‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 202 sur 285 · RAPPORT DE M. DE CONTADES AU BARON GROS, SOU-TCHEOU · texte numérisé non relu

RAPPORT DE M. DE CONTADES AU BARON GROS, SOU-TCHEOU

27 FÉVRIER l858.

... Il fut également convenu que M. Freeman, Vice-Consul d'Amérique, qui, suivant le désir de M. Reed, avait remis à M. Oliphant les 'notes russe et américaine, viendrait avec nous à Soutcheou. M. Oliphant, au moment de partir, demanda à se faire accompagner de M. Lay, inspecteur des douanes à Chang-Haï, dont les connaissances des coutumes et de la langue chinoise pouvaient, disait-il, lui être utiles. Après quelques observations sur l'inopportunité qu'il y avait à nous adjoindre une personne qui, malgré sa qualité d'Anglais, n'en était pas moins un fonctionnaire chinois, M. de Montigny et moi cédâmes devant l'insistance de M. Oliphant.

Le 34 février, dans l'après-midi, MM. les Consuls de France et d'Angleterre, et le Vice-Consul d'Amérique, accompagnés de leurs interprètes, M. Lay, M. Oliphant et moi, partîmes pour Sou-tcheou sur dps bateaux chinois. Celui de M. de Montigny et le mien portaient le pavillon français ; ceux de MM. Oliphant et Robertson le pavillon anglais. M. Freeman, vice-consul

I. /?. Brooke Robertson, plus tard Sir et Consul général à Canton ; •{• 27 mars 1881.

1 B*ROM GROS 3ll

d'Amérique, avait également arboré le pavillon des Ëtats-Unis.

Le 36, dans la matinée, en vue de Sou-tcheou, nous adressâmes suivant l'usage chinois en pareille rirconstance, M. Oliphant et moi, une dernière note au Fou-taî pour lui annoncer que nous arrivions et le prier d'être prôl à nous recevoir à Sou-' tcheoudans l'après-midi. Aonxe heures nous étions devant une des portesdes remparts ouvrantsur un canal et pénétrions dans la ville sans autres difTicultés que quelques paroles assez vives échangées entre nos bateliers et les hommes préposés il la garde de la porte.

Nous mouillâmes k peu de distance de la porte par laquelle nous venions d'entrer, et bientôt une immense population attirée par la nouveauté du spectacle cl que semblait animer seule une curiosité pleine de bienveillance, se pressait autour de nous sur les deux rives du canal...

Bientôt le Fou-taï nous faisait dire qu'il nous attendait à son yamen, et que des chaises étaient disposées pour nous y conduire. Nous partîmes aussitôt, MM. de Montigny et Bobertson et leurs interprètes en uniforme. M. Oliphant et moi qui n'en avions pas emporté, en frac noir.

Le bruit de notre arrivée s'était rapidement répandu dans la ville, et ce fut au mihcu d'une foule énorme rangée en deux haies sur notre passage, que nous fîmes notre entrée dans Soutcheou. Dans cette foule que. par crainte d'exagération, je n'ose évaluer, pas un cri, pas une seule de ces clameurs si habituelles aux Chinois, mais bien ce silence profond, recueilli, qui est chez eux le signe du respect et de la crainte et qui nous permettait alors de saisir le faible bruit de quelques observations timide- ' ment faites à voix basse. Il était facile de lire sur toutes ces figures pressées, entassées autour de nous, les sentiments les moins hostiles, plus facile encore d'y voir un étonncment, une stupéfaction indicibles que traduisaient seuls des jeuii muets de physionomie devant lesquels j'avais peine à garder tout le sérieux que comportait la situation. Une salve de six coups de canon accompagna notre arrivée au Yamen à la porte duquel le Foutaï vint nous recevoir entouré de ses officiera. Entrés dans le prétoire dont le gouverneur nous fit les honneurs avec une grâce parfaite, M. Oliphant et moi fûmes placés sur les deux sièges de l'estrade située au fond de la salle, de façon que le Gouvernrin' assis sur un des fauteuils de côté, put, suivant l'étiquette cliinoise, nous avoir tous les deux à sa gauche. MM. les Consuls cl leurs interprètes occupaient les sièges disposés sur les côtés. Aprrs les premiers complimenta d'usage je pris la parole et adressai au

3l3 DÉPART DES PLÉMPOTENTIAIRES DE CANTON

Fou-laî quelques phrases que M. Lcmaire, interprète du consulat de France traduisit à mesure. Je dis au Gouverneur que : « J*allais avoir Thonneur de remettre officiellement entre ses mains une dépèche qui lui était adressée ainsi qu'à S. E. le Vice-Roi des Deux Kiang par le Haut Commissaire de S. M. l'Empereur des Français, que cette dépêche en renfermait une autre à S. E. le premier Secrétaire d*État à Pe-Ring. d'une importance extrême, et priai le Fou-taï de vouloir bien, par la voie la plus prompte, el sans souffrir un retard qui engagerait sa responsabilité, la faire parvenir à sa destination. J'ajoutai que mon collègue, M. Oliphant, joindrait à la dépêche du Haut Commissaire de S. M. Britannique qu'il était chargé de lui remettre deux autres notes, une de S. E. M. le Ministre des Ëtats-Unis et une autre de S. E. M. le Ministre de S. M. l'Empereur de toutes les Russies, toutes deux sous une seule enveloppe ; que cette dernière en l'absence d'un consul russe avait été recommandée aux soins de M. le Consul de France et aux miens, et qu'il était important que ces quatre notes arrivassent à Pe-King non seulement très prompteincnt, mais encore ensemble et sans être séparées. Je terminai en disant au Fou-taï que j'espérais qu'il voudrait bien, en témoignage de l'accomplissement fidèle de ma mission, me donner un accusé de réception. »

Le gouverneur me répondit : « Qu'il s'empresserait de se rendre « au désir que je venais de lui exprimer touchant l'expédition « des notes, et que, quant à l'accusé de réception, il me le doute nerait dès qu'il aurait reçu ma dépêche. »

Je la lui remis aussitôt. Le Fou-taï ouvrit la première enve- \oyk\w à son adivsse, lut ce qu'elle renfermait pendant que tous st*s ortîciers et secrétaires, debout derrière lui, en faisaient autant piUMh^ssus son éjvsmle. Parmi ces personnages, M. de Monligny lu^atlinne qu*il v avait de hauts dignitaires et des envoyés du YiiH^Roi dos Deux Kians".

M. Oliphant à son tour prononça quelques paroles dans le même sens que moi. lit remarquer la présence du vice-consul des Ktats-l'nis pour ce qui concernait la note de M. Reed, et déli>ra au (îouverneur les dépêches anglaise, américaine et russe, (Vs deux dernièi*es étaient sous une même enveloppe et ivia m*a\ait empêché de me charger de la dépêche du Comte Poutiatine. M. Reeii axant adressé le tout à M. Oliphant...

Le Fou-taï nous offrit ensuite un petit repas durant lequel la ixmversation fut assez animée. Je ne rapporterai à V. E. que ce qu'il y eut de plus saillant. Le Gouverneur me demanda si Canton

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était rentré dans Tordre : si le commerce y avait repris. Je lui fis répondre que: « les efforts des ambassadeurs n'avaient jamais « cessé de tendre vers ce but et qu'ils étaient heureux de l'avoir « si complètement atteint ». — a Qu'allez- vous faire de Yé? » dit alors le Fou-taï. — Un de ces messieurs répondit qu'il était parti pour Calcutta. — « Le tuerez-vous? », ajouta Tchao, d'un air assez indifférent. — Je pensai pouvoir répondre que : « S. E. « connaissait mal la générosité des Ambassadeurs et de leurs « Gouvernements, s'il les croyait capables de frapper un ennemi « vaincu. » Il nous demanda encore quand les Ambassadeurs viendraient à Ghang-Haï, et, sans vouloir assigner d'époque fixe, nous ne pensâmes pas qu'il y eût de l'inconvénient à répondre que ce serait prochainement.

Durant toute cette entrevue, le Fou-taï fut d'une politesse et d'une distinction qui nous charmèrent. Sa physionomie, presque Européenne par les traits, est fine et intelligente, sans rien cependant qui y dénote une grande franchise. Ses façons sont celles d'un homme de la meilleure compagnie. En somme, M . le Baron, il serait impossible de recevoir un accueil plus gracieux, plus aimable que celui qui nous fut fait. Je ne doute pas qu'à la bienveillance qui nous fut témoignée, il ne se mêlât une crainte et une inquiétude vague des événements dont notre arrivée était le présage, et qui, j'en ai du reste la triste conviction, portaient bien plus sur des intérêts personnels que sur ceux du pays. V. E. a pu voir que, dans notre conversation avec le Fou-taï, il ne fut pas dit un seul mot qui eût trait à l'irrégularité de notre entrée dans Sou-tcheou. Prévenu longtemps d'avance, le Gouverneur eût pu, s'il Favait voulu, faire fermer les portes de la ville que, bien au contraire, nous trouvâmes grandes ouvertes. *Je ne puis expliquer, pour mon compte, cette sorte de tolérance que par le souvenir des événements qui viennent de se passer et par la crainte de ceux que l'avenir tient encore en réserve.

En nous reconduisant à nos chaises avec le même cérémonial qu'en venant, et après mille compliments et poignées demain, le Fou-taï nous annonça que le lendemain matin il nous rendrait notre visite au palais communal appelé Gon-kouan en dehors de la ville, et où ont lieu d'habitude les réceptions des plus hautes autorités chinoises à leur arrivée à Sou-tcheou. Ge fut dans ceyamen que nous reçûmes en effet, le 27 février à midi, la visite du Fou-taï. J'avais, avant celte visite, reçu sous forme de réponse à V. E., et sous cachet volant, l'accusé de réception des dépoches françaises, et j'en joins ici l'original et la traduction.

3f4 DÉPART DES PLÉNIPOTENTIAIRES DE CANTON

Nous avions appris la veille que le Tao-laï de Ghang-Haï, dont l'absence nous avait déterminé à partir pour Sou-tcheou, s'était empressé de retourner à Ghang-Haï à la première annonce de notre départ pour Sou-tcheou. Il espérait nous rencontrer en route, et cela aurait eu lieu en effet, si le hasard ne nous avait fait prendre un autre chemin que celui que le Tao-taï avait suivi. A peine parti, il avait dû être rappelé en toute hâte par le Gouverneur, puisqu'il était à Sou-tcheou le 26 au soir, et accompagnait le Fou-taï dans la visite qu'il nous rendit au Gon-kouan dans la matinée du 37. Pendant cette dernière entrevue qui fut toute entière occupée par un petit repas préparé grâce aux soins de M. de Montigny, nous voulûmes savoir du Fou-taï combien il fallait de temps pour que les dépêches parvinssent à Pe-King. Il parle de i5 jours, mais tout porte à croire qu'il y a là une exagération peut-être intentionnée. Je serais étonné qu'il fallût plus de 10 à 12 jours. Le Fou-taï nous demanda quand nous retournions à Ghang-Haï avec une sorte d'insistance dans laquelle je crus voir percer le désir secret qu'il avait de nous voir partir bientôt. Sous le semblant de la politesse et de l'intérêt qu'il portait à la facilité de notre marche, il nous proposa même de nous faire accompagner par sa police. Le seul résultat que cela pouvait avoir pour nous étant de nous faire passer aux yeux de la population comme éconduits par ordre de l'autorité, nous refusâmes Foffre de la même manière qu'elle nous était faite. La préoccupation que, durant cette visite, il était aisé de lire sur les traits du Gouverneur et du Tao-taï nous donna l'idée qu'avant d'expédier les notes à Pe-King, ils ne s'étaient point fait scrupule d'en prendre connaissance. On m'assure, et je le crois sans peine, que cela se pratique toujours ainsi.

Aussitôt après l'entrevue, c'est-à-dire le 27 février vers 2 heures, nous partions pour Ghang-Haï après avoir, V. E. voudra bien, je l'espère, l'admettre comme moi, obtenu le succès le plus complet...

Veuillez, etc.

(Sig.) V'^ de GoNTADEs.

Le mauvais temps obligea Y Audacieuse, après avoir quitté Hong-kong, à faire relâche à Amoy et c'est dans ce port que le baron Gros apprit l'attentat de janvier i858 dirigé par Orsinî et ses complices contre l'Empereur et l'Impératrice lorsqu'ils se rendaient à l'Opéra; V Audacieuse ^SiTtit d'Amoy. le 25 mars et arriva le 28 à une heure aux îles Saddle.

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