‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 27 sur 42 · RAPPORTS AVEC LES HABITANTS · texte numérisé non relu

RAPPORTS AVEC LES HABITANTS

faito abordable à tous, clc\nit bientôt très important. Il mérite d'être noté comme une maiiifestatioii remarquable du besoin de justice si vivant chez toutes les populations simples.

Une tendance h ce point légitime et utile au progrès de notrectablisscment devait être encouragée. L'accueil l'ait aux premières tentatives de rapprochement rassura les timides et l'on vit bientôt les paysans exhumer leurs vieux procès et leurs réclamations en suspens pour se donner la satisfaction rare et si nouvelle pour eux, de se faire rendre justice gratuitement.

Ce fut même bientôt une charge très absorbante cpie celle de donner audience à tous ces braves gens porteurs de grimoires barbouillés de cachets rouges et de caractères chinois, qu'ils apportaient soigneusement roulés dans quelque morceau de bambou. Il s'agissait de vieilles cjuerelles au sujet d'un morceau de rizière ou de réclamations déjà vingt fois renouvelées dont l'exposition, interrompue h chaque phrase par les formules de politesse et de respect, exigeait d'interminables palabres. On arrivait cependant le plus souvent à s'entendre et, à part la loi annamite qui en éprouvait parfois rj^uelque dommage, tout le monde se trouAait bien de ces arbitrages où le sens commun remplaçait autant que possible les considérations juridiques.

La possibilité de parler à un mandarin, fùt-il français, sans bourse délier et d'obtenir quelque chose de lui, sans un cadeau proportionné à l'affaire, est toujours im sujet d'étonnement pour nos administrés.

C'est une question délicate en Extrême-Orient que celle du cadeau, du « lai ». Elle est si diversement appréciée que, dans la pratique, on peut s'en trouver embarrassé.

i08 FN TERRITOIRE MILITAIRE

On cnlcnd dire souvent de 1res bonne foi ^ au ïonkin qu'il est impossible de refuser le cadeau présenté par un ii^digène, que c'est faire une grave injure au donateur et aller à l'encontre des usages du pays. D'autres afllrment que le fait même d'accepter de ses administrés la plus légère offrandeest une malversation. A propos d'une circulaire du gouverneur de l'Indo- Cbine défendant aux fonctionnaires d'accepter les cadeaux des indigènes, on a pu lire cette année dans tous les journaux de France des articles éloquents et indignés, proclamant qu'il était honteux, en notre temps de probité et d'intégrité professionnelle, qu'il put encore être question de cadeaux, de pots-de-\in, fût-ce dans la plus lointaine de nos colonies ....

Il V a autant d'exairération dans la « rési^rnation » des premiers que dans les foudres un peu ridicules des seconds.

L'usage veut en Annam qu'en aucune circonstance l'inférieur ne se présente les mains vides chez un supérieur, quel qu'il soit. C'est le moyen courant de contribuer à l'cntrclicn du mandarin et de reconnaître d'avance la bienveillance qu'on lui demande. Mais c'est en outre dans d'autres cas, uue sorte de tribut et un signe matériel de soumission et d'obéissance à l'ordre établi.

Aussi faut-il distinguer les quelques victuailles clas-

I. Il est entendu que j'écris ici pour les honnêtes gens. Tout fonctionnaire qui voit dans le « laï « un supplément de solde ou de bien-être à prélever sur le pays, ou apporte dans une détermination une préoccupation de lucre, si petite soitelle, n est déjà plus un honnête homme.

Le cas n'est malheureusement pas théorique. Il y a des voleurs et des gens indélicats au Tonkin comme en France, peut-être pas plus.

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siques (œufs, fruits, poissons, riz....) que présentent les mandarins et les notables à titre d'hommage collectif, des cadeaux que se croient forcés d'offrir les malheureux paysans qui viennent demander justice ou présenter une réclamation.

Refuser le lé^er tribut des notables est en effet considéré par eux comme un signe de mécontentement grave, c'est mépriser leur hommage et les traiter en ennemi. Il est donc convenable de l'accepter et quelquefois même de l'exiger des villages ou des mandarins peu sûrs dont l'abstention pourrait être préméditée. Le cas est exceptionnel et la seule difficulté pratique est d'amener, sans les froisser, les notables indigènes à limiter leurs présents de telle sorte qu'ils deviennent « représentatifs » et ne puissent être considérés comme une rétribution ou un tribut onéreux.

Il n'en va pas de même pour les habitants isolés qui se présentent en solliciteurs. L'habitude du cadeau en pareil cas doit disparaître. Le paysan Thô s'habitue fort bien à ne rien apporter quand il est assuré que sa requête n'en souffrira pas. Mais la chose lui semble tellement incrovable qu'il faut du temps et quelques précautions pour l'v amener.

En fait, on n'abuse du « lai » que quand on le veut bien. Un homme de bonne foi et de conscience droite peut toujours suivre son inspiration. Il m'est arrivé souvent, au début, d'accepter quelques œufs ou un canard d'un paysan pour ne pas le contrister et même dans les villages du secteur de Dong-Dang, visités, pour la première fois, de recevoir des présents relativement inqoortants comme un porc entier ou un petit bœuf que mon escorte partageait avec les habitants en signe de réjouissance. — Je n'ai jamais eu de remords à ce sujet.

Gka^vdmaison. io

lyn EN TERRITOIRE MILITAIRE

On peut en somme, ol c'csl ce qu'il imporle de retenir, dans celle quesllon du « lai » comme en bien d'autres circonslances, s'affrancliir très largement sans aucun inconvénient des traditions locales. 11 suffit d'y mcltrc un peu de tact.

S'il est sage de tenir compte dans la forme des habitudes du pays et de ses mœurs, il ne faudrait pas croire cependant cjue c'est en copiant les mandarins, en administrant à leur place et comme eux que nous prendrons une autorité durable et solide. Notre supériorité de race chrétienne réside surtout dans le sentiment de la justice, il serait absurde de la perdre sous prétexte de nous conformer aux mœurs locales. Apportons avec nous la justice gratuite, ouverte à tous, facile à obtenir, soyons abordables, ra23prochons-nous des populations. Notre prestige n'a rien à v perdre; la peur n'ajoute rien au respect et on peut gouverner les races des hautes régions sans marcher toujours le rotin et le coupecoupe à la main. Le respect d'abord, puis l'attachement des habitants, nous seront acquis d'une façon d'autant plus rapide et durable que nous aurons marqué plus profondément la différence entre notre gouvernement et celui des annamites. Que l'administration française prenne à son compte la protection des habitants, le soin de leur sécurité, la défense de leurs droits, la distribution des secours et laisse à la justice indigène, soigneusement surveillée, le soin matériel de la répression. C'est un artifice, si l'on veut, mais il est utile et légitime. Bienveillance ne veut pas dire faiblesse, il faut punir parfois rigoureusement mais il nous est permis de montrer que ce n'est point là notre fonction et que nous ne sommes pas venus pour cela, en affectant d'en laisser la charge à la justice habituelle du ])avs.

SITUATION EN FIN i8(j5 171

Ce serait le lieu d'enre^islrer îes résultais obtenus et

de parcourir le pavs réorganise en fin 1890. Le témoignage de ceux qui ont pu visiter la frontière chinoise avant et après cet efTort de deux ans, est unanime à déclarer ces résultats véritablement inesjjérés.

L'occupation déiinitive de la région et la sécurité assurée, avaient bientôt fait rentrer au ïonkin les habitants émigrés. Leurs villages s'étaient reconstruits d'abord sous la protection immédiate des postes et en des points choisis pour en rendre la défense facile (mamelons, rochers, grottes).

La réorganisation politique, la pacification morale lit le reste. On vit sortir de leurs tanières, peu à peu et timidement d'abord, les habitants terrorisés par tant d'années de souffrances. Les cabanes en paillotes reprirent le chemin de la plaine, les villages perdirent leur aspect de repaire pour se disperser plus riants et plus abordables sur le bord des rizières. La terre fut bientôt remise en culture, les marchés fréquentés, les impôts, très modérés il est vrai, régulièrement payés. Des symptômes de confiance caractéristicjues, comme la construction de maisons en briques et la reprise des cultures à long terme (la badiane par exemple), ne tardèrent pas à devenir fréquents. Le pavs présenta bientôt une plivsionomie sinon prospère encore et riche, du moins tranquille et vivante.

Cet approvisionnement des indiirènes, cette entente

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