POLITIQUE INDIGÈNE
Aprc's avoir rappelé une tentative faite en iS85 pour revenir sur le malencontreux traité de i884, ^I. de Lanessan, dans son ouvrage cité plus haut, résume ainsi nos rapports politiques avec les Annamites :
« A partir de ce jour, chaque résident général ou « gouverneur général en fit à sa guise, piétinant le « traité de i884 ou en réclamant l'application suivant « le caprice des circonstances ou la direction des idées « régnantes; l'un s'efforçant de conquérir telles ou « telles parties de l'Annam central, l'autre renonçant « aux elForts faits par ses prédécesseurs dans cette di- « rection; l'un promettant tout, l'autre refusant « tout à la cour. Tous d'ailleurs ne montrant guère « aucun respect pour les autorités annamites, ni dans « l'Annam central, ni au Tonkin et laissant chaque « résident chef de province diriger les affaires à sa fance taisie. Tout cela sans règle ni méthode ou avec des « méthodes qui changeaient en même temps que les « chefs. Or de i883 à 189 1 il v a eu vingt résidents « généraux ou gouverneurs généraux sans parler de « huit résidents supérieurs du Tonkin et sept résidents
« supérieurs de l'Annam
« de ces changements succes-
« sifs, il ne pouvait sortir qu'une anarchie profonde. »
Le tableau n'est pas trop chargé et la conclusion est exacte. C'est en effet à une anarchie profonde qu'ont abouti pendant des années nos tentatives de gouvernement indigène. Cherchons la cause immédiate de cette impuissance.
Il s'agissait en i884 de réi^ler avant toute autre chose l'application du protectorat et de lui donner sa forme. Le pavs possédait un outillage de gouverne-
monl coniplel ri en état de fonctionner. Il scmljlc donc au i^rcMnicr abord qu'il eût siirii d'établir un réseau adniinislralir à lari^es mailles, superposé au gouvernement existant pour en surveiller et en diriger le fonctionnement. Dans la pratique les choses n'allaient pas aussi sinq)lement. Nos insuccès, nos inconsécpiences, nos discordes locales elles-mêmes viennent en grande partie de la difficulté d'utiliser le personnel administratif indigène. C'est encore actuellement une cause permanente d'insécurité d'aulant plus dangereuse qu'elle est moins avouée.
Les données du problème sont simples, la solution l'est moins. Fallait-il accepter tel quel ce personnel indigène et gouverner par l'intermédiaire des mandarins oITiciels appartenant à la classe des lettrés ? Devionsnous au contraire chercher à former un nouveau cadre administratif avec des créatures à nous, choisies un peu partout, parmi les hommes qui semblaient dévoués au nouvel ordre de choses ?
Aujourd'hui, la cause est entendue. Les lettrés forment une élite intellectuelle en dehors de laquelle il serait impossible, de trouver assez d'hommes instruits pour adininislrer le pavs. Les exclure des charges de l'Etat serait certainement plus dinicilc que d'interdire en France les fonctions publiques à tout homme possédant son brevet de bachelier. Le peuple, en outre, tient à ses habitudes, il redoute les changements, et préfère, malgré tous les abus, conserver ses mandarins dont les grades, si laborieusement conquis à la pointe du pinceau, inspirent un respect traditionnel.
Povu(|uoi donc ne s'en pas reposer entièrement sur eux du soin de l'administration intérieure? Cela deiiiande explication. Les lellrésel les mandarins (cjui ne
ADMIMSTRVTTON ANNAMITE .-,;
sont que des lettrés en place) constituent un corps fermé auquel on n'accède que par une loniruo fdière d'examens et de stages. Ils forment une société h part vivant aux dépens du peuple et au-dessus de lui, une aristocratie très nettement séparée du reste de la nation. Le roi n'est que le premier mandarin de son royaume et il s'honore de ce titre. L'établissement définitif de notre civilisation en Annam serait la ruine manifeste de la situation exceptionnelle des mandarins. Ils deviendraient de simples fonctionnaires plus ou moins bien rétribués et le peuple mieux instruit de ses droits leur échapperait peu à peu. Leur résistance permanente et sans merci à nos progrès est donc toute naturelle, C'est la lutte pour la vie.
Je ne veux point ici faire le procès de l'administration annamite. La réputation de rapacité, de cruauté et même d'incapacité qu'on a souvent voulu faire h son personnel est même, à mon sens, exagérée. Je reproche seulement à ce personnel de nous être irrémédiablement hostile. Les mandarins sont c-énéralement des hommes intelligents, sachant bien leur métier et pas plus cruels, dans la praticjue habituelle de la vie C|ue ne le comportent les mœurs de leur race, à moins qu'il ne s'agisse de défendre leurs privilèges qu'ils croient menacés par la civilisation française et chrétienne; aucune trahison, aucune cruauté, aucune injustice ne lem- covile dans ce cas. Leurs exactions se limitent souvent à vivre largement sur le pays. C'est chose tolérée, entrée dans les mœurs et du reste nécessaire, car leurs fonctions sont rétribuées d'une façon dérisoire^. Ces mœurs donnent lieu cependant à de