‹ L'expédition de Chine de 1860Chapitre 231 sur 271 · RETOUR DES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

RETOUR DES PRISONNIERS

de Joui-lin1, Commandant on chef des Bannières. Après un interrogatoire, Parkes et Loch furent enfermés dans un temple, puis avec le sikh Nal-sing, et les deux ordonnances du capitaine Chanoine, ils furent conduits à Pe- King dans des charrettes, promenade douloureuse pour les gens valides, véritable torture pour des gens blessés et ligotlés. Arrivés dans la capitale, ils furent enchaînés et jetés dans une prison sordide avec des criminels de droit commun.

Les prisonniers purent toutefois s'apercevoir des progrès des Alliés par les adoucissements apportés à leur situation quelques jours plus tard ; le 29 septembre, Heng-k'i faisait visite à Loch, le délivrait de ses fers, le conduisait près de Parkes dans des pièces convenables, et leur faisait donner de l'eau avec laquelle, suprême délice, après tant de journées de captivité, ils purent faire leurs ablutions. Cependant, Hien- Foung, fugitif à Djehol, ballotté entre la crainte et l'orgueil, hésitait entre les conseils du parti de la guerre et une minorité de gens prudents, avisés et bien informés. Le 8 octobre, il avait enfin cédé aux plus exaltés des fonctionnaires de son entourage et il avait donné l'ordre de mettre à mort les prisonniers. Ileng-lv'i et le prince Koung se rendaient parfaitement compte du danger de leur situation ; ils étaient convaincus, non sans quelque raison, que si les prisonniers étaient suppliciés, la colère des Alliés retomberait sur eux, aussi lleng K'i, prévenu que le courrier impérial, porteur de l'arrêt de l'exécution, devait arriver à Pe-Iving entre deux heures et trois heures, s'empressa-t-il de rendre la liberté à ses captifs vers deux heures; un quart d'heure plus tard, ils étaient perdus2.

1. Mandchou 1 Je la Bannière blanche; né an 1810; vice-roi du Tcheli, t858; commandant des Bannières, i8(5<>; général tartare à Canton, [863; vice-roi des deux ftouang, [866; y 1874.

:>,. « Hang-ki had spies al Jehol, wlio kept him informed daily of ail lhat passed. On tlic morning of the 8th — Lhc dai we were released, —

La lettre du baron Gros, du 8 octobre, adressée au ministre des Ml'airos étrangères, relaie quelques négociations dont je n'ai pas encore parlé.

Tuilerie de Tiue ou Ichouan, le 8 octobre 1860.

Monsieur le Ministre,

Les événements se succèdent avec une telle rapidité et j'ai si peu mes aises dans la vie d'aventures et de surexcitation que je mène depuis mon arrivée dans le Pe Tche-li que j'ai à peine le temps de relire ce que je suis obligé d'écrire en quelque sorte au courant.

La dernière lettre que j'ai eu L'honneur d'adresser à V. E. était datée du 3 de ce mois et du bivouac de Pa-li K'iao. J'annonçais à V. E. que nous allions marcher sur Pe-King dès que les munitions dont l'armée manquait depuis i3 jours seraient arrivées. Nous les avons reçues le 4 au soir, et le 5, au matin, l'armée s'est mise en marche, et tandis qu'elle s'avançait vers la capitale, je me retranchais dans une ferme située à une lieue de Pa-li Iv'iao, auprès d'un dépôt de bagages de l'armée anglaise, et je devais attendre là, que le général de Montauban nie lit prévenir de ce que j'aurais à faire plus tard. Ma position n'était pas bonne. Le commandant du camp anglais qui n'avait que 3oo hommes avec lui, m'avait fait dire que des cavaliers lartares s'étaient montrés dans les environs et qu'il avait des craintes pour la nuit : qu'il ne pourrait pas m'envover secourir si j'y étais attaqué, mais qu'il allait placer des vedettes à une demilieue en avant de moi, et qu'à la première alerte j'aurais à me réfugier dans son camp facile à défendre.

A six heures du soir le général de Montauban me faisait pré-

one of liis messengers arrived with the intelligence that the Emperor had at last consented to the représentation of the war party, and had signed the order for the immédiate exécution of the prisoners, — Parkes and myself being specially mentioned hy name ; and that the Government courier was on fus way and could only be a few hours behind him. ttang-ki having thus timely notice, succeeded in persuading Prince Kung to order our release. » (Loch, p. i1"-8.)

LE BARON GROS AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES 35f)

venir qu'il allait porter son quartier-général sous les murs même de Pe-King et il m'engagea à aller m'étàblir dans une vaste tuilerie entourée de murs où il allait passer la nuit, et où je pourrais en toute sécurité attendre les événements sous la protection de trois compagnies d'infanterie commandées par le grand Prévôt de l'armée. Peut-être n'était-il pas très prudent à moi de parcourir, avec a5 chariots et une escorte de trente hommes seulement, un espace de deux lieues en pays inconnu, sillonné par de nombreuses bandes de cavaliers mongols. Mais je répugnais à courir la chance d'avoir à me placer sous la protection de nos Alliés, et, au point du jour, le lendemain, je me suis mis en route avec mon convoi pour aller m'étàblir dans la grande tuilerie que le général devait abandonner à 6 heures du matin, en v laissant trois compagnies d'infanterie.

Arrivé sans accident, à - heures du matin, dans la tuilerie, je m'y suis établi à l'abri de tout danger. Du sommet des énormes fours à briques renfermés dans l'enceinte murée, nous, apercevions distinctement les principaux édifices de Pe-king, et une partie des ramparts crénelés qui entourent la ville. A g heures les murs de la ville chinoise se sont couverts de drapeaux blancs, et nous n'avons entendu pendant toute la journée ni coups de fusil ni coups de canon.

Le dimanche, 7 de ce mois, à 7 heures du matin, on est venu me dire que l'on tirait le canon près de Pe-King, j'ai pu m'en assurer, mais la régularité des coups tirés à intervalles égaux, m'a fait supposer que c'était bien plutôt une salve qu'un feu de combat. Le bruit a cessé bientôt et l'on a compté 21 coups de canon, nombre voulu pour un salut '. Les drapeaux blancs llottant toujours sur les remparts, j'ai cru que la ville avait ouvert ses portes et que le prince koung, propre frère de l'Empereur, s'étant rendu au quartier général des Alliés avait été salué par leur artillerie.

Le 8 à 9 heures du matin, le capitaine de vaisseau de la marine anglaise lord John Uav, attaché à Lord Elgin, est venu me trouver en se rendant du quartier général à Pa-li k'iao, et il m'a donné fort obligeamment des nouvelles de ce qui s'était passé depuis deux jours sous les murs de l'e-king.

A l'approche des alliés, m'a-t-il dit, la ville chinoise >'est couverte de drapeaux blancs, la ville tarlare n'a l'ail aucune démon-

1. Voir page 353, note; c'était un signal du général Grant; voir plus loin.

stration. Sêng-ko-lin-ts'in el ses hordes avaient disparu, en se retirant vers la grande muraille. L'Empereur, le Grand Conseil, les ministres el le prince Koung avaienl fui vers le nord, aucune députation ne s'était présentée au quartier général des Alliés, et les coups de canon si régulièrement espacés que nous avions entendus le 7 au malin, n'étaienl que des signaux de reconnaissance faits par le général Grant qui avait perdu sa cavalerie, et qui ne savait pas où «'tait l'armée française.

Lord John m'a dit encore que par suite de cette erreur de route le général de Montauban s'était trouvé en vue de la résidence impériale de Yuen Ming Yuen, et qu'il s'en élail emparé en y trouvant des richesses immenses qui devaient être partagées avec l'armée anglaise.

Aujourd'hui, à l\ heures du soir. M. Parkes et M. Loch seront renvoyés aux Alliés. Quant aux autres détenus, ils ne le seront que plus tard, parce que, dit-on, ils ont été éloignés de Pc- King.

Au moment où j'écrivais cette dernière ligne, un dragon anglais m'a apporté une dépèche du Prince Koung, un billet de Lord Elgin, et deux mots du général de Montauban,

La dépèche du Prince, antérieure aux événements du jour, me reproche comme toutes celles qui l'avaient précédées, de faire toujours avancer nos troupes alors que je parle de mon désir de voir la paix se rétablir, et le Prince m'offrait de me rendre les prisonniers dès que la pair sérail signée : j'ai cru inutile de répondre à cette communication.

Quant au billet de Lord Elgin, en voici la copie :

« Près de Pe-King, le 7 octobre 1860. Mon cher Baron, j'es- « père que demain nous reverrons Parkes et les autres détenus « qui sont encore dans Pe-King, plusieurs d'entre eux n'y sont <( plus. Koung a quitté la ville hier, mais on croit qu'il va y « revenir. C'est là ce que j'ai appris par M. Wade (interprète « de Lord Elgin) qui a causé longuement ce soir avec flang-K'i « (8ous-Commissaire impérial et l'homme de confiance du a Prince).

« Vous savez que les vôtres sont au Palais d'Eté de l'Empe- « reur. Quand Parkes sera de retour nous comprendrons mieux « où nous en sommes avec le gouvernement chinois. Tout à «• vous. »

Voici maintenant les quelques mots du général de Montauban « Yuen Ming yuen » (sans date), je copie :

« Monsieur le Baron, J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint

« une dépêche venue de Pe-King à votre adresse. Je suis arrivé « hier au soir au Palais d'Eté de l'Empereur, il est abandonné « avec des richesses immenses. J'ai fait prévenir le général « Grant et il est arrivé ici avec Lord Elgin. Nous ferons le parce tage, mais nous ne pourrons enlever qu'une partie minime, ce Deux cents voitures ne pourraient pas enlever les choses préce cieuses que contient le palais.

« Nous allons sommer Pe-King de se rendre. Je ne puis « écrire plus longuement. Veuillez... (sig.) de Montauban. »

En résumé, nous sommes ou nous serons maîtres de Pe-King sans coup férir: la ville, je l'espère du moins, ne sera ni pillée ni détruite '. Les ambassadeurs et les commandants en chef devront seuls s'établir dans ses murs, les troupes occuperont les faubourgs et les campagnes environnantes, et dans celte nouvelle position nous offrirons encore au gouvernement fugitil de traiter avec lui et de lui rendre sa capitale dès que nous aurons obtenu ce que nous lui demandons.

J'enn-açe le général de Montauban à s'emparer des églises et des autres établissements religieux qui appartenaient autrefois aux Français et aux Catholiques nos protégés dans Pe-King et que le gouvernement chinois a confisqués à différentes époques. Le droit de conquête nous autorise à les reprendre. Je sais bien que Lord Elgin et nos Alliés verront cette mesure avec chagrin ; mais comme ils ont repris à Ta-Ivou les canons anglais cpie les Chinois leur avaient enlevés en i858, pourront-ils nous reprocher de reprendre dans Pe-King et lorsque la force tics armes nous les rend les propriété* françaises ou catholiques que la Chine nous avait prises à d'autres époques. Je m'étais sans doute engagé envers elle à ne rien exiger qui ne fut compris dans le traité de i858, et dans la Convention négociée et arrêtée à T'ientsin, mais la conduite déloyale du gouvernement chinois m'a délié des engagements qui1 j'avais pris avec lui à des conditions

i. Le grand vice-roi Tseng kouo-l'ou écrivait en juin 1862: ce Les points sur lesquels nous portons, nous autres, nos regards sont, pour ce qui précède le moment présent, ce fait que les étrangers, quand ils entrèrent dans Pe-King en octobre [860, n'ont pas détruit lis temples des Ancêtres, ni les autels de nos Dieux nationaux et que, à cette heure même, ils nous aident à Chang-hai", à fting-po et ailleurs, à attaquer et à vaincre les rebelles à longs cheveux (les 't'ai P'ing). Ce sont là deux titres acrpiis à notre reconnaissance. La Chine ne doit pas oublier ce qu'ils ont de grand et leur garder rancune de ce qu'ils ont de petit » (Trad. A. Yissière).

36a PRISE Dl ïol EN-MING-TOl EN

qu'il n'a pas voulu remplir. Ce que je lui demande d'ailleurs n'esl que la mise à exécution des promesses laites à la France par L'Empereur Tao K.ouang, père du souverain qui règne aujourd'hui.

Veuillez, etc. (Sig.) Bon Gros.

P. S. du 9.

Ce malin à 8 heures1. M. Parkes, un des interprètes de Lord Elgin, M. Loch, L'un de ses secrétaires, el \1. d'Escayrac de Lauture oui élé ramenés au quartier général des alliés, >i\ soldats d'escorte également détenus ont été mis en Liberté. M. d'Escayrac a été très maltraité, ses jambes et ses poignets que l'on avait liés avec des cordes mouillées et tordues au moyen d'un bâton sont couverts de plaies et il lui est encore impossible de se servir de ses mains. Le Chirurgien-major du Du Chayla que j'ai emmené avec moi, n'est pas inquiet sur son compte, mais sa guérison sera lente et douloureuse. Nous ne savons rien sur le compte des autres détenus. La persistance que met le Prince koung à ne nous les rendre que lorsque la paix sera faite me donne les plus vives inquiétudes sur leur sort.

Veuillez, etc. (Sig.) B0D Gros.

Page 1