MANDARINS ET LETTRÉS
vraie et les progrès de la civilisai ion occidentale dans les masses ruineraient peu à peu son prestige et menaceraient son existence. Toute tentative de transformation profonde et définitive de la race annamite, quelle que soit sa forme, se trouve donc en fm de compte dirigée contre cette institution. Les mandarins ont saisi dès le premier jour le caractère de cette lutte sociale et ils se défendent.
Autrefois le corps des lettrés n'était que l'ensemble des Annamites pourvus d'un brevet proportionné au nombre d'examens qu'ils avaient pu réussir et attendant leur nomination aux fonctions publiques. La cour d'Annam, qui pas plus aujourd'bui qu'en i884 n'accepte sans arrière-pensée la tutelle de la France, a su tirer parti de l'iiostilité naturelle de toute la classe instruite contre le nouvel ordre de choses. Elle l'a peu à peu transformée en un corps politique homogène et puissant, en v groupant par des examens plus faciles et plus nombreux, quelquefois même au moyen d'une sorte d'enrôlement, tous les représentants de la résistance à l'influence étrangère. Ce corps, devenu de la sorte beaucoup plus nombreux que ne le comportent les besoins de l'administration, renferme une foule de déclassés sans scrupules, aigris par la misère, prêts à toutes les beso2:nes et cru'on tient en haleine en leur promettant des places ...... après le départ
des Français.
De tous temps ce personnel a été employé par les mandarins et la cour aux besognes qu'ils ne pouvaient se permettre ouvertement : massacres de chrétiens, représailles contre nos adhérents, rébellion, piraterie même et colportage de fausses nouvelles. Les personnages officiels peuvent ainsi rester dans la coulisse, ce
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qui leur con>i('iil à tous égards, la rébellion ouverte n'étant pas leur lait. Ils travaillent en cachette, traitreusement et sous les dehors d'une soumission qui va jusqu'à l'obséquiosité. Tout le monde le sait et, chose curieuse, nous y sommes toujours pris.
En présence de cette situation, le plus sage eut été d'accepter franchement, des le début, la nécessité de conserver les mandarins en place et de se servir d'eux en les surveillant de près et en ne tolérant pas le recrutement officiel des lettrés dans des proportions très supérieures aux besoins du gouvernement. Malheureusement, ceux qui furent aux prises avec les dangers et les trahisons de la première heure, frappés de l'hostilité indéracinable de la haute classe annamite, entreprirent de l'éliminer sans précautions et de créer de toutes pièces une administration nouvelle. La tentative ne fut pas heureuse. Les fonctionnaires improvisés qu'on avait choisis un peu au hasard dans les interprètes, les gradés de troupes indigènes, les notables de village, voire même quelquefois les « bovs » qui affectaient de nous être dévoués, se trouvèrent sans plus de moralité que leurs prédécesseurs, incapables en outre et méprisés des habitants. Il fallut v renoncer.
Cet insuccès contribua aux réactions de la suite. On en revint sans précautions et sans réserve à l'administration des mandarins lettrés. Les fonctionnaires indigènes échappèrent bientôt complètement au contrôle des administrateurs français et on vit trop souvent ces derniers devenir le jouet de mandarins retors qu'ils avaient cru gagner par des concessions de toutes sortes. Tout à fait ignorants parfois des choses de l'Annam, où on venait de les transplanter sans directions et sans sur- >eillance, cpielques-uns n'hésitaient pas à aclieter leur
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tranquillité et la paix apparente de leur circonscription au prix d'une véritable abdication de leur autorité ou nième d'une complicité réelle dans les œuvres de rancune et de haine des mandarins provinciaux. Sous le gouvernement heureusement intérimaire d'un M. lîonnal (avril 1890 à février 1 891) la province de My-l)iic \ it publier et afficher dans tous ses villages, des proclamations timbrées du cachet de la résidence française ordonnant à tous les indigènes, devenus chrétiens depuis quinze ans, de retourner au paganisme et faisant défense sous peine de mort de se convertir au christianisme. Ce n'est là heureusement qu'un fait exceptionnel, mais il est caractéristi(|ue. X'cst-il pas honteux qu'il ait pu se produire dans une colonie française ?
Dans d'autres provinces, au lieu d'être tout, les mandarins n'étaient rien. Conservés en place et responsables de leurs fonctions, on leur refusait les moyens de les remplir. Les résultats étaient aussi mauvais. Mis à l'écart, humiliés quelquefois et maltraités au mépris des usages locaux ils emplovaient l'influence morale, qu'on n'avait pu leur enlever, à nous créer chaque jour de nouveaux embarras, quand ils ne se transformaient pas eux-mêmes en redoutables chefs de rebelles. Cette exagération alternant au gré de chaque résident ou chef de cercle avec celle que nous avons signalée plus haut, ne pouvait produire, comme ledit M. deLanessan, qu'une anardiie profonde.
Il est curieux de noter (pie ces di^ergences de vue trop fréquentes sur la question de l'administration indigène furent une des causes qui contribuèrent à provoquer si souvent le déplorable antagonisme entre civils et militaires au Tonkin.
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Un « lollro français » puliliait en septembre 1895, dans une revue de Saïf,'on, un article très soigné sur les lettrés annamites. 11 v louait la philosophie aimable, le scepticisme un peu moqueur et l'absence de préjugés de ces « Normaliens d'Extrême-Orient », ajoutant que malheureusement les kttrés sont nécessairement méconnus par deux classes d'Européens: « Les missionnaires et les officiers de l'armée », dont le peu de culture intellectuelle et le manque de souplesse d'esprit ne peuvent symjiathiser avec l'intellectualité subtile de la haute classe annamite.
Le lettré français a raison de dire que les officiers et les missionnaires n'aiment pas les mandarins, mais il exagère quand il oppose la délicatesse studieuse de ces derniers à la rudesse et au fanatisme des Européens. La vérité est que missionnaires et officiers ont généralement pavé les frais de la délicate politique des mandarins et les ont trop souvent pris sur le fait pour conserver des illusions sur leurs dispositions.
Avec la finesse qu'on ne peut leur nier, les Annamites ont eu vite fait de discerner le tort que causait à nos progrès le désaccord trop fréquent entre les autorités civiles et militaires et se sont eflbrcés d'en tirer parti. Souvent maltraités, il faut l'avouer, surtout au début de notre occupation, par les militaires, les mandarins cherchent généralement à se faire bien venir des fonctionnaires civils, dont beaucoup n'ont pas connu les embûches et les trahisons des premiers temps. Ils y arrivcnt généralement au prix d'une obséquiosité qui leur est naturelle et des plus invraisemblables flagorneries. Ce premier point obtenu, ils profitent avec une étonnante dextérité de toutes les occasions pour entretenir cl a\iver les moindres désaccords entre les auto-