CHAPITRE VII
Le l'résiilent lil au conseil des ministres une lettre écrite par lui à l’un de ses oniciers d'ordonnance, parti la veille pour Rome. — Véritable caractère de la leltre i Edgard Key. — Assez insignifiante comme document diplomatique destiné à rester secret, elle ne devait prendre de l’importtnee que par la publicité qui lui serait donnée. — Il est convenu entre les ministres et le Président qu'elle serait simplement communiquée par le lieutenant-colonel Ney au général de Rostulan. — Les dispositions connues de l'esprit public en France assuraient à son auteur un succès populaire, si Jamais elle venait à être mise au jour. — L’opinion française a toujours pris parti pour le pouvoir laïque contre le pouvoir religieux. — .Vrrivé à Rome, M. Ney va lire la pièce dont il est porteur au général Rostolan, et lui demande, de la part du Président, de la porter i l’ordre du jour de l’armée. — Refus du général et raisons de ce refus. — La lettre, imprimée dans un journal de Florence, est répandue 1 Rome malgré la défense du général en chef. — fclle est publiée le 7 septembre dans le Moniteur français. — Consternation des catholiques. — M.dcFalloux, éloigné de Paris depuis quelques semaines, se hâte d’y revenir. — Sa conférence avec le Prince-Président. — Note au Moniteur du 10 septembre, qui déclare que la communication de la lettre, faite par le Président à ses ministres, avait éui purement confidentielle et excluait toute idée de publicité. — Cette note est consnlérée comme le désaveu de la lettre. — Colère et railleries contre le Président dans les journaux avancés.
txis insistances continuant auprès du général de Rostolan pour obtenir la publication officielle de la lettre à Rome, cet officier général persévère dans son refus et envoie sa démission. — Opinion de Napoléon sur l’obéissance passive. — Grand service rendu par la fermeté du général Rostolan.
KITet produit à Gaëte par la lettre du Président. — Au lieu de venir à Castel- Gandolfu, comme il se disposait à le faire, le Pape se retire de Gaéte i Portici. — Le motu proprio. — L’amnistie. — Funeste influence de la
Icare iEdgard Ney sur ces deux actes. — Demandes de nos jilciiipolentiairea écartées au dernier moment après avoir été accordées.
i.’Assembléc législative et la lettre du Président. — Rapport de M. Tliiers du 13 octobre. — Discussion le 18 et le 19. — M. de Tocqueville. — M. Mathieu (de la Drôme). — M. Tliiiriot de la Rosièic. — M. Victor Hugo. — )l. de Hontalenibert. — M. Udiloii Barrot. — Ordre du jour de M. Victor Hugo, .ipprobatif de la lettre du Président, repoussé jrar 409 voix contre 180 qui volent pour l’ordre du jour pur et simple. — Ce que l'Assemblée a voulu dire au Pape par ce vote.
Pic IX, rassuré sur les intentions du gouvernement français, se dispose à revenir à Rome à la fin de novembre. — Le message du 31 octobre lui fait de nouveau abandonner ce projet. — Le minislère d'action. — Bruiu de coups d'ÈUit démentis avec indignation par le Mmiileiir du 10 novembre. — Mission de S. Em. le cardinal archevêque de Bourges auprès du Saint- Père. — Pic IX. se décide à rentrer dans sa capitale. — Journée du 12 avril 1850. — Phase du coup d’État où la France fait relâche à ses instances libérales auprès du gouvernement pontifical. — Date où doit s’arrêter cette histoire.
Les choses en étaient à ce point de complication à Rome et d’irritation à Paris, lorsque, dans une réunion du conseil des ministres où M. Passy lisait un rapport sur les finances, le Président de la République fit passer incidemment et confidentiellement à M. de Tocqueville, puis à M. de Falloux, une lettre qu’il venait d’adresser à l’un de ses officiers d’ordonnance, envoyé en mission auprès du remplaçant du général Oudinot. Cette lettre, dont lecture fut donnée avant la fin de la séance, ne produisit pas tout d'abord sur ceux qui l’entendirent l’effet quelle devait produire sur le public. Le motif en est facile à deviner ; elle se présentait, en effet, modestement, Sans prétention ofiicielle et sous des formes familières -| qu’on n’a plus retrouvées dans le document inséré quelques jours après au Moniteur. Elle était d’ailleurs gracieusement' communiquée par son auteur, mais nullement mise en délibération. Pouvait-elle passer pour un ma-
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nifeste de gouvernement? L’idée n’en vint à personne, puisque en même temps qu’on en révélait l'existence aux ministres, on leur annonçait qu’elle était partie depuis vingt-quatre heures. A chose faite, conseils pris. H n’étail plus temps de se demander s’il eût mieux valu ne pas la faire ou la faire autrement, mais il importait de savoirs! i- cet acte tout personnel au Président deviendrait jamais ' un acte public. Sur ce point, et bien que par le ton d'intimité de plus d’un passage on eût semblé vouloir aller audevant du soupçon pour le détnûre, il fut répondu sans ' hésitation quelle serait tout simplement mise par M.Nej' sous les yeux du général de Rostolan. Que les sentiments exprimés dans cette lettre eussent plus d’un adhérent dans le conseil des ministres, nous avons lieu de n'en pas douter ; mais que la proposition de livrer aux journaux One pièce pareille eût la moindre chance d’être accueillie, c’est à quoi ne pouvaient songer ni le Président ni aucun de ses confidents.
A défaut d’objections d’un ordre plus élevé, le premier obstacle à ce projet eût surgi naturellement des dissentiments qui existaient au sein du cabinet sur la manière d'entendre et de conduire les affaires de Rome. La lettre elle-même n’aurait pas eu dans tous ses détails l’appro bation de ceux qui en adoptaient l'inspiration premièrê. On savait, par exempte, que M. Odilon Barrot n’admetlaif , pas comme sérieuse l’idée de décréter le Code Napoléon à Rome. Dans cette formule empruntée au vocabulaire traditionnel de l’opposition, il ne voyait qu’une étourderie de la vanité nationale et s'en était expliqué en termes
assez vifs. « Le Code Napoléon chez le Pape, avait-il dit, savez-vous bien ce que vous exigez là? Est-ce par hasard le mariage civil que vous prétendez lui imposer? Est-ce le principede l’incompétence absolue de l’État en matière de foi? Est-ce l’entière séparation du spirituel et du tempo- ^ rel? Mais c’est une abdication et non des réformes que j' vous demanderiez ainsi au pouvoir pontifical. Or, sauf l’état des personnes qui parait inconciliable en plus d’un point avec la souveraineté particulière au Saint-Père et nécessaire à la chrétienté, ignorez-vous que le Code Napoléon était romain avant d’être français?... » Ainsi, le jurisconsulte homme d’État pressentait la puissante réfu- -|talion qui devait être faite de nos jours de cette banale utopie*. Quant à M. de Falloux,il devait nécessairement en penser au moins autant que M. Barrot sur ce point spécial, et ne pouvait, en outre, que réprouver, en thèse générale, le projet peu filial de présenter au Pape des sommations respectueuses dans le Moniteur. Partant le soir même pour les eaux, il s’était fait répéter, avant de quitter le conseil, l’assurance que cette lettre n’était en aucun cas destinée à la publicité, et n’avait voulu y voir, j comme tous ses collègues, qu’une salislaction accordée y aux sentiments connus du Prince-Président.
Réduite à cette signification, la lettre à Edgard Ney, pour lui donner le nom qu’elle gardera dans l’histoire, ^ n’était ni un scandale ni même une innovation par trop
' Voir U deuxième parlie du beau livre de M. Sauzet, inlitul- : Rome devant F Europe, dans lequel la politique et le palais ont reconnu également un de leurs maîtres.
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téméraire; elle ne faisait, après tout, que répéter en les exagérant les prétentions et les insistances de nos agents politiques à Gaëtc. Dans la forme elle dépassait, il est xrai, le conseil pour atteindre à l’exigence; mais le silence devait tout couvrir, et c’est surtout en diplomatie qu’il est vrai de dire que le papier souffre tout. Si jamais on venait à réaliser pour tous les États ce que l’on a fait si heureusement pour la République de Venise, et que les correspondances secrètes des ambassadeurs fussent produites au grand jour, la lettre du 1 8 août prendrait, on peut l’affirmer, un rang des plus humbles dans cette exhibition. Elle ne disait absolument rien de nouveau et n’indiquait aucun moyen de se tirer d’une question dont elle compliquait à plaisir les embarras. La publicité seule allait lui donner, avec l’im- __ portance du nom qui l’avait signée, la portée d’un acte politique.
Maintenant était-il présumable que ce document, si visiblement destiné à faire du bruit, n’avait été rédigé que ' pour passer de la poche discrète d’un aide de camp dans -, les archives de la légation française à Rome? Pour qui, en vérité, aurait-il été écrit? Serait-ce pour le destinataire dont il a gardé le nom? Mais M. Ney n’avait nul besoin de connaître la pensée du chef de l'État sur le gouvernement des cardinaux ; il n’allait pas à un congrès, il n’était pas un diplomate ; il était tout simplement un aide de camp portant des dépêches. Était-ce pour le Pape? Mais on savait trop qu’il ne pouiTait qu’en être froissé et — par le fond et par la forme. Était-ce, comme on l’avait
prétendu, pour le général en chef et nos chargés d’affaires? Mais à quoi bon dans leurs mains ce document de plus, non officiel, contestable, personnel, et où d’ailleurs il y avait pour eux tant à retranclier et rien à apprendre? ,
Mais il s’en fallait qu’il en fût du public comme des diplomates, et c’était bien à lui, comme le prouv’a la conduite de M. Ney à Rome, que la lettre était adressée. Le public, lui, ne savait rien de la question romaine, sinon qu’un Pape libéral et clément avait été chassé de son palais par des hordes criminelles, et que l’armée française devait l’y ramener libéral et clément comme il en était sorti. Que Pie IX se fût prêté trop^ complaisamment au noble désir de voir tout le monde heureux autour de lui, qu’il fût sage et peut-être nécessaire de profiler d’une lamentable expérience pour restreindre d’imprudente^ concessions, c’est ce que pensaient quelques bons esprits, mais ce qu’on eût tenté vainement de persuader au grand nombre. L’opinion française, entend que l’on fasse toujoui-s large mesure de droits et de libertés aux peuples dont elle épouse la cause. Elle n’est pas, cela est vrai, sans avoir consenti pour elle-même à de regrettables réductions, mais elle est intraitable, s’il s’agit de quelque voisin opprimé. Au rebours du précepte égoïste sur la charité bien ordonnée, nous faisons volontiers commencer notre liberté par les autres, allant nous battre pour la république en Amérique avant de la rapporter chez nous, et fondant des gouvernements constitutionnels au delà de nos frontières pendant que nous nous conten-
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tons en deçà d’un régime moins avancé. On n’est pas impunément le peuple de 89, un peuple de philosophes et de soldats! Rien d’humain ne nous semble étranger, sinon parfois nos propres affaires. Le monde est le client de notre Révolution ; elle plaide et gagne pour lui les \^causes qu’elle a tour à tour gagnées et perdues pour nous. Toute atteinte portée, n’importe où, à certains principes dont elle vit, à l’égalité démocratique tout d’abord, lui semble une intolérable provocation. Le mot d’ancien régime lui est naïvement odieux ; la prédominance, sur un point quelconque du glolie, d’une noblesse ou d’un clergé, l’exaspère et lui mettrait volontiers les armes à la main. Qu’on veuille bien y prendre garde, ce que le vulgaire reproche implacablement à l’Angleten’e, ce n’est ni sa liberté ni sa puissance, ni sa politique dominatrice, ni son industrie conquérante; c’est tout d’abord d’avoir gardé du moyen âge un corps privilégié qu’on appelle l’aristocratie. Et contre le gouvernement du Pape, tous les griefs ne se résument-ils pas dans un seul, l’existence d’une caste privilégiée, d’un clergé qui se mêle d’administration et de politique?
Concluons donc, sans trop de témérité, que si le pouvoir temporel des Papes est encore populaire en France, c’est peut-être parce qu’il rappelle au monde Charlemagne et les glorieuses traditions des largesses de nos anciens rois, mais ce n’est pas à coup sûr pour lui-même. U n’est pas de nation qui se soit armée plus souvent pour la défense du Saint-Siège, et il n’en est pas non plus que les déclamations contre les empiétements du clergé trouve
DE L'EXPÉDITION DE ROME EN i849. 313
pins crédule et plus prompte à toutes les violences. En affirmant que la loi est athée et doit l’être, on a révolté le sentiment modéré de notre temps; mais celui qui a dit plus sensément : La loi est laïque et doit le rester, a parlé le vrai français dn dix-neuvième siècle.
Cette confession du siècle, dont àssurément l’auteur de la lettre à Edgard Ney avait entendu quelque chose, ne serait pas complète si nous n’ajoutions que l’idèe de l’indépendance nécessaire de la Papauté est loin d’ètre arrivée chez nous à la rigueur d’une règle sans exception . Indépendante de l’Empire au moyen dge, indépendante de l’Espagne au seizième siècle, indépendante de l’Autriche dans le nôtre, cela va sans dire, nous l’avons voulu et nous le voudrions encore au prix des plus longues guerres; mais, indépendante de la France elle-inéme, on semble ne pas en apercevoir la convenance. Nous avons toujours été Guelfes en Italie, mais à condition d'y reirplacer les Gibelins. « Comme Français, disait un orateur catholique* rappelant tes scènes de Fontainebleau entre un vieux moine prisonnier et le maître du monde, je me sens obligé à beaucoup d’indulgence! » Cette naïve indulgence va, sans qu’on daigne le remarquer, jusqu’à la complicité. Depuis les brutalités de Nogaret jusqu’aux bravades du marquis de Lavardin, le préjugé national ne s’est jamais lassé de donner raison au pouvoir laïque contre le pouvoir clérical, et nos historiens de prendre parti pour nos rois contre les Papes. Il a fallu que Pie Vil fût persécuté dans
' M. Granier He Casugnac, rapporteur du projet d’adrease pour 186 1 .
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sa personne, il a fallu le voir, au lendemain des scènes (k* 93, passer sur nos grands chemins escorté par les gendai^mes de l’Empereur, pour que la pitié publique se soit rangée de son côté. Encore ne fut^elle pas assez puissante, on le sait, pour refouler les adulations officielles et desceller toutes les lèvres qui auraient dû pu'ler I D'instinct et • de tradition, la France est portée à croire qu’elle doit dominer à Rome. Quoi d’ étonnant si, ne pouvant plus y prétendi’c par l’influence, depuis qu’elle s’appelle la Révolution, elle a tenté plusieurs< fois d’y atteindre parla force? Le pouvoir temporel des Papes est si bien son " ouvrage, qu’elle réclamerait volontiers comme naturel le droit de reprendre ce qu’elle a concédé. On cite toujours, et l’on croit rêver en le lisant, le décret de Schœnbrunn, par lequel Napoléon revient « sur la donation de son pré- , décesseur Charlemagne. » Mais, moins d'un siècle et demi avant, l’ambassadeur de Louis XIY ne reprochait-il pas à Innocent XI, qui s’était permis de réduire les franchises exorbitantes du quartier de l’ambassade française à Rome, « son ingratitude envers la maison de France ^ à la- { quelle le Pape est redevable de la plus considérable partie de sa grandeur temporelle '? n On sait d’ailleurs si ces dispositions de l’esprit public risquaient de trouver la moindre contradiction dans les sentiments du Prince-Président. Sa lettre contre le gou- ^ vernement des cardinaux, en même temps qu’elle flattait une des secrètes faiblesses du pays où il exerçait un com-
* Protest.ilion Ju marquis de laTardin contre la luille de S,i S.iinteté le l’a|>e Innoeenl XI.
mencement d'ai^itorité, répondait aux plus^ ardents souvenirs de sa jeunesse. 11 n’en faut pas davantage pour expliquer tout à la fois qu'elle ait étjé écrite et qu'elle ait été publiée. Si noqs avions à déterminer, son caractère le plus saillant, nous . dirions que rien n’y manquait de ce qui est parfaitement inutile dans un \Tai.document diplomatique et parfaitement à sa place dans une proclamation. « On voudrait, disait-elle, donner pour base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie : Dites de ma part au général Rostolan qu’il ne doit pas permettre qu’à l’ombre du drapeau tricolore. on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention... J’ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu’ils n’avaient pas môme fait mention du nom de la France ni des souffrances de nos braves soldats. Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu’on lui sache gré de ses sacrifices et de son abnégation. Lorsque nos armées firent le tour de l’Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté; 11 ne sera pas dit qu’en \ 849, une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d’autres résultats. »
Puis, résumant les conditions de la rentrée du Pape dans une adroite énumération qui ne laissait en dehors ni un sentiment généreux ni une prévention malheureuse, le Prince-Président demandait l’amnistie, la sécularisa-
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lion de l’administration, le Code Napoléon, un gouvernement libéral.
A peine arrivé k Rome, le lieutenant-colonel Edgard Ney allait lire cette lettre au général Rostolan, et lui demandait de la mettre à l’ordre du jour de l’armée. On devine l’étonnement du nouveau commandant en chef. Aux prises avec une situation qui aurait embarrassé plus d’un diplomate, il se fia hardiment aux inspirations de sa conscience, et répondit qu’il ne consentirait jamais à ruiner de ses mains l’œuvre achevée par notre armée en deux mois de travaux et d’héroïsme. Connaissant à fond la ville où il commandait depuis le 5 juillet, il ne pouvait douter un instant que la publication de la lettre de Louis- Napoléon ne fût destinée, contre le gré dé son auteur, à tourner au triomphe de nos ennemis et à l’humiliation de notre autorité. Signée dû Président seul, elle ne lui paraissait d’ailleurs revêtue d’aucun caractère constitutionnel, et n’engageait pas le ministère, qui, dès lors, resterait libre de la désavouer. On s’exposait ainsi, sans la moindre urgence et sans le plus léger profit, à diviser le gouvernement, qui, devant l’étranger surtout, doit toujours se montrer uni. Le général consentait donc à recevoir, à titre confidentiel, cette importante communication, prêt à en tenir compte respectueusement, comme de l’opinion du premier magistrat de la République, mais il refusait absolument d’en laisser rien connaître à l’armée ni aux Romains.
L’aide de camp, moins préoccupé de peser la valeur des graves raisons qu’on lui opposait que d’exécuter une
consigne, ne déguisa pas qu’il a\ait ordre d'obtenir l’insertion de ce document dans le journal officiel de Rome, et remit au général une seconde lettre du Président, qui confirmait à la fois le contenu de la première et l’injonction transmise par M. Ney de la rendre publique. M. de Rostolan s’obstina noblement dans son refus ; ce n’était pas, suivant lui, la peine d’avoir chassé Garibaldi pour reprendre nous-mêmes son œuvre et relever ce que nous avions abattu. L’insistance de M. Ney s’étant produite alors en termes plus vils, le général dut lui rappeler que personne n’avait le droit de parler devant lui sur le ton de la menace, et qu’il le ferait arrêter, si, malgré sa défense, la pièce dont il était porteur venait à être imprimée dans le rayon de son commandement. Peu de jours après, l’envoyé du prince Louis-Napoléon étant reparti, la lettre, qui avait circulé à Rome en copies manuscrites, y était répandue à profusion dans le Moniteur toscan.
En même temps, une dépêche télégraphique, partie de Paris le 6 septembre et provoquée par le rapport de M. Ney sur son entrevue avec le général de Rostolan, signifiait à ce général que le ministère désirait, comme le Président, la publication de cette pièce à Rome. Ne mettant pas en doute que ce désir ne fut immédiatement obéi, le gouvernement insérait la lettre désormais historique au Moniteur du lendemain'. Les catholiques, qui en étaient restés aux déclarations faites au nonce parle candidat à la prési-
* Voir le Mon<(«tir du 7 jepicmbre 18W
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deiice, lüi-ent conslernés el l efusèrenl de croire au témoignage de la feuille officielle. Un ou deux de leurs jour- -l" nauxosèrenteependant signaler la serre de l’aigle impérial sous cet acte d’audacieuse initiative. Mais, sauf quelques banales réserves de défiance, l’acclamation fut unanime dans les partis révolutionnaires. Tous, depuis les socialistes, encore frémissants des proscriptions du 15 juin, jusqu’aux purs républicains de février, qui avaient sur le cœur la déroute du 10 décembre^ se montrèrent disposes à tout pardonner el à tout permettre au pouvoir, pourvu qu’il consentit à leur sacrifier l'établissement temporel de l’Église. Grave révélation, qui ne devait pas senir ■ d'avertissement suffisant à ceux qu’elle menaçait !
Éloigné de Paris pendant que tous ces événements venaient de se passer, M. de Falloux se hâta d’y revenir aussitôt que le Moniteur du 7 lui eut apporté la fameuse lettre. Représentant plus spécialement dans le cabinet les 4 intérêts catlioliques, il était, on peut le dire, atteint personnellement par cet éclat inattendu. Absent, mais avec la promesse que la pièce, dont il avait eu connaissance avant son départ, resterait secrète,, il avait en outre le -• droit de se dire trompé. Le soir même de son retour à Paris, et sans avoir cherché à joindre aucun de ses collègues du ministère, dispersés à la campagne dans cette saison, M. de Falloux se présentait à l’Élysée. Le Prince- Président, bien que rentré lard avec des invités et sur le I point de passer à table, voulut recevoir de suite son ministre. La conférence fut longue. Que s’y passa-t-il? Nous n’avons le droit de savoir qu’une chose, c’&st que
ItE L’EXPÉDITION DE ROME EN 1819. 319
M. de Falloux, qui avait commencé par déposer sa démission entré les mains du prince, n’en sortit qu’aprés avoir rédigé, d’accord avec le prince lui-même, une note qui parut dans le Moniteur du lendemain. Cette note était d'autant plus nécessaire, qu’aprés la publication de la lelti’e à Edgard Ney, une feuille ministérielle s’était cru autorisée à aftirmer que tous les membres du cabinet,’ sans excepter celui qui tenait le portefeuille de l’instruction publique et des cultes, avaient pleinement adhéré à oe document. La rectification du journal officiel était conçue en ces termes : « La note publiée dans la Patrie n’a pas été communiquée à M. de Falloux ; il n’eut pu en autoriser les termes. La communication de la lettre du Président a été purement officieuse et excluait toute idée de publicité'. »
Ce désaveu si explicite, arrêté entre le ministre et l’auteur de la lettre, aurait pu, assure-t-on, être envoyé au Moniteur en termes encore plus formels. Après avoir insisté longtemps, en effet, pour que la démission de M. de Falloux filt retirée, le Président lui aurait spontanément offert un projet de rédaction qui lui donnait, au détriment de la pièce insérée au journal officiel du 7, la satisfaction la plus entière et la plus inattendue. Mais le ministre catholique jugea que celle qu’il avait obtenue suffisait aux intérêts qu’il avait à cœur de défendre. Du moment où il consentait à ne pas entraîner par sa retraite la dissolution d’un cabinet qu’il croyait nécessaire au maintien du bon
' Moniteur du 10 septembre 1849.
HISTOIRE
accord entre la majorité et le Président, il devait veiller à ne rien laisser passer de ce qui aurait rendu plus difficile, et probablement impossible, la durée de ce même cabinet.
La note du 10 septembre eut, d’ailleui's, un vrai succès de scandale dans les journaux qui avaient conseillé ou applaudi la politique de la lettre. Cette scène entre le Président et l’un de ses ministres, diversement racontée le lendemain, fournit le texte aux plus audacieuses attaques fcontre le caractère de celui qui semblait avoir consenti à renier ses actes*. Louis-Napoléon fut bafoué par ceux qui le vantaient la veille, pour s’être, disait-on, laissé imposer une rétractation par le représentant du parti religieux. Les journaux graves comme les journaux pour
* Lv National du 13 septembre, entre nulres, se plalssit à citer l'Union qui louait l'esprit conciliateur, l'esprit de bonne et cordiale entente que le Président delà République avait apporté, dans la solution de cet incident; puis l'Univers, qui montrait H. de Falloux entre M. Thiers et H. I.ouis Bonaparte, agenouillés tous les deux, et le priant de reprendre à tout prix cette Fatale démission ; puis l’ytmi de la Religion, qui prétendait qu'il ne resterait de cet incident qu’un sévire avertissement pour le Président delà République. Après quoi, le National ajoutait pour son compte: a M. le Président de la République, s'il s’accommode de ce langage plus que péremptoire; s’il accepte ces leçons, ces châtiments publics, ces nasardes à lui.données, en place publique, par une poignée de sacristains, est doué d’un meilleur naturel que la plupart des hommes; son esprit conciliateur est audessus de tout éloge, et il ne manque â tant de vertus qu’un seul mérite, celui de la vraisemblance. «
Puis, passant aux membres du cabinet qui avaient inspiré le communiqué de la Patrie, et sur qui, selon lui, retombait la noie du Moniteur, le journal radical leur disait : a Maître du terrain, M. de Falloux n'y supportera pa> longtemps des collègues incommodes, auxquels il a donné l’exemple d’une volonté ferme, et qui n’ont pas su comprendre ce qu'un homme d'État gagne à se montrer résolu. > Nous pourrions multiplier les citations de celte force, mainous piéférons renvoyer les curieux aux journaux de cette époque.
rire se livrèrent à un véritable assaut d’invectives et ^ d’impertinences contre le chef du pouvoir exécutif. S’il avait fallu juger par la violence de ces déclamations de l’importance de la concession accordée à M. de Falloux, on aurait pu croire que la cause de l’Église venait de remporter quelque victoire décisive.
Telles qu’elles étaient, ces paroles, les premières que le gouvernement eût prononcées depuis la publication de la lettre au Moniteur, signifiaient tout ou moins qu’on regrettait que cette publication eût été faite. Dès lors, il était naturel de penser que le programme, qui avait rallié dès le premier jour de si inquiétantes adhésions, allait être lui-même abandonné. « M. de Falloux rentrant très-honorablement au ministère, avait dit fort sensément -J- VUnivers, la lettre du i8 août est purement et simplement retirée. » En dépit des provocations incessantes de la presse opposante, qui cherchait à fomenter des divisions dans les rangs du ministère, on se hâta de convenir qu’il ne serait plus question de cette malheureuse affaire jusqu’à la rentrée de la Législative, qui était d’ailleurs très-prochaine.
II parait certain, cependant, que les insistances continuèrent auprès du général en chef do l’armée expéditionnaire pour que la lettre reçût à Rome la consécration oflicielle qu’elle avait reçue à Paris. Mais l’obstiné — Rostolan, comme l’appelle M. Perrens', opposa fort adroitement le Moniteur du 10 au Moniteur du 7, et le
. .. ' Deux au* de révolution m Italie. .
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Journal de Rome resia fermé à ce dangereux document. Ce fut là, qu’on nouspermelle de le rappeler, un immense service rendu par la fermeté d’un vieux soldat à la cause de l’ordre et de la paix européenne. La commission gouvernementale se préparait à sortir de Rome avec tous les fonctionnaires pontificaux, aussitôt que cet ultimatum du gouverneinent français aurait été publié par l’auloriti* militaire. Dès lors la France y restait seule contre le gré I du Pape, dont elle usurpait les pouvoirs, contre le gré de la conférence de Gaëte, avec laquelle elle rompait ouvertement. M. de Corcelles n’avait pas laissé ignorer, en outie, au général Rostolan que les divers représentants de l’Huiope, ré.sidant auprès de la cour de Naples, blâmaient, comme ceux de Gaëte, nos exigences publiquement formulées, et s’apprêtaient à nous demander compte de notre présence dans la capitale des États de l’Église, si nous forcions le gouvernement de Pie IX à s’en éloigner. L’Europe, en effet, était armée contre nous des engagements que nous avions pris au moment du départ de l’expédition. « Notre intention, écrivait M. ürouyn de LImy.s, le 1 7 avril, dans une circulaire adressée à tous les agents de la République, n’a été ni d’imposer au peuple romain un système d’administration que sa libre volonté aurait repoussé, ni de contraindre le Pape, lorsqu’il sera rappelé à l’exercice de son pouvoir, à adopter tel ou t«*l système de gouvernement. »
Ainsi, pour imposer au Saint-Père la lettre à Edgard Ney, il ne s’agissait de rien moins que de risquer la guerre. Et quelle guerre! la gueree contre le Pape que
liK L'EXl'ÊÜli IU.\ DE HOME E.N 1819. ji.-)
nous venions de rétablir, et pour la révolution que nous venions de vaincre. La guerre non-seuleincnt sans inolils, mais sans alliés, car personne n'eùt pris parti pour nous en une cause si peu raisonnable, et dans un mouicnt où te continent se remettait à peine des ébranlements de 1848. L’Angleterre, sur qui seule nous aurions pu fonder quelque espoir, n’avait-elle pas demandé la première que notre occupation de Rome et d'un port de plus sur la Mé- 4literranée, fût limitée au temps 1e plus court? Plutôt que de prendre la responsabilité d’une si folle aventure, le général de Rostolan offrit sa démission, qui ne fut pas plus acceptée que ne l’avait été celle de M. de Falloux.
La lettre de refus de l’honorable président du conseil donnait même la plus entière approbation à la prudente fermeté dont le général avait fait preuve jusque-là, et l’engageait à y pereévérer. Rare et heureux exemple d’indépendance civile chez un soldat justitié par le gouvernement auquel il a résisté! Mais le chef de notre armée de - Rome comprenant, comme il l’avouait militairement dans sa réponse à M. Barrot, que les auxiliaires de la nouvelle ))olitique seraient les ennemis mêmes qu’il venait de 4lompter, et, se sentant incapable de plier sa conscience à de pareilles contradictions, crut devoir insister pour <|u’il lui fût donné un successeur'.
Si le général de Rostolan avait eu à justifier sa con- ^ duite devant ces fanatiques de l’obéissance passive qui m'oient tout naturel d’étouffer la conscience du soldat
' Voir cette )eltre à I* tin du volume.
HISTOIRE
SOUS le commandement, parce qu’ils n’ont eu aucune peine à faire taire la leur devant les perspectives de l’ambition, il aurait pu leur rappeler une curieuse décision doctrinale sur ce difficile sujet, donnée par un homme qui ne passait pas pour sacrilier trop facilement les droits de l’autorité. « Si Napoléon, disent les Mémniies de Sainte- Hélène, à propos de son refus d'exécuter les' plans du Directoire dans la première campagne d'Italie, eût mis à exécution l’ordre de son gouvernement, il se fiU porté sur Rome et Naples avec vingt mille hommes, laissant le reste de l’armée sous Manloue, aux ordres de Kellermann. L’Italie et l’armée eussent été perdues : il n'eût fait qu'obéir à des ordres supérieurs, sans doute, mais il nen eût pas moins été coupable. Un général eu chef n’est pas à couvert par les ordres d’un ministre ou d’un prince éloigné du champ d’opérations et connaissant mal ou ne connaissant pas du tout le dernier état des choses : 1° Tout général en chef qui se charge d’exécuter un plan qu’il trouve mauvais ou désastreux est criminel : il doit représenter, insister pour qu’il soit changé; enfin, donner sa démission plulôt que d’ôlre l’instrument de la ruine des siens, ‘i* Tout général en chef qui, en conséquence d’ordres supérieurs, livre une bataille ayant la certitude de la perdre est également criminel. 5® Un général en chef est le premier officier de la hiérarchie militaire. Le ministre, le prince donnent des instructions auxquelles il doit se conformer, en son âme et conscience ; mais ces instructions ne sont jamais des ordres militaires, et n’exigent pas une ohéis-
DK L KXI’KDITION DE ROME EN 1849. .5 ;
sance passive. 4° Un ordre militaire môme n’exige une obéissance passive que lorsqu’il est donné par un supérieur qui, se trouvant présent au moment où il le donne, a connaissance de l’état des choses, peut écouter les objections et donner les explications à celui qui doit exécuter l’ordre »
Si nous n’avions pas beaucoup à nous louer du premier effet produit à Paris et à Rome par cet essai de correspondance entre le Président et l'un de ses aides de camp, il y avait lieu de déplorer vivement l’impression qu elle produisit à Gaëte. On se rappelle peut-être que la nouvelle de notre débarquement à l’improviste, à Civila-Vecchia, avait alarmé quelques méfiances; l’arrivée du Moniteur toxcan, qui portait la fameuse lettre, fut une révélation pleine d’épouvante. Tous les souvenirs de 1851, que M. de Corcellcs avait eu à constater, sinon à combattre, lorsque Louis-Napoléon n’était encore que candidat ii la Piésidence, firent irruption dans la politique, ceux qui n'avaient cessé d’écarter les conseils de nos diplomates, de suspecter la loyauté de nos intentions, d’accuser tour à tour notre silence et nos paroles, ceux-là triomphèrent sans retenue. C’était pour eux chose démontrée que l’ancien insurgé des Romagnes allait reprendre l’œuvre de prédilection de sa famille, qui était de renverser le pou- ' voir temporel du Saint-Siège. Seulement, tandis que son cousin, le prince de Canino, n’avait pu mettre en ligne
' Mémoires pour servir à l’histoire de France sous le régne de Napoléon, e'erits à Sainte-Héléne sous sa dictée par les généraux qui ont partagé sa csqitivUé. (2* édit., I. IV.l
HISTOÏKK
' contre la papauté qu’une poignée d’aventuriers, le nou- ' vel ennemi du Pape disposait de l’un des premiers gou- . vernements et de la première armée du monde. Eflrayé de sentir sur sa couronne la main de celui qui venait de la lui remettre sur le front, Pie IX fit à l’auteur de la lettre' 1 du 18 août l’affront de le fuir plus loin qu’il n’avait '\^fui tes émeutiei's du 16 novembre. Au lieu de venir à ’Castel-Gandolpho, comme il l’avait offert de lui-raênic au général Oudinot, il partit pour Naples et de là pour Portici*. Son -entourage ne cachait pas que le Saint-Père irait jusqu'en Amérique, où l’attendaient les souvenirs d’une mission jadis glorieusement remplie, plutôt que de garder une tache sur sa dignité, un soupçon sur son indépendance. Un Molu proprio, annoncé et prêt à paraître, fut retiré. Sans les instantes supplications de nos diplomates, il en eût été de ce manifeste comme de celui qu’on avait lu, puis ajourné deux mois avant, quand on avait vu que nos premières paroles à Civita-Vecchia n’étaient pas pour reconnaître Pie IX. Il ne fallut rien moins que le légitime crédit acquis par MM. de Rayne\'al et de Corcelles sur leurs collègues des conférences, et l’affection du Saint-Père qu’ils avaient su mériter, pour contrc-balancer les fâcheuses tendances de leur gouvernement. Ces dévoués serviteurs de la France et de l'ÉgHse
« * L*e(Tet de la lettre de Napoitton sur .le Pape, dit un liistoriei* réTolulionnuire que nous avons plusieurs luis fut de ic pci'.>u:ider qui! iiVUit pas besoin d'une révolution pour que sa personne et sa liberté fus^enl compromisc-s. Il s’applaudit fort d'avoir dilTéré sou retour, et, au lieu de se rendre à CRstcl-Gandolfü, ii *e piép.tru à suivre le rt»i Ferdinirnd à Naples, r (Diei:o Soria, t. U, p. OOi.'
(iienl valoir, à Portici comme à Gacle, les raisons qui militaient pour la prompte et définitive organisation du pouvoir dans un pays qui n’avait échappé aux sévices de l'anarchie que pour tomber sous les maladroits essais d’une administration provisoire. Ils montrèrent la note insérée au Moniteur par M. de Falloux comme le retrait définitif de la lettre, et répondirent d’ailleui-s que jamais -r l'Assemblée législative n’épouserait une telle politique.
C'était bien là, en effet, tout l’e.spoir de Pie IX ; le maintien aux affaires d'un rpinistre dévoué de cœur aux intérêts de l’Église, les bonnes dispositions, dc'jà éprouvées de la majorité législative, les sentiments connus de MM. Thiers et Molé, ses deux chefs les plus jcousidérables, sur la question romaine, offraient de rassurantes garanties à la conscience alarmée du Pontife. Seulement, à concéder quelque chose, il fallait se hâter, car la Législative allait reprendre sa session, et l'on ne voulait pas se présenter devant elle les mains vides. ^
Le 19 septembre, le Pape remettait à M. de Corcelles, qui partit immédiatement pour Rome, un pli à l’adresse des trois cardinaux : c’était le Motu proprio. Dès le 20, il était affiché sur les murs de la ville éternelle. Un trait significatif servira à démontrer combien la cour pontificale était préoccupée de paraître ne rien céder à la contrainte. Comme on avait encore reçu le 13 une lettre qui demandait la publication officielle dç la lettre, le manifeste du Pape, au lieu de porter sa vraie date du 19, parut sous la date du 12.
Le Motu proprio était le couronnement des longs tra-
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vaux de la conférence de Gaëte Ouverte le 7>\ mars pi-écèdent, elle s’était fermée le jour du départ du Pape pour Portici • elle avait donc duré quatre mois pleins. On peut distinguer plusieurs périodes dans l’action diplomatique que nous n’avions cessé d’exercer auprès du Saint-Père depuis le jour où il quittait Rome, suivi de près par le ' duc d'Harcourt. Jusqu’à Novare, nous avions tenu pour le Statut du 14 mars 1848, c’est-à-dire pour le régime parlementaire appliqué aux États de l’Église. Après le désastre follement provoqué du 23 mars, quand l'Italie, un moment relevée, fut abattue de nouveau aux pieds de l’Autriche, nous crûmes devoir nous borner à demander un régime intermédiaire entre le Statut de 1848 et la Consulte de 1847. Mais la France seule songeait à stipuler des libertés politiques pour les Romains. A ' mesure que sa situation devenait meilleure en Hongrie, l’Autriche, qui s’était bornée d’abord à ne pas appuyer nos prétentions, se prononçait plus nettement contre elles. Ralliée d’avance à nos désirs de réformes administratives, qui ne trouvaient pas toujours un aussi bon accueil auprès des représentants de l'Espagne et de Naples, pensant avec nous que les ressources financières des États romains pouvaient être plus utilement employées, l’organisation militaire autrement conçue, le système judiciaire moins compliqué, les franchises municipales agrandies, elle ne voulait pas entendre parler d’une chambre des députés à Rome comme il y en avait une à Turin.
Quant au Saint-Père, il parait certain que, pendant
les premiers temps de son séjour à Gaëte, il considérait “p le Statut comme devant rester la loi de l'£tat : « Sans déroger en rien gux institutions que nous avons créées, disait-il encore dans sa protestation du 1 7 décembre 1 848, nous avons eu soin de donner temporairement à nos États une représentation gouvernementale légitime. » Mais du jour où furent proclamées dans le même décret la République et la déchéance de la papauté temporelle',
Pie IX, considérant sans doute que la Constituante romaine l'avait délié de l'observation du Statut en s'en affranchissant la première, reprit détlnitivement une concession dont on ne se contentait plus. En outre, la conscience troublée du Pontife lui reprochait, disait-on', ce vote sacrilège comme une conséquence des innovations /
qu'il avait permises. Il accusait sa faiblesse de connivence dans les scandales dont ses États donnaient l’affligeant spectacle, et promettaitde ne plus se laisser prendre à partager, avec une Assemblée romaine quelconque, le gouver- • nement dont il portait seul la responsabilité devant Dieu et les catholiques. Dés lors, notre insistance à réclamer le Statut pur et simple ne pouvait aboutir, et les délibérations de la conférence n’eurent plus d’autre objet que les perfectionnements à introduire dans les divers services publics, et l'établissement d’un système municipal et provincial électif à tous ses degrés.
La grosse question, on le devine, c’était de fixer les attributions, non tant des consultes de commune et de
< 9 février 1849.
province, que de la Consulte d'Élàl,-qui devait être la représentation politique du pays. Naturellement, nous demandions pour clic le droit de voter de Imdget des recettes et le budget des dépenses. La correspondance de M. de Rayneval nous donne même l'assuranee qi«“ jusqu'en niai et en juin, ce principe n’ètait contesté ni par le cardinal Antonelli ni par l’Autriche. <cLe Saint- Père veut s’éclairer en toute liberté, en toute sécurité, écrivait ce diplomate le 18 mai-; il s’en tiendrait pour le moins à laiforme de gouvernement qu’il avait institué en dehors de toute pression extérieure, et quand il était maître encore de n’écouter que ses propres inspirations. Il rétablirait la Consulte d'Ktat, il réélirait les députés des provinces^ soumettrait à leurs délibérations tous les projets de réglements intérieurs ; Us auraient voix'délibératipe en re qui concerne le btulget des recettes et le budget des dépenses. » Enfin le comte Esterhazy lui-mème disait encore le 22 juillet, à ses collé.gues français des conférences : « Nous ne vous ferons aucune opposition sur le Vote de l’impôt. » ' ‘
‘(Tel était le résultat obtenu à Gaëte pai‘ nos agents diplomatiques. Si modeste qu’il parut, il avait de quoi nous satisfaire,, car. c’était à notre seule influence qu'il était dû. Une note remise le 20 août au cardinal secrétaire d’Ëtat énumérait en outre avec une précision des plus effiraces les autres desiderata de la France. C’était d’abord l'amnistie, puis un Code civil prenant pour base les principes du Code français, tels qu’ils étaient en vigueur dans le rnyauine de Naples; puis une réforme du système judi-
IlK l/KXl'ÉltlTlON DE HOME EN 1849.
ciain* opérée sur les bases siiivanles : 1° simplificalion des tribunaux, 2* simplification des instances, ?>'* modification de tous les tribunaux ecclésiastiques jugeant les laïques ou des causes laïques; 4* quelques règles de procédure criminéile donnant pleine garantie à là liberté individuelle; 5" des juges dont l’indérpendance fut assurée par de très-sérteùscs' garanties ; 6* ta défense orale,
7“ la publicité des débats. ' ' ■ ' I- - ••
On voit que des demandes du gouvernement à celles de la lettre à Edgard Ney, la distance, au fond, n’était pas considérable ; mais elle était immense dans la forme. La lettre, écrite pour le public, se contentait d’énumérer en termes aussi vagues que dangereux les concessions exigées du Pape ; la dépêche, écrite au seul point de vue des affaires, ouvrait de larges issues vers les solutions pratiques et ne se permettait pas le moindre appel aux passions. C’est la différence d’un manifeste personnel à un document diplomatique.
Le Motu proprio répondait-il à tous les vœux émis par la Krance’.' Les premiers mots de réponse reçus de Paris laissaient trop voir qu’il n’y fallait pas compter. «LeMolujwoprio est dérisoire, disait-on, l’amnistie est cruelle! » Mais ce premier mom*ement d’humeur fit place bientôt à une appréciation plus digne d’hommes d'Etat. Dès le 50 septembre, M . de Tocqueville reconnaissait, en écrivant à M . de Corcelle, que cette charte des États l’omains consacrait l'innovation d’un conseil des ministres due au Pie 1\ de 4 847 , instituait un conseil d’État chargé de préparer les lois et de les présenter à la sanction souveraine; établissait.
mSTOlHK
sous le nom de Consulte, une chambre délibérante, produit indirect de l’élection, qui avait mandat de discuter toutes les questions de finances, d’arrêter les comptes et de donner son avis sur la création, l’assiette et la perception des impôts; accordait ou maintenait en fait de libertés communales et provinciales, bien au delà de ce que nous avions en France ; annonçait enfin une refonte des lois civiles et des institutions judiciaires en môme temps que des règles nouvelles de justice criminelle. Que manquaitil donc à ce manifeste pour être ce que nous désirions qu’il fut? Deux concessions auxquelles nous tenions d’autant plus que nous avions lieu de les croire accordées. On avait reculé au dernier moment devant l’attribution du vote délibératif de l’impôt à la Consulte ; en second lieu, on ne disait mot du Code Napoléon. Sur le premier point, on était parvenu à persuader au Saint-Père qu'une assemblée maîtresse des finances le devient tôt ou tard du gouvernement, et que son indépendance ne serait pas moins menacée que s’il rétablissait le statut pur et simple. Mais il était réservé à l’esprit libéral de Pie IX d’accorder en fait ce qu’il craignait de concéder en principe. Nous savons, eneffet, par les travaux si compétents de M. de Corcelles, que la Consulte romaine n’a rien à envier à d’autres assemblées quant au droit d’examiner, critiquer et réduire le budget non pas en bloc, mais chapitre par chapitre'.
L’omission de mentionner notre Code civil, tout au moins comme type à se proposer dans les changements
' Vuii notaiiiiuciil le Correspondant >lu 25 janvier 18S0.
DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 184!*.’ ôô". Icgislalifs annoncés, indisposa plus vivement peut-être notre gouvernement. Cette omission ne pouvait être que volontaire, car on avait fini par obtenir du Pape une sorte d’engagement : « Vous autres Français, avait-il dit — un jour en souriant à M. de Rayneval, vous êtes toujours pressés, vous allez trop vite; nous autres Romains,
nous prenons notre temps. Parfois nous en prenons beaucoup, je l'avoue, mais il ne faut pas que cela vous effraye, ayez patience! Je vais, en attendant, vous donner une bonne nouvelle; j’ai voulu faire quelque chose d’agréable à la France. Nous avions naguère travaillé à un Code, eh bien! j’ai dit hier qu’il fallait tout ^ simplement prendre pour modèle le meilleur des Codes, le Code Napoléon. Nous avons quelques changements à y apporter; mais c’est chose facile que de corriger après coup les détails des gi-andes et belles choses. » C'était le .M juillet que M. de Rayneval transmettait ces assui-ances à son gouvernement, et ce diplomate est toujours resté ■ persuadé que cette partie du A/olu proprio avait subi quelques retranchements après la publication de la lettre du Président. De ce qui était jusque-là une simple et naturelle politesse du gouvernement pontifical pour la France, cette déplorable injonction publique faisait en effet un impossible abaissement.
D’autres prétentions de moindre importance n’avaient pas eu un meilleur sort. Nous avions, par exemple, inutilement conseillé une meilleure division administrative des possessions de l'Église. Il semblait à nos chargés d'affaires que c’était beaucoup de vingt et une provinces ou
liéltigatioiis pour un leiriloirc qui louait, sous le preiniei Empire, dans quatre départements. Mais c’est le génie même de l'Italie qui s'est plu à multiplier ainsi sur tous les coins du sol les existences distinctes et, comme on dit aujourd'hui, les autonomies. Les populations sont disposées là-bas à se disputer les parcelles de souveraineté comme les particuliers se disputent chez nous les parcelles de propriété. Vingt et une provinces, cela l'ait vingt et une petites capitales, vingt et un délégals ayant sous leure ordres des gouverneui-s, sous-gouverneurs et une foule innombrable de fonctionnaires microscopiques, tous fort jaloux de leurs privilèges. Outre celte tendance séculaire que l’on dit entièrement effacée de nus jours pour faire place à la passion de l'unité, un gouvernement compatissant comme l'est forcément celui des Papes, se refusait à déposséder tant de petites villes do leur seule importance; il répugnait même invinciblemeni à supprimer des fondions, par l'bonnéte raison que c’était en priver les fonctionnaires. On avait fini par croinà Rome que l’Élat n’avait plus rien à voir sur les emplois qu’il avait donnés. C’était de tradition plus paternelle sans doute que gouvernementale. On jouissait des charges publiques et souvent on en héritait, paisiblement, incontestablement, comme d'un patrimoine. Elles formaient ainsi, au profit d’une classe à qui manquait dès ioi*s le stimulant de l’ambition ou de la crainte, comme une nouvelle catégorie d'immeubles par destination. La surveillance supérieure se trouvant dénuée de sanction eflicace, les affaires étaient exposées à languir ou restaient
UE L'EXi’ÊDITlON DE ROME EN ISW. 535
livrées à l’arbili-aire et à la corruplioii des suballeriies. A ce pouvoir pontifical, si dcrisoireinenl taxé de tyrannie par les sëïdesdu terrorisme révolutionnaire, on aurait beau jeu de reprocher sa faiblesse. Ce qui a trop souvent manqué aux Romains, c'est moins la liberté que le gouvernement; c'est moins d’avoir été maîtres de leurs destinées que d’avoir ou un prince qui ait voulu régner.
Or ce n’est pas le Pape qu’il faut louer ou accuser d’être délwnnaire, c’est la papauté. Elle aime si véritablement ses sujets comme ses enfants, qu’on lui a reproché quelquefois de ne pas les traiter assez comme des hommes. Isolée, par les i-espects qui lui font cortège et plus prés, ■ dirait-on, du Dieu qu’elle représente que du peuple qu’elle administre, c’est pour elle que semble avoir été inventé, non peut-être le régime parlementaire, toujours tenté d’empiéter sur les droits du souverain, mais à coup silr le régime municipal, qui remet en réalité au pays luimême le gouvernement de ses intérêls. Ce régime avait été celui des États de l’Église jusqu’à l’ère de centralisation administrative inaugurée par la conquête française et si malheureusement respectée à la rentrée de Pie Vil. En contribuant à remettre les communes des États romains en possession de leurs franchises traditionnelles, nos diplomates réparaient les torts de la France à une époque de folle conquête, et auraient assuré le régne paisible de la papauté, si pareil espoir pouvait être permis à aucun des gouvernements de notre temps.
En résumé, quoique ne donnant pas pleine satisfaction à toutes nos espérances, le Motu proprio avait fini par
lllSTOIllE
être accepté dans le inonde polititiuc tout au moins
comme l'excellent point de départ d’espérances plus
grandes. 11 n’en était malheureusement pas de môme
du décret d’amnistie. On a vu que nous la deman- \
dions absolue et générale, sauf des exceptions nominatives. Les conseillers du Quirinal trouvèrent plus habile de remplacer les noms par des catégories et de menacer des suspects au lieu de frapper des coupables. Malheureusement les suspects étaient nombreux. Cétaient, pour commencer à l’origine môme de la révolution, les membres du gouvernement provisoire formé après le 16 novembre, puis les membres de l’Assemblée coiislituanle qui avaient pris part à ses délibérations,' puis les membres du triumvirat et du gouvernement de la République, puis les chefs de corps militaires, puis tous les amnistiés de 1846, qui avaient manqué à leur parole en prenant part aux derniers soulèvements; puis enfin ceux qui, outre les délits politiques, se seraient rendus coupables de délits atteints par les lois pénales en vigueur. Sous tout autre gouvernement que le gouvernement pontifical, une énumération à la fois si longue et si peu précise des individus exclus du bienfait de l’amnisfie aurait servi de prélude aux plus implacables vengeances. Membres du gouvernement, chefs de corps militaires, quelles expressions d’un vague plus effrayant à introduire dans une loi pénale ! Du ministre au modeste employé de bureau, on peut être qualifié de membre du gouvernement ; du général au sous-officier on est plus ou moins chef de corps. L’Assemblée constituante n’avait pas
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loinplé moins de cenl quarante membres présents aux séances. Quant aux relaps de la glorieuse amnisiie de 1846, fort justement mis en dehors, suivant nous, de celle de 1849, ils n’étaient pas moins de six cents sur seize cents, qui avaient accepté leur pardon et communié de la main de Pie IX . En réunissant à ces diverses catégories celle toujours exceptée des délinquants ordinaires, on serait arrivé certainement à un total de plusieurs milliers de citoyens laissés sous l’inquiétante responsabilité de leurs faits et gestes pendant la période révolutionnaire.
Or, veut-on savoir combien il y eut de poursuites intentées après cette tenible notification du 18 septembre? trente-huit, pas une de plus î Encore les personnes décrétées alorsd’arrestation reçurent-elles toutes des passe-ports français, et quatorze avec des subsides* pour les aider à faire le voyage. Un plus grand nombre, il est vrai, avaient pris les devants sur l’amnistie et avaient fui, un mois avant, les recherches du comité de censure créé par les trois cardinaux. Ceux-là reçurent l’avis, dont ils n’avaient nul besoin d’ailleurs pour régler leur conduite, qu’ils ne
' Voir pour ces <lctaiU trop ignorés le curieux et irrérulable compte rendu de M. de Corcelle, dans le Corretjtondant du juillet 1856. Nous disons eoinpte rendu parce que M. de Corcelle ne fait que raconter ce qu’il a vu. t Vingt constituants, a-t-il écrit, ont été embarqués pour la France ou pour l« Piémont, le i" octobre ; quinze compromis sont partis par le paquebot du 5, et trois autres un peu plus tard. La catégorie des chefs de corps n'a donné lieu qu’i deux départs; celle des amnistiés récidivistes s’est réduite â un seul. Nous ne comptons point dans ee petit nombre ceux qui avaient commencé par s'exiler volontairement, et qui reçurent interdiction de revenir dans les domaines du Saint-Siège, s
HISTOIRE
pouvaient repasser la frontière, et là s’est bornée cette 4-' réaction papiste de 1849, dont on a fait si grand bruit ' dans la presse de Piémont, de France et d’Angleterre. Ne valait-il pas mieux inscrire de suite ces quelques noms sur une liste à part, puisqu’on aurait cru dangereux de les ignorer, et donner tout d’abord en parole la grâce généreuse qu’on devait donner en réalité? Qui eût osé signaler dans ce fait un excès de rigueur? Est-ce l’Autriche, qui excluait quatre-vingt-six noms en Lombardie? Est-ce le Piémont, dont le drapeau, qui ne connaissait encore — que l’humiliation généreuse de la défaite, cachait déjà les futurs vainqueurs d’Ancône et des Abruzzes, et qui n’avait accordé aux Génois rebelles qu’une amnistie avec dix exceptions nominatives*? Est-ce la France, qui nourrissait en Afrique toute une colonie de déportés sans -j- jugement, que le coup d’Êtatdu 2 décembre allait rendre plus florissante ? Est-ce l’Angleterre, qui pendait ses protégés des îles Ioniennes, entassait ses chartistes pour l’Australie, forçait deux millions d’Irlandais à s’expatrier sous peine de mourir de faim, et se préparait à dépasser contre ses sujets révoltés de l'Inde les horreurs des plus épouvantables guerres civiles?
Loin de nous cependant la pensée de nous étonner ou de nous plaindre de ce que l’esprit public ait accablé #
' /.J GaietlepUmonlaise du 25 juillet 1849 publiait leurs noms. C'étaieat Joseph Aveizana que nous devions retrouver derrière le.s barricades de Rome, le marquU Cambiaso, l’avocat Campanella, l'avocat David Morehio, l'avocat Lauoli, l'avocat Pellcgrini, Coslentino Reta,. Nicolo, Borsini, Jean-Bapliste Albertini. Ces esclus de l’armistie restaient tous sous le coup d'une condamnation à mort.
DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 18i9. 359
tout d'abord de sa défaveur une amnistie qui semblait retirée en même temps que donnée! Ce fut la faute, et la faute sévèrement expiée du gouvernement romain de cette époque, de susciter ainsi les apparences contre lui et de vouloir se poser en impitoyable, quand il fesait à peine le nécessaire pour se défendre I On se hâta de le prendre au mot avec ses resirictions qui menaçaient à peu près tout le monde, et l’on affirma dans les journaux que tous ceux qui n’étaient pas compris dans l’amnistie seraient persécutés et condamnés. Comment deviner en effet qu’un gouvernement allait se contenter de prévenir solennellement ses adversaires qu’il leur l efusait le pardon ? Comment croire qu’il se bornerait à faire peur, après avoir annoncé qu’il voulait faire justice ? Ce sont-là des procédés de pensionnat qui peuvent produire quelque impression en Italie, mais que dédaigne une politique plus éclairée. Nous rions des Chinois qui s’attendaient à voir reculer nos soldats devant de grotesques images de supplices peintes sur leurs remparts : la loi, la loi romaine surtout, qui n’a pas perdu sous les papes le droit de s’appeler la raison écrite, ne doit jamais passer pour un puéril épouvantail.
L’amnistie .des trois cardinaux ne fut en réalité pas autre chose. Elle ne donna aucune sérieuse garantie au gouvernement restauré, mais elle fournit de terribles armes à la prévention publique. La rédaction de cet acte fut-elle influencée comme celle du Motu jiroprio par la lettre à Edgard Ney? Nous ne saurions ni le révoquer en doute, ni en apporter la preuve. Sous cette affectation à
HISTOIRE
rappeler dans un acte de clémence qu’on ne renonce pas aux droits de la justice, se trahit visiblement une préoccupation d'indépendance à l’endroit du premier des conseils dictés par le Prince-Président.
Nous ne comprendrions pas, à vrai dire, pourquoi le Pape serait moins jaloux que tout autre souverain de paraître n'obéir, surtout en faisant grâce, qu'aux inspirations de son cœur. Il y a malheureusement d’autres proscrits, de par le monde, que les proscrits des États Romains. Que^ la diplomatie demande donc au czar de rendre une patrie à ces milliers de Polonais qui ont déjà subi trente ans d’exil au milieu de nous, pour avoir osé réclamer en 1851 les promesses de 1815! On ne l’a pas osé en 1856, alors que la Russie était vaincue, et que la France et l’Angleterre siégeaient en victorieuses au Congrès de Paris. Est -on curieux de savoir pourquoi ? « Quand nous avons vu, répondait lord Palmerston aux reproches de lord Lindhurst, que toute démarche de notre part donnerait lieu à de fâcheuses interprétations en Russie ; qu’on nous soupçonnait de vouloir intervenir dans les actes de clémence que l’empereur de Russie a droit d’exercer à son Imsir, et qui eussent perdu de leur mérite si on les avait crus accordés à l’instigation des puissances, les gouvernements français et anglais n’ont pas dit un mot de la Pologne ‘. »
Admettons, en effet, qu’il ne dût pas être dit un mot de la Pologne, bien que sa cause aurait été légitimement
‘ Séjnce de la Chambre des lord» du H juillet 1850.
DE L’EXI'ÉDITIOfi DE ROME EN 1849.
appelée, puisque la Russie compai'aissail devant l'Europe ; on nous accordera, tout au moins, que les États Romains n’avaient aucun titre à se croire justiciables de l'alliance formée en vue de la question d’Orient entre la France, l’Angleterre et le Piémont. Or, qui nous révélera pourquoi il en fut tant et si hostilement parlé? A quelle nécessité, à quel danger public, à quel intérêt, à quel prétexte, à quelle pensée machiavélique répondait cette initiative insolite qui devait aboutir en trois ans à la dépossession du Pape par Victor-Emmanuel? Pourquoi de si délicats ménagements envers le czar et une si brutale mise en demeure vis-à-vis du Saint-Père? Etait-ce parce qu’au moment^où le sort restait indécis entre les deux camps, et où le poème de la guerre de Troie semblait prêt à recommencer sous les murs de Sébastopol, Rome avait solennellement prié pour notre victoire? Ou serait-ce tout misérablement parce que l’oppresseur de la Pologne est un des plus puissants monarques de la terre et que le Souverain pontife est un des plus faibles ?
- Quoique l’histoire puisse dire plus lard de ce mystéie, constatons qu'en dépit des appréhensions de son entoulage, et des termes du décret d’amnistie, l’âme du Pontife était toute à la miséricorde. Elle n’avait pas changé depuis l’acte du 16 juillet 1846; c'était encore la paix du cœur, comme il disait alors, qu’il voulait offrir à ses sujets égarés. Aucun dépit, aucune amertume ne troublaient la sérénité de son âme, quand il était question devant lui de ceux qui l’avaient le plus odieusement trahi. Dans ses convei salions comme dans ses actes pu-
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blics, il ne parlait des Romains qu’avec la tendresse et l'inquiétude d’un père éloigné par force de ses enfants. Livré à lui-méme, Pie IX eût sans doute fait rechercher et punir quelques misérables, tels que les assassins de Rossi et ceux qui avaient massacré des prêtres dans le cloître de Sainte-Calixte, mais il eût couvert tout le reste du plus généreux oubli. Pardonner, c’était céder à son cœur ; s’engager à pardonner, c’était céder à des exi- 4- gences étrangères impérieusement formulées devant son peuple : il préféra accorder le pardon et refuser l’engagement.
« Aucune vengeance, écrivait sept ans plus tard M. de Rayneval, qui n’avait pas cessé de représenter^la France auprès du Saint-Père, n’a été exercée contre ceux qui ont provoqué la chute du gouvernement pontifical, aucune mesure de rigueur n’a été adoptée contre eux. Le Pape s’est contenté de les priver du pouvoir de mal faire en les bannissant du pays. Aucun emprisonnement, aucun procès n’a eu lieu, si ce n’est exceptionnellement par suite de l’obstination de certains individus qui, insistant pour qu’ils fussent jugés, ont été condamnés et punis par la remise d’un passeport*.» C’est ainsi qu’au rebours de tant de souverains auxquels l’histoire reproche de n’avoir été prodigues que -l de leur parole, Pié IX peut se vanter d’avoir donné plus qu’il n’avait promis, en fait de clémence comme en fait de liberté.
* Rapport de M. le comte de Rayneval, à M. le comte Walewski, ministre des alTairea diranjtères de France. (14 m.ai 1856.)’
Cette brûlante question du Motuproprio et de l’amnistie, qui se débattait avec tant de bruit dans les journaux pendant les vacances parlementaires, allait enfin être portée devant l’Assemblée. La lettre du Président de la République, insérée depuis un molsaiU Moniteur, semblait devoir figurer au débat comme pièce principale. Épreuve redoutable pour la majorité législative ! Adopter le programme napoléonien, c’était rompre de suite avec le Pape et tes puissances catholiques réunies à Gaëte; c’était priver la République tout à la fois de l’appui du clergé, et de l’adhésion de l’Europe, c’est-àdire d’une des principales forces de l’ordre au dedans et de la seule garantie de paix au dehors. D'un autre côté, repousser parmi vote formel l’initiative prise avec tant d’éclat par le Prince-Président, c’était risquer la guerre entre les deux pouvoirs, et jeter l’élu du 10 décembre dans les bras de ses plus dangereux conseillers. Les représentants se partageaient entre ces deux résolutions extrêmes : la première vivement recommandée par les familiers de l’Élysée; la seconde adoptée, quoique à regret, par beaucoup de bons esprits ; l’une et l’autre répugnant également à cette masse intelligente et modérée qui a formé, sous tous les régimes parlementaires, comme le centre de gravité du gouvernement.
Restait un seul parti à prendre, difficile sans doute, mais possible, si l’on pouvait compter tout à la fois sur la sagesse de la majorité et sur le désintéressement du Président. Ce parti consistait à considérer la lettre à Edgard Ney comme un document personnel, extra officiel tout au
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moins, que la représentation nationale n’avait point à condamner sans doute, mais qu’elle n'avait pas non plus à répéter comme la formule obligée de sa politique. En un mot, entre les périls presque égaux de l'adoption ou du rejet catégorique de cette lettre, précédés du scandale inévitable de la discussion, les chefs de la majorité avaient conseillé le silence. Le plus sûr moyen de ne l’approuver ni de la combattre, c’était évidemment de n'en rien dire. On serait toujours à temps, avaient-ils pensé, de répondre individuellement aux provocations qui ne manqueraient pas de venir de divers côtés; mais on refuserait énergiquement, au ministère cemme à la Montagne, le droit d’engager l’Assemblée pour ou contre les intentions du Président.
Telle n’était pas malheureusement l’opinion qui doininait à l’Élysée. Aussi n’épargnait-on aucun effort pour obtenir deM. Thiers, chargé de faire le rapport sur les cn‘dits extraordinaires demandés pour le corps expéditionnaire de la Méditerranée, qu’il confondit dans une même approbation la lettre et la politique suivie jusqu’à ce jour par le gouvernement. Rien ne put décider cet homme ' d’État à une imprudence qui eût retardé peut-être de plusieurs , années le retour du Pape dans sa capitale. Moins que personne, sans doute, il eût approuvé de voit rétablir à Rome une administration trop défectueuse- Nous avions le droit de conseiller le S’ainl-Père, de le corr seiller respectueusement,.quoique avec insistance; mai.*; des conseils donnés en plein Aioniteur lui semblaient d'injustifiables réprimandes. En priiu ipe, notre droit d'ini-
UE L EX1>ÉU[TI0.N DE ROME E>' 1849. ôir. poser quoique ce soit à un souverain indépendant était nul. En fait, quelle plus lourde faute pouvions-nous commettre que d’aller affaiblir un gouvernement que nous avions. considéré .comme un devoir de relever? Si par impossible il venait à céderj-ne.vuyaft-on'pas que la responsabilité de l’expérience retomberait sur noüs?Etionsiious jaloux de voir ses’embarrUs, ses dangers, devenir -les nôtres, et de sacrifier ainsi, pour une vaine recherche de popularité, le mérite de notre expédition devant l'Euirope et'le fruit de notre politique devant la catholicité? Un jourpentre autres, M. Thiers' avait' répondu avec une franchise intraitable à la question directe de savoir ce qu’il pensait en définitive sur ce grave incident de la lettre : « Je pense qu’il est des plus fâcheux, et que le mieux à souhaiter serait que le public pût l’oublier; mais pour cela il faut commencer par l’oublier nous-mêmes ! »
C’est l'exemple qu’il ne craignit pas dedonner pour son compte dans son mémorable rapport du 13 octobre. Les motifs et surtout les conséquences de notre intervention lui parurent les seuls sujets à traiter utilement devant l'Assemblée. Parmi ces .conséquences, les unes étaient déjà réalisées, les autres seulement en espérance. Les premières étaient-elles bonnes, honorables, conformes au but qu’on se proposait? Que désirer encore pour que les secondes répondissent aux intentions que l’Assemblée avait eues en ordonnant l'expédition? Tels étaient les seuls côtés du débat que M. Thiers consentit à aborder.
Ici nous demandons la permission de déroger aux habitudes des précédents chapitres, et de remplacer 1 ana-
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lyse de ce document par le document lui-méme. Le nom dont il est signé, ceux des membres de la commission dont il exprime l’opinion*, l’énorme majorité qui l’a consacré de son vote, les graves conséquences gouvernementales qui en sortirent au bout de peu de jours, tout le désigne comme l’événement de cette époque et comme la pièce principale de ce récit. C’est la vraie politique de X la France dans la question du pouvoir temporel des ' Papes, mise en lumière par l’homme d'Élat le plus populaire du parti libéral et sanctionnée par l’Assemblée la plus librement élue que la France ait jamais connue.
... Lorsqu’il y a trois années, dit M. Thiers au nom de la t'.oinmission, un noble pontife, si cruellement récompensé X de ses intentions généreuses, a donné du haut du Vatican le signal des réformes politiques et sociales aux princes italiens, tous les hommes éclairés ont fait des vœux pour que l’Italie entrât avec prudence dans la voie qui lui était ouverte par Pie IX; qu elle y marchât avec mesure et avec suite; qu’elle ne compromit pas encore une fois scs destinées par une imprudente précipitation ; que, dans quelques-uns des États qui la composent, elle se contentât de réformes administratives, moyen de se préparer plus tard aux réformes politiques; que, dans les plus avancés d’entre eux, elle ne songeât pas à dépasser les limites de la monarchie représentative, dont elle était à peine capable de supporter les difficultés ; que dans tous elle prît des habitudes de concorde et d’union, de manière à se procurer, à défaut de l’unité italienne qu'il ne dépendait pas d’elle de se donner, les avantages d’une forte confédération ; et que surtout elle ne tentât pas imprudemment une guerre
* Celle commission était composée de MM. Mole, prénidenl, de Brogtie, de Monlalembert, d’Itiulpoul, Beugnot, Casabianca, Janvier, de la Moscova, Cbapcr, Hubert Dclisle. de Lagrénée, Thuriol de la Rosière, Victor Hugo et Thiers, rapporteur.
d’indépendance, guerre intempestive, sans espérance pour elle, tant que l’Europe n’aurait pas le malheur d’être engagée dans une guerre générale ; et enfin, que si cette guerre d’indépendance naissait de circonstances plus fortes que la volonté des hommes, tous les Italiens, unis à leurs gouvernements, renonçassent à de misérables discordes intérieures, pour accourir sur le Pê et sur l’Adige.
Tels étaient, disons-nous, les vœux des hommes éclairés, amis de la vraie liberté, amis surtout de cette intéressante et i belle Italie, qui est pour tous les esprits élevés une seconde "T patrie. Et ces vœux ne sont pas de ces vœux formés après coup, fruits d’une prudence tardive, qui ne s’éclaire qu’après les événements; mais ils ont été formulés à cette tribune, quand elle s’élevait dans une enceinte voisine, en présence d’un trône qui n’est plus, et quand nous étions tous pleins d’espérance à l’aspect d’un mouvement général, qui s’étendait de Naples à Berlin et à Vienne, et qui malheureusement, au beu des bienfaits qu’il promettait, n’a donné que des tempêtes. (Nombreuses marques d’approbation à droite.)
Une faction désordonnée, qui a mis la satisfaction de ses passions bien au-dessus de l’intérêt vrai de sa cause, s’est emparée de l’Italie et l’a précipitée dans un abîme... (Vives dénégations à l'extrême gauche.)
Une voix. Ce n’est pas vrai!
Adroite. Si! si! — Très-bien! très-bien!... — C’est trèsvrai ! c’est de l’histoire ! instruisez-vous.
M. Aniony Thooret. Une faction fondée sur le suffrage universel en France ! (Adhésion à gauche.)
M. Vast-Vimedx. C’est une question brûlante sans doute; mais écoutez le rapport, nous n’en sommes pas à la discussion.
M. LE Rapporteür. Partout elle a excité les peuples à demander des institutions sans rapport avec l’état des esprits et des mœurs, elle a poussé jusqu’à la forme républicaine des populations qui étaient dans ce moment incapables de s’élever audessus des libertés municipales et provinciales. Elle a fait plus : elle a commis la faute qu’il fallait le plus redouter, celle qui devait tout perdre ; elle a provoqué intempestivement la guerre
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de l’indépendance, et, cette faute commise, elle y a ajouté la faute plus grave encore de tourner contre les gouvernements de l’Italie les bras des peuples italiens, qu’il fallait réunir exclusivement contre le redoutable ennemi qu’on avait si follement provoqué.
La suite de ces fautes, vous la connaissez. L’Autridie, usant du droit incontestable de la guerre, a reconquis la Lombardie, envahi le Piémont, les duchés de Parme et de Modène, la Toscane, une partie des États romains. L’indépendance de l’Italie, loin d’avoir fait des progrès, a rétrogradé. Sa liberté n’a pas moins rétrogradé que son indépendance. (Réclaiiiations à gauche.)
A droite. C’est de l’histoire !
M. LE Rappohtf.dr. Messieurs, quand nous discuterons, je . pourrai répliquer à vos interruptions ; mais mon rapport, et je ne suis autorisé qu’à vous lire mon rapport, ne peut |>as vous répondre ; il faut donc m’écouter.
A droite. Très-bien! très-bien! (Exclamations à gauche.)
M. LE Président. Allons, écoulez donc! Vous vous 'croyez obligés d’interrompre ; cela n’amène aucun résultat. (Rire approbatif à droite. — - Nouvelles exclamations à gauche.) VoUs croiriez donc vous compromettre si vous écoutiez? (Nouve.nux rires approbatifs. — Rumeurs nouvelles à rextrêine gauche ) Jamais, dans les anciennes assemblées, on n’a interrompu un rapport.
M. Sage. Nous sommes dans une asseqjblée républicaine! (Exclamations et rires à droite.)
éeverrier. Le désordre est donc, selon vous, inséparable de la République? (Rire d’assentiment sur plusieurs bancs.)
M. LE Président. Est-ce que, par hasard, assemblée républicaine voudrait dire assemblée indisciplinée? (Vive approbation.)
M. LE Rapportedr. La suite de ces fautes, vous la connaissez. L Autriche, usant du droit incontestable de la guerre, a reconquis la Lombardie, envahi le Piémont, les duchés de Panne et de Modène, la Toscane, une partie des Etats romains. Les goii- /ernements, mal récompensés des concessions (|u’ils avaient
DK l/KXPÉDlTIÜxN DE ROME EN 1849.
laites, n’ont pas été portés à les renouveler ; les ennemis des réformes libérales ont trouvé dans les excès commis des arguments puissants ; les hommes éclairés ont été découragés, et les masses, si dangereusement déchaînées, ont été ramenées par la force matérielle à une dure soumission.
Cependant, au milieu de ce vaste naufrage, fallait-il désespérer entièrement? .N’y avait-il pas quelques débris à recueillir?
■Vy avait-il pas à sauver quelques-unes des espérances conçues en 1847? N'y âvait-il pas quelques efforts à faii e, pour rétablir en Italie un équilibre sur lequel toutes les puissances ont le droit de veiller, et qui était rompu au profit de l'une d'elles, par la faute de ceux qui l’avaient attaquée?
l.a France l'a pensé ainsi, et c’est là l'origine et la cause de >011 expédition à Rome, expédition qu’on ne peut bien juger qu’eu remontant aux circonstances qui l’ont produite.
L’Autriche, après la bataille de NovaPe, allait poui'suivre les conséquences de sa victoire contre les États d'Italie, qui lui avaient déclaré la guerre, et marcher sur Parme, Florence, Rologne et Rome. De déplorables désordres, commis dans les États romains, y donnaient plus qu’ailleui's prétexte à son intervention. Les puissances catlioliques s’étaient réunies à Gaëte pour concerter le rétablissement d’une autorité qui est néces- , saire à l’univers chrétien. En effet, sans l’autorité du Souverain -jl'ontife, l’miité catholique se dissoudrait; sans cette unité, le '
« atholicisme périrait au milieu des sectes, et le inonde moral, déjà si fortement ébranlé, serait bouleversé de fond en comble. (Mouvement.)
A droite, 'frès-bien ! (Murmures à gauche.)
•M. LE Pbésidest. N’interrompez donc pas!
M. A.monï Thourivt. Si vous voulez que la gauche soit calme, il faut (|ue la droite s’abstienne; si on ne veut pas qu’il y ait d’improbation, il ne faut pas qu’il y ait d’approbation.
M. LE, Phésidekt. On n’a rien dit. Jamais une approbation n’a été interruption.
M. LE Rapporteur, continuant. Mais l’unité catholique, qui exige une certaine soumission religieuse de la part des nations ■ hrétiennes, serait inacceptable, si le Pontife qui en est le dé-
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positaiio ii'étail complètement iiidépcmiaiit ; si, au milieu du territoire que les siècles lui ont assigné, que toutes les nations lui ont maintenu, un autre souverain, prince ou peuple, s’élevait pour lui dicter des lois. Pour le pontificat, il n’y a d’indépendance que la souveraineté même. C’est là un intérêt du premier ordre, qui doit faire taire les intérêts particuliers des nations, comme dans un État l’inlêrêt public fait taire les intérêts individuels, et il autorisait surfisamment les puissances catholiques à rétablir Pie IX sur son siège pontifical.
Une armée autrichienne étant prête à se rendre à Rome, soit pour user du droit de la guerre, soit pour satisfaire au vœu des nations catholiques, la question s'est élevée de savoir si la France devait se prêter à ce que l’Autriche poussât son invasion jusqu’à Rome, et dominât ainsi moralement et matériellement presque toute l’Italie. Il n’y avait que deux moyens de l’en empêcher : ou la guerre ou l'occupation de Rome par une armée française. La guerre était un moyen dont notre gouvernement . dans le moment de ses plus grandes ardeure pour l’indépendance de l’ItaUe, et lorsqu’il y avait des chances de succès, puisque les Autrichiens étaient rejetés au delà de l’Adige, n’avait pas usé. Il eût été insensé d’y penser, quand l’occasion favorable était manquée, quand une plus juste appréciation des intérêts de la France avait succédé dans les esprits à de dangereux entraînements. La guerre mise à part, il restait un moyen, un seul, c’est que la France allât ellemême satisfaire au grand intérêt des nations catholiques, en rétablissant sur son trône le Souverain Pontife. (Interruption à l’extrême gauche.)
Une voix. Il fallait le dire '.
M. LE Rappobteor. L’Autriche n’avait plus alors aucun motif de se rendre à Rome, à moins qu’elle ne prétendit donner à sa victoire des conséquences qu’elle a eu, du reste, la sagesse de ne pas vouloir lui donner.
Il fallait donc ou arrêter l’Autriche par les armes, ce qu’aucun parti en France n'avait vohlu ni fait quand il occupait le pouvoir, ou remplir la lâche que l’univers chrétien désirait voir accomplie par l’une des grandes puissances catholiques.
IiE I;EXI'É1)1TIÜN de ROME en 184‘J. 551
C'élail lü triple intérêt de la France, de la chrétienté et d(‘ la liberté italienne' qu'il en fût ainsi.
A l’extrême gauche, ironiquement. Bien ! très-bien !
M. LE BAProRTEDR. C’était l’intérêt de la France, car l’équilibre des influences, rompu en Italie au profit de rAutriche, était rétabli dans une certaine mesure, si les Français étaient à Rome, tandis que les Autrichiens étaient à Modène, à Parme, à Florence, à Alexandrie.
C’était l'intérét de la chrétienté, car l'intérêt véritable de la chrétienté, c’est que le Souverain Pontife soit vraiment in- f dépendant. Or son indépendance avait moins é souffrir par l'action de la France, qui ne possède rien en Italie, que par l’action de l’Autriche, qui en possède une grande partie, et qui domine de son influence ce qu’elle ne possède pas.
C’était enfin l’intérét de la liberté italienne ; car, bien que l’Autriche ait elle-même subi une révolution fondamentale, bien que de nouvelles idées président à la direction de son gouvernement, il est évident que l'irritation toute naturelle d’une lutte récente avec les peuples italiens, la crainte de nouveaux bouleversements dans un pays où elle a de si grands intérêts, le désir de contenir dans d’étroites limites une liberté qui avait produit de si terribles boulevei'sements, devaient la porter à laisser restreindre cette liberté au delà de la mesure que comportaient les circonstances, pcul-étre même à laisser s’accomplir tout entière une contre-révolution dont d’indigne? excès n’avaient que trop fourni le prétexte, fin un mot, sans rechercher quelle est la mesure de liberté désirable et possible pour les Italiens, question fort grave qu’il est inutile de traiter ici, on conviendra que cette mesure devait être plus restreinte sous l’influence des Autrichiens que sous celle des Français.
Il me semble donc que dans l’intérêt français, catholique et libéral, il ii’y avait pas à hésiter, et qu’il valait mieux qu’une | intervention, rendue inévitable par les fautes qui avaient perdu l’Italie, eût lieu par les armes de la France plutêt que par les armes de l’Autriche.
11 pouvait, sans doute, en résulter des difficiillés, des dé-
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penses, du sang versé, et c’était, nous en convenons, une considération grave. Mais si c'est une considération qui peut être sérieusement alléguée par ces esprits prudents et sages qui, dans l’étal du monde, ne veulent à aucun degré compromettre la France dans les affaires extérieures, elle ne saurait être alléguée par ceux qui voudraient verser tout le sang et tous les trésors de la France pour la propagande la plus folle, la plus stérile, la plus impuissante.
11 est étrange , en effet, qu’on veuille risquer l’existence même du pays dans une lutte formidable pour imposer à tous les peuples une forme unique de gouvernement, et qu’on refuse un efl'ort modéré pour mainlenir l’équilibre des influences européennes, pour empêcher une contre-révolution complète dans une contrée qui nous intéresse à un aussi haut degré que l’Italie. Toutefois, si les efforts que devait coûter l’expédition romaine ne sont pas un ai gument acceptable de la part de ceux qui proposent si souvent la guerre générale à propos des moindres incidents, cet argument mérite d’être accueilli de la part de ceux qui croient que la France doit, pour longtemps encore, tant que les alliancaîs européennes seront combinées connue elles le sont aujourd hui, restreindre plutôt qu’étendre son action. Mais à ceux-là nous dirons que, si la France était lestée immobile, renfermée chez elle, et laissant volontairement à l'Autriche le soin de tout faire, de tout décider en Italie, peut être qu’ils auraient regretté eux-mêmes, en présence des faits, un système d’inertie poussé à ce degié d’abnégation. *
Entre ceux qui voudraient qu’au moindre événement la France se jetât comme un torrent dévastateur au milieu des affaires européennes, et ceux qui voudraient que, renfermée chez elle, elle ne se mêlât plus de rien, il y avait un milieu, un milieu sage et pratique, c’était que la France, puisque les fautes d’une faction avaient amené les armées étrangères en Italie, y parût aussi pour exercer sa part d’influence, y faire sa part de bien, y diminuer la part inévitable du mal, et sauver 1 du naufrage de la liberté italienne quelques-unes des espé- I rances conçues à l’avénemenl de l'ie IX.
DE L'EXPÉDITlOiN DE ROME EN 1840. 353
C est ce que la France a exécuté sagement et résolûnient tout à la fois.
Il est vrai qu’en envoyant une armée, elle avait à agir contre une république. Cette considération rendait-elle sacré le gouvernement institué au Capitole? Nous ne le croyons pas. Notre Constitution, défectueuse en plus d’un point (oh! oh ! — Rires ironiques aux bancs extrêmes), notre Constitution, défectueuse en plus d’un point (ce qu’il est permis de dire, puisqu’elle a elle-même prévu et stipulé sa révision), notre Constitution aurait inécoimu toute raison, si elle avait entendu que telle ou telle forme de gouvernement rendrait un État voisin odieux ou sacré pour nous. On est ami ou ennemi d’un gouvernement non en raison de sa forme, mais de sa conduite. Aussi la Constitution s’est-elle bornée à déclarer que la France ne prendrait les armes contre la bberté et la nationalité d’aucun peuple étranger.
Ce texte résout pour nous la question constitutionnelle. La France, en allant à Rome, y est-elle allée pour nuire à la liberté de l’Italie, et, en particulier, du peuple romain? Les faits, à cet égard, parlent assez haut pour rendre la réponse facile. (Oui ! oui! — Assentiment ironique à l’extrême gauche.)
M. AnioNY Thoubet. C’est vrai ! les faits parlent assez haut ! (Très-bien !)
M. LE Rapporteur. Les faits parlent assez haut pour rendre la réponse facile. Aujourd’hui, en effet, on se récrie contre les résultats obtenus, on trouve qu’on n’a pas assez vaincu, à Rome, le mauvais vouloir du parti hostile à la liberté, qu’on n’a pas obtenu du gouvernement pontifical assez de clémence ou assez de liberté politique. On convient donc que la France est placée en présence d’influences contraires avec lesquelles elle est en lutte pour se faire donner ce qu’on lui concède. Elle n’est donc pas à Rome contre la liberté ilalienne,mais pour elle. (Réclamations à l’extrême gauche.— Assentiment à droite.)
Une voix à gauche. C’est du Loyola! (Bruit.)
M. LE Rapporteur. Messieurs, je vous ai déjà dit que nous discuterions prochainement.
A l’extrême gauche. Très-bien 1 Nous verrons.
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ÔÔ4
M. LE lUiMoiiTEUii. Vous savez par expérienee que vos objec- (ions n’ont pas l'habilude de m’interdire ia pai ole, et que je vous réponds. (Üh! oh! — Exclamations à gauche.) Eh bien, pourquoi ne pas attendre le jour où je pourrai vous répondre?
A gauche. Oui I oui !
M. LE Président. C’est une impatience déptacée.
Voix nombreuses à droite. Écoutez donc !
M. LE Rapporteur. La France n’est donc pas à Rome contre la liberté italienne, mais pour elle.
On peut penser qu’elle ne fait pas assez, soit ; mais enfin elle agit pour, et non pas contre; l’esprit de la Constitution n’est donc violé à aucun degré. (Violentes réclamations à l’extrême gauche.)
A droite. C’est un 13 juin !
M. LE Président. Faites donc silence ! Quelle intempérance de langage !
M. LE Rapporteur. Ainsi toutes les raisons politiques, morales, religieuses,, devaient porter la France à intervenir à Rome. Elle y a envoyé une armée. La faction qui a dirigé depuis deux ans les destinées de l’Italie, au lieu de prendre la France pour arbitre, lui a violemment résisté. Nos soldats, toujours dignes d’eux-mêmes, ont emporté tous les obstacles, comme ils faisaient jadis à Lodi et à Arcole; mais, plus que jamais sages et disciplinés, ils ont mérité l’admiration de l'Europe par la régularité et l’humanité de leur conduite (Trèsbien !); et n’aurions-nous obtenu de notre expédition que cette nouvelle manifestation des vertus guerrières de notre année, nous ne devrions pas avoir de regrets, car, pour nous, au milieu des douleurs que nous inspire le spectacle du temps, la conduite de nos soldats a été une véritable consolation patriotique. (Très-bien ! très-bien ! — Acclamations sur les bancs de lajnajorité.)
M. .\iMÉ, s’adressant à l’extrême gauche. Vous devriez siffler comme à la Porte-Saiiit-Martin !
•M. Pascal Uupüat. La gloire est pour l’année, la honte pour le gouvernement. (Allons donc!) C’est une de vos belles paroles, monsieur le président, que je cite.
DE L’EXPÉDITION DE DOME EX 1849. 5à5
M. i.F. IUppobtbdp.. La Fiance, une fois présente à Rome par , son année, n’y pouvait commettre rinconséqueiicc de vio- “p lenter elle-même le Saint-Père, qu'elle venait délivrer de la violence d’une faction. Elle a dû lui rendre son trône et sa liberté, sa liberté pleine et entière, car telle était sa mission.
Mais elle tenait des circonstances un droit, un droit qu’on n’a que très-rarement, celui des conseils. Si, dans les circonstances ordinaires, un souvei’ain se permettait 'de dire à un autre : Vous vous conduisez mal ; comportez-vous de telle ou telle manière, il commettrait à la fois une inconvenance et une usurpation. Mais un souverain qui est venu en rétablir un autre, dans un intérêt commun d’ordre, d’humanité, de religion, d’équilibre politique, trouve dans la gravité des circonstances qui l’ont amené, dans le service rendu, le droit de donner un conseil. La France, en faisant un effort, effort qu’il faut mesurei' ifon à la difficulté d’emporter quelques bastions, difficulté qui heureusement n’en est pas une pour son année, mais aux difficultés politiques que peut entraîner une entreprise de ce genre ; la France, disons-nous, en faisant un tel elTort, avait le droit de supplier le Saint-Père... (Interruption à l’extrême gauche.)
Un membre à gauche. Supplier à genoux ! ,
Un autre membre. C’est un langage de/capucin. M. de Montalembert doit être satisfait. (Agitation.)
A droite. Il n’y a rien de sacré pour eux; vous verrez qu’il — faudra 'dire le citoyen Pape !
M. LE Rappobtedr. Je suis étonné de l’interruption ; je suis étonné qu’on ait assez peu de fierté pour no pas comprendre ; la valeur des expressions quand il s’agit d’une puissance qui ~T n’a pas une armée de cinq cent mille hommes. (Très-bien ! trèsbien ! — Bruit à l’extrême gauche.)
M. LE Pbésidebt, s adressant à l’extrême gauche. A quoi peuvent mener ces interruptions t Dans quel intérêt les fait-on? Ecoutez donc, c’est votre devoir, le silence ne compromet personne, et souvent une parole imprudente compromet. (Rires à droite. — Rumeurs à gauche.)
Une voix. La maxime est bonne!
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M. I.F, Président. Je suis bien obligé de parler souvent, pus aussi souvent que vous. (Nouveaux rires.) Quelquefois e est une succession inconcevable d’interruptions ; mon office est de les cojistatcr, de les mettre en évidence; c'est la seule réparation, c’est celle que-je dois à l’assemblée. (Très-bien! très-bien!)
(S’adressant toujours à l’extrême gauche.) Vous ne savez pas vous contenir un instant!
M. Antonï Thoubst. Ce n’est pas facile.
.M. LE Président. Je vous demande pardon, c’est facile.
M. LE ItAr poRTEDR. Est-cc que vous croyez que vous ne mettez pas souvent notre patience à une rude épreuve ? (Oh ! oh ! — Humeurs nouvelles à l’extréine gauche.)
Je reprends.
La France, en faisant un tel effort, avait le droit de supplier le .Saint-Père de prendre les moyens convenables pour satisfaire ses peuples et pour ajiaiser ce qu’il avait chez eux de mécontentements légitimes. Elle avait droit de lui conseiller les réformes qui pouvaient, en réconciliant les habitants des États romains avec la souveraineté pontificale, la dispenser de revenir elle-même à Rome, ou d’y lai.sser venir I’ .Autriche, deux moyen.s également regrettables pour tout le monde.
I La France n’a trouvé le Saint-Père ni moins généreux, ni -4 moins libéral qu’il l’était en 1847; mais les circonstances étaient malheureusement changées. Ceux qui avaient u.sé de ses bienfaits pour bouleverser l’Italie, pour chasser de leur capitale les princes les plus libéraux, avaient produit un redoublement de préjugés chez tous les ennemis de la liberté italienne, dont Pie IX, au début de son régne, avait si courageusement affronté les répugnances. Ne pas rouvrir la source d’où avaient découlé tant de maux, était devenu la préoccupation exclusive de presque tous les hommes (pii concourent au gouvernement romain. Les difficultés, grandes ;i l’origine de la liberté romaine , étaient donc singulièrement accrues par l’usage de cette liberté pendant les deux années qui viennent de s’écouler.
La France a dû dire que s’il y avait danger de bouleversement à dépasser la mesure de liberté qui convient à un peuple.
il y avait danger aussi de rester en deçà de cette mesure, et , qu’il y avait péril accorder trop peu, comme à accorder trop. Elle a dA dire que l'administration romaine, telle qu’elle a existé jusqu’à ravéneniciil de Pie IX, était impossible à maintenir dans les États du Saint-Siège. Si on peut, en effet, contester aux Romains le droit de renverser, au nom de leur .souveraineté, l’autorité temporelle du Pape, nécessaire à l’Europe chrétienne, on ne peut leur contester le droit d’avoir un gouvernement équitable, éclairé et conforme aux mœurs de notre époque. (Exclamations à l’extrême gauche.)
Pie IX comprend parfaitement ces vérités, et un premier acte important vient d’émaner de .sa volonté libre et réfléchie, c’est le Notu proprio, objet de si vives discussions. Votre commission a mûrement examiné cet acte, non pas qu’elle croie que la France a le droit de décider du mérite des institutions d’un peuple étranger... (Interruption bi-uyante à l’extrêtne gauche.)
M. LE PuÉsiDENT. Ces interruptions sont véritablement incroyables ! ^
Plusieurs voix à droite, au rapjwrteur. Déposez le rapport, monsieur Thiers, cela mettra fin au scandale !
Voix nombreuses. Non! non I — Continuez!
M. LE Président. L’ .Assemblée a le droit de se faire écouter.
I Très-bien! très-bien!)
M. LE lUrpoBTEER. Mais la commission l’a examiné pour savoir si les conseils qu’elle était fondée à donner avaient porté des fruits tels qu elle n’ait pas à regretter son intervention dans les affaires romaines.
Eh bien! en très-grande majorité, votre commission déclare qu’elle aperçoit dans le Motu proprio un premier bien trèsréel, et dont une injuste prévention peut seule méconnaître la valeur. Cet acte, nous rexaminerons avec détail, au nom de votre commission, lorsque s’engagera devant vous la discussion à laquelle ce sujet doit donner lieu ; mais nous bornant en ce moment à considérer le principe de cet acte, nous dirons qu’il donne les libertés municipales et provinciales désirables, et que, pour que ce qui regarde la liberté politique, celle qui
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consiste à décider des affaires d’un pays, dans une ou deux assemblées, de concert avec le pouvoir exécutif, comme en Angleterre, par exemple, il est vrai que le Motu proprio n’eu accorde point, ou du moins qu’il n’en donne que les premiers . rudiments, sous la forme d’une consulte privée de voix délibérative. La question, dès lors, est de savoir si les États romains sont actuellement capables du régime que l’Angleterre est parvenue à se donner après deux siècles d’expérience et d’efforls C’est là une question d’une immense gravité qu’il appartenait au Saint-Père de résoudre, et au sujet de laquelle il importail à lui et au monde chrétien de ne rien hasarder. Qu’il ait préféré en cela le parti de la prudence ; qu’après les expériences qu’il vient de faire, il ait préféré ne pas rouvrir la carrière des agitations politiques pour un peuple qui s’y est montré si nouveau, nous ne nous reconnaissons pas le droit de l’en blâmer, et nous n’en voyons pas le motif.
Des libertés municipales et provinciales sont une première éducation par laquelle il est utile de faire passer un peuple, quand on ne veut pas le jeter prématurément et violemment dans la carrière orageuse de la liberté politique.
Maintenant, l’acte important qu’on appelle le Motu proprio suppose un ensemble de lois qui devront réformer la législation civile, assurer l’équité des tribunaux, amener une juste répartition des fonctions publiques entre les diverses classes de citoyens, procurer, en un mot, aux Homains les avantages d’un gouvernement sagement libéral. Ces lois sont annoncées, et la parole de Pie IX suffit pour lever tous les doutes.
Voix à gauche. Belle garantie !
Autre voix. Oh! le bon billet qu’a La Châtre! (Ah ! ah! — Marques générale.s de dégoût.)
M. LE Présidem. Véritablement, ces choses-là se qualifient d’elles-mêmes, et je suis heureux de ne pas savoir le nom de celui qui a dit une pareille grossièreté : c’est indécent! (Trèstrès-bien!)
M. le b apporteur. Ces lois sont annoncées, et la parole de Pie IX suffit pour lever tous les doutes. Mais les conseils de la France devront être dirigés de manière à convertir en parole
efficace ce Motu projn-io, et surtout à étendre la clémence du Pontife sur tous ceux qui peuvent être amnistiés sans danger pour l’ordre public.
Ce doit être l’œuvre d’une influence continuée avec patience, avec calme, avec respect (très-bien !), influence qui constituerait, nous le répétons, une prétentioij inadmissible, si des circonstances impérieuses ne nous avaient amenés à l’exercer, mais qui, renfermée dans les bornes convenables, est parfaitement compatible avec l’indépendance et la dignilé du Sainl- Siége. (Très-bien! très-bien!)
Mais, en présence des résultats obtenus, il nous est impossible de regretter que nos soldats soient au Vatican, lorsqu’ils y occupent la place qu’y occuperaient les soldats autrichiens ; lorsqu’ils s’y sont conduits aussi vaillamment et aussi sagement, qu’ils l’ont fait ; lorsque eftfm il est si notoire qu’ils y sauvent les principaux bienfaits que Pie IX avait libéralement dispensés à ses peuples loi-s de son avènement.
Maintenant, doivent-ils y être longtemps encore ? Question actuellement difficile à résoudre, car il est impossible de dire le moment où le Pape pourra se passer de notre armée, dans un pays qui a été le théâtre de commotions si récentes. 1,’intérôt de la France est d’abréger le plus possible son occupation, car elle n’a voulu ni faire une conquête, ni exercer une domination usurpée. Elle a voulu accomplir en Italie la tâche qui appartenait nécessairement à runc des puissances catholiques, celle de rétablir le Saint-Père, et de consolider son trône, en réconciliant, non sa personne, qui n’en avait pas be.soin, mais son gouvernement avec la partie saine et éclairée de la population romaine, au moyen de sages et utiles réformes. Une portion de cette tâche est accomplie. Nous souhaitons que le reste s’accomplisse le plus tôt possible, et que nos troupes puissent bientôt laisser paisiblement établi, dans ses Etats, le Saint-Père qu’elles sont allées délivrer et non opprimer.
Le gouvernement a naturellement adopté pour les crédits demandés le terme de l’année, en se conformant aux règles financières. Pour le moment, il n’a pas cru, et nous ne croyons
HISTOIRE
pas pins que lui, pouvoir en assigner un autre. (Trèï-bioii! très-bien ! — Marques nombreuses d’une vive approbation. — M. le rapporteur, en descendant de la tribune, reçoit les féli- ' citations de ses amis.)
Voix à gauche. Et la lettre du Président! pas un mot ! (Agitation prolongée.)
Après ce fort et lumineux exposé des motifs et des résultats de notre intervention, la discussion s’engagea sur le vote des crédits demandés. Aux passions qui couvaient sous celte terrible question de Rome, aux interruptions acharnées qui avaient assailli le rapporteur, on pouvait prédire qu’elle serait ardente. «C'est un nouveau 13 juin, » disait un membre de la droite, pendant que la Montagne s’ameutait contre M. Thiers pour l’empêcher de continuer sa lecture. Mais M. Thiers, on vient de le . voir, tenait la tribune comme le général Changarnier I tenait la rue, et grâce au concours énergique du président Dupin, qui avait mis ses bons mots au service de la majorité, force resta en définitive à l’ordre et à la raison.
En sa qualité de ministre des affaires étrangères, M. de Tocqueville commença, comme au mois d’août, par produire devant l’Assemblée les pièces principales de son dossier diplomatique. Cédant à ce besoin de sincérité qui devant le mensonge convenu agite impérieusement les âmes honnêtes, il osa déclarer, en ouvrant le débat, que tous ceux, soit de la Constituante, soit de la I..égislative, -|- q ui avaient voté l’expédition de Rome avaient voulu le rétablissement de Pie IX. En venant annoncer aujourd’hui ce rétablissement comme la première conséquence
DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 18i9. 561
de noire victoire, le ministère avait donc le droit de dire qu’il n’avait trompé personne. Seulement, dans l'opinion unanime aussi de la majorité, le pouvoir temporel du Pape devait être restauré, mais non les abus de l’ancien régime clérical. Et le ministre rappelait quelle avait été notre attitude, soit dans les conférences de Gaële, soit à Rome, énumérait les demandes de nos représentants, précisait pièces en main les points obtenus et ceux à obtenir, et finissait par approuver le Motu proprio comme le premier mot d’un régime libre dont il fallait chercher le généreux dernier mot dans la lettre du Président de la République.
Quant à l’amnistie de la commission pi-ovisoire, .M. de Tocqueville refusait d’y reconnaître le cœur du Saint-Père et en appelait hardiment de son gouvernement à lui-méme. En annonçant le perdono à ses sujets. Pie IX n’avait certainement pas voulu leur faire une promesse vaine : déjà plusieurs des maladroites restrictions mises à cet acte de clémence avaient été par son ordre écartées ou favorablement modifiées dans l’application. Ainsi, il restait vrai de dire, en dépit des exagérations furibondes des journaux, que la révolution romaine, commencée par la violence et l’assassinat, continuée par la violence et la folie, se terminait par une restauration, œuvre de la France, qui n’avait coûté à un seul homme, ni sa liberté, ni ses biens, ni sa vie.
La lettre à Edgard Ney, dont il n’avait été fait mention que par incidence, parut enfin à la tribune avec le premier député de la Montagne qui prit la parole. M. Ma-
iiisTomt;
tlueu (de la Drômei avoua qu'il se souciait inédiociTment de ménager les scrupules constitutionnels de la majorité, à propos de cet acte du Président. Ces scrupules pouvaient bien être sincères, mais ils lui paraissaient plus sûrement tardifs. Puisqu'on avait trouvé bon au mois de mai que le pouvoir exécutif eut de sa propre autorité déclaré la guerre aux Romains, comment s’opposerait-on aujourd’hui à ce qu'il réglât lui-même les conditions de la paix? Eut-il été vraiment si diOicile de deviner dans quel but M. Bonaparte envoyait une année \ à Rome? Avait-on espéré que le combattant de Forli allait - renier un des actes les plus honorables de sa vie, et outrager, par une si noire apostasie, la mémoire d’un frèi e jnort à ses côtés en combattant pour la liberté italienne? La tactique des chefs de la majorité n’échappait point à M. Mathieu (de la Di’ôme). Voulant tout à la fois condamner la lettre et pardonner à celui qui l’avait écrite, le silence leur avait sembl^ le plus commode des>expédients. Mais le Président accepterait-il ce dédaigneux pardon? Consentirait-il à se faire à Rome l’instrument d’une politique publiquement flétrie dans sa lettre du 18 août? Désavouerait-il le vole du 10 décembre, qui n’étailau fond qu’une protestation de l’esprit national contre l’odieux système de la paix à tout prix? En choisissant un Bo- -- naparte pour le représenter vis-à-vis de l’étranger, le ' peuple n’avait pas cédé à un sentiment de peur. Aurail- \ il peur, lui? Et les leçons, les insinuations, les calomnies de la presse religieuse, fallait-il aussi les dévorer en silence et leur donner raison? « Alil pour qu'il en
fû( ainsi, concluait le Montagnard, commencez par lui défendre de s’appeler Napoléon I »
M. Mathieu (de la Drôme) était destiné à apprendre, à peu d’années de là, que le Président n’avait point renoncé à s’appeler Napoléon. En attendant, son discours tout bonapartiste inquiéta la majorité, fut trèsapplaudi par l’extrême gauche <et ne resta pas sans écho à l’Élvsée. , ' , ,
L’ordre des inscriptions donnait la parole à M. Thuriot de la Rosière. Ancien attaché à la Jégation de Rome sous -]— M. Rossi, ce membre distingué de la majorité était pour ' Pie IX tout à la fois un défenseur et un témoin. Dans un discours solide, étudié, diplomatique, il essaya de relever les esprits jusqu’aux principes mêmes de la question* romaine. Qu’est-ce que l’État pontificaH se demandait-il. Est-ce un État né comme les autres de circonstances toutes politiques; formé, agrandi, défendu par l’effort persévérant d’un peuple oq d’une dynastie? Non; l'Étal pontifical est la création purement conventionnelle de l’Europe catholique, qui ne l’a destiné qu’à servir d’asile ”j et comme d’enveloppe matérielle à l’autorité religieuse qui régit la chrétienté. Cet État ne doit rien aux populations romaines, elles n’ont dépensé pour lui, à aucune époque, ni leur sang ni leurs ressources.’ En revanche, il doit tout, ses provinces comme les monuments de sa capitale, aux nations filles de l’Église, et tout d’abord à la France, sa fille aînée. Et pourquoi ce souverain a-t-il toujours été traité au rebours des autres? | Pourquoi SC plaisait-on à lui donner des villes et des ter- J
ritoires, quand l’usage était si général de se les enlever les uns aux autres? Parce qu’on n’avait pas été longtemps à reconnaître dans son indépendance, le plus nécessaire et le plus menacé des intérêts de la civilisation. Plus, en effet, un pouvoir est élevé, plus les sujets auxquels il s’adresse sont peu portés à la soumission, plus les décisions qu’il doit prendre sont graves et délicates, plus aussi les conditions de son indépendance doivent ressortir claires, certaines, incontestables. Oi-, quel ( pouvoir comparable à celui'du vicaire de Dieu sur la terre? Quel empire plus difficile et plus insubordonné que celui des âmes? Quelles décisions plus importantes que les dogmes et la discipline d'une religion qui est celle du monde civilisé? Partout les souverains ont compris que ceux de leurs sujets qui rendent la justice en leur nom devaient présenter aux peuples un caractère au-dessus de ' tout soupçon, et ils ont concédé aux magistrats une part, et la meilleure, de leurs propres privilèges ; l’inamovibilité. La plus haute magistrature religieuse aurait-elle iboit à moins d’égards? Que le Pape ne soit plus souverain, qu’il soit assujetti à toutes les vicissitudes politiques et militaires d’un État où il ne serait plus maître, et bieiitùt de son autorité spirituelle, atteinte dans son principe et suspécte dans son action, il ne resterait qu’une véné- -j-rable mais impuissante prétention. Les consciences, qui ont un penchant si naturel à ne relever que d’elles-mêmes, se déclareraient alTranchies ; les puissances temporelles, qui ont si souvent disputé à la cour de Rome le droit de gouverner l’Église chez elles, mettraient définitivement
l’Église dans l’Élat, et le monde moral, comme l’avait prédit M. Thiers, se dissoudrait dans les sectes.
Rome présentait en outre, suivant l’orateur, celte étrangeté unique dans l’histoire, que le souverain est choisi -r non par les sujets sur lesquels il règne, mais par des électeurs venus de tous les points du monde catholique. Quoi d’ étonnant dès lors que le monde catholique ait réclamé de tout temps le droit de le défendre? ^’e pourrait-on dire à la rigueur que l’État pontifical est la propriété in- — divise des peuples qui l’ont fondé? Sans doute, d’une raison d'être si particulière, d’tme façon de vivre si exceptionnelle découlent pour les populations romaines quelques inévitables inconvénients; mais il en découle aussi quelques avantages. Le premier de tous, c’est d’avoir un grand gouvernement, et de garder la capitale du monde. Le second, c’est d’être inviolable dans leurs frontières, ou du moins d’être assuré que toute violation de leur territoire serait repoussée ou vengée par la coalition de la catholicité. Un troisième, qui est la conséquence du précédent, et que les habitants des campagnes apprécient vivement, en Italie surtout, c’est de ne supporter que de très-faibles impôts et d’être ^ entièrement exempt du plus cruel de tous, l’impôt du t sang.
Quant aux inconvénients, le premier, dans l’ordre des préventions, celui auquel on reproche de contenir tous les autres, c’est le gouvernement clérical lui-même, c’est-à-dire la nécessité pour les domaines de l’Église d’être plus ou moins gouvernés par des prêtres. Lan-
HISTOIKE
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gueur dans l'administration, gestion linancière assez inexpérimentée, abus judiciaires provenant du mélange de l’intérêt ecclésiastique avec l’intérét laïque devant les tribunaux,' telles seraient, d’après M. de la Rosière, ' les chances fâcheuses d’urt gouvernement de cette nature. Le peuple romain a-t-il droit, pour s’en affranchir, de renverser l’État tout entier ? Mais son souverain est ^ aussi le nôtre ; mais une révolution à Rome, c'est la -J- révolution dans l’Église, la révolution dans chacun des pays où le Pape a des sujets spirituels. La souveraineté collective des puissances doit évidemment prévaloir sur la souveraineté individuelle du peuple romain ; et ce peuple, protégé par nos armes contre toute entreprise du dehors, protégé par notre intervention diplomatique contre les écarts de son propre gouvernement, se voit dépouillé, dans l’intérêt de tous, du triste et dangereux 'I' droit de faire des révolutions.
Cette exception est-elle donc sans précédents comme sans excuses N avons-nous pas en Europe des pays neu- -j- trahsés, tels que la Belgique et la Suisse, auxquels il est à jamais interdit de se permettre ni conquêtes, ni annexions, ni guerres, ni alliances, et cela de par le seul intérêt de l’équilibre à maintenir entre les gi-ands Étals? La démocratie américaine elle-même n’a-l-elle pas frappé d incapacité politique, au point de lui refuser une con- , stitution, le district de Colombie, parla seule raison qu'il [ contient Washington, la ville fédérale?
•Mais, en laissant de côté ces hautes spéculations de la politique, pouvait-on dire que Rome eut jamais voulu
telle révolulion radicale qui avail subslitué la Répuhlique au ponlificat el Mazzini à Pie IX? Non, ni la révolte conlre le Pape, ni la résistance contre nos soldats, rien de ce qui se passait à Rome depuis un an n'était romain. Qu’avait-on à demander encore au généreux Pie IX : la Vliberté politique? mais elle était dans le Statut; le gouvernement des laïques? mais on l’avait égorgé dans la personne de Rossi , qui n’était pas un motisignor, | lui! L’ennemi, que nous avions trouvé le 30 avril sur les remparts de Rome, ce n’était pas seulement la la république romaine, c’était la république sociale, le rêve unitaire du chef des sociétés secrètes. Quant à la liberté, on ne pouvait nous accuser de l’avoir détruite à Rome, par la bonne raison que la liberté n’y existait pas. Il n’y avait de libres dans cette malheureuse cité que Mazzini et Garibaldi : le tyran politique et le tyran militaire. Cette dictature, nous ne l’avions pas renversée de nos mains parce qu’elle s’appelait la république; elle se serait appelée la monarchie, et nous eussions été nous-mêmes sous un roi ou sous un empereur, que nous n’eussions pas agi différemment. Nous avions dû marcher contre le nouveau gouvernement de Rome uniquement parce qu’il n’était plus le gouvernement du Pape et que notre honneur, d’accord avec nos traditions a placé le Saint-Siège sous la garde de notre épée.
Dans un passage de ce remarquable discours, M. de la Rosière ayant, comme l’avait fait précédemment M. de Falloux, rattaché la seconde expédition romaine
HISTOIRK
à la première votée sur la demande du général Cavaignac, l’ancien chef du pouvoir exécutif crut politique de protester contre cette assimilation et vint déclarer assez - piteusement qu’il n’avait prétendu au mois de novembre précédent que sauvegarder la sûreté d’une personne infiniment respectable. Mais en môme temps qu’il s’effor- [ çait ainsi de séparer sa cause de celle des catholiques, le vaincu du 10 décembre tendait solennellementia main à son vainqueur, qui avait écrit la lettre à Edgard Ney : « J’ai trouvé, disait-il, les sentiments qui y sont exprimés parfaitement dignes, parfaitement patriotiques, dignes, je ne dis pas du grand nom qui l’a signée, mais de la grande nation qui l’a choisi pour son premier magistrat. Ainsi donc, je rends hommage, et hommage sans réserve, hommage respectueux aux sentiments exprimés dans la lettre de M. le Président de la République »
Un grand nom du parti de l’ordre nouvellement recruté, sinon encore à la Montagne, du moins à l'Élysée, dont il était un des hôtes assidus, M. Victor Hugo, vint donner à son tour un solennel assentiment à la politique personnelle de Louis-Napoléon. « En répondant par le Motu proprio et par le décret d’amnistie, le Pape, s'écriait-il, avait fermé ses deux mains, d’où devraient découler sur le monde la miséricorde et la liberté. » Puis, se plaignant d’être contraint à tout dire par les interruptions habilement provoquées de la majorité, le poète présenta, dans une tirade toute hérissée d’antithèses, un
' Voir ail Mûitiiettr du 20 octobre 1848.
nE L'EXPÉI)lT10:s DE ROME EX 18 49. 369
tableau si dramatique de la barbarie du gouvernement pontifical, qu'il souleva le plus bruyant cnlliousiasme de la Montagne et la plus légitime indignation du parti dont il désertait la cause. Refusant de se joindre à ceux qui élevaient contre la lettre du Président le reproche d'élre une violence morale faite au Saint-Père, M. Hugo disait qu’il fallait bien se décider, si toute conciliation était rejetée, à imposer la clémence, à imposer la liberté, car la France ne voudrait pas avoir versé son sang pour la pure honte de rétablir à Rome l’absolutisme clérical.
On attendait la parole de M. de Monlalembert dans ce grave débat. L’Église, la papauté, la liberté, ces nobles clientes de son éloquence depuis vingt ans, l’appelaient en témoignage contre d'implacables adversaires. Une seule fois, on s’en souvient, il avait parlé à la tribune des affaires de Rome, c'était le jour où le général Cavaignac, qui semblait maintenant renier ce glorieux élan, avait mérité les félicitations des catholiques en volant au secours de Pic IX. Pendant la période agitée et douteuse qui va du 10 décembre à la fin de la Constituante, l’ancien orateur de la Chambre des pairs, toujours debout devant les grands intérêts sociaux battus en brèche, avait laissé à d’autres le soin de défendre ou de redresser la politique du gouvernement sur la question du Pape. On lui avait tant répété qu’en face d'une Chambre de plus en plus mal disposée, disait-on, pour les idées calholiques,son appui ne pourrait que nuire à la cause qu’il prétendait servir, que le silence lui avait semblé un devoir. Mais aujourd hui, devant Rome prise et
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rendue par la France à son souverain, devant le pouvoir du Saint-Père tout à la fois restauré et calomnié, M. de Montalembert n’hésitait plus à venir glorifier au nom du catholicisme et de la civilisation, l’expédition dont il avait le premier donné le vrai sens et annoncé le vrai but.
La salle retentissait encore des hyperboles de M. Hugo, lorsqu’on entendit son remplaçant à la tribune déclarer que ce discours avait déjà reçu son châtiment dans les applaudissements qui l’avaient accueilli. Et comme les huées des applaudisseurs répondaient à celte justice de l’opinion faite en une parole : « Puisque ce mot de châtiment vous blesse, reprit amèrement l’orateur, je dirai donc sa récompense! » Raillant alors l’auteur de Lucrèce Boryia d'avoir pris ses souvenirs de théâtre pour de l’histoire et surtout pour de l’histoire contemporaine, il lui demanda dans quelle Rome il avait vu ces gibels, ces bourreaux, ces cachots dont son imagination obsédée avait tracé la sombre peinture. Pouvait-il nommer un seul Pape, depuis trois siècles, convaincu d’avoir été cruel, dur ou tyrannique? Pour quelques restrictions regrettables à l'amnistie de 1849, devaiUon oublier l’amnistie de 1846, qui n'avait eu d'autre résultat que de rendre des chefs au parti qui voulait la ruine de la papauté"^ Puis ne tombe-l-il pas sous le sens que la bonne foi manque non moins que la vérité, à ces déclamations contre les prétendues rigueurs du gouvernement romain? Le Pape, ses ennemis le savent trop bien, pardonnera toujours; il est obligé de pardonner ! Les fusillades, les gibets, les échafauds, les emprisonnements, les trans-
porlations politiques sont des moyens bons tout au plus pour les gouvernements qui se permettent de lui donner des leçons de clémence ; quant à lui il doit se contenter d'éloigner de ses domaines ceux qui rendraient son règne impossible. Sans doute Pie IX avait fait des ingrats, mais heureux qui fait des ingrats et malheur à ceux qui se font les organes et les orateurs de l’ingratitude !
Passant au reproche toujours reproduit contre les Papes de n’employer que des prêtres dans l’administration de leurs Étals, l’orateur prouva que ce fait était de nos jours absolument faux. Une statistique officielle de toutes les fondions dans l’ordre politique, judiciaire et administratif et des traitements qui leur étaient respectivement assignés en 1848, accusaient cent neuf ecclésiastiques seulement contre cinq mille cinquante-neuf laüiues. Il est vrai que les positions supérieures étaient en général occupées par des gens plus ou moins engagés dans les or. dres; mais de quel droit ferait-on un crime au Saint- Père d’avoir un gouvernement clérical, plutôt qu’à l’empereur de Russie d’avoir un gouvernement militaire'.^ A Saint-Pétersbourg on ne voit aux affaires que des soldats, depuis le ministre des finances, qui était en 1849 un général d’infanterie, jusqu’au président du saint synode, qui était aussi un général, jusqu’au directeur des théâtres impériaux, qui était colonel ! El le Pape ne pourrait pas confier quelques branches de sei’vice public aux membres du clergé’?
Une question assurément plus importante, et même la seule importante, serait de savoir si la liberté est absolu-
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nient incompatible avec un tel système de gouvei nemenl. Or, la réponse dépendrait entièrement, suivant l’orateur, de l’idée qu’on se fait de la liberté elle-même. Pendant tout le moyen i\ge, des libertés très-considérables, locales, individuelles et générales, ont coexisté dans l’État romain avec la souveraineté temporelle des Papes, comme elle coexistait ailleurs avec la souveraineté inviolable des rois. Mais il n'en saurait être ainsi de la liberté démocratique, qui n’est qu’un appel incessant aux passions qui se cachent sous le masque de la souveraineté du peuple. Seraitce donc là la seule liberté ? Mais il n'y a pas trace de souveraineté populaire en Angleterre, où cependant règne un si bel ordre de libel lés civiles et politiques. Mais elle n’était pas reconnue en France sous la Restauration, qui n’en avait pas moins donné la Charte ; et ce n’est qu’avec la RévoUilion de 1830 que cette dangereuse théorie têt on tard personnifiée dans un despote, avait fait son entrée dans notre droit public. Pour l'école radicale, en effet, ta souveraineté nationale n'est pas le droit une fois exercé de se choisir un gouvernement, c’est le droit de renverser chaque jour le gouvernement de la veille.
l.es Romains s’étaient, pour leur malheur, montrés les trop dociles adeptes de cette école! Mis en possession de la ühertédes pays constitutionnels, ayant les deux Chambres, la garde civique, la liberté de la presse, ils avaient prfr iéré l’exercice itiique et violent de la souveraineté démocratique, et se trouvaient avoir perdu ainsi Icsinstitut ions qu’ils avaient méprisées. Fallait- il les leur rendre après notre victoire, comme si rien ne s'était passé depuis
DK L'EXPÉDITION DE ROME EN 18i9 T, 75
le IG novembre? Pie IX ne le pensait pas; aucun catholique n’oserait lui en donner le conseil. On se trompait de pays, de gouvernement et même d’époque, en exigeant de suite pour les Romains tous les avantages de la monarchie parlementaire. Pic IX pourrait nous répondre ;
« Mais, vous-mêmes, comment n’avez-vous pas su vous en contenter? » En politique, les expériences coûtent cher et profitent rarement à ceux qui les entreprennent. Si les autres .souverains ont le droit de jouer leur couronne dans quelque noble tentative patriotique et libérale, le Pape serait blâmé d'exposer une fois encore, après la cruelle leçon de 1848, la charge dont il n’est que dépositaire. Enfin, d’après M. de Montalembert, l’esprit public était loin, en 1849, de se montrer aussi exigeant envers les gouvernements que par le passé, et le Pape n’était pas le seul qui, devant les forfaits commis depuis deux ans par la Révolution, eût senti décroitre sa confiance dans la liberté. «Ah! s’écriait prophétiquement l’orateur, vous avez détrôné quelques rois, cela est vrai, mais vous avez détrôné bien plus sûrement la liberté ! Le plus grand de vos crimes, ce n’est pas le sang innocent vci’sé par vos fanatiques, quoiqu’il cric vengeance contre vous; ce n’est pas les ruines semées à pleines mains en Europe, quoiqu’elles soient un formidable argument contre vos doctrines, votre plus grand crime, c’est d’avoir désenchanté le monde de la liberté... Les rois sont remontés sur leur trône, maisla liberté n’est pas remontée sur le sien, dans nos cœurs!... »
Et comme la Montagne ne parlait à tout propos que de
HISTOIRE
contraindre le Pape à exécuter de point en point le programme du Président, M. de Monlalembert lui demandait si elle était bien sdre de se comprendre elle-même, et peignait en termes admirables les embarras de la force aux prisesavecla faiblesse. «Quand un homme, s’écriait-il dans un transport d'éloquence, qui retentit encore après douze -I ans. comme la note élevée de cette discussion, quand un homme est condamné à lutter contre une femme, si cette femme n’est pas la dernière des créatures, elle peut le braver impunément. Elle lui dit ; « Frappmz, mais « vous vous déshonorerez, et vous ne me vaincrez pas. » (Très-bien! très-bien!) Eh bien! l’Eglise n’est pas une femme, elle est bien plus qu’une femme : c’est une ' mère 1 ' »
En terminant, l’éminent orateur, rappelant le mol de
Pie IX dans sa lettre d’actions de grâces au général Oudi-
not : « Le triomphe des armes françaises a été remporté sur les ennemis de la société humaine, » suppliait l’opposition, et, à travers l’opposition heureusement condamnée à l'impuissance, le Président de la République de ne pas renier, pour une politique de fantaisie, une des — plus belles gloires de la France au dix-neuviéme siècle. « Sgvez-vous ce qui ternirait à jamais la gloire du drapeau français? » disait-il en ne s’adressant certainement plus à la Montagne, dont le choix était fait d’avance entre Charlemagne et Garibaldi, «ce serait d’opposer ce
* Monit(^ur du 25 oel'dire. — «Une triple snlvc d’applnudifsenients accueille celte phrase de l’oruteur, » njoiitc le complc rendu oITiciel.
DK I/KXI'ÊDITIO.N DE UoME EN 1 849. ~>i:>
drapeau à la croix, à la tiare qu’il vient de délivrer ; ce serait de transformer les soldats français de piotecleurs du Pape en oppresseurs ; ce serait d échanger le rôle et la gloire de Charlemagne contre une pitoyable contrefaçon de Garibaldi ! » (Vifs et longs applaïulissemeuts à droite.)
Jusque-là, il faut le reconnaître, la lettre du Président n’avait pas tenu dans le débat la place à laquelle elle avait droit de prétendre. On ne parlait que d’elle, il est vrai, dans les discours des ennemis de l’expédition, mais à peine en avai t-il été dit quelque chose de l’autre côté. M. Thiers avait refusé de l’admettre dans son rapport; M. de Tocqueville avait cru assez faire de démontrer qu’elle n’était, après tout, qu’un duplicata des instructions de nos diplomates, écrit de la main du chef du gouvernement ; et les divers orateurs de la majorité s’étaient contentés de la regarder de loin avec inquiétude, comme quelqu’un qu’on voit venir à soi et auquel on ne voudrait ni tendre la main ni tourner le dos. M Odilon liarrot 5 (pii le Président de la République, fort irrité contre 51. Thiers, avait remis le matin même, en le priant de la lire à l’Assemblée, une lettre où il se plaignait tout à la fois de la résistance du Pape à ses conseils, et des allures dédaigneuses de la majorité à son égard , comprit que le moment était venu de meltrede côté toute réticenceetdo dégager la responsabilité du chef de l’État. Provoqué par M. Emmanuel Arago, qui venait de planter à la tribune comme deux bannières ennemies, la lettre à Edgard Ney et le Moiu proprio, en demandant à TAsscmblée de se partager entre elles, le chcfdu
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cabinet répondit que le gouvernement n’avait pas à clioisir et qu’il acceptait ces deux pièces, l’une comme l’indication du but à poursuivre, l'autre comme un premier pas du Souverain Pontife vers ce même but. M. Odilon Barrot sut parler avec chaleur de cet acte du Président, où il lie fallait voir, suivant lui, qu’une protestation au nom de l’honpeur de notre diplomatie, comme la lettre au général Oudinot, contre le vote de blAmedu 7 mai, n’avaitété qu’une protestation au nom de l’iionneur de nos armes. L’une et l’autre attestaient visiblement le cri du même cœur, l’élan de la même âme. Le ministre se déclarait en outre autorisé à démentir hautement ceux qui voudraient prêter, aux paroles de. Louis-Napoléon, la moindre intention de menace contre le Saint-Père.
S’expliquant ensuite sur le second document engagé dans le débat, il déclara qu’il ne lui était pas possible de prendre le Motu proprio pour la contradiction formelle et volontaire de la lettre du Président. Sans doute, il regrettait, avec M. de Moiitalembert, que l'absence définitivement constatée d’une classe moyenne et modératrice fit obstacle à l’établissement du régime parlementaire dans les Etats romains; il regrettait surtout que les concessions de Gaëte n’eussent pas aticint les limites où nous avions voulu les pousser, et notamment que le vote de l’impôt par la consulte, longtemps accordé à nos instances, eût été retiré dans les derniers jours. Mais il n’en acceptait pas moins, avec reconnaissance, l’acte du 1 2 septembre comme la déclaration de Saint-Ouen de la papauté. Une triste expérience lui avait apprisqu’il fallait savoir se con-
DE I;EX1'ÉD1T10> de home ex 1849. 577
tenter du possible, surtout quand ce possible ne ferme aucune issue au progrès. L’ancien chef de l’opposition n’ignorait pas ce que vaut cette école désespérée qui disait à Rome ; 11 n’y a pas de milieu entre le pouvoir absolu du Saint-Père et le pouvoir démagogique de Mazzini! C’est la même qui avait dit en France depuis 1830 : 11 n’y a pas de milieu entre la monarchie constitutionnelle et la république! et qui répétait depuis le 24 février : Il n’y a pas de milieu entre la république et le socialisme ! Grâce à Dieul il y a autre chose que des extrêmes en politique, autre chose que des formules de despotisme ou de révolution. A Rome, comme partout, on pouvait trouver, on devait chercher cette mesure de liberté appropriée aux mœurs, aux idées, à l’état de civilisation des peuples, qui fait la légitimité des gouvernements. Le Motu proprio prouvait que cette préoccupation était loin d’être étrangère à l’esprit du Souverain Pontife. On ne cessait de réclamer la sécularisation de son pouvoir; mais avec les municipalités pour base du gouvernement, et l’élection pour origine des municipalités, avec des autorités municipales choisies sur une liste triple présentée par le con.seil communal, avec des conseils provinciaux naissant des conseils municipaux qui sont élus, avec des commissions provinciales faisant fonction d’administration et sortant du sein des conseils provinciaux, avec l’élément municipal partout et une consulte résultant, au troisième degré, de l’élection municipale, le peuple romain n’avait-il pas, ce semble, la meilleure et la plus sûre sécularisation, la sécularisation
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du pouvoir positif ? Co iie sont pas des prêtres probablement que sou vote irait cbercber, au jour du scrutin, pour leur confier ses divers mandats. Knfin, dans ce régime -1 municipal si supérieur à celui qui nous régit etqu'ilnhésitait pas à souhaiter à la France, M. Odilon Barrot signalait, avec l’autorité doublement éloquente de nos malheurs et de sa parole, la première condition de la liberté politique sagement comprise et fermement maintenue.
11 importait, d'ailleurs, de se tenir aussi loin du dénigrement que de l'utopie, et de ne pas croire que tous les abus, dont on se plaignait, fussent inhérents au gouvernement pontifical, ni que ce gouvernement exceptionnel put être reconstruit tout à neuf sur le modèle d'aucun autre. Poursuivant cette pensée si juste, l’orateur arrivait à la formuler dans une des plus fortes maximes politiques que notre temps doive à la tribune parlementaire, qui lui en a fourni un si grand nombre. « 11 faut, disait-il, que les deux pouvoirs soient confondus dans l’Élat ro- I main pour qu’ils soient séparés dans le reste du monde ! » Un incident inattendu faillit troubler le cours de cette belle discussion . Nous avonsdit que M. Barrot avait re(,u, le matin, du Prince Président une lettre destinée à être lue à la tribune, dans laquelle Louis-Napoléon maintenaitvis- -- à-visdu Pape les conditions de sa lettre à Edgard Ncy, et se plaignait du peu d’attention que le rapporteur de la commission avait accordée à un document, émané du premier magistrat de la République. Cette lecture eût été infailliblement le signal d’une irrémédiable scission dans les rangsdela majorité. Bien que n’ayant pas approuvé l’oubli
volontaire deM. Thiers, le chcfdu Cabinet avait refusé de venger, au prix d’une si redoutable aventure, la dignité méconnue de l'élu du 10 décembre. Ce moyen indirect de lettres, adressées tantôt à un aide de camp, tantôt à un ministre, et n’arrivant au public, pour qui elles étaient écrites, que par des voies détournées, ne lui semblait d’ailleui’sni constitutionnel ni convenable. La constitution avait réglé le mode de communication entre le Président et l’.\ssemblée. Si Louis-Napoléon tenait à rentrer personnellement en scène, il était libre d’adresser un message aux représentants. Ainsi M. Barrot s’était promis de s’approprier, au nom du gouvernement, l’esprit de celte seconde lettre comme celui de la première, mais sans laisser soupçonner à personne l’existence d'un document qu’il avait le droit de ne croire connu que de lui seul. Son étonnement lut donc extrême lorsqu’il entendit deux ou trois voix de la gauche interrompre obstinément son discours par ce cri : la lettre! la lettre! — De quelle lettre parlez-vous'.* lit le ministre. — De la lettre du Président, dirent les mômes voix; lisez-la ! — Nous l’avons lue, fut-il objecté des bancs de la majorité où l’on ne connaissait d’autre lettre du Président que celle dont le Moniteur avait publié le texte, ne la lisez pas ! ne répondez pas ! — Mais le ministre ne jugeant plus possible de dissimuler un acte du Président, qui venait d être révélé en pleine assemblée, tira de sa poche la nouvelle lettre et commença ainsi ; « M. le Ministre, la question roma ne devant être de nouveau discutée à l’ Assemblée... — Pas cellelà, crièrent à leur tour quelques impatienis de la gauche
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qui, n'étanl pas dans le secret, comptaient sur la lettre à Edgard Ney, la lettre du Président ! — Si, si ! — Lisez, laissez lire! — C'est inutile, tout le monde l’a vue dans les journaux I — Et profitant alors de ce que la gauche comme la droite prenait ainsi le change, M. Odilon barrot déclara qu'il lui semblait en effet inutile de produire à la tribune une pièce depuis longtemps rendue publique, et dont chacun avait le droit d’argumenter *.
Enfin, après avoir dit de l'amnistie, comme son collègue des affaires étrangères, qu’il était fondé à n’y pas voir le dernier mot de la générosité de Pie IX, le Présisident du Conseil termina par demander à tous ceux qui avaient voulu l’expédition et qui entendaient en faire sortir les résultats qu’il venait d’indiquer, à tous ceux qui approuvaient à la fois le but poursuivi et les moyens employés par le gouvernement, de voter les crédits sans plus d'explications.
Bien qu’une adhésion indirecte à la lettre du Prince Président fût cachée peut-être dans cette conclusion un peu vague, la majorité n’eût certainement pas poussé le rigorisme jusqu’à refuser de la sanctionner par ses bulle lins. Mais la Montagne, ne pouvant se contenter d’un succès si modeste pour un programme qui était devenu le sien, commit l'imprudence de vouloir serrer le débat et forcer l’Assemblée à prendre parti pour ou contre. L’ordre du jour suivant fut donc proposé par M. Victor Hugo ; « L’Assemblée, adoptant, pour le maintien de la liberté
* Voir ce curieux incident au Monitei(r du 21 octobre Î84‘J.
[)E L'EXP£D1TI0?« de ROME EN 1819. 381
el (les droits du peuple romain, les principes contenus dans la lettre du Président et dans les dépêches du gouvernement, clôt la discussion. » Le cæs ne laissait pas que d’être embarrassant pour le ministère, car c’était le fond même de l’argumentation de MM. de Tocqueville et Barrot, que s’appropriait l’opposition. En outre, il n’y avait plus moyen de mettre hors du vote la lettre à Edgard Ney, qu’on avait si prudemment écartée du débat. Le scrutin dut se montrer moins réservé que la tribune, et quatre cent soi.\ante-neuf voix contre cent quatre-vingts repoussèrent, par l’ordre du jour pur et simple, l’ordre du jour approbateur de la Montagne réunie au tiers parti. C’était deux cent quatre-vingt-neuf voix de majorité pour le rapport de M. Thiers contre la lettre à Edgard Ney.
Telle fut cette discussion du mois d’octobre 18 W, restée célèbre parmi celles qui ont illustré la tribune nationale. La question romaine, déjà résolue à Rome par nos armes, y fut examinée sous toutes ses faces, française, c.atholique , européenne. Toutes les objections furent produites, toutes les raisons furent données; l’écrasante supériorité du nombre vint consacrer celte fois la supériorité de la raison et du talent. MM. Thiers et de Montalembcrt furent les deux vainqueurs de ce brillant tournoi. Si éloignés l’un de l’autre au point de départ, l'iKuiime d’État libéral et l’orateur catholique se rencontraient dans la même conclusion. La politique pure el le sentiment religieux reconnurent également que la France avait dû son appui au Pape, qui le lui demandait, et que toute prétention de notre part à restreindre l’in-
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dépendance reconquise du Saint-Siège était nulle en droit et déraisonnable en fait.
Par ce vote mémorable du 20 octobre, l’Assemblée remettait de nouveau à Pie IX les clefs de sa capitale, qu’on avait eu l’air de vouloir lui reprendre, et lui disait : « Saint-Père, la France vous rappelle à Rome, non en protégé, mais en souverain : la France, comme l’a dit le Président de la République, ne fait pas payer ses services, pas plus en contributions de guerre, comme l’Autriche, qu’en concessions ruineuses pour votre dignité, comme on a paru vous le laisser craindre. Elle respecte votre puissance qu’elle a rétablie, et ne prétend rien garder des droits qu’elle vous rend. LeMotuproprio, qui donne à vos sujets des libertés municipales et provinciales que nous sommes réduits à leur envier, n’a pas cru pouvoir leur faire encore la part des libertés politiques. Nous vous supjjlions, très-Saint-Pére, de ne pas laisser tomber en oubli les demandes adressées à votre gouvernement par des diplomates qui se sont montrés, dans tout le cours de leur diflicile mission, fils si dévoués de la sainte Église, fils si éclairés de la France du dix-neuvième siècle. Nous savons les obstacles qui vous ferment cette voie, où vous aviez marqué naguère des pas si glorieux, plus tard si funestes, mais qui resteront, croyez-le, plus glorieux que funestes à votre mémoire et à l’Église. Vous êtes souverain italien, et comme tel la main victorieuse de l’Autriche veut peser sur votre gouvernement. Vous êtes le chef suprême de la religion, et comme tel vous avez à défendre le plus bautdéposi-
taire de l'aulorilé contre la ligue éternelle de ses ennemis. Leur nom, leur drapeau peut changer, mais non pas leur but, qui est de renverser l’Lglise en renversant votre pouvoir. 11 est visible que l'hostilité religieuse du Piémont, qui s’est décidé à chercher sa revanche de Novare dans l'alliance de la dévolution, tend à rejeter vos conseillers sous la dépendance des dominateurs de l’Italie Régnez en paix, Saint-Père! nous vous protégerons assez contre l’ambition de la maison de Savoie pour que vous n’ayez pas à recourir à la tutelle de la maison d’Autriche ! La France seule peut vous défendre sans vous humilier; la France seule n’a au delà des Alpes ni possessions à gaixler ni royaume à conquérir. Elle est aussi loin de songer aujourd’hui à ses prétentions napoléoniennes de 1808 qu’aux prétentions de ses rois du quinzième siècle sur l’héiitage des Visconli. Malgré le vain bruit des déclamations, malgré les crimes d’une époque néfaste, malgré le changement accompli des institutions et des mœurs, le fond des âmes est encore à vous. L’esprit de Voltaire n'a pas étouffé, vous venez de le voir, le cœur de Charlemagne.
« Quant à l’amnistie, elle est le droit divin des princes, et ce n est pas à celui qui représente Dieu sur la terre que nous songerions jamais à enseigner la miséricorde. Nous savons, comme nous Fa dit un de vos plus illustres enfants, que vous ne pouvez ni ne voulez verser le sang de vos ennemis; nous savons que ne
* Le Diémonl prcludail alors par les luis cl par la proscription des évêques à In guerre de nos jours contre Rome.
HISTOIRE
pouvant môme les coiulainiier, comme nous le faisons nous mômes, aux rigueurs d'une détention lointaine, vous vous contentez d’éloigner de votre trône ceux qui ne veulent pas vivre en paix à son ombre, jusqu'à ce que le repentir ou quelque sublime inspiration, comme celle du 16 juin 18i6, vienne rendre les exilésà la patrie. Régnez dans ce souvenir, Saint-Père*! faites des heureux, faites des ingrats peut-être, mais ne craignez plus rien ! La France n’a pas abattu les usurpateurs de votre autorité pour prendre leur place et jouer leur rôle. Chargez-vous seul de vos sujets fidèles : l’armée dont vous venez de bénir la victoire se charge de vos ennemis, qu’ils s’appellent de leur vrai nom, comme ceux qu’elle a vaincus hier, ou qu’ds se déguisent sous le drapeau d’une monarchie italienne, comme ceux qui vous menacent aujourd’hui!»
Ce langage d’une politique loyale et sensée était le seul qui piU être entendu de Pie IX. On en eut la preuve peu de jours après le vote de l’Assemblée. Une députation romaine étant arrivée à Portici pour prier le Saint-Père de rentrer au plus tôt dans sa capitale ; & Nous avions réinignè, répondait-il, à revenir dans nos États tant qu’on mettait en France notre volonté indépendante en question, mais aujourd’hui qu’une heureuse solution a mis lin à tout doute à cet égard, nous espérons revoir sous peu notre chère cité de Rome. » En môme temps il annonçait, par une lettre du 25 octobre, son retour prochain à >1. de Corcelles, et tout se préparait à Rome pour sa rentrée à la lin du mois de novembre.
.Mais le vote de l'Assemblée législative, si favorablc-
DK I. ËXl'ÉDrriON DE ROME E.N 1849. 3>(5
ment accueilli à Portici, n'était malheureusement pas le dernier mot de cette affaire. La lettre du 18 août devait avoir un poxt-scnptum dans le message du 31 octobre. Nous avons dit que le Prince-Président avait considéré le silence de M. Tliiers comme une préméditation dcy dédain et d’outrage envers son autorité. Ce point de vue était faux, comme le sont d’ordinaire les points de vue personnels. En ne parlant pas d’un document qu’on ne voulait ni condamner ni approuver, le rapporteur obéissait aux lois de la plus vulgaire prudence. N’était-ce pas assez que ce document eût ruiné à Gaëte l'œuvre de nos diplomates sans lui sacrilier en plus l’accord si nécessaire de la majorité législative? N’était-ce pas trop que l’élu du 10 décembre eût mérité les applaudissements de la Montagne, et fallait-il attirer sur lui le blême formel du parti de l’ordre? M. Thiers s’abstint d'ailleurs de reparaître à la tribune avant le vote, et, si le silence du rap- |X>rt devait passer pour un blême indirect de l’acte de Louis-Napoléon, le silence du rapporteur pendant la discussion pouvait être pris pour une adhésion aux accommodements proposés par MM. de Tocqueville et Barrot. Le parti de l’ordre mit une rare prudence à observer la difficile consigne qu’il avait adoptée. En vain la Montagne arbora-t-elle comme un drapeau la lettre du Président; en vain les ministres l’avaient-ils à dessein mêlée et confondue dans la politique générale du gouvernement, la majorité refusa tout blême, tout éloge, toute discussion. Se voyant en face d’un conflit avec le représentant du pouvoir exécutif, elle reculait, se taisait, dissimulait prudemment
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et non dédaigneusement son opinion. Sans l'obstination maladroite des familiers de l’Élysée, il est certain que l’Assemblée n'aurait pas eu à se partager entre le Président et la commission, et le vote qui couronna l'expédition de Rome n’aurait pas été pour Je gouvernement une victoire remportée par les chefs parlementaires, sans son chef naturel et presque contre lui.
Mais aucun de ces raisonnements n’avait prise sur des esprits aigris et révoltés. Le crime d'avoir passé sous silence la lettre à Edgard Ney appelait une réparation publique. On ne pouvait évidemment rien tenter contre les conseillers de la majorité ni contre l’Assemblée ellemême; c’est le ministère qui paya pour tous. Jamais, d’ailleurs, le Président ne l'avait accepté que comme un gage provisoire donné à la coalition qui avait triomphé le 10 décembre. Ce cabinet contenait trop d’hommes considérables, il mettait trop évidemment le gouvernement à la tribune, il couvrait trop de son importance parlementaire la personne et le pouvoir du Président de la République, pour avoir jamais été agréable à ce dernier. On reprochait aux ministres d’arriver ordinairement au conseil avec une opinion convenue d’avance entre eux, et d’annuler ainsi l’influence légitime de leur hôte de 1 Élysée. Quelques mesures de détails qui laissaient deviner la défiance étaient venues corroborer ce grief permanent. Ainsi l’administration du Moniteur ne devait accepter aucune insertion qui n’eût été soumise au ministre de l’intérieur, et c’est, assurait-on, à cetie précaution qu’on avait dû d'arrêter au passage, un
beau matin, la deslitulion de M. de Corcelles. La lellrc à Edgard Ney, publiée à Paris par une sorte de surprise, n’avait pu recevoir à Rome la publicité ofïicielle. Une seconde lettre remise à M. Barrot n’avait pas été lue à la tribune. Quelle part d’autorité restait-il donc au premier magistrat de la République? Des inaugurations de cliemins de fer, des banquets avec des toasts au dessert, quelques cris de Vke l'Empereur! à la parade de l’Élysée. Était -ce vraiment la peine d’avoir eu cinq millions de voix, et, comme l’avait dit un montagnard, de s’appeler Napoléon? A jouer le rôle de souverain constitutionnel, au moins faudrait-il être souverain ! Un Président responsable ne devait-il pas agir par lui-même, sans se soucier de ses ministres et ne leur permettre en aucun cas de le reléguer au second plan?
Dans une lettre, constitutionnelle cette fois, puisqu’elle revêtait la forme d’un message adressé au Président de l’Assemblée, Louis-Napoléon fit connaître aux représentants les raisons qui le décidaient à changer son ministère. « Il faut des hommes, disait-il, qui, animés de sentiments patriotiques, comprennent la nécessité d’j/ne direetnm unique et ferme et d’une politique nettement formulée, qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur et de l’action que de la parole. » Après cette critique d’une combinaison ministérielle où il avait cherché, disait-il, une fusion de nuances au risque de n’oI)tenir qu’une neutralisation de forces, le Prince-Président accusait les anciens partis d’avoir relevé leur dra-
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peau et se plaisait à supposer que la France inquiète cherchait de toutes parts la main et la volonté de l’élu du 10 décembre. Comme le rapport de M, Thiers avait osé parler, au grand scandale du parti républicain, des imperfections de la Comtitulion, Louis-Napoléon s’autorisait habilement de cette audace pour poser avant l’heure devant l’Assemblée la question de la prorogation de sa présidence, qui devait être mortelle à la République : « Le plus ou moins de durée du pouvoir, disaitil, contribue puissamment à la stabilité des choses. »
Le dernier incident qui avait déterminé le Président à rompre avec son ministère avait été la retraite définitive de M. de Falloux. Éloigné des affaires et bientôt de Paris par ordre des médecins, le ministre de l’instruction publique et des cultes avait devancé le message par sa démission. N'ayant pu prendre aucune part, depuis deux mois, aux délibérations de l’Assemblée ni du conseil, et jaloux de se montrer fidèle jusqu’au bout à l’esprit de l'expédition dont le public lui attribuait la responsabilité, il venait, après avoir remis son portefeuille, de provoquer une souscription catholique pour répandre le beau discours prononcé par M. de Montalembert dans la dernière discussion ‘. Ses collègues s’occupaient de lui chercher un successeur dans les rangs de la droite, lorsque le message du 51 octobre éclata inopinément sur leur tète. Ils ne purent se douter du coup qui les menaçait
' Ce discourt, joint au rapport de M. Thiers, aux discours de MM. de Falloiii et Thuriot de la Rosière, et suivi d'un appendice par le duc de Vainry, fut en effet publié en édition populaire par les soins du comité calboliiiue. '.l’iiris, chez Lecoffre, 1849 )
qu'en le recevant : M. Odilon Barrot, notamment, apprenait à Bougival, où il était venu se reposer des fatigues de la tribune, qu’il n’était plus ministre et que son propre frère entrait dans la combinaison qui l’évinçait.
Bien des esprits clairvoyants regrettèrent ce cabinet, qui avait du moins l’homogénéité précieuse de l’honnéteté de chacun de ses membres, et qui, par sa composition mixte elle-même, était particulièrement apte à s’interposer entre les impatients du palais Bourbon et de l’Élysée. Jusqu’à la lettre du 18 août, l’Assemblée et le Président avaient semblé vivre en excellents termes ; du jour seulement de la publication de ce document au Moniteur datent les méfiances et les rapports difficiles entre les deux pouvoirs issus du même suffrage. On cria d’une part au coup d’État, de l’autre, comme on vient de le voir dans 1e message, à la ligue des anciens partis contre l’élude la nation. Le ministère de M. Odilon Barrot, qui suffisait à la situation générale des affaires, était loin de suffire aux passions de deux partis qui brûlaient d’en venir aux mains. Cet intermédiaire supprimé, la lutte ne pouvait tarder à s’engager. Le Président venait d’invoquer devant l’Assemblée sa responsabilité constitutionnelle pour se défaire d’un ministère qui le gênait; il devait l’invoquer une fois encore, mais cette fois devant le pays, pour se défaire de l’Assemblée elle-niôme.
En attendant, le nouveau cabinet, qui ne se sentait ni de force ni d’avis de se poser tout de suite en face de la majorité, entrait à la Chambre en se faisant plus petit encore qu’il n’était. Une quantité de destitutions purement léac-
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tionnaires, qu’avaient refusées ses prédécesseurs, furent immédiatement accordées. Signalé par le National comme ayant poursuivi la destitution de son frère pour arriver au portefeuille, M. Ferdinand Barrot répondait, par l’entremise oflicielle du Moniteur, qu’il n’avait pas cessé un seul instant, dans toutes les Assemblées, de professer les principes politiques de son frère, et que, s’il avait accepté de le remplacer, c’était par pur dévouement aux intérêts du pays et par attacbement personnel au Président de la République'. I.e nouveau ministre des finances, M. F buld, était déjà une puissance dans le monde des affiüi •es. M. deRayneval, dont on avait pris le nom sans son agrément et qui le retira, était évidemment destiné à rassurer les catholiques et le Pape lui-mèmq. Quant au général d’Hautpoul, qui tenait la tête de celte combinaison et qui vint porter à la tribune les déclarations les plus parlementaires, on se flattait, assurc-t-on, qu'il allait répondre à un certain sentiment légitimiste.
Les bruits de coup d’État n’en persistaient pas moins dans les journaux et dans les salons. Il y a de certains mots en politique qui, une fois lancés, ne s’arrêtent plus jusqu’à ce qu’ils aient abouti à une solution ou à une catastrophe. Ce ministère d’inconnus, presque étrangers à l’Assemblée à force d’y tenir peu de place et d’y faire peu de bruit, rappelait aux plus oublieux les enseignements et les menaces d’une discussion qui avait profondément ému la Constituante quelques mois avant.
Un économiste ingénieux, M. Rastiat, avait proposé,
• Moniteur du 2 novembre 1849.
DK L’KXI'KDITION DE ROMK EN 18i0.
pendant la (lisni?sion de la loi électorale, iin amendement qui déclarait incompatibles les fonctions de rcprésenlantct celles de ministre. Celte préicnt ion , tou tenon vcllc alors, avait paru au plus grand nombre plus cxcenlriiiue encore que dangereuse. Mais le rapporteur du projet de loi n’avait pas bésité à signaler en elle un plan d’abaissement systématique des Assemblées et du pays, et la ruine prochaine de la République. « Gardez la main sur le Piésident par un ministère qui soit à vous, s’était écrié M. Billault, autrement, prenez garde!... Sa position n’est pas celle du président des États-Unis. Le pouvoir exécutif est constitué dans des conditions d’influence énormes. 11 nomme cent cinquante mille fonctionnaires et leur distribue deux cents millions du budget. Le Président des États-Unis n’a
aucune espèce d’action gouvernementale sur le détail des affaires des Etats de l’Union; ils ont chacun un gouvernement séparé... 11 n’a point de ces armées colossales qu’entretient la vieille Europe ; il ne peut pas, lui, passer des revues de cinquante mille hommes; il n’a rien de ce qui peutressusciter l’ambition d’un homme. » (Bruit.) Puis l’orateur libéral enfermait dans ce dilemme ceux qui, sous prétexte d'en finir avec le vieux scandale des compétitions personnelles, ne voulaient plus que des ministres étrangers à la représentation nationale : « Ou vous aurez un pouvoir impuissant exercé par des ministres pris en dehors de cette Assemblée et sans autorité sur elle, des hommes inconnus, des instruments ministériels, et ce gouvernement extra-parlementaire sera
IlISlOlItt
frappé d’impuissance et de discrédit ; ou bien, au contraire, le pouvoir exécutif aura réussi à trouver hors de celte Assemblée des hommes supérieurs, résolus, énergiques, et alors soyez donc conséquents; vous croyez qu'un candidat ministre jouera volontiers la paix de son pays pour un portefeuille ; vous devez croire qu’un Président entouré de tels hommes pourra bien être tenté de jouei la Constitution pour la puissance suprême'! »
Tant de motifs de redouter un coup d'État, si hardiment dénoncés depuis plusieurs mois par M. Billault et commentés chaque jour par une presse absolument libre, avaient fini par troubler profondément l’opinion. Le gouvernant le constatait à la fois et s’en plaignait avec une sincère amertume : « Le Président a dit dans son message, lisait-on au Moniteur du 10 novembre ; «Je « veux être digne de la confiance de la nation en main-
* Monifeur du ii murs 1849. — « Jesai?, ;ijoutait M. BiiUull en s’adre»saiil A et U* qui pensaient à rédu-re le rôle des Assemblées, qu'il y a un parti qui considère la politique dans les Assemblées délibérantes comme une sorte de fléau et qui voudrait réduire les Assemblées législatives aux proportions d'un grand conseil général disciitnnt avec beaucoup de soin la question du libre échange, par exemple [on rit] , mais ne se laissant pas aller aux préoccupations émouvantes du la politique. Quoi que vous fassiez, vous ne supprimerez pas dans ce monde la politique proprement dite. Il y aura toujours dans les Assemblées deux tendances parfailemcnl distinctes : à rintérieur, vers la ré' sistance ou vers le progrès; à rexlcrietir, vers une expansion plus ou moins active ou vers un système d’abstention plus ou moins absolu. Quoi que vous fassiez, ces deux manières d'entendre la vie d'un peuple resteront avec les questions de leur pratique et diviseront toujours les Assemblées, et, quand CCS questions capitales, posées (Kir la force des choses, $c soulèveront au sein d'une Assemblée comme celle de In France, il n'esli^n U puissance d'aucune ' loi. d’niicunc mesure, d’cmpécbcr qu’elles ne )>assionnenl profondément les esprits... Il ne dépend pas de vous de détruire ce fait inévitable. Vous pouvez, non pas anéantir, niais paralyser celle force, vous le i>oiivc7, mais ce sera au grand détriment du paysî... *
« tenant la Constitution que j’ai jurée. » Ces paroles sont “ nettes, précises, à l’abri de l'interprétation et du doute; c’est presque la formule de son premier serment. Eh bien, dans certains journaux, dans les salons, à l’Assemblée, partout enfin, on accrédite le bruit d’un prétendu coup d’Étal. On suspend comme à plaisir cette menace sur la ■* tête des personnes les plus faciles à alarmer, on trouble méchamment la sécurité publique ! Nous sommes autorisé à déclarer qu’il y a là intention perfide, calomnie odieuse, insulte à la loyauté de celui qui ne viola jamais sa parole. »
Ces inquiétudes, qualifiées avec si peu de retenue par le journal olficiel, s’apaisèrent sans disparaître entièrement, quand on se fut assuré que le nouveau ministère ne comptait rien faire ni à l’intérieur ni au dehors pour justifier le titre de ministère d’action que lui avait donné le message. Mais le coup devait retentir plus profondément à Rome et à Portici. Comment serait-on parvenu à persuader au Pape que le Prince-Président, qui renvoyait son ministère parce qu’il n’avait pas voulu appliquer la politique de sa lettre, allait lui-môme renoncer, ne fût-ce que pour un temps, à cette politique'.'
M. de Corcelles, dont la mission, traversée par tant d’épreuves, était arrivée à son terme, venait de rentrer en France sans avoir eu la consolation de ramener le Pape à Rome. Tout le bon effet du rapport de M. Thiers -| et du vote de l’Assemblée était détruit par le message du 51 octobre. Replacé en face du programme du 18 août, confié par son auteur à un ministère d’exé-
cutioii, l'ic IX ne voulut plus entendre parler de quitter son asile de Portici. Les apprêts de sa réception furent décommandés au Vatican, et le peuple romain apprit avec stupeur qu'il ne fallait pas songer à revoir de sitôt son souverain. C’était pour la seconde fois, depuis notre entrée à Rome, que le Saint-Père reculait devant la poli- ~ tique personnelle du Prince-Président, et que l’entier rétablissement de l'ordre dans les possessions de l’Église se trouvait ainsi retardé.
Ce nouvel ajournement ne dura pas moins de six mois. De nouvelles négociations avaient été entreprises, négociations moins diplomatiques que religieuses, confiées à un cardinal français. Assisté de M. de Rayneval, qui venait d’être accrédité comme ambassadeur auprès de la Cour pontificale, Mgr Dupont, cardinal-archevêque de I Bourges, parvint enfin à dissiper les craintes du Pape, et "j^le décidait à oublier la lettre et le message, comme le Président semblait lui-même les avoir oubliés.
Le 12 avril 18;)0, Pie IX rentrait solennellement dans 4- sa capitale. Ce fut encore un beau jour pour Rome et la papauté, moins beau cependant que les grands jours do 1847, moins beau que lel.V juillet de l’année précédente' Huit mois d’intérim après les convulsions d’une crise révolutionnaire d’une année avaient épuisé le courage des bons et relevé l’audace des mauvais. C’eût été une trop forte épreuve même pour tout autre peuple que le peuple italien. Les pouvoirs provisoires, condamnés à se livrer sans résistance au flot d’opinions qui les a portés, no peuvent faire quelque bien qu’à la condition de durer
DE L'EXI'ÉUITIOM DE ROME EN 1840. "9‘.
pou. Encore durenl-üs toujours plus que la popularité do leurs premiers jours! La terreur de nos armes avait disparu du moment où le sens de notre victoire s'élail obscurci. On avait vu la restauration du Pape compromise, pour ainsi dire, avant d’avoir commencé, et ^ Pic IX mis en accusation devant son peuple par celui qui -j lui tenait ouvertes les portes de sa capitale. Rien n’avait été ignoré à Rome des différends entre Paris et Portici. Si quelques esprits éclairés donnaient raison aux alarmes et à la fermeté du Saint-Père, les agitateurs avaient trouvé dans les exigences napoléoniennes un programme retentissant d’opposition qui suffisait à rendre dérisoire les modestes concessions du motu proprio. Dans l’antagonisme si malheureusement suscité entre le Pape et le Piési- -ident de la République française, le beau rôle était acquis d’avance à celui qui, n’ayant pas la responsabilité du gouvernement, s'était assuré le mérite d’avoir demandé des réformes qu’on ne lui avait pas accordées.
Le but principal de notre expédition n’en était pas moins atteint: la domination des démagogues dans les États de l’Église avait pris fin, le régne de Pic IX allait recommencer. Que devait-il en advenir? Celle seconde partie de son pontificat aurait-elle une moins triste issue que la première? La paix était-elle vraiment rendue aux populations romaines? La question de l’administration papale était-elle résolue? Quelle politique allait suivre notre gouvernement? Celle de la lettre du Président ou celle du vole presque unanime de l’Assemblée législative? L’impartial avenir saura le dire ; la France, privée pendant
HiSTOlKt
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dix ans du droit de discuter ses affaires étrangères, n'a pu rien préparer ni rien prévenir, et le mystère couvre eii- — coi e toute cette période qui va de la restauration de Pie IX I par nos armes en 1849, à sa dépossession par les arme^ j du Piémont en 1859. Il est certain, toutefois, que PoHivre des conférences de Gaëte,un moment reprise à Villafranca, paraît définitivement abandonnée, et que notre alliance avec Turin n’a pas produit, jusqu a ce jour, des résultats aussi favorables à l’Église que notre alliance avec l'Espagne, l'Autriche et Naples. Jusqu'au congrès de Pa- . ris, en 185G, la question romaine a paru sommeiller; on n’entendit plus pai ler ni des exigences de nos diplomates, ni des résistances de la cour de Rome. Les correspondances des journaux avancés osèrent même prétendré que, loin de persister à demander au Pape aucune concession, on lui en aurait offert en notre nom d’assez inattendues. Ces journaux ajoutaient que la bonne entente était si cordiale entre les deux cours, qu’il n’était question à Rome 4 que d'un voyage du Pape en France pour aller sacrer le nouvel empereur.
Quant à nous, nous concevons, sans avoir besoin d’aller chercher nos analogies en 1804, ce silence prudent de notre diplomatie, succédant à ses longues instances. La France n’était pas alors en position de donner à personne des conseils de liberté. De tels conseils eussent reçu denses exemples un trop cruel démenti. L’ère qui s’ouvrait pour l'Europe, après l’acte du 2 décembre, ne s’annonçait pas comme devant être propice au développement des institutions libérales. De toutes parts les
coups d’Êtat répondaionl à ce coup d'État, comme les révolutions avaient succédé à notre révolution. Après avoir adressé, avec les souverains de Naples, de Prusse et de Russie, ses félicitations reconnaissantes au nouveau maître de la France, le jeune souverain d’Autriche .s’empressait d'imiter une si heureuse audace. Le ."1 décembre 1851, c'est-à-dire vingt-neuf jours après le succès du 2 décembre, il retirait à ses peuples la Constitution donnée en des jours de troubles, et rétablissait le vieil absolutisme, aggravé par un nouveau système de centralisation importé aussi de l’étranger. C'est ainsi que la monarchie des llapsbourg fut poussée sur la pente de cet abîme de misère et de révolution d’où le bras de son Empereur fait en ce moment de si glorieux efforts pour la retirer*. Le gouvernement du Saint-Père ne songea point à s’autoriser de tels
* Nous voyons par une dépéciic de lord Palmerslon à sir Napier, du 1 1 fcptcm* hre 1848, qucllescspérances les amis de riialie avaient cru pouvoir rneltre alors dans In nouvelle Constitution libérale de l’Autriche. <t Les succès des Autrichiens, éci iviiit le chef du Foreign-Office , ne doivent être en réalité regardés que comme un succès militaire, et non comme le triomphe de l’absolutisme. Le succès militaire pourra conduire a un règlement de territoire, mais nullement à une restauration d>i gouvernement militaire, niêitie dans le nord de l’Italie, et bien moins encore dans le reste de la Péninsule. IJ Autriche elle-méme a renoncé au gouvernement arbitraire et est entrée dans les rangs des États constitutionnfhi ; elle ne peut revenir sur ses pas, quoiqu’il y ait lieu d’espérer que le cliangeincnl pourra être régularisé par la prudence et la modéra* tion... Le gouvernement de rAulriche sera lui-niéme un exemple de progrès et de réforme, et il est à peine admissible qa’avec une législation représentative l’Autriche puisse pcrnicUre à un pouvoir exécutif, même s’il en avait envie, d'imposer aux autres pays des principes de gouvernement diamétralement opposés à ceux que l'Autriche a été conduite à pratiquer etletnéme. a II ne fut malheureusement plus permis de parler ainsi après le coup d'Élal du 31 décembre, et rabsoiutismc, rétabli à Vienne, sévit plus durement que jamais sur la malheureuse Italie.
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-|~ précédents, et n'en appliqua pas moins, en 1852, les institutions promises en 1849. Nous n’avons pas à entrer dans le détail des décrets promulgués alors : si peu libéraux qu’ils soient en réalité, ils sutllisent, croyonsnous, pour assurer au Saint-Père l’honneur d’avoir seul songé, en ces tristes années, à donner à ses sujets quelques garanties nouvelles.
S’il nous est facile de nous expliquer la réserve de notre action diplomatique à Rome pendant la première phase du régime impérial, si heureusement modifié par les décrets du 24 novembre 1860, nous avouons qu'il ne nous paraîtrait pas aisé dejustifier notre attitude au congrès de Paris, où nous offrîmes au Piémont l'occasion de diffamer solennellement le Pape cl tous les souverains d'Italie. Qui explitjuei’a que nous fussions en même temps si favorables à Rome au gouvernement de ! Pie l\ avec M. de Rayncval et si hostiles au congrès à ce même pouvoir par l'initiative de M.Waleswki *'.* En comparant aujourd'hui, à la triste lumière des événements, le protocole du 8 avril 1856 et le mémorandum en réponse de notre ambassadeur auprès du Saint-Siège, il n’est pas possible de se figurer que ces deux hauts fonctionnaires aient servi la même politique.
Mais riiistoire doit s’en tenir aux faits entièrement accomplis, et laisser à la polémique ceux qui sont encore en voie d’évolution. Notre récit se termine donc à cette da'c du 12 avril 1850, au moment où Pie IX, après être
' Voir, iiiix piétés jusiilit.ilivcs, les principaux passages du Mémoire de de M. de Rayncval.
entré pour prier à Saint-Jean de Lalran et à Saint-Pierre, remontait l’escalier du Vatican, aux acclamations de ses sujets fidèles, aux salves de l’artillerie française, qui tonnait sur la plate-forme du fort Saint-Ange. Après Dieu, ses premières paroles furent pour la France. Recevant, aussitôt arrivé, le général Baraguay-d’llilliers et les officiers du corps expéditionnaire, l’exilé de Gaëte adressa de touchants remercîmenfs et une solennelle bénédiction ^ de pontife et de père à l’armée, au Prince-Président, à l'Assemblée, à la France entière, toujours généreuse et catholique. Il y avait juste une année que nos soldats avaient quitté les rivages de la patrie pour venger Pie IX de ses ennemis et rendre la ville éternelle au successeur des apôtres.
PIÈCKS JUSTIFICATIVES
( Face )
allocution de NOTIIE SAIM-PÈRE LE PAPE PIE IX, PRONONCÉE DANS LE CONSISTOIRE DD 29 AVRIL 1848.
Vénérables Frères,
Plus d’une fois, Vénérables Frères, Nous Nous sommes élevé au milieu de vous contre l’audace de quelques hommes qui n’ont pas eu honte de faire à Nous et a ce Siège apostolique l’injure de dire que Nous Nous sommes écarté, non-seulement des très-saintes institutions de Nos Prédécesseurs, mais encore (blasphème horrible!) de plus d’un point capital de la doctrine de l’Église*, .tujourd’hui encore il ne manque pas de gens qui parlent de Nous comme si Nous étions le principal auteur des commotions publiques qui, dans ces derniers temps, ont troublé plusieurs pays d'Europe, et notamment l'Italie. Nous apprenons eu particulier, des contrées allemandes de l’Europe, d’Autriche, que l’on y répand le bruit parmi le peuple que le Pontife romain, soit par des émissaires, soit par d’autres machinations, a excité les nations italiennes à provoquer de nouvelles révolutions politiques. Nous avons appris
' Allocutions eonsislorinlos dii i octobre et (lu 17 déccinbre 1817 .
aussi que quelques ennemis de la religion catholique en ont pris occasion de soulever des sentiments de vengeance dans les populations allemandes pour les détacher de l unité de ce Siège apostolique.
Certes, Nous n’avons aucun doute que les peuples de l’Allemagne catholique et les Vénérables pasteurs qui les conduisent repousseront bien loin avec horreur ces criminelles excitations. Toutefois, Nous croyons qu’il est de Notre devoir de prévenir le scandale que des hommes inconsidérés et trop simples pourraient en recevoir, et de repousser la calomnie qui n’atteint pas seulement Notre humble personne, mais dont l'outrage remonte jusqu’au suprême apostolat dont Nous sommes investi et retombe sur ce Siège apostolique. Nos détracteurs, ne pouvant [iroduire aucune preuve des machinations qu’ils Nous imputent, s’efforcent de répandre des soupçons sur les actes de radministralion temporelle de nos Étals. C’est pourquoi, pour hnir enlever jusqu’à ce prétexte de calomnie contre Nous, Nous voulons aujourd’hui exposer clairement et hautement devant vous l’origine et l’ensemble de tous ces faits.
Vous n’ignorez pas, Véoéi ables Frères, que déjà, vers la fin du règne de l’ie Vil, Notre Prédécesseur, les principaux souverains d'Europe insinuèrent au Siège apostolique le conseil d'adopter pour le gouvernement des affaires civiles un mode d’administration plus facile et conforme aux désirs des laïques. Plus tard, en 1851, ces conseils et ces voeux des souverains furent [ilus solennellement exprimés dans le célèbre mémorandum que les empereurs d’Autriche et de Itussie, les rois des Français, de la Grande-Bietagne et de Prusse crurent devoir envoyer à Home par leurs ambassadeurs. Hans cet écrit il fut question, entre antres choses, de la convocation à Rome d’une Consulte d’Etat formée par le concours de l’État pontifical tout entier, d’une nouvelle et large organisation des municipalités, de l’établissement des conseils provinciaux, d’autres institutions également favorables à la prospérité commune; de l’admission des laïques à toutes les fonctions de l’administration publique et de l’oidre judiciaire. Ces deux derniers points
étaient présentés comme des principes vitaux de gouvomcment. D’autres notes des mêmes ambassadeurs faisaient mention d’un plus ample pardon à accorder à tous ou à presque tous les sujets pontificaux qui avaient trahi la foi à leur souverain.
Personne n’ignore que quelques-unes de ces réformes furent accomplies par le Pape Grégoire XVI, Notre Prédécesseur, que quelques autres furent promises dans des édits rendus cette même année 1831, par son ordre. Cependant ces bienfaits de Notre Prédécesseur ne semblèrent ]ias satisfaire pleinement aux vœux des souverains ni suffire à l’affermissement du bienêtre et de la tranquillité dans toute l’étendue des États temporels du Saint-Siège. '
C’est pourquoi, dés le premier jour où, par un jugement impénétrable de Dieu, Nous fûmes élevé à sa place, sans y être excité ni par les exhortations ni par les conseils de personne, mais ])ressé par notre ardent amour envers le jieiiple soumis à la domination temporelle de l’Église, Nous accordûmes un plus large pardon à ceux qui s’étaient écartés de la fidélité due au gouvernement pontifical, et Nous Nous hâtûmes de donner quelques institutions qui Nous avaient paru devoir être favorables à la prospérité do ce même peuple. Tous ces actes qui ont marqué les premiers jours de Notre Pontifuail, sont pleinement conformes à ceux que les souverains d’Kurope avaient surtout désirés.
Lorsque, avec l’aide de Dieu, nos pensées ont en reçu leur exécution. Nos sujets et les peuples voisins ont paru si rcnqibs de joie et Nous ont entouré de tant de témoignages de reconnaissance et de respect, que Nous avons dû Nous efforcer de contenir dans de justes bornes les acclamations populaires, les applaudissements et les réunions tro|i enthousiastes de la population dans cette ville sainte. Elles sont em^ore connues de tous. Vénérables Frères, les paroles de Notre .Mlocution dans le Consistoire du 4 octobre de l’année dernière, par lesquelles Nous avons recommandé aux souverains une paternelle bienveillance et des sentiments plus affectueux envers leurs sujets, eu même temps que Nous exhoiTions de nouveau les jieuples à
la fidelité cl à l’obéissance envers les princes. Nous avons fait tout ce qui dépendait de Nous par Nos avertissements et Nos exhorlations, pour que tous, ferineinent attachés à la doctrine catholique, fidèles observateurs des lois de Dieu et de l’Église, ils s’appliquent au maintien de la concorde mutuelle, de la tranquillité et de la charité envers tous.
PlAl ù Dieu que ce résultat désiré eilt répondu à Nos paternelles paroles et à Nos exhortations ! Mais on connaît les commotions publiques des peuples ilaliens dont Nous venons de parler; on sait les autres événements qui s’étaient déjà accomplis, ou qui ont eu lieu depuis, soit eu Italie, soit hors de l’Italie. Si quelqu’un veut prétendre que ces événements sont de quelque manière sortis des mesures que Notre bienveillance et notre affection Nous ont suggérées au commencement de Notre Pontificat, celui-là certes ne pourra en aucune façon .Nous les imputer à crime, atlendu que Nous n’avons fait que ce ([ui avait été jugé, par Nous comme par les princes susnommés, utile. A la prospérité de Nos sujets temporels. Quant à ceux qui, dans Nos propres Étals, ont abusé de Nos bienfaits, imitant l’exemple du divin Prince des pasteurs. Nous leur pardonnons de toute Notre Ame, Nous les rappelons avec amour à de plus saines pensées, et Nous supplions ardemment Dieu, Père des miséricordes, de détourner avec clémence de leurs tètes les chàliments qui allendenl les ingrats.
Les peuples de l’Allemagne que Nous avons désignés ne sauraient Nous accuser, si réellement il ne Nous a pas été possible de contenir l’ardeur de ceux de Nos sujets qui ont applaudi aux événements accomplis contre eux dans la haute Italie, et qui, enflammés d’un égal amour pour leur nationalilé, sont allés défendre une cause commune à tous les peuples italiens. En effet, plusieurs autres princes d’Europe, soutenus par des forces militaires bien plus considérables que les nôtres, n’ont pas pu eux-mémes résister aux révolutions qui, dans le même temps, ont soulevé leurs peuples. Et néanmoins dans cet étal de choses Nous n’avons pas donné d’autres 'ordres, aux soldats envoyés à Nos frontières, que de défendre l'intégrité et l’inviolabilité du territoire pontifical.
Aujourd’hui loutefois , comme plusieurs demaiidenl que, réuni aux peuples et aux autres princes de l’Italie, Nous déclarions la guerre à l’Autriche, Nous avons cru qu'il était de Notre devoir de protester formellement et hautement dans celte solennelle assemblée, contre une telle résolution entièrement contraire à Nos pensées, attendu que, malgré Notre indignité, Nous tenons sur la terre la place de Celui qui est l'auteur de la paix, l’ami de la charité, et que, fidèle aux divines obligations de Notre suprême Apostolat, Nous embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations dans un égal sentiment de paternel amour. Que si, parmi nos sujets, il en est que l’exemple des autres Italiens entraîne , par quel moyen veut-on que Nous puissions enchaîner leur ardeur?
Mais ici Nous ne pouvons Nous empêcher de repousser à la face de toutes les nations les perfides assertions publiées dans les journaux et dans divers écrits par ceux qui voudraient que le Pontife romain présidât ù la constitution d’une nouvelle république formée de tous les peuples d’Italie. Bien plus, à cette occasion. Nous avertissons et Nous exhortons vivement ces mêmes peuples italiens, par l’amour que Nous avons pour eux, à se tenir soigneusement en garde contre ces conseils perfides et si funestes à l'Italie, à s’attacher fortement à leurs princes dont ils ont éprouvé l’affection, et à ne jamais se laisser détourner de l’obéissance qu’ils leur doivent. Agir autrement, ce .serait non-seulement manquer au devoir, mais exposer l’Italie au danger d’être déchirée par des discordes chaque jour plus vives et par des factions intestines.
Pour ce qui Nous concerne. Nous déclarerons encore une fois que toutes les pensées, tous les soins, tous les elTorts du Pontife romain ne tendent qu’à agrandir chaque jour davantage le royaume de Jésus-Christ, qui est l’Eglise, et non à reculer les limites de la souveraineté temporelle, dont la divine Providence a doté ce Saint-Siège pour la dignité et le libre exercice du suprême Ajiostolat. Ils tombent donc dans une grande erreur ceux qui pensent que l’ambition d’une plus vaste étendue de puissance peut séduire Notre cœur et Nous précipiter au milieu du tumulte des armes. Oh ! assurément, ce se-
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rail une chose iiirmimenl douce à Noire cœur palcrnel, s'il était donné à Notre intervention, 5 Nos soins et à Nos efforts, d’éteindre le fou des discordes, de rapprocher les esprits que divise la guerre, et de rétablir la paix entre les combattants.
En inênie temps que Nous avons appris avec une grande désolation qu'en plusieurs pays de l'Italie cl hors de l'Ilalie, les lidèles Nos fils, au milieu de ces révolutions, n’ont pas oublié le respect ((u'ils devaient aux choses saintes et 5 leurs ministres, Notre Ame a été vivement affligée de savoir que ce respect n’a pas été également observé partout. Nous ne pouvons Nous empêcher de déplorer ici devant vous cette, habitude funeste qui se propage surtout de nos jours, de publier toute sorte de libelles pernieieux dans lesquels on fait une guerre acharnée à la sainteté de notre religion et à la pureté des mœurs, ou qui excitent aux troubles et aux discordes civiles, prêchent la spoliation des biens de l’Église, attaquent ses droits les plus sacrés, ou déchirent par de fausses accusations le nom de tout honnête homme...
Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous avons cru devoir vous communiquer aujourd'hui. 11 ne, nous reste maintenant qu'à offrir ensemble, dans riminilité de notre cœur, de continuelles et ferventes prières au Dieu puissant et bon, pour qu’il daigne défendre sa sainte Église contre toute adversité, nous regarder avec miséricorde du haut de Sion, et nous protéger, ramener enfin tous les princes et tous les peuples aux sentiments si désirés de paix cl de concorde !