C. RiGAULT de Genouilly
Van Straubenzee.
Canton, le 25 janvier i858.
Le baron Gros et lord Elgin différaient quelque peu dans leur manière de voir sur la suite à donner aux affaires après la prise de Canton. Quelle serait l'attitude prise par les Plénipotentiaires vis-à-vis de la Cour de Pe-King ; tandis que le représentant de l'Angleterre désirait agir en belligérant, exiger plutôt que demander des réparations, le baron Gros croyait plus utile à nos intérêts et plus conforme, peut-être, à la si-
NOTE DE LORD ELGIN 25 f
tuation comme à l'esprit de ses instructions, de séparer l'affaire de Canton de celle de Pe-King.
JNOTE DE LORD ELGIN, II JANVIER l858
Une première note de lord Elgin et la réponse du baron Gros montrent bien la façon de voir des deux diplomates :
Lundi, II janvier i858.
Le Plénipotentiaire britannique demande à son honorable collègue le Plénipotentiaire de France la permission de lui soumettre quelques idées au sujet de la marche qu'il propose d'adopter pour donner suite à la mission dont il est chargé en Chine.
Du moment où les opérations militaires contre Canton sont arrivées à leur terme et que les forces alliées peuvent être considérées comme étant en possession de la ville, le Plénipotentiaire britannique propose d'adresser une communication au premier Ministre de l'Empereur pour lui faire savoir que le Commissaire Impérial Yé ayant, dans l'exercice de l'autorité dont il avait été revêtu par l'Empereur, refusé d'accorder aux sujets de la France et de la Grande Bretagne les droits que leur donnent les traités, et refusé aussi de donner à ces deux Puissances les justes réparations pour les griefs qu'elles avaient éprouvés, les Hauts Commissaires représentant les Gouvernements de France et d'Angleterre en Chine avaient été contraints d'employer la force des armes, mesure dont le résultat a été de mettre la ville de Canton au pouvoir des forces alliées et le Commissaire Yé lui-même entre les mains des plénipotentiaires.
Le Plénipotentiaire britannique ferait ensuite connaître au premier ministre de l'Empereur que dans le d^ésir qu'il éprouve d'empêcher les calamités de la guerre de s'étendre à d'autres parties de l'Empire, son intention est de se rendre à Chang-Hai dans l'espoir d'y rencontrer un Plénipotentiaire d'un rang égal au sien et muni de pleins pouvoirs suffisants pour traiter avec lui et résoudre les différends qui existent entre la Grande Bretagne et le Gouvernement Chinois. Et que, si avant... le Plénipotentiaire dont il est question ne s'était pas présenté à Chang-Hai, ou si celui qui y aurait été envoyé n'était pas d'un rang égal à celui du soussigné ou n'avait pas des pleins pouvoirs sufïisants, ce
a 5a CAPTURE de yé
dernier se rendrait alors à Tien-tsin. et prendrait telles mesures que les circonstances pourraient rendre nécessaires pour appuyer les justes demandes que le Gouvernement Britannique adresse au Gouvernement chinois.
A bord du bâtiment de S. M. Britannique le Furious,
(Sig.) ElGIN & KlNCARDINE^.
RÉPO?ïSE DU BARON GROS, l5 JANVIER l858
Le Plénipotentiaire de France dont le temps a été absorbé par l'expédition du courrier qui vient de partir pour l'Europe, profite du premier moment dont il peut disposer pour répondre au mémorandum confidentiel que son honorable collègue d'Angleterre lui a fait l'honneur de lui écrire sous la date du 1 1 de ce mois, au sujet de la marche qui lui semble devoir être adoptée par les Plénipotentiaires pour donner cours à la mission qui leur est confiée, alors que la possession de la ville de Canton par les forces alliées est un fait accompli.
La marche que le Plénipotentiaire britannique propose d'adopter est, au fond, entièrement conforme aux idées que le Plénipotentiaire de France a eu l'honneur d'exposer souvent à son honorable collègue, et il en accepte entièrement l'esprit; mais, avant d'en venir à une démarche définitive qu'il y a urgence à faire le plus tôt possible, le Baron Gros demande à Lord Elgin la permission de lui exposer quelques considérations au sujet du caractère que les Plénipotentiaires auront à prendre en s'adressant au Gouvernement Impérial après avoir agi comme ils l'ont fait à Canton.
Ont-ils à se présenter à Pe-King comme belligérants ou doiventils, avant de prendre une attitude hostile contre le Gouvernement Impérial, lui faire entendre un langage conciliant auquel les événements de Canton donnent nécessairement une force incontestable? Telle est la question qui se présente à l'esprit et qu'il faut résoudre dans le sens qui offrira aux Plénipotentiaires le plus de chances de succès.
Les idées de M. le Plénipotentiaire de S. M. Britannique semblent pencher vers la première hypothèse, celles du Plénipotentiaire de France, sans être bien arrêtées, se porteraient plutôt vers la seconde.
j. Pourtra4. exacte, (sig.) ^o" Gros,
Les circonstances actuelles et les instructions de nos Gouvernements peuvent, si je ne me trompe, nous permettre de prendre l'une ou l'autre de ces deux attitudes. Ces instructions nous prescrivent sans doute, que dans le cas où il faudrait avoir recours à l'emploi de la force, éventualité qui s'est réalisée, nous ayons à exiger de la Cour de Pe-Ring les concessions que nous n'aurions eu qu'à lui demander si elle nous avait accordé les réparations dues pour nos griefs antérieurs, mais cette prescription était faite dans la supposition que nous aurions d'abord tenté à l'amiable d'entrer en négociations avec la Cour de Pe-King et que nous aurions éprouvé un refus ou reçu des réponses dilatoires. Des circonstances indépendantes de notre volonté nous ont fait dévier de la marche qui nous était tracée ; nous n'avons pas pu nous rendre au Pe Tche-li. Si nous y étions allés, nous y serions arrivés en amis qui bloquaient Canton, pourquoi ne pourrionsnous pas nous y présenter aujourd'hui en amis qui Voccupeni? En Chine, on ne doit s'étonner de rien !
Si nous nous adressons à Pe-King comme des belligérants qui viennent de remporter une victoire sur l'Empire et non simplement sur un Gouverneur infidèle qui a compromis l'autorité de son souverain en lui cachant la vérité,- il faut que nous dictions nos volontés au Gouvernement Chinois et que nous les fassions exécuter. Ce ne seraient pas des négociations que nous aurions à suivre avec lui, nous n'aurions que des sommations à lui faire.
Les Plénipotentiaires de Russie et des États-Unis seraient, par ce fait seul, absolument éloignés de nous puisqu'ils ne pourraient pas tenir avec nous au Gouvernement Impérial un langage qu'il leur est, jusqu'à présent, défendu d'employer, et n'est-il pas à examiner si une démarche simultanée faite par quatre grandes puissances à la fois, bien qu'en termes conciliants, ne porterait pas un coup décisif sur l'esprit de l'Empereur et de ses ministres. En cas d'échec, les deux nations engagées assumeraient immédiatement envers Pe-King l'attitude qu'ils ont prise devant Canton. Si nous établissions en droit que nous sommes en guerre avec l'Empire Chinois ne donnerions-nous pas un prétexte à l'Empereur pour qu'il cherchât, s'il le pouvait, à expulser des quatre ports les étrangers qui y résident et qui s'y trouvent en ce moment sans une protection bien efficace?
Le Plénipotentiaire de France pense donc qu'il serait peut-être prudent de séparer encore les affaires de Canton de celles de Pe- King, et de ne tenir au Gouvernement chinois un langage comminatoire que s'il ne consentait pas à envoyer à Chang-Haï
des Plénipotentiaires convenables, ou si ces derniers ne cédaient pas à nos justes demandes de réparations pour le passé et de garantie pour Tavenir, ou encore si la prise de Canton était considérée par lui comme un acte à venger.
Le projet d'envoyer au premier Ministre de l'Empereur une copie de la correspondance qui a eu lieu entre les Plénipotentiaires et le Commissaire Impérial Yé, ne devrait peut-être pas être abandonné. Cette correspondance prouverait à l'Empereur que la vérité n'arrive pas jusqu'à lui, et ne sera-t-il pas frappé de cette idée que nous lui rappellerons souvent, que si des agents diplomatiques avaient résidé près de lui ou avaient pu s'adresser directement à Pe-King en temps opportun, l'une des grandes villes de l'Empire ne serait pas aujourd'hui occupée par les forces Anglo-françaises.
Telles sont les observations que le Plénipotentiaire de France soumet à l'appréciation de son honorable collègue d'Angleterre, ou, pour mieux dire, que le Baron Gros présente à Lord Elgin, car si, comme il l'espère bien, l'accord le plus intime continue à présider à leurs rapports de toute nature, les deux mémorandums du II et du i5 pourront ne recevoir, si on le voulait, aucun caractère officiel et l'entente définitive laisserait seule des traces dans nos Archives.
A bord du Primauguet, Rivière de Canton, le i5 janvier i858.
(Sig.): B°° Gros.
En conséquence, le baron Gros rédigea un projet de note au premier ministre de l'Empereur à Pe-King, projet qu'il proposa à lord Elgin et qui devait être modifié après les observations du Plénipotentiaire anglais.