‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 262 sur 285 · LE TRAITÉ RUSSE · texte numérisé non relu

LE TRAITÉ RUSSE

première entrevue avec les Hauts Commissaires Chinois je leur avais proposé de traiter avec moi sur les bases qui sont exposées dans mon projet. Les négociations à ce sujet ont marché depuis avec plus de succès et plus vite que je ne pouvais Tespérer au commencement, si bien qu*avant-hier soir j'ai pu signer un Traité qui en substance ne diffère en rien du projet que j*ai eu l'honneur de communiquer à votre Excellence. Je ne manquerai pas sous peu de vous envoyer, M. le Baron, une traduction exacte du Traité conclu.

Il est juste que j'exprime ici la grande obligation que la Russie aura à la Grande-Bretagne et à la France pour un résultat aussi heureux et aussi prompt. C'est le succès des armes des deux Puissances alliées qui a forcé la Chine de se rendre cnûn aux justes demandes des nations civilisées. Comme principaux acteurs dans les grands événements qui vont ouvrir une ère nouvelle dans l'existence du peuple Chinois, les noms de Votre Excellence et de Lord Elgin auront leur place bien méritée dans l'histoire, et tout homme de bien fera des vœux pour que les efforts faits dans le but de répandre la civilisation réelle et de propager le Christianisme portent des fruits abondants dans ce vaste Empire.

Par le concours de différentes circonstances la Russie n'a pas cru devoir prendre part aux mesures coercitives qui ont été employées contre la Chine ; elle en rendra grâce à Dieu, mais elle saura apprécier en même temps les difficultés auxquelles deux grandes Puissances se sont exposées.

L'esprit de modération qui a présidé à toutes les actions de Votre Excellence et de lord Elgin a fait que le peuple Chinois a peu senti les suites désastreuses que la guerre entraîne nécessairement après elle. C'est sans doute une des circonstances les plus heureuses dans les complications actuelles que des grands résultats ont été obtenus moyennant une force comparativement insignifiante, et principalement par une pression salutaire et de courte durée tout près du siège du Gouvernement Suprême.

C'est à Votre Excellence de décider maintenant du sort futur du Gouvernement actuel, et il dépendra d'elle de mettre le frein indispensable au flot qui pourrait autrement inonder la Chine nouvellement ouverte et causer bien des désordres. Des concessions trop grandes qu'on exigerait d'un Gouvernement si fortement ébranlé ne ferait que précipiter sa chute, laquelle n'amènerait que de nouvelles et bien plus graves difficultés. C'est le repos ^ui est nécessaire à la Chine, et qui sera également profitable

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pour le commerce comme pour les intérêts généraux des autres Ëtats qui certes ne désirent rien tant que de voir le Gouvernement Chinois arriver à la conviction que les concessions qu'il a faites maintenant sont avant tout utiles pour lui-même.

Permettez-moi, M. le Baron, de vous offrir mes remerciments personnels et bien sincères pour les communications si franches que vous avez bien voulu entretenir avec moi, et qui in*ont aidé à achever la mission dont j'ai été chargé par mon Gouvernement.

Veuillez, etc.

(Signé.) Gte Poutiatine.

Le baron Gros répondit à cette communication :

LE BARON GROS AU COMTE POUTIATINE

Tien-tsin, le i6 juin i858.

Monsieur le Comte,

J'ai reçu la dépêchfe que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire hier pour m'annoncer oflîciellement que, le i3 de ce mois, Elle avait signé avec les Commissaires Impériaux, envoyés de Pe-King, un traité qui dans le fond ne diffère pas du projet primitif que V. E. m'a déjà communiqué, et Elle veut bien me dire aussi que sous peu de jours. Elle m'enverra une traduction du Traité qu'EUe vient de conclure.

V. E. ajoute avec ce tact dont elle m'a donné tant de preuves pendant le cours des relations qui se sont heureusement établies entre nous, que la Russie est redevable de cet heureux résultat, au succès des armes des deux puissances alliées, sans avoir été obligée, par suite de différentes circonstances et grâce à Dieu, d'avoir recours à l'emploi de mesures coercitives, et Elle dit encore qu'Elle est heureuse d'avoir vu l'esprit de modération qui a toujours présidé aux actes des deux Plénipotentiaires de France et d'Angleterre atténuer autant que possible les suites désastreuses qu'entraîne nécessairement avec lui l'emploi de la force.

V. E. semble ensuite exprimer quelques craintes sur l'avenir de la Chine, dont le Gouvernement est si fortement ébranlé. Que V. E. se rassure! Il entre dans les vues du Gouvernement de l'Empereur de ne point exiger des concessions qui pourraient en compromettre l'existence, et si le Gouvernement Chinois cède à

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quelques-unes de celles qui semblent peut-être offrir quelque danger pour lui, le Gouvernement de TEmpereur est très disposé à lui donner des garanties réelles pour prévenir, par exemple, que des aventuriers placés sous la protection de la France ne cherchent à abuser de la faiblesse de cette docile et timide population chinoise que les derniers événements ont dû rendre bien plus craintive encore et aveuglément obéissante au moindre caprice du dernier individu appartenant aux nations occidentales.

Une forte, respectable et intelligente organisation consulaire en Chine, sous les ordres immédiats d*un agent diplomatique supérieur dont la mission réelle devrait être avant tout de protéger la Chine contre sa propre faiblesse, serait en ce moment la meilleure garantie à donner au Gouvernement Chinois. Ces autorités consulaires françaises ne devraient délivrer des passeports pour l'intérieur de la Chine qu'aux missionnaires, aux négociants ou aux industriels, qui offriraient les cautions et les garanties les plus sérieuses. Ces passeports ne devraient pas être délivrés pour les villes où la rébellion corjtre le souverain serait organisée.

Je crois pouvoir dire à V. E. que ces idées sont aussi celles de mon honorable Collègue d'Angleterre et qu'après la signature des Traités, dès qu'elle aura lieu, il y aura probablement à s'occuper de ces questions, dont la solution ne serait d'une efficacité réelle qu'autant que les Puissances signataires des Traités de Tien-tsin prendraient à cet égard des mesures identiques et concertées d'avance.

Il faut que le Gouvernement Chinois n'ait pas à regretter les concessions qu'il a faites ou qu'il va faire et, ainsi que V. E. veut bien me le dire, il faut qu'il acquerre la certitude qu'elles sont avantageuses à ses intérêts. *

Je remercie V. E. de tout ce qu'elle veut bien me dire d'obligeant. Elle peut être assurée que je conserverai toujours un bon souvenir des relations qui se sont établies entre nous. V. E. sait déjà que je n'ai pas laissé ignorer à mon Gouvernement combien elles avaient été faciles et bienveillantes, et il saura aussi que les conseils si franchement donnés aux dignitaires chinois d'accéder aux demandes de la France, et que l'emploi de l'influence personnelle dont elle jouit auprès d'eux a contribué, sans aucun doute, à amener l'heureux résultat que nous attendons d'une mission toute exceptionnelle, dans le fond comme dans la forme, et qui, dans les phases diverses qu'elle a traversées, et alors que

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l'emploi toujours regrettable de la force a dû être momentanément suspendu, a retrouvé toujours les Plénipotentiaires de Russie, d'Angleterre et de France, animés du même esprit de conciliation envers les populations de ces vastes contrées, comme aussi de la plus entière confiance dans leurs rapports mutuels. J'en remercie personnellement V, E., et la prie de croire aux sentiments de haute considération, etc., etc.

(Sig.) B^'» Gros.

Le i8 juin, le baron Gros en envoyant au ministre des affaires étrangères la copie du traité russe signé le i3, s'écrit d'un ton dithyrambique :

Je suis heureux de pouvoir annoncer aujourd'hui à Votre Excellence que la Chine s'ouvre enfin au Christianisme, source réelle de toute civilisation, et au commerce et à l'industrie des nations occidentales. •

Douce illusion I

LE COMTE POUTIATINE

Quoique délicate, la mission du comte Poutiatine avait pleinement réussi ; son ambassade était « la première depuis cinquante ans, c'est-à-dire depuis l'époque où le comte Golovkine avait essuyé à Ourga un affront humiliant de la part des autorités chinoises et avait dû renoncer à l'entreprise qui lui avait été confiée * » .

Le comte Poutiatine est né en i8o3; il prit part à la bataille de Navarin comme enseigne de vaisseau; attaché pendant les années qui suivirent ce brillant fait d'armes à la flotte de la Mer Noire, il fit partie de plusieurs expéditions contre les Montagnards du Caucase, sur la côte orientale de cette mer. Nous avons déjà signalé sa mission en Perse (supra, note, p. /io5) qui fut couronnée d'un plein succès ; elle avait pour objet de mettre fin aux déprédations des Tur-

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