CHAPITRE Yll
Importance de l'inslallalion matérielle. — Construclions et routes.
Mon intention n'est pas d'entrer ici dans une description détaillée des constructions et des travaux entrepris dans la région de Dong-Dang en 1894-1895. Si je leur ai fait une place à part, c'est qu'à mon sens, l'installation matérielle prend, en matière de colonisation, une importance qui n'est généralement pas chez nous appréciée à sa valeur. C'est un point sur lequel il serait sage de suivre les Anglais et de mettre à profit, en les imitant, leur admirable entente des choses pratiques.
Les voies de communication, avant de devenir la base de tout progrès matériel, sont le premier instrument de pacification dans un pays de parcours difficile. Personne ne le conteste théoriquement. Ce qu'on semble moins comprendre dans les colonies françaises, c'est la nécessité de loger les Européens, troupes et fonctionnaires, confortablement et honorablement. Malgré les grosses dépenses qui en résultent tout d'abord, si l'on faisait de bonne foi le calcul des économies réalisées par suite de la diminution de déchet due à des installations salubres pour les troupes européennes, on trouverait, en fin de compte, que le budget doit y gagner.
Mais il est une autre face de la question qui nous intéressait spécialement près de la frontière de Chine et
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sur Jacjiu'llc je veux iiislsler. — 11 s'agit de l'eflet moral. Les constructions solides, les installations définitives constituent la seule prise de possession qui ne laisse aucun doute sur les intentions du colonisateur. C'est le fait accompli sur letpiel 11 n'est plus possible de revenir.
]\ous l'avons signalé plus haut ; dans les provinces de Chine voisines du Tonkln, le bruit courait périodirpiement du prochain départ des Français. On en parlait ouvertement sur les marchés et les mandarins de la frontière demandaient sans embarras aux officiers rencontrés, si nous comptions rester longtemps encore au Tonkln. Ils croyaient ou feignaient de croire que, venus seulement pour mettre le pays en coupe réglée, nous irions ailleurs quand il n'y aurait plus rien à prendre. Les populations de la haute région ne savaient trop qu'en penser et à défaut d'autres motifs, cette incertitude aurait suffi à entraver toutes nos tentatives de rapprochement.
L'essor donné aux travaux de toutes sortes, la construction, sur la frontière même, d'établissements militaires considérables et définitifs mit lin aux racontars chinois. Les habitants ne se trompèrent pas sur la portée de cette prise de possession et une des premières places dans l'œuvre de la pacification morale, de l'apprivoisement des populations lui revient sans aucun doute.
C'est à ce large point de vue que se plaçait le commandant du territoire en s'enoja^eant dans cette voie. Le o-ouverneur ijénéral s'v prêta en créant des ressources et, avec l'année 189A, s'ouvrit une période de travail et d'activité plus féconde pour l'avenir du pavs que colonnes et combats.
11 était temps, chi reste, d'aviser. Xous avons dit l'état de nos postes militaires dans la haute région en fin 1898.
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Inséciirilé, mauvaises conditions liygicniques, incendies fréquents, difficulté de circulation et de ravilailiemcnt, effet moral déplorable, — rien n'y manquait. Mais en pareille matière la bonne A olonté et l'activité ne suffisent pas. — Il faut de l'argent. Aussi, mainte fois signalés déjà, ces graves inconvénients n'avaient pu jusque-là émouvoir l'administration su[)érieure.
Pendant cette période de deux ans, le protectorat lit face directement à des dépenses de construction pouvant atteindre un million de francs pour le secteur de Dong- Dang. ?vous verrons ce que produisit cette mise de fonds c^ue beaucoup d'bommes auïonkin trouvaient exagérée.
Aurait-on pu faire mieux à moins de frais. — Peutêtre. Les traités avec les entrepreneurs étaient onéreux, c'est une consécjuence du manque de confiance dans le crédit du protectorat. L'argent coûtait plus cher encore ; j'ai cité une anecdote inslruclive à ce sujet. Le procédé employé pour obtenir cet argent, en inscrivant de grosses dépenses de constructions militaires au budget du chemin de fer, a été critiqué avec amertume ^. La question « casernements de Dong-Dang et rSa-Cham » fut agitée par moments, sur les rives du fleuve Rouge, comme un petit Panama. Il v avait certainement là des irrégularités réelles et des conditions financières difficilement justifiables.
I. Pour laisser à la question sa physionomie réelle, il faut noter que ces constructions militaires étaient des postes destinés à la garde du chemin de i'er qui en avait grand besoin. Seuls les casernements de Dong-Danp: et Na-Cham ne se trouvaient pas sur le parcours du tronçon Pliu-Lang- Thuong-Langson, mais sur le tracé du prolongement dont les travaux jusqu à I)on!4-Dang. commencés en 1896, doivent être finis ou laien avancés.
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V qui son prendre ? Il esl injuste de faire porter toute la responsabilité de semblables trafics sur les hommes qui luttent avec les multiples difficultés de l'exécution. Ils n'ont pas toujours le choix des moyens et se voient souvent contraints d'opter entre des compromis douteux et la politique des bras croisés. Or, il ne faut pas l'oublier, quand un pays neuf n'avance pas — il recule.
Ceci n'est pas un plaidoyer, c'est une observation d'ordre i^énéral et un regret, car il y a là une tare, une cause d'impuissance à laquelle échappent difficilement nos entreprises commerciales ou industrielles d'outremer.
Il est admis qu'une alTaire coloniale doit nécessairement rapi^orter des intérêts énormes à ceux qui se contentent de prêter de l'argent ou d'en faire prêter. Le capital fictif à rémunérer devient alors absolument disproportionné avec l'importance réelle de l'entreprise qui ne peut plus donner de bénéfices. Les prêteurs en profilent pour augmenter leurs prétentions si l'on veut dans la suite faire un nouvel appel à leurs capitaux. (^•Ite impossibilité, avec nos mœurs actuelles, démener à bien une grande entreprise à un prix raisonnable est chose si connue que personne ne se hasarderait à en tenter une (un chemin de fer par exemple) sans la garantie de la France ou de la colonie, cpiand elle est solvable.
En dehors des crédits extraordinaires accordés par le protectorat, le commandant du territoire disposait des crédits réguliers affectés à l'entretien des casernements et aux constructions militaires. Ce fut encore là un champ de lutte. Le service des constructions, conlié à l'artillerie de marine, devait assurer directement la
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construction et rentretien de tous les casernements occupés par les Européens. L'attribution aux corps de troupes, sous le nom de « Masse de Baraquement », d'un abonnement, pour se loger, était admise seulement dans les régiments indigènes et y donnait de bons résultats. Le colonel Gallieni, conformément à son immuable principe d'unité de direction, réclama et obtint non sans peine, dans son territoire, la liante main sur ce service comme sur tous les autres et la création d'une masse de baraquement pour les troupes européennes.
Le personnel des constructions était absolument insuffisant pour assurer son service en dehors des garnisons importantes et, comme toutes les administrations techniques, éprouvait une répugnance extrême à déléguer ses pouvoirs à des profanes. On n'ouvrait, aux commandants de poste, les crédits nécessaires pour les petites réparations courantes qu'avec une prudence qui touchait à la parcimonie et moyennant justilications énumérées dans d'innombrables factures, sfénéralement fictives.
La méthode changea. Les fonds, directement répartis par le commandant du territoire ou provenant des masses de baraquement, furent confiés suivant les besoins aux commandants de secteur. On leur demanda de justifier l'emploi des soinmes reçues, non plus en accumulant des factures signées par quelque vague cabaretier chinois, mais en montrant leurs postes. Chacun s'ingénia à devenir architecte, à utiliser ses ressources en personnel, corvées, matières premières. - — ■ On devient économe quand on travaille à son compte. Tous les postes se reconstruisirent bien ou mal ; en tous cas, dans des conditions incontestablement supérieures à ce qui existait. La paillotte et le bois proscrits étaient remplacés par le moellon, la brique, la
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liiil(\ la lùlo. Tout le monde se trouva peu à peu à l'abri et en sûreté.
L'inexpérience des constructeurs se pavait, il est vrai, quelquefois par des insuccès. On vit des murs se lézarder et des ponts menacer ruine. Bien des postes auraient fait sourire un prolessionnel du bâtiment par leur architecture tout à fait rudimentaire. Il n'est pas moins vrai que l'ensemble était praticjue et durable et (|u'on obtint, en un temps très court, avec des crédits relativement faibles, des résultats considérables.
Chaque commandant de secteur envovait à l'approbation du commandant du territoire les projets laborieusement établis des constructions qu'il devait entreprendre. Il y avait là dedans un peu de tout : fantaisies inattendues, dispositions bizarres, conceptions architecturales allant depuis le proiU un peu fruste des cabanes d'Esquimaux jusqu'au gothique flamboyant. Sachant qu'on ne fait bien que ce qu'on fait volontiers et aimant mieux laisser à chacun le stimulant de produire une œuvre personnelle que de corrif^er quelques erreurs de détail, le colonel Gallieni, en dehors de certains principes très simples sur lesquels il était intraitable, acceptait tout ; sans se faire du reste plus d'illusions qu'il ne convenait.
Je me rappelle avoir feuilleté chez lui à Langson un dossier de ces projets envoyés par les commandants de secteur et l'avoir entendu dire à l'aspect d'un petit château ogival destiné à la banlieue de Cao-Bang : « Le service des constructions va bien rire de nos monuments, mais au moins nous aurons abouti à quelque chose. »
il y a là une leçon de premier ordre à enregistrer. Ltiliser les hommes, développer leur initiative et faire |)ro(luire à chacun son rendement maximum, est le
problème fondamental du commandement, quel qu'il soit. Tout le monde est d'accord sur le jirincipe, l'application est plus délicate. Cela tient à ce l'ait, je crois, (ju'il faut au chef, avec une très grande fermeté dans les lignes générales, une très grande tolérance dans le détail. Rien n'est plus difficile, plus rare et cependant plus nécessaire que de se dépouiller de ses préférences et de ses goûts pour tout ce qui ne touche pas au fond même des questions. Ce désintéressement volontaire, ce respect de celui qui commande pour la personnalité de celui qui doit exécuter est un des ressorts les plus actifs mais les plus difficiles à manier du succès.
Pour donner une idée de l'activité déplovée un peu partout et des résultats obtenus il nous faut énumércr rapidement les principaux travaux exécutés dans le secteur de Dong-Dang, du commencement de 1894 à la fin de 1895.
Lne entreprise civile avait été chargée de construire pour le compte du protectorat : les casernements de Dong-Dang et les blockaus de \am-Quan, Pac-Luong, Bo-Sa et Leo-Kao. Confiées à l'entreprise Clément et poussées avec une activité extrême, ces importantes constructions, mises en chantiers en mars 1894, étaient livrées en mai 1895.
A Dong-Dancjy l'ensemble du poste comprenait : — Un casernement défensif pour 60 indigènes avec logement d'officier. En moellons et briques, couvert en tôle.
— Un magasin des subsistances et un four à pain.
— L n casernement pour une compagnie d'Européens soit : un corps de bâtiment pour la troupe, élevé d'un étage sur rez-de-chaussée, en pierres apparentes et
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l)ilfHics avec vérandas en galerie, d'une longueur de 80 mètres.
— Un pavillon pour quatre ofliciers, de même cons- Iruclion.
— Deux citernes faisant ensemble 5oo mètres cubes.
— Poste de police, cuisines, poudrière, latrines, écuries.
Le luxe un peu exagéré du gros œuvre de ces cons- I mêlions et leur caractère de solidité massive avaient l(Mn- raison d'être à la porte de Chine. Les Chinois suivaient de très près le progrès de nos travaux et c'est surtout le volume des maçonneries et les dimensions des bâtiments qui leur ont fait une impression profonde.
Bien planté sur son mamelon, le poste de Dong-Dang produit justement celte impression de « déhnltif » dont il est question au début de ce chapitre et quand en cultivant leurs champs, les habitants de la région l'aperçoivent de loin, ils ne peuvent manquer de sentir croître les deux sentiments que nous voulions leur inspirer : la confiance et le respect.
Le hlockàiis de Nam-Quan, établi sm^ la frontière même, à 100 mètres des ouvrages chinois de la porte de Nam-Quan, est une construction carrée, solide et honorable, flanquée en diagonale par deux coffres et comportant l'usage d'un canon-revolver sur la terrasse supérieure. Il peut loger cjuarante indigènes et un sousoflicier européen.
Les petits blockaus de garde de Pac-Luong, Bo-sa et Lco-Kao sont de fortes tours carrées en maçonnerie, comprenant un étage sur rez-de-chaussée et une terrasse défensive sous toiture en tôle (Léo-Kao n'a qu'un étage). Ils peuvent loger sans peine quinze indigènes.
Les aulres travaux du seclcur, v compris les chemins d'accès aux blockaus et postes déjà mentionnés, ont été entrepris sous la direction immédiate du commandant du secteur.
Nommons les plus importants:
— Le poste de Xa-han pour un officier, deux sousofficiers européens et soixante indigènes ; commencé en mars 1890, achevé en août (moellons et bric|ues, couvert en tôle) ; comprend un blockaus à étage pour la troupe, un bâtiment flanquant renfermant le logement de l'officier, un poste de police, une demi-enceinte en maçonnerie avec emplacement pour deux pièces de 80 de montagne et les communs du poste en sous-sols.
Xa-han n'a pas coûté plus de 4. 000 piastres (i 1,000 francs). Tous les faux frais se sont trouvés supprimés ; les plans, les études, la surveillance des travaux ayant été fournis par les officiers du secteur et une partie de la main-d'œuvre (terrassements, abattage et préparation des bois de charpente, etc.), par les tirailleurs du poste.
— Le hlockaus de Son-Ta — provisoire, en pisé couvert en tôle, construit en décembre 1894» janvier et février 1890.
— Le poste de Bao-Lam, dont la reconstruction a été commencée en juin 1890, devait comprendre, après achèvement : un rez-de-chaussée en briques couvert en tuiles, de i3 mètres sur 6, pour trente indigènes. Ln blockaus en briques contenant le logement du sousofficier européen et un étage servant de plate-forme de garde sous toiture en tuiles. Les deux bâtiments se flanquent l'un l'autre. Le travail se poursuivait en juin 1895, à l'économie, et en grande partie par la maind'œuvre des tirailleurs du poste. En y mettant le temps
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ncccssairc, on pouvait arriver à le construire dans des conditions convenables pour un millier de ])iaslres (2,Goo à 3,000 francs).
Les travaux si urgents d'ouverture de routes nouvelles et de réfection des anciennes étaient menés parallèlement aux constructions, dans la limite des fonds disponibles.
Toutes les études, tracés, piquetages ainsi que la direction des travaux revenaient aux officiers de Dong- Dang. La surveillance et la conduite des chantiers étaient assurées par des sous-officiers, des caporaux et des soldats choisis dans la compagnie de légion. Les travaux d'art, ponceaux en maçonnerie, culées, montage de ponts en fer ont été exécutés par des soldats de la même compagnie. Les terrassements, par des ouvriers chinois.
Depuis le mois de mai 1894 nous avons ainsi construit:
— La. roule de Dong-Dang à la porle de Chine (remplaçant un mauvais sentier). 3''™,8oo de route carrossable, largeur minima 3 mètres, pentes maxima 10 pour 100, caniveaux et ponceaux en maçonnerie, sans empierrement régulier. En terrain accidenté avec quelques parties rocheuses (le prix de revient était de 7G cents (3 francs environ), le mètre courant \ compris ponceaux et roquetage, les explosifs étant fournis gratuitement).
— La roule de Dong-Dang à Langson qui se réduisait à une piste dépourvue de caniveaux et de fossés, î^vec des pentes que n'abordaient pas sans risques même les petites charrettes à buffles et des ponts en bois le plus souvent effondrés, a dû être refaite entièrement et
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le tracé changé en plusieurs points. La partie comprise dans le secteur (7 kilomètres) fut ainsi peu à peu remise en état du mois de décembre 1894 à juin iSgô. Sur ce parcours, la route présente actuellement une largeur de 4 mètres, des pentes inférieures à 10 pour 100, un empierrement à peu près régulier, des fossés, des caniveaux solides. Les passerelles de madriers ont été remplacées par sept ponts en fer sur culées en maçonnerie, dont un de 18 mètres en deux portées.
— La roule de Doncf-Dang à Na-cham (route de Cao-Bang) n'avait pu encore être refectionnéc faute d'argent. Les rectifications les plus urgentes étaient faites cependant et permettaient la circulation en tous temps. Trois ponts en fer sur culées en maçonnnerie et deux passerelles en acier de 18 et 20 mètres de portée, assez larges pour le passage des petites voitures, étaient en place.
En dehors des routes carrossables, tous les blockaus étaient réunis au poste central par des chemins cavaliers construits à peu près complètement par les corvées indigènes et la main-d'œuvre militaire. Ces chemins d'accès, ouverts en terrain rocheux et très accidenté, représentent un assez gros effort. Celui de Dong-Dang à Léo-Kao, Bo-Sa, ><a-lian et Son-tu avec embranchement vers Pac-Luong peut donner un développement d'une Cjuinzaine de kilomètres.
Les sommes affectées aux travaux de route dans le secteur de Dong-Dang de mai 1894 à juillet 1895 s'élevaient a 8,228 piastres (22 à 28,000 francs).
Eu présence des travaux considérables entrepris pour notre installation, il était bon de donner aux habitants un témoisnaiie direct de bienveillance, en dotant le pavs
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de quclfjiics constructions spécialement destinées à leurs besoins. C'est dans cet ordre d'idées que le gouverneur général, de passage à Dong-Dang, approuva le projet d'y construire un marché couvert et une résidence indigène pour remplacer la maison tombant en ruines où était logé le tri-cliau. Il accorda môme un premier crédit de 5oo piastres pour chacune de ces constructions.
Les travaux conduits, en faisant appel pour les transports aux corvées indigènes, furent mis en train en mars iSqS et achevés dans le courant de juillet.
Un premier corps de marché (le seul construit), de 36 mètres sur 8 est formé de piliers en briques sur socles en pierres taillées, supportant une charpente en bois couverte en tuiles. Les deux extrémités sont fermées par des façades, brique et pierre, à trois arcades.
La résidence indigène comprend un bâtiment de 18 mètres sur 8, en pierres apparentes avec bordures en briques et ornementation dans le stvle chinois, entouré de dépendances.
La solidité et l'aspect soigné de nos constructions avalent fait bonne impression sur la population et l'exemple semblait devoir lui profiter. Le goût des travaux utiles renaissait avec la sécurité retrouvée. Plusieurs maisons solides et convenables s'élevaient à Dong- Dang ou dans les villages environnants. Il arriva même que les notables du village de Ha-Lung, à quelques kilomètres de Dong-Dang, vinrent me trouver pour me prier de construire à leurs frais, sur un petit arroyo de 12 à i5 mètres de largeur, un pont que l'eau ne puisse pas emporter. Je leur fis deux arches solides de pierres taillées et en mémoire de cet heureux événement, une borne l'ut dressée au bord du ruisseau, men-
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tionnant, en caractères chinois, pour leur allirer les bénédictions des passants, le nom des donateurs et celui de l'architecte.
Enfin, dans le courant de juillet 1890, rachèvemenl des indispensables travaux d'installation et de sécurité nous permit de montrer aux indigènes si respectueux de la mémoire de leurs morts, que nous savons honorer les nôtres. Un petit monument en pierres taillées de quatre mètres de hauteur couvre maintenant de sa croix blanche la sépulture de nos soldats.
De dimensions modestes, il porte cependant lui aussi le caractère définitif de nos constructions nouvelles. C'est notre sceau de vieille nation catholique venue là pour continuer à remplir la mission séculaire que la France s'est imposée autrefois et qu'elle revendique encore dans l'œuvre de la civilisation chrétienne.
^ oici pour donner, en terminant, la note pittoresque et rendre l'impression produite par nos travaux sur les visiteurs qui montaient jusqu'à la frontière, un nouvel extrait des articles déjà cités, parus en janvier 189G, dans le Courrier d' Haïphonrj, sous la signature de M. J. de Cuers'.
Lang-son, 5 janvier.
(c M. le colonel Gallienl, cjui vient de passer le commandement du deuxième territoire à son successeur M. le colonel de la Folve de Joux, tient à visiter avant
I. La visite dont il est ici fait mention eut lieu huit ou dix jours après mon départ définitif de Dong-Dang. J'avais passé mon commandement à M. le capitaine Famin, de 1 infanterie de marine, le 3 4 décembre.
Grandmaisox. 12
ani] EN TERIUTOlllE MIEITAIUE
(le nai lir les hh^ckliaus, les roules iiouNclIcincnl IcriuiiK'cs ciilre Dong-daiig et Na-cliain, cl a bien voulu proposer à M. Tlionié cl à moi de l'accompagner dans celte excursion cpii promel d'èlre fort intéressante.
« On a beaucoup parlé du système de surveillance élabll sur la frontière : fumisterie disent les uns; organisailou admirable assurent les autres. Moi-même, sur des renseignements, j'ai beaucoup écrit depuis trois ans sur ce sujet, aussi mon désir est-il grand de juger de visu de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire, des résultats obtenus et de ceux à espérer.
Ma curiosité est encore piquée par tout ce qui m'a té dit à Lang-son depuis trois jours, où officiers et colons, unanimement, professent pour le colonel Gallieni l'admiration la plus vive.
3 lieuros.
« Rendez- vous est pris sur la rive droite du Song-ki- Kong, au débouché du pont de Kilua. Déjà l'escorte, une quarantaine de linli-co à clieval commandés par deux sous-ofTiciers de cavalerie, attend au haut de la berge.
« En route pour Donn-dani» !
« Les trompettes sonnent. jî
c( En pointe, à loo mètres, trois cavaliers et le portefanion du commandant du territoire. Puis un petit groupe formé du colonel Gallieni, et un peu derrière lui le peloton de M. ïbomé, du capitaine Auriac et de moi ; les chevaux essaient de mordre et de ruer, mais ils font vite connaissance et, la bride sur le cou, marchent d'un pas allongé pour suivre le poney bai du colonel qui va d'un train d'enfer.
« Enfin le gros de l'escorte par quatre, puis par deux quand le chemin devient plus étroit.
ce De Lang-son à Dong-dang la route est carrossable. Désireux avant tout de sortir de l'éternel provisoire, le colonel Gallieni a remplacé partout les ponceaux en Lois qu'il fallait refaire chaque année, par des passerelles en fer, commandées à la maison Le Rov ; hi main-d'œuvre militaire les a montées sur place et a bâti les culées pendant que les corvées empierraient la chaussée. Aucune route du Délia n'est meilleure.
« Peut-être le premier jour, la dépense a-t-ellcété un peu forte, mais du moins on ne sera plus obligé de la recommencer.
« En causant à bâtons rompus de l'avenir de ce jiavs, le colonel revient sur sa préoccupation constante :
— « J'ai voulu marquer à la Chine et aux populations du pavs à qui je demandais d'avoir conllancc en nous, que la France n'était pas venue ici pour quelques années seulement. Si elle consentait à d'aussi lourds sacriiices, c'était pour garder à jamais le territoire conquis par ses armes. »
« Tout a concouru h ce but. Les constructions importantes de Lang-son, les casernements luxueux de Dongdang et de ?sa-cham, le réseau de blockhaus en maçonnerie jalonnant la frontière en face des forts cliinois, et la ligne du chemin de fer, ont été inspirés par la même pensée : ôtcr à notre occupation ce caractère de provisoire qu'elle a gardé si longtemps, et que les mandarins militaires du Quang-si ont si bien su exploiter.
c( Déjà, les mamelons dénudés de Lang-son se couvrent d'une végétation plus riante. Voici les premières plantations de badiane. C'est déjà, et ce sera surtout dans quelques années - — si le gouvernement se décide à
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encourager la culture — une richesse pour la contrée. « De jolis villages, çà et là^ à mi-côte de vallées dont les courbes de niveau inférieures sont tracées par des talus de rizières, formant comme les gradins d'un amphithéâtre immense.
Dong-dang, 3 heures.
« Au bas de la pente, une cinquantaine de maisons neuves, bordant trois ou quatre rues qui se croisent. C'est le village de Dong-dang. Partout des constructions en briques ont remplacé les paillottes. Une jolie pagode, de décoration chinoise très pure, a été bâtie pour loger le quan-chau.
« La route contourne un dernier mamelon ; sur la hauteur, comme une toile de fond, le casernement apparaît soudain,
« On nous avait tant dit ce « vous verrez » qui déflore à l'avance les impressions !
« ^lais devant les bâtiments d'un style sévère, que je compare par la pensée aux misérables paillottes du quartier d'infanterie et des subsistances à Haïphong, j'éprouve une véritable satisfaction à constater qu'ici au moins le Protectorat est sorti de l'ornière.
« Ce casernement a coûté cher? c'est possible. Toutefois il faut tenir compte qu'au moment de sa construction le chemin de fer ne venait pas jusqu'à Lang-son. De quel priv de transport efïroyable l'entreprise n'a-telle pas été grevée dans ce pays perdu, où tout, la pierre et la chaux exceptées, devait être apporté de fort loin.
« Mais l'elTet moral produit ne saurait être paye trop cher. Songez donc que la Chine, dont la frontière est à deux pas, regarde chez nous par tous ses forts étages.
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« Casernement de Dong-dang et casernement de \acliam sont du même modèle. La description du premier m'évitera de m'étendre sur le second. Une seule ditlérence : à Dong-dang on a employé la pierre laissée apparente ; à Xa-cliam tout est en bricpies. Mais partout M. Clément, l'entrepreneur, en a donné au Protectorat pour son argent. C'est un très beau travail, très lini, très soigné.
« Deux grands bâtiments à étage : pavillon des ofilciers, logement des soldats européens. Au rez-de-cliaus- >ée : salles à mander, bureaux, magasins ; àl'étaoe : des cbambres spacieuses, bien aérées.
« En contre-bas, de vastes citernes et les communs.
a Quel quartier militaire en France est mieux compris, plus confortable ?
ce Sur une extrémité du mamelon, un blockhaus isolé formant réduit est fait pour recevoir une section de tirailleurs ou de garde indigène.
« Plus loin, à l'écart, le cimetière militaire avec partie réservée pour les indigènes non catholiques. L ne route à flanc de coteau v conduit en dix minutes. Déjà bien des tombes pieusement entretenues, abritent le dernier sommeil des victimes du devoir.
« Au centre, une croix de pierre monumentale. Sur vm soubassement de forme carrée, M. le capitaine de Grandmaison a fait graver l'inscription : « aux soldais morls pour la France ! »
« Sur la pente, près du chemin qui monte vers les casernes, la gérance du service administratif, la boulano^erie, etc.
« ^lais le tour du propriétaire est achevé. Déjà le jour a disparu, pendant que nous regagnons pour la toilette d'avant-dîner le gîte si aimablement offert.
« l)onu;-t]anii: csl noyé dans la nuit (|uV'loilenl seules (|n('l(|U('s lumières des maisons eliinoises où l'on Neille tard.
janvier.
« Dans la vallée couverte de brume la pointe s'enuairc sur la route de Na-cham.
« La frontière chinoise est proche ; à chaque instant par des déchirures de mamelons, on découvre quelque fort chinois. Aussi les villag^es sont- ils sur leurs gardes. Pour nous montrer le fonctionnement du système de surveillance, le commandant du territoire a prescrit la veille au quan-chau de faire prendre les dispositions d'alarme sur 25 kilomètres environ, entre Dong-dang et Phai-bung. Tous les sentiers perjiendiculaires à la frontière, tous les passages, tous les cols, toutes les dépressions même pouvant permettre à des pillards chinois d'entrer ou de sortir, sont gardés par des groupes de 4 à 5 hommes, ïhos, Muongs ou \uns, armés de fusils iS-l\, la ceinture garnie de cartouches. Au réduit crénelé du village, le reste des habitants en armes avec le li-thuong.
« C'est un véritable coniin militaire que cette frontière ainsi organisée. Partout la popvdation s'est soumise volontiers à cette obligation, peu gênante du reste, comme elle a accepté, sans murmurer, de construire et d'entretenir les chemins qui relient les blockhaus. Pour iAlc c'était une question de vie ou de mort, de sécurité assurée ou de pillages continuels ; elle l'a comjirls et n'a pas liésité à se mettre carrément de notre côté.
CONSTRUCTIONS ET IlOLTES 2n
Lco-kao, H heures.
« Sur un pic escarpé, dominanl toutes les vallées des environs et la ligne des fortins chinois, le blockhaus de Leo-kao .
« \ous descendons de cheval pour faire l'ascension — le mot n'a rien d'evagéré — du sentier cpii permet d'v accéder. 11 a fallu le tracer à coups de dynamite dans le rocher presque vertical, et au sonunet, il suit l'arête même, écrètéc sur un mètre à peine. Gare le vertige !
« Le blockhaus est perché sur la pointe du pic, et la ])late-formc n'a pas 20 mètres de largeur. A i5o mètres à peine, l'ancien poste chinois sur un mamelon dominé. Gènes par ce voisin toujours aux aguets, les Chinois se sont reportés plus en arrière.
« De Lco-kao, où flotte gaiement le drapeau tricolore, nous voyons des réguliers travailler aux nouvelles constructions ; d'autres font tomber les cjuelques paillottes encore debout dans le poste abandonné.
(c Deux sortes de blockhaus : ceux de Leo-kao et de Bo-sa qui se répèlent fréquemment le long de la frontière : simples bâtiments carrés à étage, et crénelés, où (pielques lin lis, une douzaine tout au plus, peuvent tenir de longues heures contre 100 Chinois. D'autres,
connue ceux de ^sa-han et de Phaï-bung, véritables petits casernements pouvant recevoir un peloton, avec logement d'olïicier, et enceinte flanquée.
« Le blockhaus de Bo-sa, visité en toute hâte, est bâti en plaine, au point de convergence de trois vallées qu'il surveille étroitement. Comme celui de Leo-kao et celui de Po-mou, tout voisin, il ferme la porte à l'infiltration partant de la frontière chinoise qui est à deux pas, et
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venant menacer la grande roule directe de Dong-dang à Na-cham.
Na-lian, 9 heures.
« M. le lieutenant Fialix, commandant le poste de Nalian, est venu à la rencontre du colonel, entre Leo-kao et Bo-sa; et après avoir fait au commandant du territoire les honneurs de ce dernier blockaus qui dépend de lui, cet officier part au galop pour devancer à Nalian notre petite troupe.
« Xa-lian est bien le plus « joli » poste qu'on puisse rêver, et aussi le plus parfait comme installation.
ce Est-ce poste, est-ce blockhaus qu'il faut appeler ce casernement si coquet, si confortable!^ Oui, car sur un espace assez restreint si rien n'a été oublié, si rien ne manque aux aises du détachement destiné à l'occuper, on ne voit partout qu'embrasures et créneaux, les murs se flanquent, et pas un coin n'est perdu pour la défense. Quelle merveille d'ingéniosité. Pour la construction, les soins les plus minutieux ont été apportés : ici la brique est mariée à la pierre de taille, et l'ensemble produit le plus heureux effet.
« Naturellement c'est encore M. le capitaine de Grandmaisonqui est l'architecte, et aussi l'entrepreneur avec ses légionnaires î ont peut dire que c'est le chefd'œuvre de cet officier.
« Gomme la promenade matinale a aiguisé les appétits, l'excellent déjeuner du lieutenant Fialix reçoit un formidable assaut.
« Le colonel raconte, en déjeunant, l'histoire de l'établissement de ce blockaus. On doit l'appeler « Langrognet » du nom du lieutenant qui, le premier, avait établi sur son emjîlacemenl un posle provisoire, et a été tué en le défendant.
CONSTRUCTIONS ET ROUTES 2i3
« Toute celle région élalt un nid de pirates. Quand une colonne les eul bousculés, le commandanl du terriloire décida d'occuper solidement le pavs pour les empêcher d'v revenir. Ceux-ci voulant à tout prix se débarrasser de la surveillance cpii mettait fin à leurs exactions, firent longtemps la guerre aux postes en formation. Toutes les nuits c'était une nouvelle attaque ; sous les pas des reconnaisances, chaque jour, quelque nouvelle embuscade était préparée. On n'avait pas encore eu le temps de palissader le poste de Na-han, de l'entourer de quelques défenses accessoires, que les bandits profitant de l'obscurité donnèrent l'assaut à l'improviste. M. le lieutenant Langrognet fut tué à la tête de la petite garnison.
« A Bo-sa, pour arrêter les travaux, les Chinois assassinèrent le caï, leur compatriote, qui fournissait les maçons et les charpentiers,
« En dépit de cette résistance acharnée, les blockliaus sont debout maintenant, défiant toute attaque, et les pirates découragés ont abandonné la partie.
« Mais il faut remonter à cheval, alors que le petit quart d'heure de sieste aurait tant de charme ; la route est longue encore et il importe d'arriver à Xa-cham avant la nuit.
« Sur la droite, le blockhaus de Son-tu, au sommet d'un pic dénudé. Partout autour de lui, des collines boisées ; la vallée profonde s'enchevêtre de plus en plus semant des torrents sur ses pentes. On dirait que le créateur, avant de les laisser tomber de sa main puissante, s'est plu à les tordre et les convulser. Aux arbres, des orcbidécs accrochent leurs grappes ; sur le sol, la mousse est piquée de milliers de violettes, hélas sans parfum. »