CONSTERNATION DE L^ARMEE
Le général Menou, seul initié au secret du départ de Bonaparte, Tannonça aux troupes ainsi que la désignation qu’il avait faite du général Kléber pour lui succéder.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Tarmée. 5 Officiers et soldats furent consternés. On qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne s’expliquait pas ce mouvement^ irrésistible de patriotisme et d’ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l’avait entraîné^ à retourner en France. 10 On ne voyait que l’abandon de la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu’il avait donc reconnu l’imprudence de cette entreprise, l’impossibilité de la faire réussir, puisqu’il s’enfuyait, abandonnait à d’autres 15 ce qui lui paraissait inexécutable.^ Mais, se sauver seul, en laissant au-delà des mers ceux qu’il avait compromis, était une cruauté, une lâcheté même. On se crut perdu. Quel espoir en effet pouvait-il leur rester de revoir la patrie, maintenant que la flotte 20 était détruite et que les Anglais étaient maîtres de la mer?
Kléber prit le commandement avec répugnance. Il admirait Bonaparte pour son génie, mais il ne l’aimait pas. Il ne supportait son ascendant qu’avec im- 25 patience. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en Égypte. Il se mit à dire comme tout le monde, qu’on ne pouvait plus y rester, et qu’il fallait à tout prix revenir en France.
l’expédition en Égypte
CONVENTION d’eL-ARISH
^ Dans cette disposition d’esprit, il envoya au visir,^ qui était entré en Syrie, un de ses officiers pour lui faire des ouvertures de paix. Ces ouvertures obtinrent bon accueil, par l’influence de sir Sidney Smith qui 5 commandait l’escadre anglaise du Levant.
Cet officier était justement fier de la part glorieuse qu’il avait prise à la défense de Saint-Jean-d’Acre contre Bonaparte. Il espéra profiter du découragement de l’armée pour l’amener à souscrire une capi- 10 tulation. S’il y réussissait, il rendait à son pays un immense service. Dans ce but, et avec la ferme confiance d’être approuvé par son gouvernement, il prenait dans ses communications le titre de Ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique, titre qu’il avait 15 eu, mais qu’il n’avait plus depuis que lord Elgin était arrivé comme ambassadeur à Constantinople.
Sous ses auspices la convention d’El-Arish fut conclue, le 28 janvier, 1800. C’était l’évacuation de l’Égypte. Il était convenu que l’armée française se 20 retirerait avec les honneurs de la guerre, avec armes et bagages, que les Turcs fourniraient les vaisseaux pour transporter l’armée en France, et sir Sidney Smith, les passe-ports nécessaires pour la traversée.
Mais pendant ce temps-là, le cabinet anglais, moins 25 bien renseigné que sir Sidney Smith, crut voir dans la correspondance de Kléber interceptée par les croisières anglaises, que l’armée française était réduite à la dernière extrémité. Dans cette croyance et ne sachant rien de ce que sir Sidney Smith avait fait, il envoya à
CONVENTION d'eL-ARISH
î’amiral lord Keith, qui était à Minorque, l’ordre de n’accorder à cette armée aucune capitulation, à moins qu’elle ne se rendît prisonnière de guerre. Cet ordre, transmis par l’amiral, parvint à sir Sidney Smith le 20 février. Celui-ci en fut désolé, et cela, pour deux raisons : d’abord le cabinet faisait une grande faute en imposant à Kléber des conditions outrageantes que ce vaillant homme de guerre n’accepterait certainement pas, et ensuite son honneur, à lui,^ était gravement compromis. Toutefois, comme il était par-dessus tout un honnête homme, et qu’il avait agi de bonne foi, il se hâta d’écrire à Kléber pour lui exprimer sa douleur et l’avertir loyalement de ce qui se passait.
Malheureusement les Français avaient déjà livré aux Turcs, en exécution de la convention, beaucoup de places importantes, entre autres tous les forts sur la rive droite du Nil, Damiette et le fort Lesbeh à l’embouchure du Nil au-dessous de Damiette.
Bientôt arriva un officier parti de Minorque, porteur d’une lettre de lord Keith à Kléber. Entre autres expressions cette lettre contenait les suivantes : « J’ai reçu des ordres positifs de Sa Majesté Britannique de ne consentir à aucune capitulation avec l’armée que vous commandez, excepté dans le cas où elle mettrait bas les armes, se rendrait prisonnière de guerre, et abandonnerait tous les vaisseaux contenus dans le port d’Alexandrie.»
Kléber, indigné, mit à l’ordre de l’armée la lettre de lord Keith,^ en y ajoutant ces simples paroles:
(( Soldats ! On ne répond à de telles insolences que par des victoires ; préparez-vous à combattre.»
l’expédition en Égypte
BATAILLE d’ HÉLIOPOLIS Le 20 mars 1800
Ce noble langage retentit dans tous les cœurs. L’armée française allait combattre dans la plaine qui borde la rive droite du Nil au nord du Caire, ayant le fleuve à gauche, le désert à droite, et en face, mais au 5 loin, les ruines de l’antique Héliopolis. Elle avait en tête le visir avec 80 mille hommes, et sur ses derrières, les 300 mille habitants du Caire prêts à se soulever: et elle était sans crainte! Glorieuse réparation d’une grande faute !
10 Le 20 mars 1800 (29 ventôse an VIII), elle sortit du Caire et se forma en quatre carrés. On pouvait évaluer à un peu moins de 10 mille les troupes que Kléber venait de réunir dans cette plaine d’Héliopolis.
15 Kléber, monté sur un cheval de haute taille, vint montrer aux soldats cette noble figure qu’ils aimaient tant à voir, et dont la fière beauté les remplissait de confiance. — Mes amis, leur dit-il, en parcourant les rangs, vous ne possédez plus en Égypte que le terrain 20 que vous avez sous vos pieds. Si vous reculez d’un seul pas, vous êtes perdus ! — Le plus grand enthousiasme accueillit sa présence et ses paroles.
Comme à la bataille des Pyramides et comme à celle du Mont Thabor, les carrés français restèrent 25 inébranlables devant les charges furieuses et répétées de l’innombrable cavalerie des Turcs. Ils couvrirent la plaine de cadavres d’hommes et de chevaux et dispersèrent le reste de l’armée du visir.