‹ L'expédition de Chine de 1860; histoire diplomatique, notes et documents;Chapitre 34 sur 236 · I. James Mongan, -j- 19 déc · texte numérisé non relu

I. James Mongan, -j- 19 déc

■j. Lettre du 3o juin i85g.

64 AFFAIRE DE TA-KOC, JLIX 1 869

lion que l'Amiral me donna de ces estacades, que le passage pourrait être fort diiricile à forcer : cependant sur la question que je lui lis si, avec les forces dont il disposait, il crovait pouvoir surmonter ces obstacles, il me répondit avec une si noble assurance qu^il nen doutait pas, qu'il me fit partager à un haut degré sa confiance. Là dessus nous nous séparâmes sans que je lui eusse exprimé une opinion sur le parti qu'il y avait à prendre et me bornant à lui dire que j'allais en conférer dans la journée avec M. Mrucc ».

« Je ne me dissimulai pas en ce moment l'extrême gravité de l'opinion que j'étais appelé à donner. Il ne m'était plus permis de douter en présence des défenses accumulées à l'entrée de la rivière et l'attitude tacitement hostile des autorités locales, que le Cabinet de Pe-king, quoique parfaitement instruit de nos intentions appuvées sur les termes des Traités, par nos notes du 18 Mai adressées à Kouei-liang de Hongkong et probablement même par celles remises à ce Commissaire Impérial à notre arrivée à Cbang-Haï, que le Cabinet de Pe-King, dis-je, ne fut résolu, et cela de longue main, à s'opposer par tous les movens à notre passage. Il est vrai que cette conduite était en contradiction llagrante avec les assurances si positives et si pacifiques données par Rouei-Liang à M. Bruce à la veille du départ de Chang- Ilaï : mais cette contradiction pouvait s'expliquer de diverses manières, soit par ce cjue l'on savait depuis longtemps de 1 existence à la Cour de Pe-King de deux partis, l'un inclinant à la paix, c'est-à-dire aux accommodements avec les Etrangers et dont le principal représentant était Kouei-liang, l'autre poussant à la guerre et la rupture des Traités et qui depuis noti'e retraite du Pei-ho l'année dernière serait redevenu prédominant, soit, ce qui n'est pas impossible quoique cependant peu probable, par un acte d'extrême duplicité de kouei-liang lui-même, qui n'avant pu réussir à nous retenir à Chang-Haï aurait voulu par des assurances mensongères de dispositions amicales nous entraîner plus sûrement dans une sorte de guet-apens. Toujours est-il que ces assurances du premier Ministre de l'Empire chinois, reconnaissant si formellement notre droit d'aller échanger les Traités à Pe-king et invitant même le Ministre anglais à se rendre à T'ien-tsin, légitimaient plus que jamais notre résolution de poursuivre sans retard notre voyage vers la Capitale. — D'un autre côté, le temps quoiqu'encore suffisant pressait pour que nous puissions être rendus à Pe-King à temps pour effectuer l'échange des latiûcations dans les délais fixés, et si

AUlUVliE UKS l'LlilMI'OTKM'lAllŒS AU PKI-IIO 65

nous nous laissions arrêter, non plus par des ruses dlplomali([ucs, mais par des obstacles matériels mis en travers de notre chemin, si nous permettions au Gouvernement chinois, au moment d'inaugurer et de mettre en vigueur les nouveaux Traités, de se soustraire par la menace d'une résistance ouverte à la première de ses obligations, dans c|uelle position nous trouverionsnous pour procéder à la mise à exécution des autres stipulations de ces mêmes Traités, pour donner suite surtout aux instructions de nos Gouvernements qui nous prescrivaient de remettre nos lettres de créance dans les mains de ri']mpereur de la Chine lui-même et d'établir en général les. nouvelles relations à Pe- Iving sur un pied digne des nations cjue nous représentions ?

« Quant à ce qu'il pouvait y avoir de coûteux et de hasardeux à entreprendre de forcer le passage du Pei-ho, j'ai considéré que puisque nous n'avions en ce moment aucune force à mettre à côté de celles des Anglais, c'était une question qu'il appartenait exclusivement au Ministre et à l'Aniiral Britannicjues de décider entr'eux, que je ne pouvais avoir à cet égard qu'une voix consiiltalive. Toutefois Mr. Bruce m'avant tracé nettement dès le principe de cette alTaire la marche qu'il se proposait de suivre, ce plan ayant été adopté par nous de concert et suivi sans en dévier jusqu'à notre départ de (.hang-Haï, j'ai dû tenir compte aussi de la mesure dans laquelle je me trouvais moi-même engagé comme Représentant du Gouvernement de l'Empereur.

« Or, comme la situation que nous avons trouvée à notre arrivée ici, celle d'un appareil de résistance de la part du gouvernement chinois, n'était point une éventualité imprévue, cjue bien au contraire elle était entrée dans nos prévisions, tellement que le Ministre anglais de concert avec son Amiral avait amené au Pei-ho une force à peu près égale (au moins en artillerie pouvant franchir la barre) à celle que présentaient l'année dernière nos pavillons réunis, il m'a paru qu'il n'y avait pas de motifs pour nous de changer subitement de ligne de conduite et d'abandonner avec grande perte d'ascendant moral, les avantages déjà acquis de notre position, à moins cjue l'Amiral Hope ne nous déclarât qu'il ne croyait pas ses forces sufTisantes pour pouvoir triompher des obstacles qu'il avait devant lui. Malheureusement ce brave Amiral conliant avec raison dans la puissance considérable de ses batteries mobiles, et surtout, comme l'événement l'a prouvé, dans la vaillance à toute épreuve de ses marins et de ses soldats animés par son exemple héroïque, a partagé l'erreur où était tout le inonde sur la résistance cjue des CoRDiEK. — Expécl. de Chine, i8()o. 5

(j(j AKtAïui; m: tv-kul, juin i8Ô(j

Chinois étaient capables, abrités derrière des ouvrages bien construits et d'un dilllcilc abord, d'opposer à une attaque quel- (pi'impélueusc et bien dirigée qu'elle fût, de forces européennes.

« Tel est l'ensemble des considérations qui inaniènenl à conclure que, dans la situation où nous étions placés nous devions nous ouvrir même par la force les portes du Pei-ho, et continuer notre marche vers la capitale, du moment que l'Amiral llope, qui était le seul juge compétent de la question militaire, croyait pouvoir répondre du succès de l'entreprise. Mon opinion étant une fois arrêtée, il me restait à la faire connaître à M. Bruce. Comme je me trouvais indisposé et que la mer était assez mauvaise, jugeant d'ailleurs que dans nos positions respectives il y avait peu matière à discussion sur une pareille décision, je chargeai le Premier Secrétaire de cette Légation de se rendre auprès de lui, de s'enquérir d'abord de la manière dont il envisageait la situation et de lui faire connaître ensuite ma manière de voir, avec toute la réserve que comportait ma position. M. Kleczkowski trouva d'abord M. Bruce assez réservé et comme incertain du parti qu'il devait prendre : cependant ayant remis sous ses veux l'ensemble de la situation et lui avant laissé entrevoir la conclusion à laquelle jetais arrivé, il amena bientôt le Ministre Anglais à lui dire qu'en elTet, au point où les choses en étalent arrivées, il ne voyait pas c[ue nous eussions d'autre alternative que de remettre l'affaire dans les mains de l'Amiral et de l'inviter, s'il le jugeait praticable, à nous ouvrir le chemin de T'icn-Tsin. Il fut convenu en conséquence que M. 13ruce écrirait immédiatement une lettre à l'Amiral dans ce sens et effectivement dans l'après-midi du même jour il me lit parvenir une copie de cette lettre qu'il venait en même tenqjs de faire remettre à l'Amiral.

« Je ne dois pas omettre d'ajouter qu'en envovant mon Premier Secrétaire de Légation auprès de M. Bruce, je l'avais chargé aussi de lui dire que, quoiqu'à mon grand regret les bâtiments dont je disposais ne pussent prêter à son Amiral qu'un faible secours, j'entendais ne pas me séparer de lui en aucune circonstance et qu'en cas de conflit notre Pavillon devait flotter à côté du Pavillon Anglais ; qu'en conséquence le jour où l'Amiial Hope entreprendrait de forcer le passage de la rivière, le I\or:agaray bien que faiblement armé, et la Compagnie de débarquement du Du Chayla forte d'environ 60 hommes, ainsi que son Commandant, iraient se placer sous ses ordres.

ARUIVÉli UliS l'LLMPOTKNTlAlKKS AL' I>lil-110 U7

« Le lendemain 22, M. Bruce vint nie \oir à bord du Du Chayla et comme je lui dis que je me disposais de mon côté à aller lui rendre visite ainsi qu'à l'Amiral Hope, il me proposa de me conduire à bord de la Chesapeake (frégate amirale) dans la canonnière qui l'avait amené. L'Amiral au moment où nous approchions de sa frégate vint lui-même à bord de la canonnière qui servait en même temps à ses propres communications, de sorte que nous nous trouvâmes pour quelques instants réunis. J'en profitai pour mettre l'entretien sur ce qui avait été convenu la veille et il demeura bien entendu que l'alîaire était désormais remise entre les mains de l'Amiral qui prendrait le temps et les moyens qu'il jugerait le plus à propos pour forcer les barrières, sans toutefois tirer le premier coup de canon. Le même jour dans l'après-midi, l'Amiral fit remettre à terre une nouvelle sommation à l'adresse des autorités locales, les engageant à retirer sans délai les obstacles qui barraient le passage, faute de quoi, il y procéderait lui-même et y emploierait au besoin la force. »

Notre Ministre eut certainement le tort de consulter exclusivement le ministre et Tamiral anglais et de disposer sans le consulter du Commandant français. Celui-ci ne manqua pas de mentionner cette omission dans son rapport au Ministre de la Marine, et celui-ci, l'amiral Hamelin, en prévint dans ces termes son collègue des AfTaires étrangères en lui envoyant le rapport de M. Tricault, le 16 septembre i85g :

Vous remarquerez sans doute, comme moi, que M. de Bourboulon, sans tenir compte de la présence de forces françaises sur les lieux, a remis entre les mains de l'Amiral Anglais la défense de nos intérêts. Je regrette ce procédé qui a privé M. le Commandant Tricault de toute participation dans les résolutions qui ont été prises et qui ne lui a laissé d'autre alternative que de se mettre aveuglément à la disposition du Commandant en chef anglais avec les forces dont il disposait. »

Cet acte de M. de Bourboulon et ses décisions furent loin de recevoir l'approbation de ses chefs ; dans une lettre de Biarritz, i!\ septembre 1869, dans laquelle le comte ^\ alcAvski

68 AFFAIUE DE TA-KOU , JUIN iSôcj

annonçait à noire représentant en Chine que « le Gouvernement de l'Empereur a décidé d'infliger aux Chinois le châtiment exigé par une violation aussi éclatante des règles les plus essentielles du droit international », le Ministre des Affaires étrangères écrivait :

« Les circonstances qui ont précédé votre arrivée devant le Pei-ho, comme celles qui ont accompagne l'attaque des forts de Ta-kou, ont été l'objet d'un examen particulier de la part du Gouvernement de l'E^mperour, et je ne dois pas vous cacher qu'il ne lui est pas démontré (jue les choses aient été menées avec toute la circonspection et avec la prudence qu'il eût été nécessaire d'y apporter. Il semble en elTet que de concert avec -Mr. lîruce, vous auriez pu tenter de plus grands elTorts pour vous assurer l'accueil pacifique, sinon cordial, cpii était dû aux Envoyés de la France et de l'Angleterre. Je ^uis loin de penser que votre Collègue et vous, vous auriez réussi par la voie des négociations à obtenir l'entière exécution de la clause du Traité de T'ien-lsin stipulant votre admission et l'échange des ralillca- (ions à Pe-King ; mais malgré toutes les raisons que vous pouviez avoir pour présumer que le Gouvernemenf chinois avait résolu de vous fermer l'accès du IVi-ho, il eût été convenable dépuiscr tous les moyens de persuasion avant de recourir à l'emploi de la force, à moins qu'il ne fût également manifeste que vos démarches auraient été vaines et que les movcns d'action dont disposait l'amiral Ilope, étaient sullisants pour vous ouvrir le chemin do Pe-king et garantir votre arrivée dans celle capitale. »

Le Ministre des Affaires étrangères ajoute :

« M. le Ministre de la Marine a regretté la déterminalion que vous avez prise de remettre complètement le soin de nos intérêts à M. l'Amiral IIopc au moment où il a été décidé qu'on forcerait l'entrée du Pei-ho, et sans mettre M. le Commandant Tricault à même de participer à l'examen des dispositions qui ont été prises dans cette circonstance. Je ne puis que partager le sentiment de M. l'Amiral Hamelin. Il était indispensable, sans nul doute, de réunir la direction des opérations militaires, et la disproportion de nos forces avec celles dont M. l'Amiral Hope disposait, comme le grade élevé de cet officier, vous autorisaient . pleinement à inviter M. le Commandant Tricault à agir, sous

ATTAQIR OES lOIlTS OK T\-KOII Cyq

SOS oniros, au moment de l'action ; mais il aurait été désirable (jue rollicicr supérieur, qui représentait la Marine Impériale, eût été admis à apprécier les mesures que le Commandant en chef des forces anglaises jugeait utiles d'adopter et à l'exécution dosquelles le Du Chayla devait prendre une part active. »

ATTAQUE DES FORTS DE TA-KOU, IVllS iSSq.

Le 21 juin, M. Bruce, tant en son nom qu'en celui de M. de Bourboulon, adressa une lettre à l'Amiral Hope, le prévenant qu'ayant examiné avec soin l'état des affaires, les deux ministres trouvaient qu'ils ne pouvaient retarder plus longtemps le moment de remonter à Pe-King pour échanger les ratifications des traités et qu'en conséquence, ils remettaient les affaires entre ses mains pour qu'il débarrassât la rivière des obstacles qui les empêchaient de remonter à T'ien-tsin.

Le 20 juin se passa sans incident et le Norzacjnray franchit la barre sans difficulté.

Le 24 juin, l'Amiral prit ses dispositions pour forcer l'entrée de la rivière, et dans la nuit du 24 au 26, il essaya sans succès de faire sauter les estacades.

Le 25 à 9 heures du matin, une jonque apportait une lettre datée du 28 du gouverneur-général du Tche-li, Hengfou annonçant son arrivée à Pe-t'ang, port un j^eu au nord de Ta-kôu, et que dès que Kouei-liang et Houa cha-na seraient arrivés, il avait l'ordre de recevoir les Plénipotentiaires dans cet endroit et de les conduire à Pe-king.

La lettre arrivait sans doute un peu tard, puisqu'on avait décidé d'attaquer Ta-kou à 10 heures du matin, mais il est bien certain que moins de suffisance de la part de l'Amiral Hope, d'obstination de la part de M. Bruce et de faiblesse de la part de M. de Bourboulon aurait évité ce qui a été en réalité un humiliant désastre pour les flottes alliées et surtout pour les Anglais responsables de l'affaire.

7© AFFAHU: nV. T\-KOr, .TlIN 18.")^

« Le gouverneur général annonçait (ju'il était venu par ordre de l'Empereur à Pe-T'ang Ho, port situé au nord de Ta-kou pour ollrir ses services au Ministre anglais, et qu'aussitôt que les Commissaires Impériaux kouei-Liang et Houa-cha-na qui avaient reçu l'ordre de retourner à Pe-King, v seraient arrivés, ils viendraient le recevoir à Pc-T'ang Ho, d'où il pourrait se rendre par terre à la Capitale. Celte communication pouvait paraître à première vue assez salisfaisante ; mais, outre le manque de forme sur un point essentiel signalé par le Secrétaire-interprète, Mr. ^^ ade, et ce qu'elle avait de tardif, puisque dès le r8, l'Amiral Hope avait donné avis aux autorités locales de notre arrivée, elle était en contradiction manifeste avec les termes si explicites de la dernière Note du principal Secrétaire d'Étal à Mr. Bruce, indiquant, avec des assurances qu'il serait reçu de la manière la plus amicale et la plus courtoise, T'ien-tsin comme l'endroit où il pouvait se rendre et où le haut Fonctionnaire désigné par l'Empereur viendrait sans doute le rencontrer ainsi que les Ministres de France et des Etats-Unis pour le conduire à la Capitale. Cette lettre du Gouverneur-général du Tchc-li n'était donc qu'une nouvelle feinte pour éluder l'échange des ratifications des Traités dans les iermes qui v étaient stipulés et pour engager le Ministre Anglais dans des délais et des négociations inextricables. Quant au Ministre de France, il n'en était pas fait mention, quoique mes Notes adressées à Kouei-Liang à Macao et en dernier lieu de Chang-Haï eussent été indubitablement transmises à Pe-King et que les notifications de l'Amiral Anglais eussent été faites en mon nom comme au nom de son propre Ministre. M. Bruce, outre qu'il était bien tard pour essayer d'arrêter l'Amiral qui à cette heure était peut-être déjà engagé dans son opération, avait donc cru devoir renvoyer la dépêche en V faisant répondre par M. Wade'. »

M. 'Wade faisait remarquer dans cette réponse quelques impropriétés de forme dans la dépêche du Gouverneur général qu'il renvoyait pour faire les corrections nécessaires, en même temps qu'il avisait les autorités chinoises que son Ministre se rendait directement à T'ien-tsin et que c'est dans cette ville que devraient lui être adressées les lettres.

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