CONSTERNATION DE L ARMEE
Le général Menou, seul initié au secret du départ de Bonaparte, l'annonça aux troupes ainsi que la désignation qu'il avait faite du général Kléber pour lui succéder.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour l'armée. 5 Officiers et soldats furent consternés. On qualifia ce départ des expressions les plus injurieuses. On ne s'expliquait pas ce mouvement^ irrésistible de patriotisme et d'ambition qui, à la nouvelle des désastres de la République, l'avait entraîné^ à retourner en France. 10 On ne voyait que l'abandon de la malheureuse armée qui avait eu assez de confiance en son génie pour le suivre. On se disait qu'il avait donc reconnu l'imprudence de cette entreprise, l'impossibilité de la faire réussir, puisqu'il s'enfuyait, abandonnait à d'autres 15 ce qui lui paraissait inexécutable.^ Mais, se sauver seul, en laissant au-delà des mers ceux qu'il avait compromis, était une cruauté, une lâcheté même. On se crut perdu. Quel espoir en effet pouvait-il leur rester de revoir la patrie, maintenant que la flotte 20 était détruite et que les Anglais étaient maîtres de la mer?
Kléber prit le commandement avec répugnance. Il admirait Bonaparte pour son génie, mais il ne l'aimait pas. Il ne supportait son ascendant qu'avec im- 25 patience. Le commandement en chef ne le consolait pas de la nécessité de rester en Egypte. Il se mit à dire comme tout le monde, qu'on ne pouvait plus y rester, et qu'il fallait à tout prix revenir en France.