons trouvée.

On s'était, du reste, contenté de jeter la population dans le moule annamite : Provinces, Phu, Huyen, etc., avec leur hiérarchie de mandarins petits et grands. Ce n'est pas le lieu de décrire une fois de plus cette administration et nous nous bornerons à relever les particularités provenant du milieu social dans les subdivisions politiques inférieures : l'arrondissement (Huyen ou Chau), le canton (ïong), la commune (Xa).

En pavs Thô, le « huven » est appelé « chau » et le mandarin qui l'administre « Tri-Chau ». Les attributions du Tri-Chau sont théoriquement très étendues. Il a tout entre les mains: police, administration, impôts, recrutement, etc.. En réalité son influence est très variable et son rôle se réduit parfois à servir d'intermédiaire entre l'autorité supérieure et les habitants.

Les chefs de canton (caï-tong) sont ses agents et possèdent peu d'attributions propres. Plus encore que pour le Tri-Chau, leur influence dépend de leur notabilité personnelle.

La commune (Xa) est la base de la vie politique, elle jouit d'une large autonomie et s'administre elle-même. Le pouvoir est exercé par la réunion des notables qui se font représenter en face de l'autorité par le Ly-Truong ou Xa-Truong. Les attributions nominales de ce fonctionnaire (en réalité celles des notables) sont très larges, surtout en ce qui concerne la répartition des

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charges ' (linpols, cor\L'es, rccrulcmonl...) ri radininistralioii des biens communaux.

Ces biens sont du reste assez mal administrés. Conslamment endettées, les communes se mettent à la merci des |)rèlcurs d'argent, Chinois ou autres, au\- (juels il faut en fm de compte aliéner la terre pour s'exonérer des lourds intérêts qu'on ne peut [)lus payer.

Chez les Annamites, le Lv-Truong est le plus souvent un pauvre diable sans autorité dont les fonctions sont analogues à celles du gérant d'un journal politique. Bien que ne faisant rien, il est responsable de tout, va en prison et reçoit les coups si l'occasion s'en présente. En pa\s tliô, cette fonction est plus honorable. Les notables jeunes la remplissent successivement si la commune est importante. Dans les petits villages, surtout chez les Nungs où les mœurs sont plus patriarcales, le Lv- Truong est souvent le personnage le plus important. 11 conserve alors la fonction indéfiniment.

En dehors des cadres administratifs réguliers, il faut signaler comme très caractéristique de la physionomie sociale du pays, une véritable hiérarchie de titres militaires, tout à fait « honoraires » aujourd'hui, conférés comme récompense aux jeunes notables de bonne famille ou aux anciens fonctionnaires qui ont rendu des services.

Ces titres étant « à vie » donnent une notabilité particulière au titulaire. Quelques-uns même entraînent la nomination aux derniers échelons du mandarinat et

1 . L'Etat ne connaît pas le contribuable en tant qu'individu. Il no connaît et n'impose que la commune responsable qui répartit comme elle l'entend les charges et y fait face comme elle j)eut.

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par cons(''(|iicnl rexcmptioii crimpùi personnel et de corvées. Ils sont assez recherchés pour constituer une véritable récompense dont nous usions à l'occasion. C'est un bon moven de reconnaître les services rendus et de distinguer les gens sûrs. Tous ces petits chefs, habituellement plus influents que les fonctionnaires en place, nous servaient à surveiller les corvées, à encadrer les partisans et à prendre en compte les armes distribuées

A la fm de 1898, toutes les fonctions supérieures, y compris celle de Tri-chau, étaient remplies par des Annamites, à lexclusion presque absolue des gens du pavs. Ces mandarins de toutes tailles, lettrés faméliques du Delta ne se contentaient pas de vivre sur le pays. Ne voulant pas s'éterniser dans des postes considérés comme

I. Les plus fréquents de ces titres sont : Xa-Doan (autrefois clicf des partisans dune commune). Tong-Doan (chef des partisans d un canton). Et les titres supérieurs de Ba-ho et Tienhù qui entraînent le dernier échelon du mandarinat (g*^ degré, 2^" classe). Maltieureusement, même en Annam, on achète quelquefois les décorations et les honneurs. Aussi, beaucoup de ces titres, avant qu on cùl donné aux commandants de secteur le droit de contrôler les propositions et d en faire euxmêmes, avaient-ils été payés fort cher.

Rappelons en passant que le mandarinat annamite comporte neuf degrés et chaque degré deux classes, cela fait dix-huit échelons. Chez les fonctionnaires, la fonction est indépendante du degré de mandarinat. Certaines d'entre elles cependant exigent que le titulaire soit mandarin et mènent normalement jusqu'à un certain degré de léchelle. Un Tri-Chau, par exemple, doit être mandarin (g» degré, 2*^ classe) et arrive généralement après quelques années à la i''*' classe du 8"^ degré (quelquefois même au 7*= degré). Le mandarinat ainsi conféré sans examen, aux fonctionnaires Thùs, bien que moins estimé

1 les mêmes prérogatives.

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un exil, Il Knir fallait rapidement acquérir quelques biens et ils profitaient en conscience de l'occasion.

Du reste on facilitait les choses aux mandarins bien en cour par la répartition bizarre des communes et des cantons. Il était d'usage de les récompenser en leur confiant un canton ou deux pris à leur voisin qu'on voulait punir. Ces changements faits sans le moindre souci de l'intérêt des populations, avaient produit, dans les circonscriptions administratives, un désordre qui rendait toute surveillance impossible ^ .

Malgré les difficultés rjue créait chaque jour une administration aussi défectueuse et grâce à une interprétation un peu exagérée des instructions recommandant de respecter l'initiative des fonctionnaires indigènes, les officiers occupant le pavs avaient l'ordre de s'abstenir de toute ingérance dans les affaires du pays. Le commandant du cercle, seul, avait des attributions politiques. Ses subordonnés devaient se confiner dans le comniandement de leur poste et laisser les mandarins agir à leur guise. L'action du commandant du cercle, beaucoup trop éloignée des populations, devenait illusoire, nous vivions en pays ennemi. L'autorité des commandants de poste se limitait le plus souvent au droit de lever des coolies dans le village le plus voisin. Les habitants nous craignaient sans nous respecter, ils détestaient leurs fonctionnaires annamites et vivaient

I . Le Chau de Dong-Dang. par exemple, possédait quelques cantons pauvres et lointains (comme le Han-Luu au nord et Da-^iham au sud-ouest) séparés du reste de larrondissement par d'autres cantons plus importants (Uven-Cot et Quang-By) dont on avait fait cadeau à des Tri-Chau mieux vus. Il s y trouvait même deux ou trois communes, enclavées, qui dépendaient, on ne sait pourquoi, de cantons très éloignés.

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chez eux comme ils pouvaient, payant mandarins et pirates pour avoir la paix et s'abstenant avec soin de nous renseigner dans la crainte des représailles.

Après la chasse aux pirates et tout en organisant l'occupation militaire de la frontière, il fallait donc, pour donner au nouvel ordre de choses un peu de consistance, se rapprocher des habitants et gagner leur confiance en travaillant à leur bien-être.

On leur avait, nous l'avons vu, rendu possible une participation active à la poursuite des pirates et donné les movens de se défendre, en leur fournissant des armes. C'était un premier pas, uneniesure préparatoire au travail politique proprement dit, à la réorganisation du pavs.

Pour entreprendre et mener à bien cette seconde partie de notre tâche, deux choses étaient nécessaires :

i" Donner satisfaction aux justes réclamations des Thùs contre l'administration annamite en leur assurant un gouvernement plus équitable;

2° Mettre les officiers en contact avec les populations et leur permettre de prendre, par une intervention directe dans les affaires locales, l'influence et l'autorité (|ui leur manquaient jusque-là.

Le premier souci du colonel Gallieni dans cet ordre d'idées fut en effet de retirer l'administration du pavs aux Annamites et de remplacer les mandarins en place par des indigènes nommés à l'élection.

Cette réforme si rationnelle et cpii devait être si féconde n'alla pas sans obstacles. Il fallut avoir raison de la mauvaise volonté assez naturelle du gouvernement annamite et, ajoutons-le. des préventions de l'autorité

IVaiiraise. M. (le Lancssan ne s'y prèlail au débul, comme nous l'avons noté déjà, qu'avec une certaine répugnance.

On \ pai^int cependant, mais, le principe admis, l'ap|)lication n'en restait pas moins délicate, car il fut dès l'abord assez difficile de trouver chez les Thùs des fonctionnaires suffisants. On se contenta de braves gens connaissant bien le pays qui, à défaut d'expérience administrative et de science des lois annamites, nous apportèrent le concours de leur extrême bonne volonté. Leur tâche, du reste, et celle des commandants de secteur fut rendue facile par la détente immédiate que produisit cette innovation et par la confiance des populations.

La coopération directe au gouvernement du pays par l'élection des fonctionnaires ^ est un moyen très sur d'intéresser les habitants à la chose publique. Quel que soit leur manque de culture, ils sentent le prix de ce premier essai de liberté et se montrent sensibles à cette marque de confiance.

Les premières élections, il est vrai, se ressentaient des mœurs annamites et avant de se permettre une opinion les notables ne manquaient jamais de s'informer si le commandant du secteur n'avait pas un candidat ofiiciel.

I. Il ne s agit pas, bien cntcntlu, de sullrage universel, mais d ini choix et dune présentation faite par lensemble des notables. Le Ly-Truong est désigné par les notables de la commune, le Caï-Tliong par ceux du canton, le Tri-Chau par les chefs de canton et les notables supérieurs delà circonscription. Ces désignations doivent être approuvées par 1 autorité française et les titres de nomination sont expédiés, suivant le cas, par le gouverneur annamite de la province ou par le vice roi du Tonkin.

RAPPORTS AVEC LES ÏIARIT \NTS i(.:.

Cette reconstitution du cadre indigène de gouvernement, immédiatement complétée par la rel'onte et la mise en ordre des circonscriptions administratives, fut rapidement menée. Mais il eût été imprudent d'abandonner à eux-mêmes nos fonctionnaires improvisés. Si nous ne les avions, dès le début, pris en main et conduits de près, ils se seraient trouvés bientôt réduits au rôle de rouages inutiles entre l'autorité des mandarins supérieurs et les emplovés inférieurs de leurs propres bureaux ' .

Il fallait donc créer un organe de surveillance permanente et d'administration locale qui permit de s'affranchir dans la pratique de l'intermédiaire des mandarins provinciaux et de diriger nos fonctionnaires Thôs dans leur nouvelle mission.

Les commandants des secteurs militaires étaient là ; on en fit des administrateurs en leur donnant une mission politic|uc et des droits bien définis dans leur circonscription territoriale qu'on avait eu soin de faire le plus souvent coïncider avec une division administrative.

Ces droits sont fort étendus et le commandant du secteur jouit chez lui, au point de vue du gouvernement des indigènes, d'une très lar^e initiative. Tous les fonctionnaires indigènes sont à ses ordres, y compris le Tri-Cliau, son principal agent et son conseil naturel pour les affaires indigènes. 11 suit de plus près les habitants et entre davantages dans la vie du pays, cpie ne peut le faire un commandant de cercle ou un résident. C'est en somme de l'administration directe c[ue nous faisons là avec des rouages indigènes. L'agent Français

I. Ces derniers, Annamites lettrés rompus au service administratif, n'auraient pas tarde à prendre la direction effective de fadministration.

I ('.<•. EN TEaaiTOIRE MILITAIRE

(le commandant du sectoiir) donne des ordres dlreclcment, réparlit les charges et, s'il y a lieu, les secours, vérifie les rôles d'impùls et les touche, assure le recrutement mililaire, ordonne les corvées, reçoit et examine les demandes ou les réclamations des hahitants, dirige la police et note les fonctionnaires.

La tache est lourde dans un pays neuf et nos mandarins étaient souvent hien peu instruits des choses administratives. Aussi, l'expédition des affaires ne conservait pas toujours cette régularité de forme si chère aux bureaux et aux chancelleries. On s'en tira cependant sans trop de difficultés et l'inexpérience de leurs auxiliaires eut môme cet avantage de permettre aux officiers administrateurs de prendre chez eux dès le début, l'autorité qui leur était nécessaire, sans se perdre dans les entraves que sait, mieux que tout autre, enchevêtrer la bureaucratie annamite.

Les populations, après avoir accueilli avec joie le remplacement des fonctionnaires annamites par des hommes de leur race, virent bientôt sans déplaisir l'autorité française se rapprocher d'elles. Très méfiantes d'abord et ajuste titre, il leur fallut du temps pour se convaincre qu'il ne s'agissait plus cette fois d'un de ces passagers retours offensifs si rapidement suivis de retraite, après lesquels, mandarins annamites et pirates se pavaient de leurs déboires sur les malheureux qui avaient eu l'imprudence de nous rendre service.

Quand ils eurent trouvé chez le commandant du secteur une protection efficace et durable cette fois contre la piraterie, les habitants s'habituèrent vite à chercher en lui un appui désintéressé dans leurs réclamations et un arbitre é(|uitable dans leurs différends.

Ce mouvement vers l'autorité française qui s'était

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