L£ TRAITÉ RUSSE
Le i3 juin, comme il était à prévoir, le comte Poutiatine* signait son traité avec la Chine ; étant le moins exigeant, il
I. Voici quelle était la composition de cette mémorable mission dont le chef était Taide de camp général Comte Poutiatine. Le premier secrétaire, Pierre Petchourov, avait fait ses études à l'École de Droit et était employé au Ministère de la Justice, lorsque le Comte Poutiatine le choisit pour faire partie de sa mission ; revenu en Russie, P. a pris une part active à différentes questions relatives à l'Instruction publique et à l'émancipation des serfs ; il fut eaBn nommé chef supérieur de l'administration civile au Caucase ; il est mort à Tiflîs, il y a une dizaine d'années ; c'était un homme de la plus grande valeur, bon jurisconsulte et excellent écrivain ; son frère Dmitri Petchourov a été pendant longtemps interprète pour la langue ehinoise au Département asiatique à Saint-Pétersbourg.
Le second secrétaire était le baron Fred. d'OsTKN-SACKEN dont j'ai eu l'honneur et le plaisir de faire la connaissance il y a vingt-quatre ans à Saint-Pétersbourg. Pendant les cinquante années de sa vie qu'il a passées au service des Affaires étrangères, il a rendu les plus grands services à son pays ; c'est à lui que je dois les renseignements biographiques que je donne sur ses collègues. La modestie de M. d'Osten-Sacken l'a empêché de me dire la part prépondérante qu'il a prise aux travaux de la mission du Comte Poutiatine. Il a publié en 1876 dans le Journal de Saint- Pétersbourg des Souvenirs de l'Ambassade du Comte Poutiatine en Chine que j'ai l'occasion de citer.
Alexandre- Aie xievitch Tatarinov, interprète et médecin dé la mission, était né vers 181 7 à Penza ; il est mort le 6 oct. 1886 dans sa ville natale où il s'était retiré en 1866 ; il avait été attaché comme médecin à la douzième Mission ecclésiastique (i84o-i85o) conduite à Pe-king par N.-I. Liubimov ; il fut nommé ensuite consul à Tchougoutchak (Tarbagataï) où il resta jusqu'en i855, époque à laquelle le consulat de Russie fut pillé et incendié par la populace chinoise. Après avoir fait partie de
LE TRAITÉ RUSSE 4o5
réussit plus vite. Après la signature des quatre traités, le traité russe fut porté à Saint-Pétersbourg par le capitaine Tchikhatchov, commandant V America, qui fut conduit par le navire français Phlégéton à Chang-Haï où il s'embarqua sur le paquebot à destination de Suez. Pendant que Tchikhatchov, plus tard ministre de la marine, portait l'original du traité par voie de
la mission du Comte Poutîatine, il fut attaché à celle du général N. Ignatiev (1859-1860). Peu familier avec la langue chinoise écrite, il la parlait admirablement; c'était en outre un excellent calligraphe.
Le savant archimandrite Avvakoum était l'interprète pour la langue écrite ; il connaissait également bien le mandchou et le chinois ; il avait été membre de la Mission ecclésiastique en i83o-4o, puis interprète au département asiatique, et pendant l'expédition du Comte Poutiatine au Japon 1 853 -55 ; à peine rentré à Saint-Pétersbourg, Avvakoum dut repartir pour Irkoutsk pour servir d'interprète près du Gouverneur Général Mouraviev, pendant ses négociations relatives au fleuve Amour ; ce n'est qu'en 1860 que l'archimandrite rentra définitivement à Saint- Pétersbourg où il est mort le 10 mars 1866 ; ses amis et ses admirateurs lui ont érigé un monument avec inscriptions, en langues russe et chinoise dans l'enceinte du couvent d'Alexandre Nevsky, où il est enterré.
Enfin deux officiers, le Colonel d'artillerie Balliouzek et le capitaine du génie Watovsky, attachés à la«personne du Comte Poutiatine, étaient destinés à servir d'instructeurs militaires à Pe-King où, d'ailleurs, la mission n'entra jamais ; tous les deux avaient pris part au siège de Sébastopol. Balliouzek, compagnon d'Ignatiev pendant son expédition de Chine en 1859-1860, a été ministre â Pe-King (Cf. mon Bist. des Belat.f I, pp. ii5, 189; II, 174). Revenu de Chine en i863, il fut nommé gouverneur de la province Tourgaï, avec résidence à Orenbourg; il remplit ensuite les fonctions de curateur honoraire aux Établissements de bienfaisance de l'Impératrice Marie à Saint-Pétersbourg où il mourut en 1879. Qu^ïit à Watovsky, il était rentré en courrier à Saint-Pétersbourg dès le mois d'août 1857.
Le Comte Poutiatine, en i843, « alors capitaine de vaisseau, avait rempli une mission importante auprès des Turcomans de la steppe transcaspienne et auprès du gouvernement persan. Un peu plus tard (i843) il présentait au gouvernement un projet d'expédition maritime en Chine, ayant pour but d'ouvrir au commerce russe les ports où les pavillons des autres nations étaient déjà admis. Ce projet, que des circonstances particulières ne permirent point de mettre à exécution, avait été hautement approuvé par le Ministère des Affaires étrangères. Enfin, en i85a, le Comte Poutiatine fut mis à la tête de l'expédition au Japon, qui eut pour résultat l'ouverture aux navires russes de plusieurs ports japonais » (^Souvenirs du Baron d'Osten-Sacken, p. 2).
4û6 LE TRAITÉ RUSSE
Suez, le colonel Martinov, aide de camp de Nicolas Mouraviev, qui, quelques mois auparavant, avait été expédié en courrier par celui-ci auprès du comte Poutiatine, fut chargé par ce dernier de porter une copie du traité par la Sibérie et la Mongolie. La célérité déployée par Martinov fut incroyable et le résultat de sa course effrénée dépassa toutes les attentes. Martinov quitta Tien-tsin le i5 juin, traversa la Mongolie à cheval en 25 jours et arriva à Saint-Pétersbourg le 7 août. La nouvelle qu'il apportait de la conclusion de la paix fut transmise par le télégraphe à Paris et à Londres, et c'est ainsi que l'Europe occidentale apprit ces nouvelles importantes par voie de Kiakhta et Irkoutsk. Bruce, que son frère, lord Elgin, ainsi que nous le verrons plus loin, avait expédié avec l'original du traité anglais, arrivé à Alexandrie d'Egypte, fut très mortifié d'apprendre que la nouvelle qu'il apportait était déjà connue. Cette proximité apparente de TEmpire chinois de Saint-Pétersbourg a produit dans le temps une certaine sensation*.
TRAITÉ RUSSE, l/l3 JUI?î l858
Sa Majesté I'Empereur et Autocrate de toutes les Russies et Sa Majesté le Bogdokhan de l'Empire Ta-Ts*ing ayant reconnu la nécessité de mieux déterminer les relations entre la Chine et la Russie et d'arrêter de nouvelles stipulations dans l'intérêt des deux États, ont nommé à cette fin pour leurs Plénipotentiaires, savoir ;
S. M. l'Empereur de toutes les Russies le Comte EuthymCj Poutiatine, Son aide de camp général et vice-amiral. Son commissaire en Chine, commandant Ses forces navales dans l'Océan Pacifique et S. M. le Bogdokhan de l'Empire Ta-Ts*ing le haut dignitaire Rouei-Liang, Ta-hio-ssé (homme d'État) de la section orientale, dirigeant en chef les affaires de la Chambre criminelle
I. \J America, grâce à son excellente machine, avait supporté toute cette dure campagne ; la mission russe réduite à Poutiatine, Petchourov et le baron d'Osten-Sacken s'embarqua en juin i858 sur la frégate Askold envoyée de Pétersbourg.
LE TRAITÉ RUSSE l^O']
et le haut dignitaire Houa.-cha-na, président de la Chambre d'inspection, chef de division de l'armée de la bannière bleue à bordure.
Les susdits Plénipotentiaires, en vertu des pouvoirs qui leur ont été conférés par leurs gouvernements, sont convenus des articles suivants :
Article I. — Le présent traité confirme la paix et l'amitié depuis longtemps existantes entre S. M. l'Empereur de toutes les Russies et S. M. le Bogdokhan de l'Empire Ta-Ts'jng et leurs sujets.
La sécurité personnelle et l'inviolabilité de la propriété des Russes résidant en Chine et des Chinois résidant en Russie sont désormais placés sous la protection et la sauvegarde des gouvernements des deux Empires.
Art. II. — L'ancien droit acquis à la Russie d'expédier des envoyés à Pékin toutes les fois que le gouvernement russe le juge, nécessaire est confirmé par le présent traité.
Le gouvernement russe et le gouvernement chinois communiqueront entre eux, non plus, comme autrefois par l'intermédiaire du Sénat, et du Li-fan-yuen, mais par l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères de Russie et du premier membre du Conseil Suprême de l'Empire {Kitin-ki-lchou) ou principal ministre, sur les bases d'une parfaite égalité.
La correspondance ordinaire entre les deux dignitaires susdits sera transmise par les autorités frontières. Mais quand il y aura nécessité d'envoyer une dépêche concernant une affaire de haute importance, un fonctionnaire spécial sera désigné pour la porter dans la capitale, et pour en conférer personnellement avec le principal ministre. A son arrivée, il transmettra la dépêche par l'entremise du président de la Chambre des cérémonies Li-pou.
Une parfaite égalité sera aussi observée dans la correspondance et les entrevues des envoyés ou ministres plénipotentiaires de Russie avec les membres du conseil de l'Empire, les ministres de la cour de Pékin et les gouverneurs généraux des provinces limitrophes ou maritimes. C'est sur cette même base qu'auront lieu toutes les relations entre les gouverneurs généraux et les autres autorités des localités limitrophes des deux Empires.
Si le gouvernement russe jugeait nécessaire de désigner un ministre plénipotentiaire pour résider dans l'un des ports ouverts, il se conformera dans ses rapports personnels et dans la correspondance avec les autorités supérieures locales, ou avec les
4o8 LE TRAITÉ RUSSE
ministres à Pékin, aux règles générales actuellement établies pour tous les États étrangers.
Les envoyés russes peuvent se rendre à Pékin soit de Kiakhta par Ourga, soit de Ta-kou à Tembouchure du fleuve Pei-ho, soit par une voie quelconque, des autres villes ou ports ouverts de la Chine.
Le gouvernement chinois s'engage à prendre immédiatement, sur avis préalable, les mesures nécessaires, aussi bien pour Tachemi nement prompt et sûr de l'envoyé et des personnes qui raccompagnent, qu'afin qu'ils soient reçus dans la capitale avec les honneurs qui leur sont dus, convenablement logés, et pourvus de tout ce qui leur sera nécessaire.
Les frais concernant ces divers articles sont supportés par le gouvernement russe et nullement par le gouvernement chinois.
Art. III. — Le commerce de la Russie avec la Chine pourra s'effectuer désormais, non pas seulement par voie de terre dans les anciennes localités limitrophes, mais aussi par voie maritime. Les bâtiments marchands russes pourront entrer pour leur négoce dans les ports suivants : Schangliai, Ning-po, Foo-chowfoo, Amoy, Canton, Taï-wan-fou sur l'île de Formose, Kiungchow sur l'île de Haï-nan et dans d'autres localités ouvertes au commerce étranger.
Art. IV. — Le commerce de terre ne sera plus soumis désormais à aucune restriction, quant au nombre des personnes qui y prendront part, à la quantité des marchandises importées, ni à la valeur du capital employé.
Pour ce qui est du commerce maritime et de tous les détails qui le concernent, comme par exemple : la déclaration des marchandises importées, le payement des droits d'ancrage, des droits de douane d'après le tarif en vigueur, etc., etc., les bâtiments de commerce russes se conformeront aux règlements généraux concernant le commerce étranger dans les ports de la Chine.
En cas de contrebande les Russes encourent la confiscation de leurs marchandises.
Art. V. — Le gouvernement russe a le droit, s'il le juge à propos, de nommer des consuls dans tous les ports sus-mentionnés. Il peut y envoyer ses bâtiments de guerre pour veiller au maintien de l'ordre parmi les sujets russes, séjournant dans les ports ouverts, et pour sauvegarder l'autorité des consuls.
Le mode des relations entre les consuls et les autorités locales, la concession de terrains convenables pour la construction d'églises, maisons et magasins d'entrepôt, l'achat de terrains par