‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 37 sur 42 · COMMERCE · texte numérisé non relu

COMMERCE

Il est bon de le remarquer, loulefois, ce serait faire acte de mauvaise politique que d'entraver leur développement par des mesures de police excessives ou vcxatoires. Tout le commerce local, toute la vie économique du pavs se trouvent en effet concentrés dans ces marchés autrefois nombreux et florissants. Le village de Dong- Dang, si l'on s'en rapporte au dire des habitants et aux traces de constructions anciennes qu'on y rencontre, devait être, voilà trente ans, deux ou trois fois plus étendu qu'il ne l'est aujourd'hui.

L'importance de ces centres chinois suivait naturellement le mouvement du commerce local. A l'exception de quelques-uns d'entre eux (comme Dong-Lom près de ?Sa-Cham) qui avaient la spécialité d'approvisionner les pirates, vers la fm de 1898, ils tombaient à rien.

Au cours de 1894, dès cjue les populations dispersées eurent regagné leurs villages et que la sécurité retrouvée permit sur les routes de circuler sans danger, les marchés périodiques (généralement tous les cinq jours) reprirent un peu de vie et celui de Dong-Dang redevint un centre d'affaires relativement important. Sa situation est excellente ; sur la grande route de Chine à A kilomètres de la frontière et à proximité des cantons les plus riches et les plus peuplés de la région.

Pendant l'année 1890, cette reprise des affaires s'accentuait dans d'importantes proportions. Aujourd'hui, les produits du Delta : riz, poisson sec, sel, noix d'arec, etc.. s'v rencontrent en abondance avec les étoffes, les lilés de coton, le pétrole (qui continuent à nous venir de Hong-Kong par Canton et Long-Tchéou), le thé et la pacotille chinoise.

Mais il est facile de voir que nous entrons là dans une période d'évolution commerciale dont il est inté-

rossant de connaître les causes et de prévoir les consc- ([uences. i^c mouvement considérable amorcé par le ravitaillement des troupes et les grands travaux d'utilité publique, l'acilité par la création des routes carrossables et surtout par l'ouverture du chemin de fer de Langson a profondément modifié déjà l'équilibre du commerce.

Il faudrait se G:arder de mesurer les procrrès économiqucs de la haute région à l'accroissement des marchés comme ceux de Dong-Dang et Ky-Lua. Il ne s'agit plus en effet de simples échanges entre les habitants et leurs fournisseurs chinois, mais d'un mouvement de transit tout à fait nouveau. Le progrès des affaires est du surtout aux exportations du Delta vers la Chine. Le cultivateur indigène n'y prend qu'une faible part et avant que cette activité nouvelle ait produit l'augmentation de travail et de production qui en sera le résultat final, il soudrira d'une crise économique que son manque d'initiative et de prévoyance rendra plus sensible.

Jusqu'ici le petit excédent de produits agricoles (surtout le riz et, pour quelques communes, la badiane) suffisait à satisfaire les besoins très limités de l'indii^ène par des échanges directs avec les Cliinoisde la frontière. Mais voici que le chemin de fer couvre le marché de riz à un prix qui n'est plus rémunérateur pour le producteur de la liante région et enlève ainsi toute valeur d'échange à son excédent de production'. Cette dépréciation n'est rachetée par aucun bénélice immédiat. Les marchands et les ouvriers annamites qui essayent de se substituer au\ (Chinois ne consomment pas davantage,

I . Le riz dans le Delta et le bas Aiuiam est toujours produit à meilleur compte cl vendu moins cher que dans les hautes ré;,aons.

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au contraire, et ils ne payent pas plus cher la badiane, les porcs ou les fruits.

Pour tirer profit d'une voie commerciale rapide et à fort débit, comme un chemin de fer, il faut avoir en réserve un stock de matières exportables (mines, charbon, bois ) ou posséder une puissance de surproduction que peut seule donner une population très dense. La région de Dong-Dang n'a rien de tout cela et la conséquence immédiate de l'ouverture du chemin de fer V sera une crise analogue à celle que nos agriculteurs de France ont connue voilà douze ou quinze ans et dont ils souffrent encore.

Le mécanisme est toujours le même. L'augmentation de l'activité commerciale met les populations agricoles en contact avec des produits nouveaux qui changent leurs habitudes. La satisfaction des besoins de la vie n'est plus assurée dans la même proportion par les produits directs du sol. Le blé, par exemple, ne présente plus à beaucoup près, pour le pavsan français, la môme importance qu'autrefois dans la somme totale des nécessités de la vie. La transformation des mœurs crée peu à peu des besoins nouveaux très réels et qu'il est impossible de négliger.

Pour que l'équilibre persiste il faudrait que les produits vendus donnent une plus-value et c'est le contraire qui arrive. La concurrence des centres nouveaux de production et les voies commerciales rapides leur font perdre une partie de leur valeur et le malaise est doublé puisque les besoins se sont accrus et que les recettes diminuent.

C'est ce qui va se passer pour le riz dans la haute région. 11 est nécessaire de travailler dès maintenant, en augmentant la jiroduction agricole et surtout en fa-

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vorisanl le dcveloppomonl des cultures riclics, à atténuer ce malaise (ju'il semble diriiclle d'éviter.

Mais il s'at-it là d'niK» consé(|neiice (ont à fait locale et sccondairc.de rouverture du clicmin de fer. C'est à un point de vue plus général qu'il serait intéressant d'étudier l'avenir commercial et les chances de succès de celle nouvelle voie rapide entre le Délia du Tonkin et la fronlière de Chine.

Il était facile en 189'), sur le marché de Dong-Dang (à i5 kilomètres de la gare terminus et à 4 kilomètres de la fronlière), d'observer les prcuiiers symptômes du mouvement. J'essaverai donc d'en tirer quelques indications sur la portée de l'enlreprise.

Quand il s'agit de politique coloniale on parle beaucoup et avec raison de débouchés commerciaux. En Extrême-Orient, l'idée fixe du colonisateur européen est de parvenir à drainer une partie de l'immense mouvement commercial de la Chine. Voyons, en prenant pour exemple la tentative française la plus avancée (celle de la marche vers le Quang-Si par Langson et Dong-Dang), comment peut se former un semblable courant et quelles difficultés on y rencontre.

Il s'agirait, dans l'idée des hommes qui regardent de haut et d'un peu loin, de pénétrer au cœur de la province chinoise du Quang-Si et de déplacer, en lui faisant suivre une ligne beaucoup plus courte, l'énorme trafic de la rivière de Canton, au i^rand bénéfice de nos ports du Tonkin. Sur une carte, cela paraît assez simple ; dans la pratique malheureusement les choses ne s'arrangent pas avec la même facilité.

On peut sans peine se rendre compte du bouleversement qu'il faudrait entreprendre dans notre régime de

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droits de douane, de tarifs de ports et dans notre outillage de transports pour obtenir la clientèle chinoise. Sur nos marchés du Haut-Tonkin, les objets manufactures d'usage courant : étoiles, fdés, pétroles, etc., arrivent à meilleur compte, en dépit de la douane, venant de Hong-Kong en passant par la région que nous avons la prétention d'approvisionner, que s'ils venaient de Haïphong. Et cela, avec soixante jours de transport dont plusieurs à dos d'homme, alors que les marchandises de Haïphong peuvent arriver en trois ou quatre jours. Il faudrait vraiment une révolution heureuse mais peu probable dans nos mœurs commerciales pour aller faire concurrence aux marchandises de Hong-Kong sur la movenne rivière de Canton où elles parviennent presque en franchise dans des conditions de bon marché de transjx)rt inouïes.

Mais alors peut-être pourrions-nous limiter notre ambition à la clientèle déjà sérieuse de la région chinoise voisine du Tonkin, v compris Long-Tchéou? L'entreprise présente les mêmes aléas ; on rencontrerait, en outre, une difficulté grave d'un ordre spécial. Les habitants chinois de la frontière vivent en grande partie du trafic avec nos marchés. Le pays est pauvre, produit peu et le transit des marchandises de Long-Tchéou vers le Haut-Tonkin constitue la principale ressource de cette population de colporteurs et de marchands. En admettant même que nous puissions y concurrencer les articles de Hong-kong, l'arrivée directe de nos marchandises sur les marchés de Chine v produirait une crise très sérieuse. La prospérité apparente produite par les transactions actuelles avec le Tonkin tomberait immédiatement et le sud du Quang-Si apparaîtrait tel qu'il est réellement, analogue à nos réi^ions montaj^neuses

du Tonkln et incapable d'absorber le débit de notre cliemin de fer.

Dans le cas, improbable j'espère, où nous voudrions nous contenter de la clientèle tonkinoise des hautes régions, il faudrait, pour lui imposer nos importations, fermer la frontière aux articles chinois par des tarifs prohibitifs. Ce serait une déplorable mesure de suppri-» mer ainsi le trafic existant déjà avec la Chine ; on risquerait dans un but de concurrence douteuse et pour une clientèle insignifiante, de se fermer pour longtemps le marché chinois et de faire souffrir beaucoup des régions qu'il importe de ménager. Même en parlant « commerce », il est bon de ne pas perdre de vue que tout malaise dans la haute région, toute exploitation de l'indigène se traduira par de graves embarras politiques. La moindre fausse manœuvre de douanes sur nos frontières du Xord ferait immédiatement renaître la contrebande et par conséquent la piraterie.

Faut-il donc déclarer que notre chemin de fer est une mauvaise affaire et que son transit actuel provenant surtout de circonstances spéciales (travaux, ravitaillement des troupes), il n'a pas d'avenir commercial?

Ce serait exagéré ; mais, à mon sens, il est condamné pour longtemps à des visées plus modestes. Quel a été son premier fret commercial ') — Les produits du bas ïonkin : du sel, du poisson sec et surtout du riz qu'il a, dès le début, jetés sur nos marchés. Son avenir est là.

Le riz coûte régulièrement 20 à 3o pour 100 plus cher dans l'intérieur du Quang-si que dans le Delta du Tonkin ; le pouvoir absorbant est illimité et les besoins sont très réels. C'est en outre un mouvement existant déjà qu'il s'agit seulement d'augmenter et de régulariser. Le premier et le plus remarquable résultat local

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