‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 21 sur 285 · KOTE DE M. DE COURCY A \É S · texte numérisé non relu

KOTE DE M. DE COURCY A \É S

accompagné le martyre du prêtre français M. Chapdelaine, me fournissent de nouveau Toccasion de vous remettre en mémoire l'assurance que renfermait votre communication du 3o janvier dernier.

J'ai appris, en effet, que mon infortuné compatriote n'a pas été la seule victime de l'inique cruauté du Magistrat de Si-lin hien. Un Chrétien indigène. Laurent Pé-mon, a été aussi décapité pour n'avoir pas voulu abjurer sa religion, et une jeune veuve, nommée Agnès, a été étranglée pour la même cause. Elle était âgée de 28 ans et avait été, pendant toute sa vie, un modèle de vertus. On ne sait vraiment, quand on songe à de tels forfaits, si l'on doit s'étonner davantage de la barbarie du fonctionnaire qui les a ordonnés, ou de sa profonde ignorance des lois de Votre Empire.

Après ces deux exécutions, il envoya une troupe de soldats au village où résidait M. Ghapdelaine. Les demeures des familles chrétiennes furent envahies et pillées ; vingt-cinq Chrétiens furent jetés eïi prison, soumis à la torture, et ils durent, pour la plupart, acheter leur délivrance en vendant tout ce qu'ils possédaient et en remettant au mandarin le prix de la vente. Neuf de ces malheureux sont encore captifs, parce qu'ils n'ont pu satisfaire l'insatiable avidité de ce juge inique.

Tous ces pauvres Chrétiens, noble fonctionnaire, étaient innocents : on ne leur reprochait aucun crime ; on les accusait seulement de professer la religion du Seigneur du Ciel, et cependant le libre exercice de cette religion est autorisé par les Edits de l'Empereur Ïao-Kouang, et, cependant, ces Édits ont été publiés à la demande d'une nation puissante avec laquelle il est de l'intérêt de Votre Empire d'entretenir des relations amicales.

J'espère que V. E. voudra bien prendre immédiatement des mesures efficaces pour assurer la délivrance des neuf Chrétiens qui se trouvent encore dans les prisons de Si-lin et pour faire restituer aux autres l'argent et les objets dont ils ont été si injustement dépouillés.

Je saisis cette occasion de renouveler à V. E. mes souhaits de jours heureux et d'insister de nouveau sur l'importance de ma précédente communication.

(Sig.): C® René de Courcy.

La réponse du vice-roi ne fut rien moins que satisfaisante. Il ne contestait pas les allégations de notre chargé d'affaires,

3o MEURTRE DE L*ABBÉ GHAPDELAIME

mais feignant d'être, moins bien instruit que celui-ci, il lui apprenait qu'il avait ordonné une enquête; il ne niait rien, mais suivant une tactique qui a toujours réussi aux Chinois, il cherchait à traîner les choses en longueur.

LE VICE-ROI DES DEUX KOUA^'G AU CHARGÉ d' AFFAIRES DE

FRAI«îCE E\ CHINE

Canton, le 30 août i856.

Le premier et le troisième jour de la présente lune, j*ai reçu. Noble Envoyé, vos deux dépêches du 25 et du 36 de la lune précédente par lesquelles vous m'informez que le Magistrat du District de Si-lin dans le Kouang-Si a fait arrêter, torturer et mettre à mort le prêtre catholique Ma (Ghapdelaine), que de plus vous avez appris que le nommé Pé-me«m et la veuve i4-nié-sse {Agnès) avaient été saisis, le premier décapité et Tautre étranglée, etc., etc.

J'ai pris de tous ces faits une connaissance minutieuse et je trouve, après examen, que les Edits Impériaux, reçus avec un souverain respect, ont prescrit que la propagation de la religion chrétienne ne serait autorisée que dans les cinq ports ouverts au Commerce, et qu'il serait interdit de pénétrer dans l'intérieur du pays pour y prêcher la religion, ce qui est d'ailleurs clairement défini dans le traité lui-même, ainsi que l'on peut s'en convaincre aisément.

Or, le district de Si-lin n'est pas un des marchés ouverts au commerce et, en s'y rendant, au mépris de ces. dispositions, le prêtre Ma et d'autres ont commis une faute.

Il faut en outre considérer que c'est dans le Kouang-Si que les handits aux turbans rouges se sont d'abord soulevés, — que les troubles (fomentés par eux) ne sont point encore entièrement apaisés, puisque, bien qu'ils le soient d'un côté, ils s'étendent de l'autre, — et qu'un grand nombre de ces bandits, arrêtés dans les provinces, ont déclaré mensongèrement dans leurs interrogatoires, qu'ils étaient chrétiens : il a donc fallu les punir sévèrement et ils l'ont été en effet, mais pour leurs méfaits uniquement, ce qui n'a rien de commun avec la prédication de la Religion.

C'est, d'ailleurs, comme je le disais dans ma réponse à une de

LE CHARGÉ d'aFFAIRES DE FRANCE A TÉ 3l

VOS dépêches datée du ai® jour de la 6® lune. Dans ces derniers temps le cœur des hommes s'est dépravé et des gens soi-disant Chrétiens et même des Chrétiens, ont pris part à la rébellion, en oubliant les préceptes de la religion et en formant de mauvais desseins.

Il y a longtemps que je suis au courant de ces faits, dont vous. Noble Envoyé, ne vous vous doutez probablement pas.

Mais comme le prêtre Ma aura été l'objet de mauvais traitements, j'ai écrit ofÊcielletnent pour avoir des informations à ce sujet et sitôt que j'aurai reçu une réponse je vous la communiquerai sans délai.

Quant au lieu et à l'époque de l'entrevue que vous me demandez, je regrette d'être forcé devons dire que l'Empereur m'ayant honoré de l'ordre de prendre la direction des opérations militaires dans le Kouang-Si et le Kiang-Si, mes occupations ne me permettent réellement pas de vous recevoir. Lorsque la tranquillité aura été rétablie, je pourrai déterminer le lieu et l'époque dont il s'agit, mais jusque-là, il est inutile. Noble délégué, de vous déranger.

Voilà à quel effet je vous adresse la présente communication officielle en vous souhaitant, en même temps, une prospérité de plus en plus croissante.

Le 20® jour de la 7*^ lune de la 6^ année de Hien Foung*.

Notre chargé d'affaires, nullement dupe des mauvaises raisons du vice-roi qui essayait de lui donner le change en faisant retomber sur le Gouvernement français et le malheureux Chapdelaine la responsabilité de l'attentat dont ce dernier avait été victime, répondit à Yé :

LE CHARGÉ D 'AFFAIRES DE FRA?ïCE A YÉ

Macao, le 35 août i856.

En répondant à la dépêche par laquelle je vous ai dénoncé le meurtre juridique de mon compatriote, M. Chapdelaine, vous me faites observer. Noble Commissaire Impérial, que ce dernier

I. Pour trad. conforme, Macao, le ao août i856 (Sig.) J.-M. Marques, Interprèle de la Légation.

32 MEURTRE DE l'aBBÉ CHAPDELAINE

a enfreint les dispositions du traité lorsqu*il s'est rendu dans le district de Si-Lin afin d*y prêcher le Christianisme. V. Ë. ajoute qu'elle a ordonné une enquête sur les faits criminels que je lui ai signalés et que ses occupations ne lui permettent pas de m'en entretenir de vive voix, mais elle ne me dit pas un mot de la satisfaction que j'avais sollicitée de sa justice au nom de mon Gouvernement offensé et dont je l'avais prié de vouloir bien me proposer les termes.

Par l'article 28 du traité de Whampoa, nous avons reconnu, en principe, qu'il ne serait pas permis aux Français de pénétrer dans l'intérieur de vos Provinces, mais comme il nous serait impossible de faire nous-mêmes la police des côtes immenses de Votre Empire, Votre Gouvernement a pris l'engagement solennel de ramener au Consulat le plus voisin ceux de mes compatriotes qui contreviendraient à cette disposition, « sans les frapper, les blesser ou les maltraiter en aucune manière de peur de troubler la bonne harmonie». La mort de M. Chapdelaine, les tortures qu'il a subies, les insultes faites à son cadavre sont donc, ainsi que je l'ai déclaré à V. E. une odieuse violation de l'une des clauses les plus importantes du traité qui unit nos deux Empires.

Le martyre de ce pauvre missionnaire est incontestable ; il est de notoriété publique, il a eu lieu dans l'une des deux provinces que vous administrez ; comment pourrais-je croire que vous n'en soyez parfaitement instruit et que vous ayez besoin, pour en être convaincu, de faire faire une enquête et d'aller aux informations ?

V. E. m'a fait attendre un mois sa réponse et Elle me dit maintenant qu'elle ne peut se rendre à l'entrevue que je lui ai demandée attendu qu'elle vient de recevoir de S. M. L l'ordre de diriger les opérations militaires contre les rebelles dans le Kouang-Si et le Kiang-Si. Je ne saurais admettre, je l'avoue, que pendant tout le temps qui s'est écoulé depuis la date de ma dernière communication, vous n'ayez pu trouver quelques heures pour vous entretenir amicalement avec moi de l'importante affaire que je vous avais déférée.

Je m'étais flatté, je ne vous le cacherai pas, Noble Commissaire Impérial, de rencontrer chez V. E. des dispositions conciliantes et empressées, et j'avais le droit de m'y attendre, puisque, Représentant d'une grande nation que Votre Gouvernement a gravement offensée, je m'adressais, avec confiance à votre justice pour obtenir la réparation qui lui est due. Mais puisque

LE CHARGÉ d'aFFAIRES DE FRANCE A YÉ 33

mon espoir a été trompé, puisque vous paraissez vouloir élever des doutes sur un événement dont la triste réalité est malheureusement trop authentique, puisque vous me refusez une entrevue et ne me faites aucune proposition écrite. Thonneur et les intérêts de mon pays me commandent de vous formuler, sans retard, les termes de la satisfaction que mon Gouvernement est en droit d'exiger du vôtre.

Je vous demande en conséquence :

1° Que le Magistrat de Si-lin qui a osé se rendre coupable du meurtre juridique de M. Chapdelaine et violer ainsi les solennels engagements consacrés par le traité, soit privé de ses fonctions, dégradé et envoyé en exil.

3° Que V. E., après s* être assurée que justice a été ainsi faite de rignorance et de la cruauté de ce juge inique, m'en informe par une dépêche officielle.

3° Qu'un Édit impérial inséré dans la Gazette de Pe-King le fasse connaître à tout l'Empire.

4° Que ce décret proclame en termes formels et explicites qu'un châtiment semblable est réservé à tous les fonctionnaires qui ne craindraient pas d'imiter la coupable conduite du Magistrat de Si-lin et d'enfreindre, comme il l'a fait, les stipulations du traité qui unit votre noble Empire à la France.

Lorsque ces quatre conditions auront été remplies, mais seulement alors, mon Gouvernement sera pleinement satisfait.

Je prie V. E. de vouloir bien me répondre sans retard à cette dépêche et je saisis cette occasion pour lui renouveler l'assurance de mes souhaits de prospérité.

(Sig.) : G*® R. de Gourcy.

La frégate française, la Sy bille, commandée par le capitaine de vaisseau de Maisonneuve, ayant mouillé inopinément sur la rade de Macao le 27 août, M. de Courcy demanda que ce bâtiment différât son départ jusqu'au retour de l'amiral Guérin à Macao. Le commandant de Maison neuve répondit* qu' « il comprenait toutes les anxiétés de la position de notre chargé d'affaires, qu'il partageait ses

I . Lettre de M. de Gourcy au Ministère des Affaires étrangères. Macao, ler sept. i856.

GoRDiER. — Expéd. de Chine 1 857-58. 3

34 MEURTRE DE l'aBBÉ CHAPDELAINE

craintes et ses angoisses, mais que des ordres positifs du département de la Marine l'envoyaient à Bombay, dans la mer Rouge et le golfe Persique, qu'il était venu à Macao pour prendre des vivres et qu'il ne pourrait, sous aucun prétexte, y prolonger son séjour lorsque ses approvisionnements et ses réparations seraient terminées ». Toutefois — ajoutait-il, en parlant à notre chargé d'affaires — « si vous jugez convenable d'infliger au Gouvernement chinois un châtiment exemplaire et immédiat, si vous pensez que ce châtiment serait une réparation du passé et offrirait de suffisantes garanties pour l'avenir, je mets entièrement la Sybille à votre disposition. Je me fais fort, avec les moyens dont je dispose, de brûler Canton, de détruire les bâtiments chinois qui sont dans le fleuve, en face des factoreries, ou de m'emparer, par un coup de main, du Commissaire Impérial et de l'emmener à bord de ma frégate. Je suis prêt, vous n'avez qu'à choisir et qu'à parler ; veuillez seulement ne pas oublier que je dois mettre à la voile avant quinze jours » .

M. de Courcy ne crut pas devoir accepter les propositions du brave marin ; il ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur la réponse que ferait le vice-roi à ses demandes et se proposait, dès que celles-ci seraient rejetées, de prévenir le ministère des Affaires étrangères, de maintenir ses réclamations jusqu'à nouvel ordre, et de déclarer à Yé que son Gouvernement en était informé et qu'il attendait ses instructions.

LE VICE-ROI DES DEUX KOUANG AU CHARGÉ d'aFFAIRES DE

Page 1