EXPÉDITION DE SYRIE
suivant son usage, déconcerter Tennemi, en le prévenant par une attaque soudaine. Il résolut d’aller immédiatement détruire les rassemblements qui se formaient à Acre, à Damas, et dans les villes principales.
Le célèbre pacha d’Acre, Djezzar, était nommé Seras- 5 kier^ de l’armée réunie en Syrie. Abdallah, pacha de Damas, commandait son avant-garde, et s’était avancé jusqu’au fort d’El-Arish, qui couvre l’Égypte du côté de la Syrie. Bonaparte avait des intelligences^ parmi les peuplades^ du Liban.^ Les Druses, tribus chré- 10 tiennes, les Mutealis, mahométans schismatiques, lui offraient leurs secours et l’appelaient de tous leurs vœux.® En brusquant l’assaut® de Jaffa, d’Acre et de quelques places mal fortifiées il pouvait en peu de temps s’emparer de la Syrie, ajouter cette belle con- 15 quête à celle de l’Égypte, devenir maître de l’Euphrate comme il l’était du Nil, et avoir alors toutes les communications avec l’Inde. Son ardente imagination allait plus loin encore, et formait quelques-uns des projets que ses admirateurs lui prêtaient^ en Europe. Il 20 n’était pas impossible qu’en soulevant les peuplades du Liban, il réunît soixante ou quatre-vingt mille auxiliaires, et qu’avec ces auxiliaires, appuyés de vingt-cinq mille soldats, les plus braves de l’univers, il marchât sur Constantinople pour s’en emparer. Que 25 ce projet fût exécutable ou non, il est certain qu’il occupait son imagination.
Bonaparte se mit en marche dans les premiers jours de février, à la tête des divisions Kléber, Régnier, Lannes, Bon et Murat, fortes de treize mille hommes 30 environ. La division Murat était composée de la cavalerie. Bonaparte avait créé un régiment d’une
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arme toute nouvelle : c’était celui des dromadaires. Deux hommes, assis dos à dos, étaient portés sur un dromadaire, et pouvaient, grâce à la force et à la célérité de ces animaux, faire vingt-cinq à trente lieues 5 sans s’arrêter. Bonaparte avait formé ce régiment pour donner la chasse aux Arabes, qui infestaient les environs de l’Égypte. Ce régiment suivait l’armée d’expédition. Bonaparte ordonna en outre au contreamiral Ferrée de sortir d’Alexandrie avec trois fré- 10 gates, et de venir sur la côte de Syrie pour y transporter l’artillerie de siège et des munitions. Il arriva devant le fort d’El-Arish le 29 pluviôse (17 février). Après un peu de résistance, la garnison se rendit prisonnière au nombre de treize cents hommes. On 15 trouva dans le fort des magasins^ considérables. Ibrahim-Bey ayant voulu le secourir, fut mis en fuite, son camp resta au pouvoir des Français, et leur procura un butin immense. Les soldats eurent beaucoup à souffrir en traversant le désert, mais ils voyaient leur 20 général marcher à leurs côtés, supportant, avec une santé débile, les mêmes privations, les mêmes fatigues, et ils n’osaient se plaindre. Bientôt on arriva à Gasah ; on prit cette place, à la vue de Djezzar-Pacha, et l’on y trouva, comme dans le fort d’El-Arish, beaucoup de 25 matérieP et d’approvisionnements. De Gasah l’armée se dirigea sur Jaffa, l’ancienne Joppé. Elle y arriva le 13 ventôse (3 mars). Cette place était entourée d’une grosse muraille flanquée de tours. Elle renfermait quatre mille hommes de garnison. Bonaparte la 30 fit battre en brèche,^ et puis somma le commandant,^ qui pour toute réponse coupa la tête au parlementaire.^ L’assaut fut donné, la place emportée avec une audace
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extraordinaire, et livrée à trente heures de pillage et de massacres. On y trouva encore une quantité innombrable d’artillerie et de vivres de toute espèce. Il restait quelques mille prisonniers, qu’on ne pouvait pas envoyer en Égypte, parce qu’on n’avait pas les moyens de les faire escorter, et qu’on ne voulait pas renvoyer à l’ennemi, dont ils auraient grossi les rangs. Bonaparte se décida à une mesure terrible, et qui est le seul acte cruel de sa vie. Transporté dans un pays barbare il en avait involontairement adopté les mœurs : il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient.^ L’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. Nos soldats prirent en s’arrêtant à Jaffa les germes de la peste.
Bonaparte s’avança ensuite sur Saint- Jean-d’ Acre, l’ancienne Ptolémaïs, situé au pied du mont Carmel. C’était la seule place qui pût encore l’arrêter. La Syrie était à lui^ s’il pouvait l’enlever. Mais Djezzar s’y était enfermé avec toutes ses richesses et une forte garnison. Il comptait sur l’appui de Sidney-Smith,^ qui croisait dans ces parages, et qui lui fournit des ingénieurs, des canonniers et des munitions. Il devait d’ailleurs être bientôt secouru par l’armée turque réunie en Syrie, qui s’avançait de Damas pour franchir le Jourdain.
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Bonaparte se hâta d’attaquer la place pour l’enlever comme celle de Jaffa, avant qu’elle fût renforcée de nouvelles troupes, et que les Anglais eussent le temps d’en perfectionner la défense. On ouvrit aussitôt
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la tranchée. Malheureusement l’artillerie de siège, qui devait venir par mer d’Alexandrie, avait été enlevée par Sidney-Smith. On avait pour toute artillerie de siège et de campagne,^ une caronade de trente-deux,^ 5 quatre pièces de douze,^ huit obusiers, et une trentaine de pièces de quatre. On manquait de boulets, mais on imagina un moyen de s’en procurer. On faisait paraître sur la plage quelques cavaliers ; à cette vue Sidney-Smith faisait un feu roulant de toutes ses bat- 10 teries, et les soldats auxquels on donnait cinq sous par boulet, allaient les ramasser au milieu de la canonnade et des rires universels.
La tranchée avait été ouverte le 30 ventôse (20 mars). Le général du génie^ Sanson, croyant être 15 arrivé, dans une reconnaissance de nuit, au pied du rempart, déclara qu’il n’y avait ni contrescarpe^ ni fossé. On crut à n’avoir à pratiquer qu’une simple brèche® et à monter ensuite à l’assaut. Le 5 germinal (25 mars), on fit brèche, on se présenta à l’assaut, 20 et l’on fut arrêté par une contrescarpe et un fossé. Alors on se mit sur-le-champ à miner. L’opération se faisait sous le feu de tous les remparts et de la belle artillerie que Sidney-Smith nous avait enlevée. Il avait donné à Djezzar d’excellents pointeurs anglais, 25 et un ancien émigré^ Phélippeaux, officier du génie d’un grand mérite. La mine sauta le 8 germinal (28 mars), et n’emporta qu’une partie de la contrescarpe. Vingt-cinq grenadiers, à la suite du jeune Mailly, montèrent à l’assaut. En voyant ce brave officier poser 30 une échelle,® les Turcs furent épouvantés, mais Mailly tomba mort. Les grenadiers furent alors découragés ; les Turcs revinrent; deux bataillons qui suivirent
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furent accueillis par une horrible fusillade ; leur commandant Laugier fut tué, et Tassaut manqua encore.
Malheureusement la place venait de recevoir plusieurs mille hommes de renfort, une grande quantité de canonniers exercés à Teuropéenne,^ et des munitions 5 immenses. Cétait un grand siège à exécuter avec treize mille hommes, et presque sans artillerie. Il fallait ouvrir un nouveau puits de mine^ pour faire sauter la contrescarpe entière, et commencer un autre cheminement.^ On était au 12 germinal avril). 10 Il y avait déjà dix jours d’employés devant la place; on annonçait l’approche de la grande armée turque; il fallait poursuivre et couvrir^ les travaux du siège, et tout cela avec la seule armée d’expédition. Le général en chef ordonna qu’on travaillât sans relâche 15 à miner de nouveau, et détacha la division Kléber vers le Jourdain, pour en disputer le passage à l’armée venant de Damas.
Cette armée, réunie aux peuplades des montagnes de Naplouse,^ s’élevait à environ vingt-cinq mille 20 hommes. Plus de douze mille cavaliers en faisaient la force. Elle traînait un bagage immense. Abdallah, pacha de Damas, en avait le commandement. Elle passa le Jourdain au pont d’Iacoub, le 15 germinal (4 avril). Junot avec l’avant-garde de Kléber, forte 25 de cinq cents hommes au plus, rencontra les avantgardes turques sur la route de Nazareth, le 19 (8 avril). Loin de reculer, il brava hardiment l’ennemi, et, formé en carré, couvrit le champ de bataille de morts et prit cinq drapeaux. Mais obligé de céder 30 au nombre, il se replia sur la division Kléber. Celle-ci s’avançait et hâtait sa marche pour rejoindre Junot.
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Bonaparte, instruit de la force de l’ennemi, se détacha avec la division Bon, pour soutenir Kléber, et livrer une bataille décisive. Djezzar, qui se concertait avec l’armée qui venait le débloquer voulut faire une sortie ; 5 mais, mitraillé à outrance,^ il laissa nos ouvrages couverts de ses morts; Bonaparte se mit aussitôt en marche.