CIUPITRE XY -LE BARON GROS A CHANG-HAI
Pendant son séjour à Chang-Haï, le baron Gros s'installa sur le Du Chayla ; il trouva la ville terrorisée par le voisinage des rebelles, maîtres de toute la province, mais protégée d'ailleurs par les troupes françaises et anglaises : notre anibassadeur était hostile à toute action des Alliés en dehors de la ville.
Il constate que l'opinion est unanime à reconnaître que la prise des forts de Ta-Kou est indispensable pour amener le gouvernement chinois à composition ; il est urgent d'entamer les opérations militaires : l'ultimatum ayant été formellement rejeté, il n'y avait plus d'hésitation possible ; en fait les hostilités étaient commencées par la prise de Ting-Hai et il n'y avait plus lieu de s'arrêter avant d'être maître de T'ientsin.
Mais la tâche la plus désagréable du baron Gros fut d'aplanir les diiTicultés qui s'étaient élevées, comme il était fcicile de le prévoir, entre le général Montauban et l'amiral Charner : le premier, ambitieux, dominateur, s'était vu avec peine enlever le commandement des forces navales, puis il avait appris avec déplaisir la nomination d'un ambassadeur dont le rang élevé ne lui permettait pas de faire prévaloir les vues qu'il n'aurait pas manqué d'imposer à un simple ministre plénipotentiaire ; son orgueil froissé a eu une influence sérieuse sur la conduite de la campagne; le général Mon-
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tauban s'est souvont trouvé en désaccord non seulement avec les chefs anglais, mais même avec ses subordonnés, comme on l'a vu pour l'occupation des Ghousan ; on le verra encore pour l'attaque des forts de Ta-Kou, et c'était lui qui se trompait ; au demeurant, un personnage peu sympathique. Tout autre était l'amiral Charner, bon marin de la vieille roche, sans visées politiques, occupé seulement à sa besogne qu'il accomplissait bien'.
Le général Montauban écrivait au ministre de la Guerre (27 juin): « Il fallait, je le répète, une seule tête et une seule main ; l'amiral Page déployait une grande activité que je pouvais stimuler par ma position de chef. Aujourd'hui, je ne puis plus que demander, presser ; mais commander, non. C'est cependant le commandement qui partout peut triompher des difficultés. L'amiral Charner est un excellent homme, très loyal, et aux grandes qualités duquel je me plais à rendre justice ; mais il a les préjugés de tous les vieux marins, et croit que la marine ne peut jamais concourir à une opération quelconque sous les ordres d'un officier de terre. Telle n'était pas la manière de voir de l'amiral Page, homme d'une haute intelligence et de prompte exécution -. » Le général Montauban aurait pu ajouter que la réciproque était vraie : en i884, l'amiral Courbet % malgré la prise de So'n-tay, se vit enlever son commandement de terre pour le voir donner au général Millot. Pareilles difficultés n'existaient pas entre le général Grant et l'amiral Hope.
1. Le général Grant disait de lui (^Incidents, pp. 89-/40) : « [At Woosung] I madc the acquaintance of Admirai Charner, who had been sent oui from France in the Renommée to supersede Admirai Page. He was an elderly gentlcmanlike person, had been along tirae in the service, and I atonce savv we should get on well together, as he did me the justice to believe that I was most anxious to promote good feeling and cordiality between the nations. Altogether I welcomed the change very gladly, for his predecessor was a person with whom it was difficult to harmonise. ))
2. Comte d'Hérisson, l'Exp. de Chine, pp. 99-100. '6. H. Cordier, llisl. des relal., II, p. 483.
aiS I.K n\RON GROS A rnANC-HAÏ
LETTRE DU B.VUON GROS A S. E. M. THOUVENEL, 3o JlIN 1860.
A bord du Du Clmyla, En rade de Chang-Haï, le 3o juin 1860.
Monsieur le Ministre,
Je suis arrivé à Chang-Haï le 28 de ce mois. Lord Elgin, parti de Hong-Kong, seize heures avant moi, n'a paru à ^^ ousoung que le 39.
J'ai trouvé ici M. de Bourhoulou, l'amiral Charnor ol le général de Monlauban. M. Bruce, M. Ward et le général Ignatiov, ministres d'Angleterre, des États-Unis et de Russie.
Je me suis établi immédiatement à bord de la frégate à vapeur le Du Chayla, préparée trcs-convenablement pour recevoir l'ambassade de France, et j'ai dû chercher à connaître aussi bien que possible la situation actuelle des affaires en Chine, et ce que nous avons k craindre ou à espérer des événements qui se préparent. Je n'ai pas encore vu Lord Elgin, mais après le départ de la malle, qui aura lieu dans la nuit, nous nous réunirons pour nous communiquer nos impressions et nous arrêterons, s'il est possible, la marche que nous aurons à suivre dans les circonstances actuelles.
Chang-Haï. la ville chinoise bien entendu, est toujours sous la terreur que lui inspire l'approche des rebelles, maîtres de la capitale de la province, qu'ils ont en partie détruite par le feu. Les rues sont désertes, les boutiques fermées et bien que plusieurs compagnies de troupes anglaises et françaises occupent quelques points fortifiés sur les remparts de la ville, la confiance ne revient pas.
Les commandants militaires alliés ont cru pouvoir prendre aussi une autre mesure contre laquelle j'aurais assurément protesté, si j'avais été ici au moment où elle a été mise à exécution. Ils ont envoyé 5 ou 600 hommes occuper une position militaire à cinq lieues de la ville et il aurait été question un moment de les faire marcher sur Sou-tcheou pour empêcher les insurgés d'v entrer. Ces hommes vont heureusement rentrer ici et seront dirigés vers le nord, où il est plus que temps que les opérations militaires commencent. Défendre dnns Chang-Haï nos personnes
LETTRE rUî nARON r.nOS A s. V.. M. TITOTÎVENEL 2 I Ç)
el nos j)ropilctt's était une mesure indispensable à prendre, mais porter nos forces dans' l'intérieur du pays pour y combattre les rebelles n'est pas dans notre rôle.
L'opinion générale ici est que rien ne sera fait tant que les forts de Ïa-Kou , pris à revers, ne seront pas emportés et que T'icn- Tsin, converti en place d'armes, communiquant avec la mer par le Pei-lio, ne deviendra pas une menace permanente pour la Cour de Pe-King qui cédera alors à toutes nos demandes ou peut-être fuira en Tartarie, ce qui serait pour nous l'éventualité la plus fâcbeuse de toutes.
Le général Montauban partira le 2 juillet pour Tcbe-fou, où ses troupes se trouvent assemblées, il m'a dit qu'il croyait pouvoir être prêt vers le 12 juillet; on doute cependant qu'il puisse agir avant le 20 ou le 20. Les Anglais sont en mesure d'agir et se plaignent de nos lenteurs ! Ils oublient que l'Inde est à la porte de la Chine et que la France en est bien éloignée.
Je ne sais pas encore quel est le parti que nous allons prendre, Lord Elgin et moi, mais il me semble que l'ultimatum des deux puissances ayant été rejeté formellement et les opérations militaires se trouvant commencées, nous devons, si aucune ouverture sérieuse ne nous esl faite par le gouvernement de Pe- King, laisser les chefs alliés s'emparer de Ï'ien-Tsin oii nous irons nous établir pour y attendre des propositions de paix ou en faire nous-mêmes avant de porter de plus rudes coups au gouvernement de Pe-King.
Je regrette d'avoir à dire à Votre Excellence qu'il n'y a pas, dit-on, entre les chefs alliés cette confiance presque réciproque qui existait entre eux pendant l'expédition de i858. Sans avoir aucun fait à articuler contre Lord Elgin, je le trouve plus réservé envers moi qu'il ne l'était pendant notre mission collective. Enfin, Monsieur le Ministre, un conllit que je regrette vivement, vient de s'élever entre le général de Montauban et l'amiral Charner. J'ai reçu leurs confidences dès le premier jour et bien que je me sois déclaré plusieurs fois tout à fait incompétent pour prononcer entre eux, jusqu'au moment où le gouvernement de l'Empereur, consulté à ce sujet, aurait fait connaître sa volonté, il me sera impossible de ne pas leur donner mon avis qu'ils se sont engagés à suivre pour faire cesser un conllit bien regrettable.
Je n'ai pas encore fait connaître au général et à l'amiral l'opinion que j'aurai à émettre sur leurs prétentions respectives. Le général ?'r'7/que tout bâtiment de l'escadre, qui se trouve séparé
aao r.E baron gros a ciiang-haï
de l'amiral, soit sous son autorité directe, cl il oiilend lui donnei des ordres: et non le requérir d'agir de telle ou telle manière; — l'amiral veut qu'on pareil cas, le général n'ait pas d'ordres adonner, mais une requête à faire.
Ainsi, par exemple, l'amiral Charner est à AVou-soung, dans la rivière de Chang-Haï et à sept ou huit milles de cette ville, où se trouvent et le général de Montauban et la frégate le Du Chayla qui communique plusieurs fois par jour avec l'amiral, en reçoit des ordres, et entre autres celui d'obtempéier imniédinlcinenl à toutes les demandes que pourrait lui faire le général. Le général soutient qu'il n'a rien à demander au commandant du f)u Chayla mais bien des ordres à lui donner.
Ceci n'est qu'un fait local : mais le principe admis, tel que l'entend le Général, a une portée considérable et il ressort de toute la correspondance du général de Montauban qu'il entend commander direrlemenl à tout bâtiment, qui ne se trouverait pas sous l'action immédiate de l'amiral Charner.
Je comprends parfaitement qu'en présence de l'ennemi la Hotte ou la llottille, qui agirait de concert avec le général commandant en chef et, en l'absence de l'amiral, fut sous les ordres directs du premier, mais la situation, qui a amené le conflit dont il s'agit, est diilérente. L'action directe de l'amiral sur le l)n Chayla n'a pas, il me semble, cessé d'exister et je crois que le général n'a pas d'ordres formels à lui donner, surtout lorsqu'il sait que tout ce qu'il demandera au commandant de la frégate sera immédiatement exécuté.
C'est en ce sens que je compte répondre au général, en lui demandant avec instance de renouer avec l'amiral Charner les bons rapports cjui avaient si heureusement existé entre eux.
J'aurais pu, Monsieur le Ministre, refuser de faire connaître mon opinion sur la question qui m'est soumise, mais j'ai voulu, même au risque de me tromper, faire tout ce qui dépendrait de moi pour voir cesser un conllit que je regrette et qui, je l'espère, ne se renouvellera plus pendant le temps où l'on attendra que le Gouvernement de l'Empereur ait fait connaître comment il veut que soient interprétées les instructions qu'il a données au général de Montauban et à l'amiral Charner.
J'ai oublié de dire à Votre Excellence que M. Ward et le général Ignatiev se proposent de nous rejoindre dans le Nord, et, tout en conservant leur neutralité, de nous offrir, s'il v a lieu, leurs olHces pour rétablir la paix entre les Alliés et le gouvernement chinois. L'un et l'autre crovent, comme tout le monde ici,
LETTUK du BAUON gros a s. E. ai. TIIOUVENEL 231
que rien ne sera (ait tant que Ta-Kou et T'ien-Tsin ne seront au pouvoir des Alliés.
Agrée/, etc. B"" Gros.
P. S. Lord Elgin vient de passer quelques instants avec moi à bord du Du Chnyla. Les renseignements qu'il a reçus de son côté, sur l'état actucé des choses en Chine concordent avec ceux qui m'ont été donnés. Nous allons remonter dans le nord, et, après avoir vu les Commandants en chef alliés, nous nous porterons. Lord Elgin et moi, devant Ta-knii pour être à môme de recevoir les ouvertures qui pourraient nous être faites, et remonter immédiatement à T'ien-Tsin, si, comme tout le fait espérer, celte ville tombe promptcnient entre nos mains.
LETTUE DU BAllON GROS A S. E. M. THOUVENEL, 6 JUILLET 1860.
A bord du Du Chayla, Le 6 juillet 1860, en rade de Chang-Haï.
Monsieur le Ministre,
Dans ma dernière dépêche, sous le timbre de la direction politique, j'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Excellence le regrettable conllit qui s'est élevé entre M. le Général de Montauban et M. le Vice-Amiral Charner, et la demande qu'ils m'ont adressée pour avoir mon avis au sujet de la question qui les divise, avis qu'ils s'engageaient à suivre provisoirement, c'est-àdire jusqu'au moment où le gouvernement de l'Empereur se serait prononcé sur leurs prétentions respectives.
Votre Excellence trouvera ci-jointe une copie de la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à M. le Général de Montauban, copie que j'ai également envoyée à M. l'amiral Charner.
M. le général de Montauban est parti pour ïche-fou, le 2 de ce mois ; l'amiral Charner, qui veut maintenant, j'en ai la conviction, ne jamais s'éloigner du général, est parti le 4 sur le Saison, dont la marche supérieure lui permettra d'arriver à Tchefou en même temps que le général.
La frégate la Renommée a quitté Chang-Haï le 5 et le M eser, que nous avions vu à Pointe de Galle, est aussi parti pour le Nord.
Agréez, etc. B°° Gros.
ï^a Li: BAKON GUOS A CIIAM.-UAÏ
LE IJVRO.N GROS A M. LEGE.NEKVL DE MONTAL IJA.N , I*"" JUILLET 1860
A bord du Du Chayla, le i«'' juillet iSOo.
M. LE GÉiNÉRAL,
J'ai trouvé en revenant à bord du Du Chayla la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour me dire que M. l'Amiral Charner consentait comme vous à s'en rapporter provisoirement à lavis que je pourrais donner au sujet du conflit qui s'est élevé entre vous et M. le Commandant en chef de nos forces navales en Chine. Je vous ai dit sincèrement que je reconnaissais mon incompétence à résoudre la c[uestion actuelle et ce n'est que sur vos instances réitérées que je n'ai pas cru pouvoir me refuser à émettre un avis, mais un avis qui ne doit avoir pour vous comme pour M. l'amiral Charner que la valeur que vous voudrez bien lui donner l'un et 1 autre.
J'ai lu avec attention la correspondance qui a été échangée entre vous et M. l'amiral Charner, j'ai lu aussi les doubles instructions qui vous ont été données à Paris, et, avec non moins de soin la lettre que m'a écrite l'amiral Charner et les pièces qui s'y trouvaient jointes. Or voici en peu de mots, comment se présente à mon esprit la question spéciale dont il s'agit.
Il résulte pour moi de l'étude que j'ai faite de toutes ces pièces qu'en présence de l'ennemi ou dans une position dillicile, les bâtiments légers détachés de l'escadre pour agir de concert avec vous et en l'absence de V amiral auraient à recevoir de vous des ordres directs au lieu de n'avoir qu'à se rendre à vos réquisitions ; mais la situation qui a amené le conflit actuel n'est pas celle dont je viens de parler. L'action directe de l'amiral sur le Du Chayla, qui même n'est pas. un bâtiment de flottille n'a pas, il me semble, cessé d'exister. Le Du Chayla reçoit plusieurs fois par jour les ordres de l'amiral ou lui en demande, car le Du Chayla mouillé à Chang-Haï et l'amiral mouillé à Wou-soung se trouvent dans les mêmes eaux, séparés seulement par une distance de quelques milles.
Je crois donc que, dans la position actuelle, le commandant du Du Chayla en obéissant aux ordres qu'il a reçus de l'amiral
LETTKK DU ItAUON GHOS A S. E. M. THOLVliiMiL 223
n'aurait qu'à se rendre immédiatement aux demandes que vous jugeriez convenable de lui adresser dans l'intérêt du service.
J'aurais vivement désiré, M. le Général, pouvoir rester étranger au léger conflit qui vient de surgir et qui, je l'espère bien, pourra être facilement oublié ; mais j'ai voulu, même au risque de me tromper, faire ce qui dépendait de moi pour concilier des opinions différentes. Le principe auquel se rattache de part et d'autre la question spéciale dont je n'ai qu'à m'occuper, me semble avoir une portée qu'il est difficile de méconnaître et ce n'est que le gouvernement de l'Empereur qui seul peut faire savoir comment il entend que soient comprises ou interprétées les instructions cju'il a données aux Commandants en chef militaires et maritimes de notre expédition en Chine.
Ces instructions contiennent quelques lignes sur l'esprit desquelles il ne peut y avoir de divergence entre nous. « Chacun « apportera dans l'accomplissement de sa mission cet esprit de ce mutuelle bienveillance et de dévouement à la cause commune « qui rend tous les devoirs faciles en laissant chacun se mouvoir « dans la sphère de ses attributions régulières. »
C'est, je n'en doute pas, la devise que nous avons adoptée tous les trois.
Agréez, etc.
B°" Gkos.
Rien ne retenait plus les ambassadeurs à Chang-Haï, et ils se mirent en route pour Tche-fou, lord Elgin le 5 juillet, le baron Gros le 7.