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LETTRE DE M. DE BOURBOULON, AU MINISTRE DES AFFAIRES

ÉTRANGÈRES

Le 2.3 août, lendemain de son arrivée à Chang-IIaï, M. Ward rendait visite à notre ministre, M. de Bonrboulon, qui nous rend compte ainsi de la réception des Américains à Pe-King.

Chang-Haï, le Ier septembre 1859.

J'ai reçu le lendemain de son arrivée la visite de M. Ward, suis allé la lui rendre un on deux jours après, et voici les détails que j'ai recueillis de lui-même sur l'importante expérience qu'il venait de faire.

Débarqué à Pe-t'ang le 20 juillet de grand matin avec sa suite, strictement limitée suivant le traité à vingt personnes, il fut reçu par une escorte commandée par un mandarin dont il ne m'a pas dit le rang, et acheminé après une assez longue attente dans des chariots ou fourgons fort incommodes et rudes (qui sont le mode ordinaire pour les gens aisés, pour les marchands, mais non pour les mandarins d'un rang quelconque, de voyager dans ce pays) dans une direction à peu près parallèle au Pei-ho vers un point de cette rivière situé à environ 10 milles au-dessus de T'ien-tsin. La première partie de ce trajet s'accomplit sans trop de fatigue, mais non sans une assez grande contrariété ; il avait été convenu avec les autorités cbinoises à Pe-t'ang que le trajet de ce point à l'endroit où l'on devait rejoindre la rivière et s'embarquer sur des bateaux, se ferait en une journée: mais le convoi étant arrivé vers midi à un village appelé Pe-Tsang, où les Américains croyaient seulement faire une balte, lecbefde l'escorteleur déclara qu'on ne pouvait pas aller plus loin ce jour-là, attendu qu'on ne pourrait pas atteindre l'endroit où on devait prendre les bateaux et qu'il n'y avait pas d'autre localité sur la route où l'on put s'arrêter pour la nuit. Le lendemain malin, le convoi se remit en route, chaque fourgon ouvert seulement à l'avant, renfermant deux Officiers ou membres de la Mission Américaine, et après une longue journée de marche à travers un pays plat et presque entièrement dépouillé d'arbres, sous un soleil brûlant, on al Ici gnit vers 5 b. de l'après-midi l'endroit de la rivière où se trou-

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vaient les bateaux. M1' Ward, qui esl un homme dans la force de l'âge, un Américain du Sud (de la Géorgie) m'a dit qu'il arriva au bout de cette étape, éreinlé, n'en pomanl plus de chaleur et de fatigue, à un tel point qu'il ne se souvient pas d'en avoir jamais éprouvé autant de sa vie. II croit d'ailleurs que l'intention du Gouvernemenl chinois avant l'affaire du 2."> juin était, après avoir fait débarquer les trois Ministres à Pe-t'ang, de leur faire prendre une route par laquelle ils auraient rejoint la rivière à une petite distance au-dessus des fortifications et du barrage de Ta-Kou, de manière à les faire arriver jusqu'à T'ientsin plus commodément par le cours de la rivière, mais qu'à la suite du combat qui a eu lieu, cet itinéraire a été changé afin que les visiteurs étrangers ne pussent avoir aucune connaissance des nouveaux travaux de défense commencés aussitôt après l'événement du 20 juin sur divers points de la rivière et aux environs de T'ien-tsin. Pendant le trajet par eau depuis l'endroit où on prit les bateaux jusqu'à T'oung-tcheou, qui est considéré comme le port de Pe-King et n'en est éloigné que de 12 milles, trajet qui parait avoir occupé quatre ou cinq jours, la mission américaine n'eut à souffrir d'autre inconvénient que l'extrême lenteur du voyage. Mais pour franchir la distance qui sépare T'oungtcheou de la Capitale, les Américains durent se résigner à faire usage de nouveau des barbares véhicules dans lesquels ils avaient été déjà transportés, les autorités ayant refusé de leur donner des chevaux, quoiqu'ils en eussent vu un grand nombre et quelques-uns même de fort bons, en remontant la rivière. Rien, m'a dit M1 Ward, ne peut donner une idée de l'état intransitahle de la route qui conduit de T'oung-tcheou à Pe-King, et des effroyables cabots imprimés à ces chariots non suspendus entraînés par deux vigoureuses mules, la route consistant en énormes blocs de pierre déchaussés ou sillonnés de profondes ornières par le passage immémorial de lourds charois. Ce mode de transport était si insupportable que quant à lui il avait pris le parti dès les premiers pas de cheminer à pied, ce que voyant le mandarin qui l'accompagnait à la tète de l'escorte, un Intendant des Sels (on n'avait pas daigné lui donner un guide d'un rang plus élevé) mais Mandchou de très bonnes façons et qui a été plein d'attention pour lui pendant tout le voyage, lui offrit courtoisement un très-beau cheval qu'il montait et s'en procura un autre. Ce ne lut cependant pas à cheval que le Ministre américain fit son entrée dans la capitale de l'Empire chinois : aux abords de la \ille il lui fallut remonter dans un de ces humbles et discrets fourgons

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décrits plus haut, et c'est dans cet équipage, sans aucun insigne qui indiquât sa qualité qu'il arriva jusqu'à la demeure du reste assez convenable, — une ancienne résidence de quelque haut mandarin dépossédé par l'Empereur, — qui lui avait été préparée. — Sur cette entrée du Ministre américain à Pe-king et sur l'elTet qu'elle a produit, je vous demande au surplus de m'en référer au témoignage bien impartial d'un de nos missionnaires écrivant de Pe-Ring, à Mgr. Mouly, quelques jours après l'arrivée de Mr Ward dans cette capitale (à la date du Ier août)...

Pendant les i4 jours que la mission américaine est restée à Pe-King, elle a été tenue strictement séquestrée non précisément avec défense formelle de sortir de l'enceinte du bâtiment qui lui avait été assigné pour demeure, — quoique M' Ward se soit vu obligé de déclarer dès le premier jour que si l'on mettait la moindre restriction à la liberté de ses mouvements, il repartirait immédiatement, — mais en refusant au Ministre américain et à sa suite des chevaux et des guides pour sortir dans la ville, refus qui les mettait absolument dans l'impossibilité de le faire, ces deux choses étant indispensables à des étrangers pour pouvoir circuler et se diriger dans une ville inconnue, à travers des rues dont le sol est tour à tour une boue ou un sable profond, et toujours encombrées d'une foule curieuse et molestante. Ainsi pendant les deux semaines que les Américains ont séjourné dans les murs de Pe-King, ils n'ont pu rien voir de cette capitale. Les mesures les plus strictes ont été prises également par les autorités chinoises pour empêcher toute communication entre la Légation Américaine et la Légation Russe, placées à dessein aux deux extrémités de la ville, si bien que les rapports de Mr. Ward avecson collègue ont dû se borner à l'échange de quelques lettres, dont la première a été six jours avant de parvenir à son destinataire. Et cette intention de s'opposer au moins à toute entrevue personnelle entre les deux Légations, ne s'est pas manifestée seulement par des moyens indirects, elle a été ouvertement avouée et signitiée, car je tiens de M1 A\ ard lui-même qu'un ou deux olïiciers de la Mission russe ayant essayé un jour de pénétrer dans la résidence des Américains en se promenant plusieurs heures aux alentours, cette tentative a été l'objet d'une plainte officielle adressée au Ministre Russe et a donné lieu à une discussion prolongée ; des officiers américains disent même que les deux Russes auraient été' arrêtés et retenus prisonniers jusqu'au lendemain matin ; mais ce fait m'a été nié par Mr Ward.

Quanta ce qui s'esl passé entre le Ministre américain et le

QO F.\ MISSION DE M. AYATW

Cabinet tic Pe-King snus le rapport diplomatique, je ne puis encore vous donner à cet égard que des renseignements incomplets, une sorte d'aperçu ; mais cet aperçu joint aux faits qui sont déjà du domaine de la publicité, suffit pour montrer que ces transactions ont été, s'il est possible, encore moins satisfaisantes que le voyage el la réception préparés au représentant des Etats- Unis. Les résultats de sa visite à Pe-King se résument dans la remise de la lettre du Président des Etats-Unis qui l'accréditait près de la Cour de Chine, non à l'Empereur, mais au premier Secrétaire d'Etat Kouei-liang, le refus de M' Ward de se soumettre à la formalité du ko-t'eou (pour le moins des génuflexions) ayant mis un obstacle absolu à l'entrevue impériale ; et dans l'échange des ratifications du Traité américain, dont il est vrai le lieu d'échange n'était pas spécifié dans le Traité, mais qui avait été constamment mis en avant par les Commissaire» chinois comme l'objet principal et spécial du voyage des trois Ministres à la Capitale, — non à Pe-King, mais à Pe-t'ang ! ! Voici du reste ce que j'ai appris sur les négociations fort animées qui ont occupé le séjour de M1 Ward dans la capitale de la Chine.

La première question sur laquelle se sont engagées ces négociations, et en quelque sorte le pivot sur lequel elles ont tourné jusqu'à la lin, a été celle de l'introduction du Ministre américain dans la présence impériale : non que Mr Ward se fût fait aucune illusion sur la possibilité d'être admis en présence de l'Empereur, du moment qu'il ne consentait pas à se soumettre au Cérémonial chinois, ni qu'il demandât que cet honneur lui fût accordé: mais parce que les Commissaires Impériaux avaient conçu le projet et l'espoir d'amener le Ministre Américain, isolé comme il l'était, à faire la concession du ko-t'eou pour obtenir accès auprès de la personne de l'Empereur, et cela en vue de l'importance d'un tel précédent; — ce désir, à ce qu'il paraît, aurait été vivement partagé par l'Empereur lui-même, et en conséquence aucun effort ne fut épargné de la part des Ministres chinois pour v déterminer l'Envoyé des Etats-Unis. M' \\ ard m'a dit lui-même qu'ils auraient tout donné, lui auraient tout accordé, s'il avait voulu consentir aux génuflexions (« to go on one knee to the Emperor ») ; mais il n'a pas été aussi explicite sur les suites de son refus. Le fait est — et je tiens ceci de bonne source, — qu'à partir de ce moment il n'a plus rencontré chez les Commissaires qu'un mauvais vouloir peu déguisé et une hauteur dédaigneuse : on lui a tenu rigueur sur tout, refusant de lui accorder quoique ce soit en dehors des stricts termes de son traité, et enfin son refus

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