PI-KOUEI CHARGÉ DE L* ADMINISTRATION DE CANTON
A deux heures et demie, Lord Elgin, en frac, une plaque et un grand cordon sur la poitrine, et accompagné par les personnes qui composent sa mission, toutes en uniforme, a débarqué sur le quai provisoire qui conduit au rempart de TEst où se trouve établie la communication avec le Quartier Général. J'ai débarqué au même endroit et au même moment, et j'avais adopté la même tenue et pris la même attitude que mon collègue d'Angleterre. Des officiers de la marine anglaise accompagnaient Lord Elgin, comme des officiers de la marine de l'Empereur marchaient avec moi. Une nombreuse escorte, anglaise et française, drapeaux en tête, nous attendait au débarcadère, et nous nous sommes rendus à pied, en suivant le rempart, jusqu'au second mur d'enceinte de la nouvelle ville où des chaises avaient été amenées pour nous ; on avait eu le soin de les choisir semblables et de les faire porter par le même nombre de coolies. J'ai prié Lord Elgin de passer le premier : l'avant-garde de l'escorte précédée par la musique et par les drapeaux s'est mise en marche. Les deux Plénipotentiaires et les personnes qui les accompagnaient suivaient entre deux haies de soldats anglais et français et de forts détachements fermaient la marche.
Vingt et un coups de canon ont salué le départ des Plénipotentiaires et le cortège à traversé la ville dans des rues étroites et tortueuses où une foule considérable regardait avec étonnement, mais sans malveillance un spectacle si étrange et si nouveau pour elle. A notre arrivée dans le palais du Gouverneur situé au fond de plusieurs cours séparées les unes des autres par des péristyles à colonnettes sculptées, et entouré de jardins remplis de plantes tropicales, nous avons été reçus par les amiraux et par le Général Van Straubenzee qui s'y étaient rendus directement du Quartier général et ils nous ont conduits dans la salle où devait avoir lieu la cérémonie.
Cette salle, assez vaste, est fermée du côté des cours par des cloisons découpées à jour laissant apercevoir à travers leurs ouvertures les jardins qui l'entourent ; de nombreuses inscriptions en caractères noirs sur un fond. d'or et qui se traduisent toutes par le mot bonheur se trouvent au-dessus de chaque entrée. Des souhaits de longue existence sont inscrits sur les portes et sur les soubassements de l'édifice.
Au fond de la pièce dont il s'agit et faisant face à la galerie qui y mène est un tableau représentant un Buddha de grandeur naturelle qui tourne un peu la tête pour parler à une femme cachée derrière lui. Devant ce tableau sont rangées perpendicu-
lairement et comme piquées dans une traverse en bois, dix ou douze flèches numérotées et enveloppées d'un fourreau soie et or. Enfin, en avant de cette espèce d*autel se trouve une estrade asseat étroite et élevée de 5o centimètres sur laquelle deux cousèins d*étoBe rouge et deux tabourets en bois noir posés devant eux sur le sol, indiquent assurément les sièges d'honneur de cette salle. Perpendiculairement et de chaque côté de l'estrade, sont rangés des fauteuils en bois noir garnis de coussins rouges, destinés sans douté aux personnes d'un rang inférieur à celles qui doivent occuper les deux sièges dont je viens de parler. Le plancher est couvert d'une natte de jonc tressé de diverses couleurs, et sur quelques tables placées le long des murs se trouvent de nombreux volumes sur l'histoire et les lois de la Chine.
Après avoir examiné la salle, nous sommes convenus, Lord Elgin et moi, que nous prendrions les deux places de l'estrade -et que je lui céderais la gauche, c'est-à-dire la place d'honneur aux yeux des mandarins ; que nous ferions asseoir les autorités chinoises sur les fauteuils rangés à notre gauche et les Amiraux et le Général à notre droite. Les secrétaires des deux missions et les états-majors des Commandants en chef seraient placés derrière les Amiraux près de l'estrade, les Chinois accompagnant les mandarins se rangeraient derrière les fauteuils de ces derniers et les drapeaux de France et d'Angleterre seraient tenus dans la salle et près de l'entrée principale par les sous-officiers préposés à leur garde. Il avait été convenu, en outre, que nous irions audevant des autorités chinoises jusqu'à la première porte et qu'après les avoir conduites au fond de la salle, elles seraient placées à notre gauche : que Lord Elgin leur adresserait alors la parole ; que je parlerais après lui et que nos interprètes leur ayant traduit nos discours, nous feraient* connaître leur réponse. La séance serait ensuite levée et le Gouverneur réinstallé dans son Yamen. Les mandarins nous reconduiraient ensuite jusqu'à la première porte où nous nous séparerions. Lord Elgin avait eu l'obligeance de me proposer de me céder sa place au moment où, après avoir terminé son discours, j'aurais à parler au Gouverneur Pi-Kouei. J'ai cru bien faire en le remerciant de cette offre obligeante et j'avoue que ce changement de place, après lequel il aurait fallu reprendre, chacun de notre côté, le premier siège que nous avions occupé, ne m'ont pas semblé de bon goût dans une circonstance d'une aussi imposante gravité.
Nous étions à attendre l'arrivée des mandarins depuis plus d'une heure et nous commencions à faire des conjectures sur le