LE H\RON GROS A CHANG-HAÏ
LETTRE DU BARON GROS A S. E. M. TIIOUVENEL, 3o JUIN l86o.
A. bord du Du Chayla, En rade de Gliang-llaï, le 3o juin 1860.
Monsieur le Ministre,
Je suis arrivé à Chancr-Haï le 28 de ce mois. Lord Elçin, parti de Hong-Kong, seize heures avant moi, n'a paru à Wousoung que le 29.
J'ai trouvé ici M. de Bourboulon, l'amiral Chaîner et le général de Montauban, M. Bruce, M. Ward et le général Ignatiev, ministres d'Angleterre, des Etats-Unis et de Russie.
Je me suis établi immédiatement à bord de la frégate à vapeur le Du Chayla, préparée très-convenablement pour recevoir l'ambassade de France, et j'ai dû chercher à connaître aussi bien que possible la situation actuelle des affaires en Chine, et ce que nous avons à craindre ou à espérer des événements qui se préparent. Je n'ai pas encore vu Lord Elgin, mais après le départ de la malle, qui aura lieu dans la nuit, nous nous réunirons pour nous communiquer nos impressions et nous arrêterons, s'il est possible, la marche que nous aurons à suivre dans les circonstances actuelles.
Chang-Haï, la ville chinoise bien entendu, est toujours sous la terreur que lui inspire l'approche des rebelles, maîtres de la capitale de la province, qu'ils ont en partie détruite par le feu. Les rues sont désertes, les boutiques fermées et bien que plusieurs compagnies de troupes anglaises et françaises occupent quelques points fortiliés sur les remparts de la ville, la confiance ne revient pas.
Les commandants militaires alliés ont cru pouvoir prendre aussi une autre mesure contre laquelle j'aurais assurément protesté, si j'avais été ici au moment où elle a été mise à exécution. Ils ont envoyé 5 ou 600 hommes occuper une position militaire à cinq lieues de la ville et il aurait été question un moment de les faire marcher sur Sou-tcheou pour empêcher les insurgés d'y entrer. Ces hommes vont heureusement rentrer ici et seront dirigés vers le nord, où il est plus que temps que les opérations militaires commencent. Défendre dans Chang-Haï nos personnes
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et nos propriétés était une mesure indispensable à prendre, mais porter nos forces dans l'intérieur du pays pour y combattre les rebelles n'est pas dans notre rôle.
L'opinion générale ici est que rien ne sera fait tant que les forts de Ta-Kou, pris à revers, ne seront pas emportés et que T'ien- Tsin, converti en place d'armes, communiquant avec la mer par le Pei-bo, ne deviendra pas une menace permanente pour la Cour de Pe-King qui cédera alors à toutes nos demandes ou peut-être fuira en Tartarie, ce qui serait pour nous l'éventualité la plus fâcheuse de toutes.
Le général Montauban partira le 2 juillet pour ïcbe-fou, où ses troupes se trouvent assemblées, il m'a dit qu'il croyait pouvoir être prêt vers le 12 juillet; on doute cependant qu'il puisse agir avant le 20 ou le a5. Les Anglais sont en mesure d'agir et se plaignent de nos lenteurs ! Ils oublient que l'Inde est à la porte de la Chine et que la France en est bien éloignée.
Je ne sais pas encore quel est le parti que nous allons prendre, Lord Elgin et moi, mais il me semble que l'ultimatum des deux puissances avant été rejeté formellement et les opérations militaires se trouvant commencées, nous devons, si aucune ouverture sérieuse ne nous est faite par le gouvernement de Pc- King, laisser les chefs alliés s'emparer de T'ien-Tsin où nous irons nous établir pour y attendre des propositions de paix ou en faire nous-mêmes avant de porter de plus rudes coups au gouvernement de Pe-King.
Je regrette d'avoir à dire à Votre Excellence qu'il n'y a pas, dit-on, entre les chefs alliés cette confiance presque réciproque qui existait entre eux pendant l'expédition de i858. Sans avoir aucun fait à articuler contre Lord Elgin, je le trouve plus réservé envers moi qu'il ne l'était pendant notre mission collective. Enfin, Monsieur le Ministre, un conilit que je regrette vivement, vient de s'élever entre le général de Montauban et l'amiral Chaîner. J'ai reçu leurs confidences dès le premier jour et bien que je me sois déclaré plusieurs fois tout à fait incompétent pour prononcer entre eux, jusqu'au moment où le gouvernement de l'Empereur, consulté à ce sujet, aurait fait connaître sa volonté, il me sera impossible de ne pas leur donner mon avis qu'ils se sont engagés à suivre pour faire cesser un conilit bien regrettable.
Je n'ai pas encore fait connaître au général et à l'amiral l'opinion que j'aurai à émettre sur leurs prétentions respectives. Le général vent que tout bâtiment de l'escadre, qui se trouve séparé