‹ L'expédition de Chine de 1860Chapitre 127 sur 271 · LETTRE DE M. DE BOUI5BOULON I~Q · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE BOUI5BOULON I~Q

rons, ou entassés dans des bateaux sur tout le cours de la rivière, laissant cette ville presque déserte.

C'est sur ces entrefaites que M. Bruce et moi avons appris l'arrivée dans cette ville du fugitif vice-roi des Deux Kiang, Ho Kouei-ts'ing. Après avoir frappé aux portes de deux ou trois villes, notamment à celles de Sou-tchcou, lorsque cette ville n'était pas encore entièrement au pouvoir de l'insurrection, et essuyé le refus d'v être admis, le Commissaire Impérial en détresse s'est fait à la fin amener à Chang-Haï. 11 était à prévoir dès lors que Ho ne tarderait pas à nous informer lui-même du véritable état des eboses dans la province & de sa présence ici. En effet, le 7 courant, il me fit demander par l'intermédiaire de M. Edan une entrevue privée, me faisant dire qu'il désirait m'entretenir avant tout autre. Je ne crus pas devoir refuser cette entrevue dans les termes où elle m'était demandée, c'est-à-dire dépourvue de tout apparat, et surtout dans la position digne d'intérêt où se trouvait le vice-roi et je lui fis répondre par le même intermédiaire officieux dont il s'était servi auprès de notre Consul, que je le recevrais le lendemain à une beure. Le lendemain, cependant, la journée se passa sans que je reçusse aucun avis de la visite du Vice-Roi ou d'un changement survenu dans ses projets. Ce ne fut que vers [\ heures de l'après-midi que je reçus une lettre par laquelle notre Consul me faisait connaître que Ho ne désirait plus me voir en particulier, mais accompagné du Gouverneur Sié, Commissaire Impérial adjoint et du tao-t' aï- Wou, et cela après qu'il aurait été, en premier lieu, rendre visite à mon collègue d'Angleterre chez lequel il devait se présenter le 9 courant, à 11 heures du matin, remettant au même jour, à 1 heure, sa visite (devenue officielle) au Ministre de France. J'ai trouvé, Monsieur le Ministre, et j'ose croire que Y. E. approuvera ma détermination à ce sujet, - - que, dans les circonstances où nous étions actuellement, nos troupes occupant déjà en nombre un point du territoire chinois situé en face même de l'embouchure du Pei-ho, — j'étais moins autorisé que jamais à laisser passer, sans une protestation suffisamment tranchée, une nouvelle manifestation de l'habitude que les Chinois ont contractée, surtout depuis deux ou trois ans, de nous assigner dans leur manière d'être et leurs démarches vis-à-vis des Autorités françaises, un rang subordonné, et par suite un degré d'importance et de considération secondaire, j'entends par rapport aux égards qu'ils accordent aux représentants de l'Angleterre. J'ai donc fait répondre à Ho et à son principal assistant,

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Sié, dont j'avais également admis la visite, que, <ln moment où il leur convenait de changer sans mon aveu le programme arrêté la veille, et de venir me \<>ir en second lieu je me refusais à les recevoir d'autant plus péremptoirement que le fait dont j'avais à me plaindre venait de se répéter déjà pour la troisième ou quatrième fois dans l'espace d'une seule année. En conséquence, le lendemain <), le Vice-roi //<>, le gouverneur Sié el l'Intendant Won n'ont vu que le Ministre d'Angleterre et j'ai pris soin que toute la communauté étrangère et les principaux négociants chinois ne tardassent pas à savoir que le Ministre! de Fiance avait refusé de voir les Commissaires. Il ne m'a pas été dillicile en môme temps de faire trouver à Mr Bruce mon procédé parfaitement justifié, quelque regret qu'il dût ressentir de s'être trouvé inopinément isolé dans une démarche qu'il croyait commune aux deux légations. Quant au Vice-Roi et à ses deux assistants, je pense que la leçon leur a été profitable : En effet, il ne se passa pas une journée sans que Ho m'écrivit une lettre d'excuses, me priant -de nouveau et cette fois par écrit de lui accorder une entrevue.

Je n'ai pas cru devoir. Monsieur le Ministre, me rendre à cette nouvelle requête du Vice-Roi : le recevoir sitôt après mon refus de l'avant-veille, eût été, selon moi, en détruire l'effet ; mais j'ai jugé que je pouvais accueillir sa demande en partie, et sinon dans la forme au moins au fond, en offrant à Ho d'entendre ce qu'il aurait à me dire, par l'intermédiaire de mon premier Secrétaire de Légation. J'ai donc chargé M. Kleczkowski de se rendre le lendemain dans la ville et d'avoir avec les trois dignitaires sus-nommés une entrevue en mon lieu et place. Le but principal de cette démarche était de faire bien comprendre à Ho et à Sié, peut-être avec quelque profit, pour le moment où nos relations seront établies avec le Cabinet de Pe-King luimême, que cette habitude des fonctionnaires chinois de voir en nous comme une sorte de hauts vassaux des Anglais, était aussi offensante pour notre dignité nationale, et partant intolérable de notre part, que préjudiciable à leurs propres intérêts ; car pour ce qui concernait les communications que pouvait avoir à me faire le Commissaire Impérial, je savais déjà par mon collègue d'Angleterre en quoi elles consistaient, et qu'elles n'avaient, en réalité, rien de sérieux ou d'acceptable dans leur forme et teneur.

L'entrevue, ainsi proposée et acceptée avec empressement par le vice-roi, a eu lieu le 11 courant au prétoire du tao-t'aï. M. Kleczkowski en est revenu, à tout prendre, satisfait et, d'après le compte lidèle qu'il m'en a rendu, je partage entière-

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ment cette impression. J'espère que ce sera aussi celle de Votre Excellence, si Elle veut bien prendre connaissance du rapport détaillé qu'il m'a fait de cette longue séance et dont vous trouverez, Monsieur le Ministre, ci-jointe une copie.

Voici, cependant, brièvement résumés les principaux points de la conversation de mon mandataire avec les plus hautes autorités de cette province et parmi elles l'homme qui avait été jugé le plus propre par la Cour de Pe-King à traiter les affaires avec les Ministres étrangers.

En ce qui concerne l'état intérieur du pays, à l'heure qu'il est, sauf Chang-Haï, aucune ville de cette riche et populeuse province ne reconnaît plus l'autorité des Officiers impériaux, les unes étant occupées par les rebelles, d'autres par les soldats Impériaux et les braves (volontaires cantonnais pour la plupart) débandés, d'autres encore s'étant constituées, comme cela paraitêtre le cas pour Sou-tcheou, en municipalités indépendantes pactisant plus ou moins avec les rebelles.

Ce qu'il pouvait y avoir de regrettable à tous les points de vue dans la conduite des dignitaires chinois vis-à-vis du représentant de la France, était dû uniquement « h l'ignorance et à « l'habitude des mandarins chinois de ne pourvoir qu'aux exi- « gences du moment et de ne s'occuper sérieusement que de ce « qui les louchait ou les menaçait le plus immédiatement ».

Quant à la position actuelle du différend qui a obligé la France à porter ses armes en Chine, il parait indubitable que la Cour de Pe-King a envoyé un Commissaire spécial chargé de traiter avec nous et avec les Anglais au sujet de l'échange des ratifications des stipulations de T'ien-tsin, mais c'est Sié qui est investi de ces pouvoirs et non pas Ho. Celui-ci a exhibé, à la vérité à M. Kleczkowski une copie d'un Décret Impérial l'autorisant, lui le Vice-Roi, à traiter les affaires avec les étrangers, « en con- « cédant ce qui devait être concédé et en refusant ce qui devait « être refusé » — mais il le fit de manière à ce que mon envoyé ne pût voir la date, qui, de l'avis de M. Kleczkowski devait être ancienne et nullement celle du i3 mai dernier qui lui a été annoncée par Ho lui-même. M1' kleczkowski l'a compris à l'instant ; aussi a-t-il, en continuant la conversation, eu soin de s'adresser surtout a Sié, en se servant des arguments (pie, de ses trois auditeurs, l'ancien lao-l'aï de Chang-Haï (Sié)* étail le

i. Sié-Houan, tao-t'aï le i'1' sept 1867, était le prédécesseur de Wou- Iliu.

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mieux à même de comprendre el d'apprécier. Il ne lui .1 pas échappé non plus que ce Commissaire était le seul de ses inlerlocuteurs qui avait réellement soutenu le débat avec lui, entrant, avec une sagacité pleine <le courtoisie, dans le fond des choses et les examinant avec plus de sérieux apparent. Que ce soit, d'ailleurs, Sié ou lia (iui ait ces pouvoirs, ils ne sont assurément pas bien étendus. Toutefois l'impression recueillie à cet égard par le premier Secrétaire de celle Légation et elle concorde exactement avec ce que M1' Bruce m'avait dit des résultats de son entrevue, c'est qu'ils vont déjà jusqu'à nous accorder l'exécution pure et simple des traités de T'ien-tsin, sauf la modification, consentir par Lord Elgin, touchant la résidence fixe à Pe-King et en passant l'éponge sur le chapitre de Vannée dernière. Cela ne saurait évidemment faire notie compte à bien des égards, et M. Kleczkowski n'a pas négligé de le faire sentir à Sié avec toute la fermeté dont il est capable, non toutefois sans y mêler l'expression d'une bienveillante et cordiale sympathie. Ce qu'il y avait, en effet, d'assez gênant et de piquant dans la position que M1 kleczkowski suppose devoir être celle de Sié, c'est que c'était précisément ce même dignitaire qui l'année dernière, au mois de mai, avait dit à M1' Lay, chef de l'Etablissement des Douanes « que la « leçon infligée à la Cour de Pe-King en 1808 n'avait pas été « suffisante et qu'à moins qu'elle ne fut répétée, il n'y avait pas « à s'attendre à l'exécution franche et sérieuse des traités de « T'ien-tsin ».

Je crois presque inutile d'ajouter que M. kleczkowski n'a pas manqué également d'insister auprès de Sié et de Ho, — en ayant soin toutefois de les prévenir qu'il n'exprimait à cet égard que son opinion personnelle, - — sur les avantages incontestables qu'il v aurait des deux côtés, et particulièrement pour la Chine, à ce que celle-ci fut représentée à Paris, en échange d'une Légation de France résidant en permanence à Pe-King. Sié est assez éclairé pour être lui-même de cet avis ; il n'a pas cru devoir cependant, accueillir celte opinion sans quelque réserve, surtout quant à l'envoi d'un ambassadeur chinois à Paris.

Telle est, en substance, la longue conversation que le premier secrétaire de cette Légation a eue, en mon lieu et place, avec les seuls hommes que la Cour de Pe-King ait jugé convenable, jusqu'à ce jour, de députer auprès des représentants des deux Puissances qu'elle a si gravement offensées par ses procédés de l'année dernière empreints d'une aussi flagrante mauvaise foi. ^ otre Excellence peul juger, d'après cela, de quelle valeur, de quel

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