‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 35 sur 42 · CARACTÈRE DU PAYS · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU PAYS

En dehors du Song-Ky-Rong, le Chaii est arrose par quelques-uns de ses aftlucnts, arrovos de faible débit niais dont les vallées constituent les zones de culture et d'habitation en même temps que les lignes naturelles de circulation.

Ces vallées d'arroyos, souvent assez larges et bordées de mamelons bas, sont généralement habitées et bien cultivées.

Entre elles, s'étendent de vastes massifs de mamelons élevés et quelquefois de rochers broussailleux ou boisés. La population y est à peu près nulle et les communications s'y réduisent à quelques mauvais sentiers.

Ces mamelons incultes couvrent de vastes surfaces. Leurs pentes raides tapissées de brousse ont été déboisées peu à peu par les incendies qu'allument en hiver les habitants dans le but de se procurer au printemps des pâturages pour les buffles. Les gorges seulement et quelques pentes garanties par leur humidité sont encore boisées.

Ln rameau de la formation calcaire du Kaï-Kinh traverse le Chau SO-XE. C'est l'affleurement du squelette rocheux, bouleversé par les mouvements du sol et sculpté par le travail des eaux du ciel, qui supporte le Tonkin. On en retrouve par endroits les pointes aiguës, les gorges étroites et le chaos si caractéristique depuis la baie d'Along jusqu'à des centaines de lieues en Chine. Dans les parties où le travail de l'érosion, contrarié par la végétation, n'a pas été suffisamment actif pour atténuer les reliefs, rectifier les déversoirs et colmater les dépressions, le pays présente l'aspect tout à fait spécial d'un terrain inachevé au point de vue topographique : suites de cuvettes et de cirques sans écoulement apparent, régime hydrographique très Incom- Grandmaiso.x. 13

2i8 EN TERRITOIRE MILITAIRE

plct et souvent incompréhensible, perles soudaines de cours d'eau...

Ces fonds de cirques isolés ou communiquant par des gorges étroites, se sont en partie cependant remplis d'alluvions et portent des cultures peu étendues mais souvent excellentes entourées de falaises à pic au pied boisé et au sommet broussailleux.

Le rameau qui se prolonge à travers le Chau de Dong-Dang du sud-ouest au nord-est, traverse le Song- Ky-Rong dont il produit les rapides et le coude brusque en aval de A an-Quan, puis s'abaisse et devient peu visible à hauteur de Dong-Dang pour se relever vers le nord où il forme le massif abrupt que suit la frontière.

On trouve dans la région d'assez bonnes essences communes de bois pour la construction, mais en quantité trop faible et, à de rares exceptions près, de qualité insuffisante pour permettre une exploitation commerciale.

L'agriculture est actuellement et sera probablement toujours le seul moven d'existence, la seule richesse du pays de Langson.

Les indigènes se montrent, nous l'avons dit, assez bons agriculteurs à l'exclusion de touteautreprofession. La principale culture et de beaucoup la plus développée est celle du riz. Cultivé avec soin dans les terres arrosables et dans les fonds de cirques, le riz donne une bonne récolte et tout à fait exceptionnellement, dans certaines rizières, deux récoltes par an. La production actuelle surpasse un peu la consommation. Elle pourrait augmenter dans des proportions assez fortes par

une irrigation qui augmenterait beaucoup la surface des terres arrosables et surtout par l'usage des engrais. La fumure est actuellement tout à fait insuffisante et peu régulière.

Le petit excédent de riz, que produisent les villages Thôs, est à peu près le seul produit d'exportation, la seule matière d'échange cjui permette aux habitants de se procurer les objets fabricpés, fruits, bestiaux, opium que leur fournissent les Chinois.

Cet excédent, limité par paresse au strict nécessaire, a suffi jusqu'ici ; la contrée chinoise qui borde la frontière étant pauvre en riz, sans communications faciles et plus peuplée que sa fertilité ne le comporte. Mais nous verrons en parlant du commerce et des nouvelles conditions Cjui lui sont faites par l'ouverture des routes carrossables et surtout du chemin de fer, comment celte denrée est en train de perdre sa valeur d'échange. Dans un avenir rapproché, la production du riz, môme augmentée, ne suffira plus pour paver les importations chinoises et alimenter le commerce local.

Déjà les ?Sungs qui n'ont pas de rizières et ne peuvent guère cultiver en grand que le maïs, ont dû se créer d'autres ressources en cultivant un peu de coton, de l'indigo, des haricots et en se livrant à une industrie rudimentaire. Mais ils sont inférieurs en tout aux Chinois et leurs produits n'ont qu'un débouché local insignifiant.

Pour éviter une crise dont le malaise se fait sentir déjà, il faudra donc cjue nos populations du Haut- Tonkin développent et modifient leur production agricole. C'est à l'autorité française qu'incombe la charge de prévoir le mal dont le jNlia-què ne soupçonne pas encore la cause et de lui en indiquer le remède.

Il s'ault de se créer des ressources nouvelles en obtcliant des produits n'entrant pas en concurrence, comme le riz, avec ceux des contrées plus favorisées qui peuvent les céder à meilleur compte.

Parmi les petites cultures du pavs on en trouve peu qui remplissent ces conditions.

Le coton nain pousse bien mais son rendement est tout à fait insuffisant pour qu'il puisse être question de le cultiver dans un but industriel.

L'indigo réussit mieux encore. Actuellement les plantations sont limitées aux faibles quantités nécessaires pour teindre les cotons indigènes. Cette industrie primitive tend, du reste, à disparaître devant les importations croissantes d'étoiles fabriquées et teintes. Serait-il possible d'étendre la culture de l'indigo en vue de l'exportation? — je ne le crois pas.

La canne à sucre, cultivée seulement à l'état de plante potagère dont les indigènes sont très friands, donne de beaux produits. Le sucre, sur la frontière vient de Chine et coûte cher. Mais les habitants n'en connaissent pas la fabrication et les débouchés prévu ne sont pas suffisants pour rendre productive une ex ploitation de quelque importance. En outre, la canne à sucre réclame à peu près les mêmes terres que. le riz et ce sont précisément les seules qui ne soient pas dis poniblcs. Le thé, le pavot et le tabac peuvent s'acclimater. Le tabac existe déjà et on trouve entre Don Dang et Kv-Lua deux petites plantations de thé, assez fructueuses paraît-il, appartenant à des Chinois.

Toutes ces cultures, comme celles qu'on voudrait importer de plus loin, le café par exemple, exigeraient des essais longs et coûteux. Il serait intéressant malgré tout d'en essayer quelques-unes. Le tabac par exemple et

pcut-ctre le pavot à opium qui se prêtent bien à la petite culture et sont de manutention facile.

^lais les cantons voisins de Dong-Dang ont la fortune

de posséder déjà une plante de bon rapport, connue et

appréciée des habitants, capable de donner des résultats

I excellents et dont les plantations existantes fournissent

! un stock suffisant pour permettre de s'assurer la supé-

' riorité de production sur les régions cpii tenteraient de

l'acclimater. C'est la badiane.

Après étude du terrain et des mœurs agricoles du pays, il semble pouvé qu'aucune culture ne lui convient mieux. Tout en cherchant donc à développer quelques plantes annuelles comme le tabac, le pavot ou la canne à sucre, ou à encourager la plantation du thé, c'est sur la badiane que doit se concentrer l'attention.

La culture de la badiane peu répandue encore au Tonkin en dehors de quelques cantons (le Chau de Dong-Dang est un de ceux qui en produisent le plus), est assez intéressante et assez mal connue pour qu'il soit utile d'en parler ici avec un peu plus de détails et de rechercher les movens propres à la faire progresser.

Culture et exploitation de la badiane.

L'huile ou essence de badiane (anis étoile) est le produit de la distillation du fruit frais d'un arbre parvenu à l'état adulte.

Cet arbre à feuillage persistant et peu toufiu, d'un vert gris, pousse très lentement et n'atteint jamais de grandes proportions. Commençant à produire d'une façon insignillante vers i5 ans, il entre en rapport vers 18 ou 19 ans. Sa durée n'est pas indétinic et, aux environs de 60 à 70 ans, il meurt branche par branche.

22 2 EN TEKIllTOIRE MILITAIUE

On \v ciilllvo sur les pontes des mamelons boises, souvent mêlé à d'autres arbres. Les plants obtenus par semis sont mis en terre dans des taillis ou sous bois. Au bout de trois ou quatre ans, il faut ébrancher les arbres voisins pour donner de l'air au jeune plant. L'iiabitude de se servir des bois pour procurer à l'arbuste, pendant les premières années, un abri nécessaire contre le soleil, retarde sa croissance et cause un fort déchet (environ 3o pour loo). On pourrait avec plus de soin réduire sensiblement les pertes et activer la poussée.

La plantation de la badiane est assez dispendieuse. Los semis exigent beaucoup de soins et la valeur marchande de chaque pied mis en terre peut atteindre trente à cinquante cents (un franc à un franc cinquante). La production rappelle celle de l'olivier et ne correspond pas toujours exactement avec la période annuelle. L'arbre chargé de fruits par une bonne récolte porte déjà des bourgeons ; il est abîmé par la cueillette et ne donne l'année suivante que quelques fleurs tardives qui tombent souvent sans produire de fruit. Lne récolle fructueuse comme celle de 1894 est donc habituellement suivie d'une récolte mauvaise ou presque nulle comme en 1895.

Le fruit recueilli au mois d'août est distillé sur place dans des appareils très primitifs. Lne chaudière en béton recouverte d'un dôme en terre cuite luté avec de l'argile, forme l'alambic. Les tuyaux de condensation et les ajutages sont souvent en bambou assez ingénieusement agencés.

Chaque paysan apporte sa récolte au four banal. L'essence recueillie dans des bidons en fer-blanc est vendue au sortir de la chaudière et le produit de l'opération se répartit au prorata des apports. Elle est

achetée par des Chinois qui parcourent les villages accompagnés de coolis porteurs de touques en fer-blanc. Ils remplissent leurs récipients, pavent comptant et s'en vont en Chine. Trop souvent, du reste, une bonne partie de la récolte leur est due d'avance pour prêts d'argent. C'est sur sa récolte de badiane, quand il en a, que le ïhô emprunte le plus volontiers. Le Chinois s'v prête car alors il prélève les intérêts en nature, pave le prix cju'il veut et réalise de gros bénéfices.

Ainsi exportée, la badiane entre en circulation commerciale par Canton. Elle est recherchée en Europe par la droguerie et la parfumerie et s'achète sur le marché de Londres. Le picul d'essence (60 kilogrammes) se vendait sur place en 1894 de 3oo à 820 piastres (85o à 900 francs). Il est monté en 1896 à 35o piastres (environ i.ooo francs) ce qui est exceptionnel.

Pour transformer les bénéfices incertains des trop rares propriétaires de badiane en un produit sérieux et régulier pour l'ensemble du pays, trois choses sont nécessaires.

Encourager la plantation ;

Augmenter le rendement en perfectionnant la distillation:

Dériver le commerce vers nos ports du Tonkin.

Dans un but fiscal on avait primitivement concédé le monopole de la badiane à un Européen. Ce détestable expédient fut dans la suite remplacé par une simple taxe, trop forte il est vrai, et dont l'application mal réglée laisse une large place à l'arbitraire.

Actuellement un droit annuel de 25 cents est payé pour chaque arbre en âge de rapporter. Le taux est exagéré. Un pied vigoureux peut dans les bonnes

années donner un bénéfice allcli^nant une piastre cl demie ou deu\ piastres. Mais c'est l'exception ; beaucoup d'autres, trop jeunes ou trop vieux, ne rapportent presque rien et dans les années mauvaises la récolte couvre diriicilement la taxe.

Il s'ensuit (pie nous devons accepter presque officiellement des déclarations trop failjles de moitié. Cette situation fausse est aussi préjudiciable aux intérêts du cultivateur qu'à ceux du protectorat. iNous y reviendrons en parlant de l'impôt.

Les plantations longtemps interrompues par le manque de sécurité avaient repris en 1890 une certaine activité. C'est ce mouvement qu'il faudrait suivre et encourager par tous les moyens.

Le procédé le plus efficace serait d'accorder une prime directe à la culture sous forme, par exemple, d'une exonération de taxe, proportionnelle au nombre de pieds mis en terre dans l'année. Mais il faudrait là, pour é\iter des abus, une surveillance que nous ne sommes pas outillés pour assurer.

Le plus pratique serait à notre avis :

!•> De réduire la taxe dans de fortes proportions et de la ramener à dix cents au plus. L'elTct moral serait considérable et le trésor en définitive v perdrait peu. On pourrait exiger alors l'inscription complète des pieds en rapport et au bout de quelques années l'impôt serait remonté au cliiffre actuel pour augmenter ensuite ;

30 Donner à cette mesure une lormc très ofiicielle et déclarer qu'elle est déiinitive. Pour le ^lia-(pié, le véritable et continuel sujet d'inquiétude est l'incertitude du lendemain. Or la sécurité et la confiance sont pour la culture de la badiane plus indispensables que pour

toute autre chose. C'est un placenienl à loiiii; terme et pour que l'habitant se décide à en faire les frais, il faut le convaincre que de nouveaux changements ne vien- (h'ont plus enlever à lui ou à ses enfants le fruit de son travail et de ses dépenses ;

3" Distribuer, à titre de secours, des graines et des plants aux communes pauvres. Les Xungs, par exemple, habitent souvent des terres très propres à cette culture et l'entreprendraient volontiers s'ils avaient des plants ou de l'argent.

Les achats de graines pourraient être faits aux communes riches possédant déjà des plantations importantes, en avant soin de les commander à l'avance et d'en exi^-er la livraison. Le fruit doit en effet sécher sur

l'arbre pour donner une bonne graine et les producteurs ne consentiraient peut-être pas sans quelques difficultés à fournir des graines aux voisins pour leur faire concurrence.

Le procédé très primitif emplové pour la distillation ne donne qu'un rendement faible. Les marcs de badiane jetés après l'opération renferment encore assez d'essence pour qu'une tentative d'utilisation ait été faite autrefois. Les déchets achetés à bas prix dans les villages devaient être redistillés. Les difficultés matérielles et la méfiance des habitants ont fait avorter l'alTaire.

Au lieu de chercher à profiter des mauvais procédés de distillation des indii^ènes, il vaudrait mieux leur en apprendre de meilleurs. On pourrait, dans ce but, prêter à quelques villages producteurs des alambics de bonne qualité, analogues à ceux qu'on emploie en France pour bouillir dans la campagne certaines fleurs (comme la lavande). En voyant augmenter le rendement dans une sensible proportion, les autres villages

226 EN TEIIRITOIIIE MILITAIRE

ne larderaient pas à demander à leur tour des appareils convenables dont ils pourraient ensuite rembourser la valeur par annuités.

Une entreprise industrielle de préparation de badiane ne ferait pas ses frais pour le moment. La distillation coûte trop peu au producteur pour qu'on puisse trouver dans celle opération la rémunération d'un capital industriel.

11 faut noter cependant que l'essence prise dans les villages, pour devenir un article commercial, doit être travaillée et quelquefois rectillée. Peut-être serait-il possible, quand la production se sera développée, d'obtenir sur place et par une seule chaulïe un produit supérieur, une marque faisant prime, sans augmenter sensiblement le revient défmitif. C'est une question à étudier.

La badiane bouillie, aclielée par les Chinois, entre actuellement en circulation commerciale par la rivière de Canton. On pourrait dériver sur Haïphong ce produit tel qu'il est livré au commerce de Chine. Mais cela exige quelques précautions. Le procédé d'achat sur place, d'enlèvement immédiat et de payement comptant répond trop bien au caractère apathique de l'indigène pour qu'il soit facile de l'en faire changer. 11 faudrait donc se plier aux usages du pays et se mettre en relations avec les petits acheteurs chinois ou créer un personnel qui opère de la môme façon. On n'aurait, à la vérité, résolu de la sorte que la moitié du problème et une autre difficulté plus sérieuse se présente.

La récolte est presque toujours hypothéquée aux prêteurs d'argent et mangée d'avance. Ce serait s'y prendre trop tard que d'attendre le moment de la distillation pour l'acheter ^ .

Page 1