CHAPITRE III
Les Anglais allaient à leur tour trouver un prétexte d'intervention en Chine. Toiltefois, avant de commencer le récit des événements qui ont été la cause déterminante, mais non principale, de la campagne de i858, il est nécessaire de donner aux lecteurs quelques renseignements sur la ville de Canton qui a été le théâtre du début des hostilités.
La ville de Canton que les Chinois appellent Kouangtcheou est la capitale de la province du Kouang-Toung ; elle est située par 23°8y lat. N., et iio°56'3o" long. E. de Paris, sur la rive gauche du Tchou-Kiang, ou Rivière de la Perle, formée de la réunion, à une dizaine de lieues au Nord-Ouest, des rivières du Nord (Pe-Kiang) et de l'Ouest (Si-Kiang); à la hauteur de Whampoa^ le Tchou-Kiang reçoit la rivière de l'Est (Toung-Kiang).
D'après les rapports des douanes de 1902, la population de Canton serait de 880 000 Chinois ; cette ville est la résidence du Liang-Kouang Tsong-tou, gouverneur général ou vice-roi des Deux Kouang (Kouang-Toung et Kouang-Si), qui, à l'époque où commence ce récit, était Yé Ming-chen, originaire de Han-yang, Hou-Pé, alors âgé d'une cinquantaine d'années, il était né en 1807.
I. J*ai conservé l'orthographe usuelle de cette localité dont le vrai nom est Houan^-P'ou dans la langue mandarine.
La province du Kouang-Toung a subi des destinées diverses : sous le nom de Nam-hàî, elle a fait partie d'un des neuf Quân, dans lesquels fut divisé le pays d'Annam sous la dynastie des Han. Sous le nom de Sin-Kilân, les voyageurs musulmans connaissaient fort bien Canton au moyen âge, car c'était le premier port important qu'ils rencontraient en Chine. Odoric de Pordenone et Jean dei Marignoli nous parlent de cette ville au xiv® siècle. Les Portugais y arrivèrent dès i5i4. Le nom même de Canton donné à cette ville est d'origine portugaise et est une corruption du nom de la province Kouang-Toung. Le nom chinois de Kouang-tcheou, porté à l'époque des Trois Royaumes, et depuis les Ming par cette ville, était devenu Ts'ing-hdi en 896. A partir de l'arrivée des Portugais, au lieu du nom arabe de Sin Kilân, etc., on trouve Canton et ses variantes sur les cartes européennes.
Le commerce de Canton avec les étrangers était jadis conduit par des marchands privilégiés dont la corporation (Co-hang) fut créée en 1720 ou 1722, et sauf un bref espace de temps avant 1726, elle dura jusqu'au traité de Nan-King en 1842.
On désignait, à Canton, sous le nom de Hong ou Hâng, les maisons de commerce et, en particulier, celles des marchands indigènes privilégiés, intermédiaires ou garants des négociants étrangers ; d'où les expressions de Hong merchants ou de marchands hanistes; la réunion de ces hanistes était appelée Co-hong ou Co-hang. Le terme factorerie désignait plus particulièrement les maisons des étrangers, résidence et bureaux ; les hong servaient également de magasins.
Les réunions des hanistes se tenaient sous la présidence du Hoppo dans un bâtiment appelé Kong-sse, d'où avec la prononciation locale, Consoo et Consoo House, Le Hoppo, que Sonnerat appelle VOpeou et Renouard de Sainte-Croix le haupoul, était le titre donné par erreur par les étrangers au haut fonctionnaire placé à la tête des douanes maritimes
4o LA VILLE DE CANTON
qui, représentant le ministère des Finances, Hou Pou, était désigné par ce nom déformé. C'était prendre le Pirée pour un homme. Le surintendant des douanes est appelé Hai Kouan Kien-tou, mais à Canton, ce fonctionnaire, désigné par la maison impériale, portait le titre de Yué Hai Kouan Pou^ ; c'était le Hoppo^.
J emprunte à Tune de. mes publications* la description suivante des factoreries :
Au Sud de faubourgs trop peuplés, les factoreries au nombre de treize, Che-san hang, étaient rangées, avec leurs façades tournées vers le Sud, dans l'ordre suivant, sur la rive gauche du Ïchou-Kiang, en face de l'île de Ho-nam, sur une longueur d'environ 35o mètres :
La première, à TOuest, était la factorerie danoise séparée de New China Street par des boutiques chinoises ; de l'autre côté de la rue se trouvait la factorerie espagnole, puis la factorerie française limitrophe du hang de Tchoung-qua en bordure de Old China Street ; en face, sur cette même rue la factorerie américaine (Kouang-Youen-hang) au coin de laquelle était un corps de garde avec une douzaine de soldats chinois, puis venaient les hang Paou-shan, Impérial (Maying hang). Suédois (Sui hang), la vieille factorerie anglaise (Lung-shun hang) et Chow Chow (Mélangée, Fung-tae hang) séparée par une étroite ruelle, Hog Lane, bien nommée, des hautes murailles de la nouvelle factorerie anglaise (Paou-ho hang) reconstruite après l'incendie de 1822 qui détruisit presque toutes les factoreries, voisine de la factorerie hollandaise (Tseih-e hang) et de la Crique (Creek) factory, E'ho hang) ainsi nommée d'après une crique qui longeait les murs de la ville dont elle formait jadis le fossé Ouest et qui déversait à cet endroit ses eaux dans la rivière. En tout
1. Yué TV) ura^ est l'appellation littéraire à\i Kouang Toiing.
2. Henri Gordier, Les Marchands hanistes de Canton^ Leide, 1903» p. 3-4.