LE BARON GROS A YÉ
Frégate V Audacieuse.
Wham-poa, le a 3 décembre 1867.
Le Soussigné, Commissaire Extraordinaire et Plénipotentiaire, envoyé en Chine par S. M. l'Empereur des Français, a reçu, le 1 5 de ce mois, la lettre que S. E. le noble Gouverneur des Deux Kouang, chargé des relations extérieures de TEmpire, lui a fait rhonncur de lui écrire, le i4, pour répondre à la note que le Soussigné avait adressée à S. E. le 13 du même mois.
En lisant avec la plus grande attention la réponse qu'il vient de recevoir de S. E., le Soussigné a été profondément affligé de la légèreté avec laquelle les graves affaires du moment y sont traitées et il a de la peine à concevoir, il l'avoue, comment un document de cette nature a pu lui être envoyé.
Quoi qu'il en soit, et sans entamer une discussion inutile sur le contenu de la note qu'il vient de recevoir, le Soussigné croit devoir s'arrêter sur un seul fait, et il veut, en le rappelant, donner la mesure de tous les autres.
Le noble Gouverneur, en parlant du magistrat de Si-lin qui a fait exécuter publiquement devant son tribunal un pauvre missionnaire français qui avait inutilement invoqué sa nationalité et auquel le magistrat a fait trancher la tête parce que l'infortuné Français ne pouvait pas lui donner les 4oo taels qu'on exigeait d'abord de lui, ni même les i5o dont le magistrat se serait contenté à la fin, pour ne pas le mettre à mort, a le courage de dire à M. de Bourboulon, dans la dépêche qu'il a écrite à ce ministre, le 1 2 de ce mois, que ce même magistrat (connu par tout le monde comme le meurtrier du missionnaire dont il s'agit) ayant été interrogé à ce sujet et ayant déclaré qu'il n'avait pas commis ce meurtre, il était évident que le meurtre n'avait pas eu lieu ! ! ! et à cette incroyable assertion, le noble Gouverneur ajoute que « par conséquent, il juge que le Ministre de France a été mal a informé et que lui, le Gouverneur Général, trouve dès lors <( qu'il n'y a plus à s'occuper de çcltc affaire. î>
LE BARON GROS A tÉ ai7
Depuis quand donc, et dans quel pays, la dénégation d'un crime par celui qui l'a commis est-elle la preuve évidente que ce crime n'existe pas ? Toute réOenion est inutile à ce sujet.
Du reste, la note toute entière du noble Gouverneur n'étant qu'un document dérisoire qui ne répond à rien et, il faut bien le dire, qui n'est pas digne du haut fonctionnaire dont il émane et encore moins de celui auquel il est adressé, le Soussigné doit se borner à rappeler au Commissaire Impérial le passage suivant que S. E. a reçu le la de ce mois : — a le Plénipotentiaire français doit dire h S. E. que le silence que l'on garderait envers lui ou la réponse évasive ou dilatoire qui lui serait faite, équivaudrait pour lui à un refus nettement exprimé, n
La réponse du Gouverneur Général, reçue le i5 de ce mois, n'étant pas sérieuse et ne contenant que des paroles évasives, sans qu'il soit fait droit aux demandes de la France, équivaut à un relus formel et dès lors le devoir du Soussigné est d'informer le Gouverneur Général des Deux Kouang, qu'à partir d'aujourd'imi, i3 décembre, jour où a eupiré le délai fixé pour recevoir une réponse satisfaisante qui n'est pas arrivée, la solution de la question actuelle est remise entre les mains des Commandants en chef des forces alliées de la France et de l'Angleterre qui pourront, dès qu'ils le jugeront convenable, employer des mesures de rigueur pour obtenir enfin les justes réparations que, dans son aveuglement, le noble Gouverneur général n'a pas voulu donner aux deux puissances tant qu 'Elles ne lui ont fait entendre qu'un langage conciliant et amical.
Le Soussigné saisît cette occasion pour renouveler à S. E. le Gouverneur Général des Deux Kouang l'assurance de ses senLiments distingués.
(Sig.):B-G.o,.
On pourra lire la note de lord Elgin au Vice-roi dans le Blue Book, p. 128.
Les chefs militaires en sommant la ville de se rendre accordaient encore deux jours à la garnison pour lui donnée le temps de se retirer à une distance de 3o milles au moins de la ville; comme c'était à partir du ai à midi, que ces deux jours de délai étaient accordés, le 25, jour de Noël se passerai) sans hostilités, et ce n'était que le samedi 26 après pijdi, que l'attaque contre Canton pourrait avoir Ijeu, si 1rs
9l8 PRISE DE CANTON
autorités chinoises refusaient de rendre la ville et si les chefs militaires alliés se trouvaient prêts à agir ce jour-là.
NOTIFICATIONS DES COMMANDANTS DES FORCES ALLIÉES AUX AUTORITÉS CIVILES ET MILITAIRES Dj: CANTON.
L* Amiral Rigault de Genouilly, commandant les forces de S. M. TEmpereur des Français dans les mers de l'Indo-Ghine.
L'Amiral Seymour, commandant les forces de S. M. Britannique dans les mers de T Indo-Chine.
Le Major-général Van Straubenzee, commandant les forces expéditionnaires de S. M. Britannique en Chine, &c.,»&c., &c., ont rhonneur de faire connaître à LL. EE. :
Yé, Gouverneur Général des Deux Kouang.
Pi-KouEi, Gouverneur de Canton.
Shouang-hi, général des Mandchoux.
Et KouANG-LiN, général des Han-kiun *.
Que LL. EE. les Plénipotentiaires extraordinaires de France et d'Angleterre leur ayant fait savoir que les négociations qu'ils avaient entamées avec le Commissaire Impérial Yé s'étaient terminées sans avoir amené un résultat satisfaisant, ils les requéraient de prendre les dispositions nécessaires pour faire occuper la ville de Canton par les forces sous leurs ordres. Les Soussignés voulant épargner autant que possible la vie et les propriétés des habitants de Canton ont résolu d'attendre encore pendant quarante-huit heures avant d'en venir à attaquer la ville, et ce délai, ils l'accordent afin de donner aux autorités militaires et aux troupes tartares et chinoises de toute classe le temps d'évacuer la ville. Elle pourrait être ainsi occupée sans effusion de sang par les troupes alliées, l'existence de ses habitants ne serait pas compromise et leurs propriétés seraient respectées.
Si les hautes Autorités auxquels les Soussignés s'adressent jugeaient à propos d'accéder aux propositions qui leur sont faites, elles agiraient sagement en faisant connaître leur adhésion aux soussignés au moyen d'une lettre qui devrait leur être envoyée dans les quarante-huit heures qui suivront la douzième
I . Les Huit Bannières de l'armée mandchoue se composent en réalité de huit bannières mandchoues, huit mongoles et huit chinoises ; ces dernières composées des descendants des Chinois qui prirent parti pour le» Mandchous lors de leur invasion, sont désignées sous le nom de Han-kiun.
heure d'aujourd'hui, et en déclarant en même temps dans quel lieu, éloigné au moins de 3o milles de Canton, et par quelle route, ces autorités militaires et ces troupes auraient l'intention de se retirer.
Le fonctionnaire qui apportera la réponse de LL. EE. devra faire connaître dans quel endroit et à quelle heure des odlciers des forces alliées devront se trouver pour recevoir les clefs de la ville.
Il devrait aussi pouvoir faire connaître les mesures qu'il serait utile de prendre pour maintenir la paix dans la ville et la sauver.
Si les conditions proposées ci-dessus ne sont pas acceptt^es et mises à exécution, la ville sera attaquée'.
La proclamation des Commandants des forces alliées aux habitants de Canton fut traduite en chinois par Marques et Wade.
PROCLAMATION DES COMMANDANTS DES FORCES ALLIÉES ALX HABITANTS DE CANTON.
L'Amiral Rigault de Gbnowillï, Commandant les forces de S. M. l'Empereur des Français dans les mers de l'Indo-Chine.
L'Amiral Seymour. Commandant les forces de S. M. Britannique dans les mers de l'Indo-Chinc.
Le Major-général Van Sthaubbnzee, Commandant li-s forces expéditionnaires de S. M. Britannique en Chine:
Considérant, que le lo de ce mois une notification a i-lé fnilc par Leurs Eïcellences les Plénipotentiaires de France ri d'Angleterre à la population de Canton et de ses faubourgs pour lui faire connaître que si avant l'expiration du délai accordé au Commissaire Impérial Yé, il n'avait pas accédé aux justes demandes qui lui avaient été présentées la ville serait altaquéo; et, attendu que les réponses que le Commissaire Impérial a faites à ces demandes ne sont satisfaisantes en aucune manitrc, Leurs Excellences les Plénipotentiaires se sont adressés aux Commandants en chef çi-dcssus nommés pour qu'ils aient a olitejiir par la force des armes ce qu'il n'a pas été possible d'obtenir par des voies amicales.
t. Cf. Btue Book, pp. 136-137.
Dans cet état de choses, les Commandans en chef voulant ménager, autant que possible, la vie et les propriétés des habitants de Canton, ont accordé aux autorités civiles et militaires de la ville un délai de 48 heures pour que les Chefs militaires et les troupes sous leurs ordres aient à évacuer la ville. Si ces autorités refusent de se rendre aux injonctions qui leur sont faites, la ville sera attaquée : mais si, heureusement, ces autorités les acceptent, les habitants sont prévenus par cette proclamation que les forces alliées destinées à occuper Canton ont reçu les ordres les plus formels de respecter la vie et les propriétés des liabitans et, sous aucun prétexte, de n*agir hostilement que contre ceux qui se déclareraient leurs ennemis.
Dans tous les cas, cependant, que la ville se rende ou qu'elle soit occupée par force, il est instamment recommandé aux habitans, et dans le but de sauvegarder leurs propriétés contre les déprédations des malfaiteurs, de rentrer le plus tôt possible dans leurs demeures et d'y reprendre tranquillement leurs travaux, dès que la ville sera occupée par les forces alliées.
Quant aux réglemens à établir au sujet des mesures à prendre qui paraîtraient être le plus utile pour faire respecter les loi^ et maintenir le bon ordre, les notables, les anciens, et les lettrés pourraient se présenter avec les fonctionnaires chefs de quartier et autres de la même classe, aux autorités des forces alliées qui s'entendraient avec eux et qui feraient tout ce qui dépendrait d'elles pour les aider à protéger la population contre toute insulte.
Les, plaintes seront toutes écoutées et les actes de. violence retomberont promptement sur ceux qui les auront commis.
Le i4 décembre les troupes alliées occupèrent sans coup férir l'île de Ho-nan dont les habitants, non seulement ne témoignèrent aucune disposition malveillante contre elles, mais encore leurs vendirent les vivres dont elles avaient besoin ; le bras de rivière qui sépare l'île de la ville fut exploré et l'on trouva qu'il ne s'y trouvait aucun obstacle formé par des estacades ou par des jonques coulées. Les forts de Dutch et French FoUy furent réparés et armés de mortiers par les Alliés, sans être inquiétés par les indigènes.
« Tout le système défensif de la place [de Canton], écrivait un historien militaire, consiste dans le mur d'enceinte et (Jans les six forts détachés qui, avec les batteries récemment
î ATTAQUE DE CANTON 331
construites, occupent les hauteurs Nord; d'autres forts avaient été élevés sur les bords du fleuve pour en commander le cours, mais ils ont été détruits antérieurement par les Anglais unis aux Américains, et, depuis, les Chinois n'ont pas tenté de les rétablir ; on n'avait donc pas à s'en préoccuper dans la dernière attaque.
« Du reste, les défenses sont mal entretenues, les maisons du dedans et du dehors les pressent et s'y appuient presque partout ; dans la partie Nord seulement les abords sont bien découverts, on n'y rencontre que des tombeaux d'une faible élévation.
« Enfin, les défenseurs n'avaient même pas pris la peine d'arracher les plantes qui croissent en grand nombre le long des escarpes et qui ont eu leur utilité pour les assaillants au moment de l'escalade.
« L'armement de la place, non compris les forts, se composait, au moment de l'attaque, de 5 74 bouches à feu, les unes en bronze, la plupart en fer, de calibres divers, depuis le 36 jusqu'au 18 environ, mais en grande majorité se rapprochant de notre 24. Plusieurs de ces pièces provenaient de fabriques européennes ; on en a même trouvé qui avaient appartenu à la marine de France, débris enlevés sans doute à quelque navire naufragé. Les projectiles étaient en fonte, inégaux entre eux et trop petits pour les pièces ; on en mettait plusieurs (jusqu'à cinq) pour un même coup, qui était alors chargé d'une grande quantité de poudre introduite telle quelle dans l'âme de la pièce. Cependant on a trouvé dans les magasins de la place des gargousses très bien confectionnées.
« Ces canons étaient placés sur des affûts en bois, très bas, massifs, les uns fixes, les autres roulants, tous dépourvus de vis de pointage. Cette pièce importante et délicate était à la vérité remplacée par une pierre sous la culasse.
« Les Chinois avaient en outre, pour défendre leur enceinte, des espingoles en fer, des espèces de fusils de rempart très lourds, variant de 3 à 5 mètres de longueur, placés sur des
chevalets en bambou. Dans ces armes, comme dans tous les autres fusils dont se servent les Chinois, l'amorce est enflammée au moyen d'une mèche enroulée à l'extrémité d'un levier recourbé tournant autour d'un point fixe.
« L'armement des forts était composé comme celui de l'enceinte; ils avaient, en général, de dix à douze canons chacun. Deux d'entre eux, le fort Gough et le fort Hung-Kik en comptaient seize *. »
Les notes des deux plénipotentiaires furent remises à Yé le 24 décembre: la réponse du Vice-roi, reçue le lendemain, étant négative, les opérations militaires furent décidées.
25 décembre 1857.
Yé, Haut Commissaire Impérial de la Dynastie Ta-Ts'ing, répond ce qui suit :
Le 9*^ jour de la ii® lune (24 décembre 1857) j'ai reçu une dépêche de V. E. en date du 8® jour de la même lune (28 déc. 1867) et j*ai pris connaissance de son contenu.
La question de Ma Chen-fou (Chapdelaine) a déjà été par moi clairement expliquée à V. E. par ma dernière réponse, dans laquelle je lui ai transmis le rapport que le juge criminel de la province de Kouang-Si m'avait envoyé pour me faire savoir que le magistrat de Si-lin n'avait ni arrêté, ni battu, ni mis à mort Ma Chen-fou.
V. E. me dit, dans sa dernière dépêche, que je me suis servi d'expressions évasives, et qu'il serait inutile de discuter plus longtemps sur cette affaire ; Elle ajoute encore que lorsque Ma Chen-fou a été arrêté, bien qu'il ait déclaré sa nationalité, le magistrat (de Si-lin) a voulu exiger de lui 4oo taels pour lui rendre la liberté ou au moins i5o, puisqu'il n'avait pas la première somme demandée.
1. Expéditions des mers de Chine y Rapports adressés à S. Exe. le Ministre de la Guerre par le capitaine Labbe, chef du génie du Corps français. Publiés par les soins du Dép6t de la Guerre. Paris, Imprimerie Impériale, MDGCGLVIII, gr. in-8, p. 25, 3 pi. — Voir pp. 2-4-