‹ L'expédition de Rome en 1849, avec pièces justificatives et documents inéditsChapitre 8 sur 33 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

M. de Gorcellc apprend à Blni'scille l'évasion de Pie IX et sa rclruile à (iaéte. -> Diverses propositions soumises au Pape piu* la France. l'Espagne, l’An* glcterre, la Bavière et l’Autriche. — Motifs qui le décident à quitter Bonic et à choisir les États de Naples pour lieu de résidence. — Effroi et consternation des Romains en apprenant le départ du l’apc. — Ils s’attendaient à notre intervention et l'auraient acclamée comme une délivrance. ^ La brigade Mollicre avait été laissée en r.nde de Marseille, prête à partir au premier signal. — M. de Corcelles arrive à Gactc le 7 décembre. — RemerciinenU du Saint-Père au général Cavaignac cl à l’Assemblée constituante. — Incertitude que jette dans ses résolutions l’approche de l’élection présidentielle du 10 décembre. — Comment on jugeait les deux candidats à la cour de Gaëte. — Les vœux cl les espérances étaient pour le général Civaignac. — Les Buonaparte et In cour italienne depuis 1815. — Le prince Louis-Napoléon en 1851. — Les souvenirs de cette époque nalurelîement plus présents à la cour pontilicale que dans les cercles politiques de Paris. — Scrutin du 10 décembre 1848. — Premier ministère de Louis- Napoléon. — MM. Odilon Barrot et de Falloux. — I^cs catholiques comptaient que rintcrvenlion en faveur du Pape, commencée par Caraignac, allait être continuée. — Le nouveau président était opposé à cet avis. — Ses opinions italiennes étaient plus connues des Italiens que desFrânçais. — Curieuse dépêche de Tommaseo, ambassadeur de Venise, racontant à M.’iiiiii une conversation qu’il avait eue le 25 décembre avec Louis-Napoléon. — Les ministres, unanimes avec le président pour ne reconnaître d’autre gouvernement romain que celui du Pape, étaient divisés sur la conduite à tenir. — Sentiments de MM. Odilon Barrot et Drouyn de Lhuys sur cette question. Négociations de l’abbé tiioberli pour obtenir que le Piémont reste seul chargé des aflaires d'Italie. ~ Mission du marquis Montezemolu à Gacle. • Réponse du Pape. — Colère du cabinet sarde contre Naples, qui a osé le soupçonner de vouloir enlever les Romagnes au Saint-Père. — offres d’intervention paraissent suspectes aussi au gouvernement provisoire ro-

DE L’EXl'ÉDITION DE ROME EN 1849.

main qui les repousse. — L'abbë Gioberli se tourne vers la France. — Son voyage i Paris. — Le président et la majorité du ministère se rallient de suite au plan piémontais. — Résistance de M . de Falloux. — Interpellations de N. Ledru-Rollin, le 30 février 1849, sur ce projet de restauration papale par les armes du Piémont sous la responsabilité de la France. — Le pasteur protestant Coquerel se prononce en faveur de Pie IX. — Discours remarquable de M. Aylies. — Le ministère n'avoue ses projets que par son silence. — Nouvelle et violente insistance de M. Ledru-Rollin le 8 mars. — L’Assemblée ro|>ousse tous les ordres du jour et laisse carte bUnche au gouvernement.

La Constituante romaine proclame, le 9 février, l’abolition du pouvoir temporel et la République. — Les constitutionnels essaient de s’opposer à ce vote. — Protestation du Saint-Père le 14 février, — Note du cardinal An-' tonelli demandant le secours des quatre puissances catholiques. — Adhésion de l'Europe entière à cet appel. — Le Piémont seul proteste et maintient sa prétention d'intervenir seul dans une affaire qu'il ne voulait considérer que comme italienne. — Chute du ministère Gioberti. — Anarchie en Toscane. — Mazziui admis au titre de citoyen romain et nommé è la l'amstituaiite.

Parti de Paris le 27 novembre, après avoir reçu ses instructions en conseil des ministres, M. dçCorcelles arri- \ ait à Marseille le 50, juste à temps pour apprendre la suite des événements de Rome. Huit jours après l’assassinat du comte Rossi, Pie IX, trompant la surveillance des geôliers qu’on lui avait imposés pour ministres, avait réussi à s’échapper de sa prison du Quirinal. Quitter ses Ktats en révolution est pour tout souverain une détermination extrême et redoutable. Pour celui qui règne sur le tombeau des Apôtres, la question politique se complique d’une question de conscience. Là comme ailleui's, en elfet, c’est faire la part toujours belle à l’anarchie que de supprimer le principal obstacle à son triomphe définitif et créer la nécessité d’une restauration de force majeure; mais c'est en outre livrer à d’incalculables hasards le gouvernement de l’Lglise, proscrit dans son chef et

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privé de sa capitale. Plus d'une fois, depuis l'encyclique du 29 avril, le Saint-Père avait éairlé tout projet de fuite : même après les sinistres journées des 1 et 1 0 novembre, il résistait encore aux pressantes sollicitations des repré* sentants de l’Kurope, qui formaient son conseil intime après avoir été sa seule garde à l’heure du péril. M. le duc d'Harcourt, qui prit à tous les événements de Rome une part digne de son pays et de son nom, proposait nu Pape d'aller relever son autorité à favita-Veccliia sous la protection d'une escadre française. M. Martinez de la Rosa offrait les îles Baléares comme le denier de Saint- Pierre de la catholique Bspagne. L’Angleterre elle-même avait proposé de recevoir à Malte l’auguste fugitif. Les cours allemandes, et notamment M. le comte de Spaur, ministre do Bavière, accrédité pour rAulriche, insistaient pour que l'on trouvât en Italie un point fortifié où l’on pourrait attendie, sans perdre de vue le Vatican, les décisions de l Europe. Pie IX. hésitait enti c tous ces partis, et tout d’abord sur le grave parti de quitter Rome, lors- ({u’une circon.^tance touchante et fortuite vint fixer ses irrésolutions.

Pendant les pérégrinations de son exil en France, le Pape Pie VI avait l'habitude de porter les saintes hosties dans une petite pyxide suspendue à sa poitrine. C’est là qu’il puisait en secret chaque matin la consolation de ses souffrances et le viatique de sa longue agonie. Cette relique était restée à Valence avec le cœur et les entrailles du premier Pape martyr de la Révolution. Mgr Chartrouse, évêque de ce diocèse, avait eu la délicate pen-

sée de l’envoyer à Pie IX. « J’espère bien, écrivait le prélat, qu’elle ne recevra plus la même destination. Cependant, qui peut connaître les desseins de Dieu dans les épreuves que la Providence ménage à Votre Sainteté?... » Cette lettre, expédiée de Valence le 15 octobre et n’arrivant à Rome que jpste au milieu des événements de novembre, parut au successeur de Pie VI comme un avertissement donné d’en haut parcelui qui l’avait précédé dans la voie des épreuves. Aidé par le courageux dévouement des ministres de France et de Bavière, Pie IX sortit du Quirinaldansla soirée du 24, et, plus heureux que Louis XVI, arrivait le lendemain matin en terre sûre, à Gaëte.

Cet événement simplifiait extrêmement, s’il ne la rendait inutile, la mission de notre envoyé extraordinaire. Une partie de sa tâche, la meilleure et la plus difficile, était remplie. Du moment où le Pape se trouvait hors de 1 atteinte des factieux, il n y avait plus a pourvoir à sa sûreté personnelle. Restait à lui offrir l’hospitalité de la République. Informé par M. de Latour-d’Auvergne que Pie IX, qu’on avait dit en route pour la France, était allé chercher refuge plus près de sa frontière dans les États du roi de Naples, M. de Corcelles voulut, avant de le joindre, essayer de surprendre à Rome même la vraie situation des choses et des esprits. La brigade Molliére, déjà embarquée et prête à partir au premier signal, restait en rade de Marseille. A Civita-Vecchia, les gens du port accueillirent nos hommes du Ténare par i;ette question significative : Quand vetiez-vous en finir? Le départ imprévu du Pape avait soulevé la pierre qui cachait le puits de l’a -

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l)ime. En dépit de la feinte assurance de Mamiani, qui devait se démentir à quelques jours de là par une honteuse démission, on tremblait devant les assassins de Itossi, restés maîtres de la rue depuis le 15 et qui dictaient des lois au gouvernement. Chacun comptait que la France allait faire justiœ du crime commis sur l’un de ses nationaux et ramener au Vatican le Pontife qui avait donné le statut. Pour qui a vu la consternation dos Ro- - mains en ce moment, nul - doute que, si nos troupes eussent débarqué en môme temps que -notre ambassadeur, le parti modéré n'eût repris courage, et que la restauration du Pape ne se fût faite d’enthousiasme et sans un coup de fusil.

Débarqué à Gaëtc le 7 décembre et présenté aussitôt au Saint-Père par le duc d'Harcourt, M, de Corcelles en avait reçu, avec les plus tendres remerciments pour l’initiative de la France, l’assurance que l’occasion s’offrirait bientôt à lui d’aller porter à la tille aînée de f Eglise* les bénédictions reconnaissantes de son chef. Le f, une déclaration solennelle avait exposé et remis la cause du Pape à toutes les nations catholiques. En attenilant, ne se trouvait-il pas plus sûrement dans son rôle et à son poste en restant à Gaëte qu’en mettant la mer et les Alpes entre lui et ses sujets un moment égarés’/ C'était avec le plus généreux empressement que Fprdiiiand II venait de consacrer sa personne et ses États au

' Une depêche de M. J. Bastide, montrée à plusieurs de ses collègues catholiques do l'Asseinblée, avait maintenu pour la République cette glorieuse et politique appellation de la France des Bourbons.

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I)F; L’EXPÉDITION DE ROME EN 18 1!). !i<)

service de l’hùle vénérable que la révolution lui envoyait; convenait-il de mépriser cet asile et ce dévouement pour se retirer dans un pays qui n’était pas fixé liii-mème sur ses propres destinées?

Disons cependant que la confiance de Pie IX dans la loyauté de la France était entière; mais on touchait au 10 décembre, et nul ne savait quel gouvernement allait sortir de Fume populaire. Des deux candidats en présence, l’un plaisait personnellement au Pape par la droiture et l’élévation de son caractère; mais comment ne pas s’effrayer du parti auquel il avait publiquement lié sa fortune? L’autre n’apparaissait à Gaëte qu’entouré de l’auréole inquiétante des souvenirs de 1851 . On atteu- <lait donc le résultat de l’élection, moins pour ces.ser de craindre que pour prendre un parti. Geux qui ont prétendu que la peur de livrer le chef de l'Église aux mains (lu fds d’un régicide avait seule à ce moment privé la France de la visite du Souverain Pontife ont calomnié du môme coup Pie IX et le général Cavaignac. Tous les diplomates alors réunis autour de lui en ont rendu témoignage : les vœux, les prières môme du Sainl-Pére, n’étaient rien moins qu’hostiles à la candidature du

vainqueur des barricades de Juin. Tandis qu’en France

l’opinion publique ne trouvait rien que de naturel et de rassurant dans le manifeste du prince Louis-Napoléon et dans ses déclarations si catégoriques en faveur du domaine temporel de la Papauté, on se passait («s diver.ses pièces à Gaëte avec un sentiment où la surprise le disputait à la satisfaction. Quoi d étonnant (jne l'im-

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pression des événements de Romagne se fût conservée plus vive à la cour pontificale que dans les cercles parisiens on se préparait l’élection du 10 décembre'.' On recueillait donc avidement, et de la bouche même des acteurs ou des témoins oculaires, tous les détails d’une époque si semblable à celle qui s’annonçait pour le successeur de Grégoire XVI. On insistait particulièrement sur le rôle joué depuis 1815 par la famille de l’Empereur dans les révolutions de la Péninsule.

Ces deux causes des Bonaparte et de l’indépendance italienne, assez hostiles l’une à l’autre, à la fin de l’Empire, pour que les Milanais n’eussent pas rougi d’appeler les Autrichiens contre le fils adoptif de Napoléon, en étaient venues à se confondre. C’est pendant le premier exil de 1814 que cette négociation s'était poursuivie entre nie d’Elbe et Naples, où régnait encore le roi Murat. Il y aurait même là un coin d’histoire contemporaine curieux <à étudier dans les documents originaux. Quelques paroles de l’Empereur à Sainte Hélène sur l’unité qu’il avait rêvée pour l’Italie, paroles qui eussent coûté cherà l’Italien qui les aurait prononcées sous son régne, ont scellé pour l’histoire l’alliance de cette dynastie avec le pays dont elle tire son origine. Les soldats des diverses contrées de la Péninsule qui rentraient chez eux après avoir suivi nos drapeaux d’Aranjuez à la Bérésina, et qui voyaient leurs services diffamés par les nouveaux gouvernements, propagèrent partout leur culte pour le glorieux capitaine qu’on se plaisait à surnommer le plus grand des Italiens depuis César. Le fanatisme pour ce nom et pour cé sang

DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 1849. KM tâtait si aveugle, que, non contents d’essayer d’un lils aîné du roi Jérôme, des deux fds du roi Louis, du duc de Leuchlenberg, fds d'Eugène et gendre du czar Nicolas, et en dernier lieu du prince de Canino*, les meneurs du mouvement n’avaient pas craint de chercher un chef en dehors de la famille légitime du grand Empereur. La veille de la Saint-Jean de 1831, on répandit à Florence une proclamation qui décernait la couronne constitutionnelle d Italie à un jeune homme dont le seul titre était de passer pour fils naturel de Napoléon *.

Quant au candidat à la présidence de la République française, on venait de rappeler sans le vouloir, et dans un travail qui n’avait assurément aucune signification politique, la part qu’il avait prise aux soulèvements des Légations en 1831. Suivant un écrivain chez lequel rien ne pouvait faire suspecter alors une hostilité que rien n’est

* Voici ce qu’écrivail, sous ia date du 21 janvier 1848, le direclcur géiuîral de h police vénitienne, dénonçant les relalions intimes de Maiiin et Tomniaseo avec la Toscane ; « On m’assure que le mouvement révolutionnaire qui a éclaté à Livourne du ü au 7 courant, et qui a amené rarreslation de Tavoent Guerr.izzi et d’autres complices, avait pour but de soulever toute Vltalio ej de constituer un royaume dont on voulait créer roi le prince Charles Buoinv parte de Ganino.., La compai'aison qu'a faite l'avocat Avcsaiii, dans son instance du 14 courant, de notre gouvernement avec celui de Napoléon, comparaison toute à l’avanlage de ce dernier, peut mériter une attention particulière... (Iliat. de la Rt^publique de Venise sous ManiHf par .\nal, de la Forge; t. I, p. 328).

* Alcune société scgrcle lavoravano a favore del Walewski, figlio naturnle di Napoleone, c la vigilia di San Giovanni sparsero un proclama per farlo re costituzionale dTtalla; ma il governo s’accontento di ammonire alcuni, alcunj mandar via. — {Canlù, 5/or/fl degli Ilaliauiy vol. IV, p. 544). « Quelques sociétés secrètes travaillaient en faveur de Walewi^ki, fils naturel de Napoléon, et, la veille de Saint-Jean, elles répandirent une proclamation pour le faire roi constitutionnel d’Italie; mais le gouvernement se contenta d'en admo* nesler quelques-uns et d'en éloigner quelques autres. y>

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vomi confirmer depuis, le fils iiiné de la leinc llorleiise, prince d’un naturel paisible et plus adonné aux beauxarts qu’à l’ambition, n’avait marché à cette époque contre Grégoire XVI qu’entraîné et dominé par son jeune frère Ne restait-il plus rien de l’insurgé de 1851 dans le candidat de 1848? De ces engagements de jeunesse, de celle première occasion de tirer l’épée, de ces déclamations italiennes où son imagination de vingt ans s’élail Enflammée, était-il sage de penser que rien ne survivait, môme à l’état de rêve, dans l'àme de l’ancien combattant de Forli? Sans doute le temps renouvelle tout en nous comme autour de nous. Les points de vue, les opinions, si* modifient avec les situations et les intérêts. La sagesse est un fruit d’automne que l’expérience greffe douloureusement sur l’arbre stérile de nos illusions ; mais le fond de* l’homme ne change pas, le tronc et la sève restent les mêmes. Les épreuves n’avaient pas été épargnées au fils de la reine llorlense, soit en Italie, soit en France ; mais était-ce bien au moment où la plus hardie de ses prétentions recevait de ce côté des .Alpes un commencement de justification, qu’on devait espérer qu’il fallait s’empresser de renoncer à toutes les autres? Parmi les catholiques de France, les avis étaient fort partagés. 11 eût été peu raisoiinable en tous cas de demander à la cour pontificale d’oublier, du jour au lendemain, des craintes basées sur des faits certains et que rien n’était venu démentir depuis dixhuit ans.

' Voir aux pièces la preuve de ce fait fournie par M. Feuillet de Coiiclic».

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DE I/EXPÉniTlON DE ROME EN 1849. lOn Toujours est-il qu’au moment où le général Cavaignac entamait à Gaëte l'expédition de Rome le suffrage universtd donnait à la France le gouvernement qui devait la terminer. Spectacle assurément digne de remarque ! Le pouvoir exécutif venait de changer de mains sans violences, sans secousses, sans révolution, par le seul effet de la volonté nationale librement manifestée. « En vertu des articles 47 et 48 de la Constitution, avait dit M. Marrast après avoir pris Dieu et les hommes à témoin du serment prêté par le nouvel élu, l’Assemblée nationale proclame le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte président de la République française depuis le présent jour jusqu’au deuxième dimanche du mois de mai 1 852 *. « Voyant que cette transmission de l'autorité, épreuve suprême des gouvernements démocratiques, s’était opérée sans plus de dommage pour l’ordre public que l’hérédité de la couronne dans les monarchies, les républicains affeo taient de se consoler de la défaite de leur candidat en disant : « C’est la consécration de la République. » C'était au contraire sa condamnation. Deux causes, on s’en souvient, avaient décidé de ce miracle : l’une toute personnelle au général Cavaignac; l’autre irrésistible comme le courant de l’esprit public vers ce qu’il croit le salut du pays. Que l(( vainqueur de Juin ait fait acte de i-épublicain sincère en descendant si noblement du pouvoir, personne ne le reconnaît et n’en honore plus hautement que nous sa mémoire. Mais la France n’en avait pas moins émis, le i 0 dé-

' Mouitem- ilii 21 décembre 18is,

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cembre, un vole monarchique. Le rationalisme démocralique venait d’être vaincu par un grand nom. Et ce nom, qu’on nous permette de le rappeler, agissait seul alors pour celui qui le portait. «Voilà mon grand électeur! » disait un jour le futur élu en montrant de son hôtel du Rhin la statue de son oncle sur la colonne de la place Vendôme. Le mot était juste et heureux : ce que l’on savait des antécédents du prince Louis-Napoléon en France n’était fait, lui-même en convenait, ni pour frapper l’imagination des masses ni pour commander l’adhésion des politiques*.

La nation n’en avait pas moins le droit d’être contente de son œuvre. Le gouvernement du prince-président fut salué comme une ère de repos après la tourmente et de l éparation après le naufrage. Ceux mêmes qui, par esprit de sagesse et non de parti, avaient voté pour Cavaignac, s’applaudissaient de ce que la chance, qui ne devait pas favoriser leur candidat, eût si franchement tourné pour son concurrent. Une des imperfections, je ne voudrais pas dire un des dangers du suffrage universel, c’est en effet qu’il lui faut, pour être un principe d’ordre, des victoires d’unanimité. Quinze cent mille voix d’un côté, cinq millions et demi de l'autre, tranchaient sans conteste la question en faveur de Louis-Napoléon. Mais qu’on se figure le pays divisé en deux camps presque égaux et le pouvoir devenant le prix de quelques milliers (le bulletins ! C’est une redoutable nécessité de ces batailles du scrutin populaire que le vaincu doive dispa-

' Voir au Monileur du 24 juillet 1849 le discours où le président répudiait, en face de la forteresse de llam, ses tentatives de Strasbourg et de Boulogne.

DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 1 849. n»-'>

raitre dans lo triomphe du vainqueur. Les demi-succès ne présageraient qu’une prochaine déroule. On reprodiait non sans raison au suffrage restreint de compromettre trop souvent la moralité de l’élection en la faisant dépendre de quelques voix à déplacer; prévoyait-on aloi’s celle consigne forcément donnée à tous les agents du pouvoir : Il nous faut la presque unanimité! Si le stimulant d’un grand but à atteindre ou d’un grand danger à éviter n’existe pas, les masses restent inertes, mole sua stat! Et si l’administration ne se décide pas à agir pour elles au détriment de leur indépendance, les clubs s’en chargent au plus grand péril de l’ordre public. Le Irait saillant et heureux de l’élection qui venait d’avoir lieu, c’est que le peuple avait marché seul, et même au rebours de l’impulsion qui lui venait du gouvernement; mais il y aurait eu folie, chacun le sentait, à se promettre à périodes fixes des situations et des candidats exceptionnels comme au 10 décembre. Encore les esprits chagrins remarquaient-ils, en ce temps d'entière liberté, qu’un entrainement non moins général s’élail produit le 20 avril précédent en faveur de cette république tant conspuée depuis. Ce jour-là, en effet, prés de neuf millions d’électeurs avaient nommé une assemblée qui s’élail déclarée unanimement républicaine. Où en était-on , au bout de six mois, de ce merveilleux accord’/ Lamartine, Cavaignac, n’auraient-ils pas en, chacun à son jour, tous les millions de voix que peut donner un pays qui a besoin d’être sauvé? Le suffrage universel était donc exposé, d'un mois à l’autre, non-seulement à va-

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l ier, mais à se contredire. Dès lors, était-ce un princi|)e ou un expédient?

Tous ces raisonnements n’empéchaient pas que le prince-président, chef légitime du pouvoir exécutif, ne fût, par le seul fait de son élection, une force nouvelle dans la République. Des influences contraires se le disputaient depuis qu’on avait vu grandir ses chances. Les uns 1e poussaient à reprendre les traditions du bonapartisme révolutionnaire des Cent-Jours ; les autres lui conseillaient de mettre sa gloire à recommencer les belles et fécondes années du Consulat. MM. de Persigny, Abattucci, Boulay (de la Meurthe), furent les agents habiles et dévoués des plus délicates négociations. On s’arrêta enfin à l’idée de donner au pays, dans un ministère composé A- d’hommes pris à tous les partis et ralliés à la défense de l’ordre, la véritable représentation gouvernementale^ du scrutin du 10 décembre.

Ce fut M. Odilon Barrot qui se chargea de le former. De tous les hommes qui avaient marqué haut leur place dans le régime parlementaire, l’ancien chef de la gauche semblait celui qui pouvait servir le plus utilement la combinaison qui se préparait. Nul talent de tribune n’était plus éprouvé, nulle probité politique plus incontestée. Sa jeunesse s’était passionnée aux luttes des partis sous la Restauration, et il en était resté, à son insu peut-être, un peu de bonapartisme dans son opposition et dans sa popularité. Avec une sincérité libé raie à l’abri de tout soupçon, c’était un Béranger paiTementairc. Lorsqu’aux derniers jours du règne de Louis-

Philippe le roi Jérôme vinldoninndcrde rentrer en France et de prendre rang à la (diamhre des pairs, ce fut M. Odilon Barrot qui fut chargé de ménager ce rapprochement entre la dynastie de 18Ô0 et la dynastie de 1804. Vivement sollicité de nouveau, il avait, plusieurs semaines avant l’élection, laissé voir sa préférence pour la candidature du prince Louis-Napoléon. Grâce à de fidèles amis qui se dévouèrent à prendre avec lui le fardeau du pouvoir, aidé dans ses démarches par MM. Mole, Thicrs, Berryer, Montalembert, ses anciens rivaux oratoires qui s'offraienl à devenir ses premiers soldats, M. Barrot parvint non sans peine à présenter au président un ministère entièrement composé d’hommes d'ordre'. 11 était temps! car des personnages d’une toute autre nuance afiectaieni de se montrer à l’Élysée, annonçant hautement leur entrée aux affaires pour le lendemain.

Parmi les hommes nouveaux que ce mouvement des opinions conservatrices les unes vers les autres venait d'élever au gouvernement, le parti catholique réclamait M. le -• comte de Falloiix. C'était la première fois, depuis dix-huit ans, que ce nom de catholique devenait un titre pour ar-

* Ce minUlère éuit ainsi composé : M. Odilon Itarrol, président du conseil et garde des sceaux; M. Léon de Mallerille, biciilôl remplacé par M. Léon Faucher, 4 l’intérieur; M. Drouin de Lhuys, aux alTaires étrangères; M. de Falloux, à l’instruction publique et .aux cultes; M. Bixin, que le président avait particulièrement désiré, mais qui fut bientôt remplacé par M. Buffet, à l’agriculture et au commerce; M. laîon Faucher, puis M. Lacrosse, ans travaux publics; le général Ruihière, à la guerre ; M. Ilippolyte Passy, aux finances. Le même jour, le maréchal Bugeaud était nommé commandant en chef de l'armée de.s .Mpes, et le général Changarnier réunissait au commandement de la première division militaire celui des gardes nationales de la Seine et de la garde mobile.

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river au pouvoir. Nul ne le portait, quoique nouveau dans le monde politique, avec plus d’autorité que le jeune ministre de l’instruction publique et des cultes. Envoyé à la (lhambre par un collège de l’Ouest lors des élections de 1 846, qui devaient être les dernières de la monarchie de .luillet, la République l’avait trouvé étudiant encore de son banc de la droite les hommes et la situation qu’elle condamnait à disparaître. Les périls de la société le révélèrent au pays et à lui-mème. Représentant du peuple à la (Constituante, on le vit, au 1.^ mai, entrer avec Lamartine à rilôtel de Ville ; un mois apres, il demandait, au nom de la commission du travail, le licenciement des ateliers nationaux et remportait sur le parti de l’émeute une victoire de scrutin qui en présageait de plus décisives. En plus d’un débat de moindre importance, M de Kalloux avait montré et devait montrer plus encore qu’en révolution c’est le caractère qui fait l’homme politique et l’orateur. Peetns id est quod disertos facit ! Celte nomination, à laquelle celui-là seul qui en était l’objet laissa longtemps attendre son acquiescement, avait le mérite de donner un représentant convaincu et fidèle aux intérêts religieux. Était-ce bien à ce titre qu’elle avait été faite? Nous ne savons : en tout cas, ce n’était pas avec le candidat à la présidence, mais avec les chefs des diverses fractions parlementaires que M. de Kalloux avait discuté les conditions de son entrée aux affaires. Bien que le prince Louis-Napoléon eût formellement promis la liberté de l’enseignement et que le général Cavaignac eût refusé de contracter aucun engagement, le vote des catholiques

DE L’EXPÉDITION DE ROME EN 1849. lOi»' dans le scrutin présidentiel était resté longtemps indécis. 11 est même hors de contestation qu’après la séance de la Constituante du 30 novembre, de nombreuses lettres étaient arrivées à Paris annonçant qu’entre deux candidats, dont l’un se portait au secours du Pape et l’autre lui refusait son vote, le clergé se. déciderait en majorité pour le premier. 11 n’avait fallu rien moins que les déclarations tardives mais si formelles de Louis-Napoléon en faveur de la souveraineté temporelle pour lui l’amener les esprits un moment entraînés vers son compétiteur. Avec le portefeuille qui venait d’être confié à M. de Falloux, les catholiques comptaient donc que deux satisfactions de conscience allaient leur être accordées : le rétablissement du Pape et la loi sur l’enseignement. Quel étonnement n’eût pas été le leur d’apprendre qu’il y avait en tout cela si peu d’esprit de suite et de parti pris en leur faveur, qu’au refus de M. de Falloux on avait été au moment de choisir, non pas un homme de sa nuance, mais M. Jules Favre!

Comme le ministère de M. Guizot, comme le gouvernement provisoire, comme le général Cavaignac, la présidence de Louis-Napoléon trouvait la question romaine sur le tapis de ses délibérations. Il était naturel de penser que l’intervention commencée par le parti républicain allait être continuée et menée le plus vite possible à sa conclusion par l’élu du parti de l’ordre. Mais celui-ci persistait à ne pas approuver l’initiative prise par sou prédécesseur, à laquelle, on s’en souvient, il n’avait pas voulu s’associer comme représentant. L’expédition n’eût pas réussi, croyait-il, et l’on connaissait bien mal l'Italie

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on France. 11 est cerlain qu’à ce premier moment de son pouvoir le prince-président ne songeait nullement à l'eprendre la politique de Charlemagne et de saint Louis, et que, tout en admettant la nécessité d’une restauration papale, il ne voulut entendre parler qu’après Novare de lui prêter le secours de nosarme^. Aucune influence de tradi. tion ni d’éducation iic le rattachait au vieux passé catholique et monarchique. Ses contacts et ses instincts étaient franchement d’un autre côté. Surritalie,surRome notamment, ceux qui eurent l’honneur de l’approcher jugèrent tiu’il |)rofessait, avec une courtoise modération pour les personnes et une retenue toute politique sur les moyens, les opinions qui avaient cours parmi les émigrés italiens. Ceux-ci avaient l’air de le savoir et de compter, non sur son gouvernement, mais sur lui-même. Il est curieux de l encontrer la preuve de ce fait dans un document diplomatique écrit alors sans intentions et publié aujourd’hui sans réclamations.

A la date du 25 décembre 1818, un des écrivains re- nommés de l'Italie, M. Tominasco, envoyé de la République de Venise à la République française, racontait ainsi à Manin sa première entrevue avec notre nouveau président : O Un Ronaparte, lui dis-je, est certainement appelé par la Providence au gouvernement de la France pour faire trois choses ; défaire la centralisation excessive de (« pays, afin de lui donner une véritable liberté ; augmenter le respect du pouvoir spirituel du Pape en réduisant son pouvoir temporel; enfin, réparer Campo-Formio.

I.a première de ces propositions lui plut ; il adhéra à lu se- .

ninde; quant à la troisième, elle ne lolTensa pas, et il (il même un signe d’assentiment. 11 remarqua parfaitement (quoique je ne l’eusse pas dit) que dans les trois choses il devait, selon moi, dgir en sens inverse de son oncle. Il parle peu, mais poliment, semble peu instruit des faits, mais désireux de s’en instruire et d’agir. 11 se dit arrêté par les diflicultés de détail, et parmi ces détails « par le plus fâcheux de tous, qui est les hommes « de détail. » II objecte que, pour enlever au Pape le pouvoir tempoi-el, il -faudrait une guerre européenne ; qu’il a été l’initiateur du mouvement, etc. A tout cela je ne répondis pasgrand’chose, me bornant à témoigner (comme particulier) le désir que — le Pape vînt dans quelque ville du Midi de la France. Luimème parut aussi le désirer. Il n’a pas l’air de se soucier du Piémont, mais de préférer un État lombard- vénitien indépendant. Mes discours à son compatriote et familier paraissent avoir fait quelque impression... En somme, ce nouveau gouvernement semble moins éloigné de la guerre, ou du moins d’un langage ferme, que l’autre ; non pas ses ministres, mais lui personnellement. »

Le 29 du même mois, le gouvernement provisoire de Venise, comme s’il avait pu deviner la dépêche écrite de Paris le 25, disait au prince Louis-Napoléon, dans une adresse de félicitations: « Nous soiniues persuadés que vous, ancien soldat de la liberté italienne, vous êtesap|)elé par les desseins de la Providence à reconstituer la nationalité de la grande patrie des Napoléonides *. »

* Documents laissés par Manin, publiés parPl.mol He la Faye. l’.aris ISCO, t. Il, p. 63, 06.

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Oii conçoit qu’il ne saurait entrer dans notre plan de soumettre à une arbitraire analyse les sentiments de celui qui représentait alors l’autorité et qui la détient aujourd’liui tout entière. 11 serait sans doute difficile d’établir une parfaite concordance entre les déclarations si explicites de la lettre au Nonce en faveur du pouvoir temporel et l’adhésion donnée aux plans de l’envoyé de Venise contre ce même pouvoir. Le fond des cœurs n’est visible qu’à Dieu. Rarement, à travers les ambages elles prestiges de la politique, est-il donné à l’histoire d’y faire briller quelques rayons. Ceux qui gouvernent les hommes doivent donc se résigner à subir l’atteinte des jugements lespluscontradictoires. Levulgairelesadmire mêmed’au- ’ tant plus qu’il les comprend moins, et les accepte d’autant mieux pour habiles qu’il les juge plus impénétrables. Porté d’instinct à voir des profondeurs où quelquefois il n'y a que des surfaces, il se plaît à supposer plus compliqué qu’il n’a jamais été cet art de le maîtriser que sa crédulité rend si facile ! Le souverain qui en dix années a pris sous sa responsabilité l’expédition de Rome et la guerre d’Italie ne pouvait échapper à cette commune destinée des personnages historiques. Pour les uns, il serait le type môme du prince, le Murphy de l’échiquier politi([ue, calculant ses coups, prévoyant ses chances et marchant à con but avec une froide obstination, tantôt en avançant, tantôt en reculant. L’identité, suivant eux, serait complète entre le président de 1849 et l’empereur de 1859, et nulle antinomie n’existerait entre rétablir le Pape aux conditions qu’y mettait la lettre au colonel

Ncy, et le laisser dépouiller par les Piémontais, comme cela s’est vu depuis. Ceux qui portent ce jugement, citent les brochures ofticielles qui ont laissé deviner le dernier mot de notre c&mpagne de Lombardie, et se plaisent ù signaler les habiles évolutions de la môme pensée dans le changement accompli des faits et des situations personnelles'.

Pour d’autres, qui ne se croient pas moins bien informés, l’empereur comme le président aurait suivi plus souvent l'impulsion des événements que celle de sa propre volonté. Plus opiniâtre que prévoyant, plus hardi à concevoir qu’heureux à trouver les moyens d’exécution, il serait exposé à se décourager plus aisément qu’on ne se l’imagine, et à se laisser prendre au dépourvu par les accidents môme des choses qu’il a provoquées. Trouvant, il y a douze ans, la question romaine engagée devant l’Europe, et la France elle-même, engagée dans cette question, il s’en est tiré comme le comportait alors l’état de l’Europe et de la France. La voyant surgir de nouveau, il y a deux ans, sous les pas de son armée victorieuse, il a tout mis en oeuvre pour empêcher qu’elle ne vint à s’aggraver, sans réussir à se faire écouter ni à Rome où il conseillait les réformes, ni à Turin où il prêchait la modération. Ceux-là aiment à rappeler la paix inattendue de Villafranca, le traité de Zurich, le rappel de notre ambassadeur auprès de Victor-Emmanuel, lorsque, non

* Par un prodige d’activité de son éditeur , la brochure le Pape et le j t)onffrêt, qui fut mise en vente à Paris le 23 décembre 1859, était publiée le même jour en anglais dans le Times, en allemand dans la Gazette de Cologne, ‘ en italien dans la Perseœranta de Milan.

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content d’avoir pris les Légations, ce souverain a voulu prendre les Marches, l’armée française maintenue et renforcée autour du Pape, et les nombreuses notes du Moniteur, où le gouvernement français se plaint de la violence faite à ses plans par un faible allié, plus difficile à contenter que l’ennemi le plus redoutable. On voit que ce ne sont ni les faits ni les documents qui manqueraient à ce curieux débat. Pour nous, qui n’avons ni le désir de nuire ni la prétention de servir, nous laissons à ceux qui écriront plus tard en toute convenance et toute liberté, le soin d’essayer un accord ou de risquer un choix entre ces deux opinions.

Quant aux ministres, unanimes avec le président pour ne reconnaître de gouvernement romain qu'à Gaéte, ils étaient loin d’étre d’accord entre eux sur la nécessité immédiate, pas plus que sur les voies et moyens d’une restauration du Pape. Pour le plus grand nombre, il y avait à pourvoir en France et même au dehors à bien d'autres embarras plus pressés et plus redoutables. M. de Falloux seul, puis M . Buffet, nommé au bout de huit jours ministre du commerce en remplacement de M. Bixio, osaient faire entendre les plaintes et les espérances des catholiques frappés du même coup que le Saint-Pére. M. Ban'ot, vacillant et combattu, ne voulait ni soutenir ni renverser le gouvernement qui avait remplacé à Rome celui de Pie IX. Son honnêteté s’indignait de ce scandale d’ingratitude et d’anarchie; son bon sens en prévoyait la chute inévitable et prochaine. Mais l’intervention française l’effrayait, parce que, trouvait-il, elle ne pourrait

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DI' l>’KXI'Ki»ITIO.\ PE ltO)IE EN IS.i!'.

Jamais être aussi libérale que l’exigerait l opiiiion pulilique. l’ius éclairé ou moins prévenu que la piejiai t de ses amis politiques, il admettait avec les caitlioliqnes que le Pape devait rester indépendant, non-seulement des ^'rondes puissances, mais tout d’abord de ses sujets. Seulement cet intérêt religieux qu’il reconnaissait supérieur à tous les autres, il ne le croyait pas conciliable avec la liberté constitutionnelle des Romains. Suivant lui, Rossi eût échoué; le Statut et la papauté n’auraient pu marcher ensenable. Dès loi’s comment prendre devant r.\ssemblée la responsabilité d’une telle entreprise? Or cette responsabilité, c’était sur l'ancien orateur de la gauche qu’elle allait retomber de tout son poids : pers'imie ne l’ignorait, et M. Barrot moins que personne.

Sans affecter plus d’illusions sur le gouvernement pontifical que son ancien chef parlementaire, M. Drouin lie Lhuys, qui avait remplacé M. Jules Bastide aux affaires étrangères, convenait, avec cette netteté de vue qui est le premier don des esprits politiques, que, du moment où Ronae sans le Pape embarrassait si fort les diplomates, et où le Pape sans Rome offusquait à si bon droit les catholiques, il y avait lieu de penser à une prompte solution. L’Europe découronnée de la tiare ne lui semblait plus l’Eul'ope. Il lui fallait un pape, disait-il, plutôt un bon qu’un mauvais, cela allait de soi, mais plutôt un mauvais que point. Par une bonne fortune inespérée, celui qu’il s’a- » gissait de secourir était non-seulement bon, mais excellent, puisqu’il avait voulu donnera son peuple la liberté. Pas moyen, d’ailleurs, il s'en était bien vite convaincu, de

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faire au dehors de la bonne politique conservatrice en laissant s'implanter un gouvernement révolutionnaire à la place du plus antique et du plus vénéré des gouvernements. Deux sortes de liens nous rattachaient à Rome ; l’un politique envers un État politique régulier et ami, l’autre religieux envers le chef de la communion religieuse à laquelle la France appartient. Nul doute que le rétablissement du pouvoir temporel du Pape ne fût l’affaire des nations chrétiennes et tout d’abord de la France, habituée à marcher à leur tête ; mais ici revenaient les objections pratiques de M. Barrot. Comment faire accepter par l’Europe une intervention républicaine'.' Comment proposer à l’Assemblée une intervention purement catholique? Mieux valait donc négocier et se borner en attendant à placer quelques garde-fous autour du nouveau Capitole.

Ces différends allaient bientôt s’évanouir devant la marche précipitée des événements d’Italie. En quelques semaines, les clubs de Rome avaient décrété l’abolition du pouvoir temporel, refusé de reconnaître la commission gouvernementale'désignée par Pie IX, nommé une junt provisoire, renvoyé le ministère Mamiani et les deux conseils qui osaient encore parler du Statut, sommé le roi Charles-Albert de dénoncer l'armistice à Radelzki, adhéré au projet de constituante italienne du ministre toscan Montanelli, et convoqué, une constituante romaine pour décider du gouvernement à donner aux États de l’Église. Les prières, les avertissements, les protestations, les menaces de Gaëte, n’avaient pu rien empêcher ni rien réparer. Rome était à la merci de l’émeute

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comme Pie IX l'avait été pendant huit jours au Quirinal. Une bande d’aventuriers accourus de tous les points de l’Italie et même de l’Europe, et dont la garde civique demanda inutilement le renvoi, terrifiaient la masse inerte et peureuse des honnèles gens*. Le 25 janvier, on avait voté, sans oser regarder devant soi, pour une assemblée dont le premier mandat devait être de proclamer la république. Avant d’en venir là, et pour se donner une dérisoire apparence de modération, une députation avait été envoyée au Pape afin de le persuader de rentrer dans sa capitale. Il s’est même trouvé des historiens qui ont sérieusement reproché à Pie IX de ne s’être point prêté à cette comédie et de n’avoir pas saisi cette occasion de relever son gouvernement avec l’appui du parti constitutionnel. Nous aimons singulièrement le parti que l’on décore de ce nom ; partout où il peut exister, nous en sommes, car c’est le parti de la liberté sans crimes et du progrès par transaction. Mais franchement où fallait-il le chercher à Rome? Était-ce dans cette assemblée qui, devant l’assassinat d’un ministre commis à sa porte, n’avait osé dire un mot? Ou dans cette garde nationale qui. le lendemain, avait lâchement fraternisé avec l’émeute sous les yeux du Pape assiégé dans son palais? Ou dans ce ministère qui, à son éternelle honte, avait ramassé sur

' Nous lisons dans le bulletin des séances de U Chambre des députés romaine du 21 décembre 1848: a Le ministic Mamiani demande l'autorisation de pouvoir, pendant deux mois, renvoyer les étrangers qui seraient soupçonnés de vouloir troubler l'ordre public. Le ministre prie la Chambre de vouloir bien décréter l'urgence.

« M. Bon-aparte s'y oppose. »

lllSTOlUK

l’escalier de lu cliancellerie le portefeuille sanglant d»- Rossi, sans intenter aucune poursuite, ni faire entendre aucune parole contre le parti des assassins?

C’est à ce moment que l’abhé Gioberti, premier ministre de Charles-Albert, proposa aux puissances de lais- -j- ser le Piémont régler par lui-ménie les affaires d’Italie. Comme l’avait dit, en 1848, le marquis Pareto, comme devait le répéter de nos jours M. de Cavour, le cabinet sarde n’avait d’autre but, en mettant en avant celte prétention, que d’épargner à l'Italie les excès de la république et les rigueure de l’intervention autrichienne. Double danger pour la paix de l’Kurope conjuré par sa courageuse entremise! Double service rendu par le Piémont monarchique à la cause des trônes! Le marquis Montezemolo fut donc envoyé à Pie IX avec la mission de le dé- 4- cider à venir à Nice ou dans toute autre ville du royaume ^ sarde, et surtout à demander lui-même le secours de Charles-Albert. Aussitôt cette demande faite, le roi devait interposer sa médiation entre le Pape et la junte provi- ^ soire, et occuper militairement les principales places des I Romngneset de l Umbrie. Pic IX répondit que la Franco lui avait la première offert une généreuse hospitalité, mais qu'il n'avait jusqu’à ce jour aucune raison de quitter Gaëte, d où il pouvait plus aisément veiller sur ses États. Sans doute l arrangement de la question romaine par les Italiens, agissant comme fondés de pouvoir de l’Europc' catholique, lui eût paru la plus heureuse des solution>. Mais comment l’espérer ou môme la souhaiter sans l’intime union des deux monarchies italiennes du Nord et du

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DE L’EXPÉDITIO.N DE DOME EX 18i‘J. Il»

Midi'.' Or ne se trouvaienl-elles pas dans les plus mauvais termes depuis la dernière guerre? Le Piémont disait à Naples : « Vous avez trahi la cause italienne ! » — Naples répondait au Piémont : « Je n’ai jamais trahi la cause italienne ; mais j’ai refusé de servir jusqu’au bout la cause sarde, qui se cachait sous ce grand nom ! » Les sentiments religieux et dévoués à sa personne du roi Charles-Albert n’étaient l’objet d’aucun doute de la part du Saint-Père; mais pouvait-on nier que la politique d’annexion à outrance n’eût soulevé toute la Péninsule contre le gouvernement de Turin? Souverains et peuples ne lui jetaient-ils pas, à tort sans doute, les mêmes reproches de cupidité et de mauvaise foi? Le nouveau ministère, dit démocratique, présidé par l’ahhéGioberti, ofl’rail-il plus de garanties que ses devanciers? bien s’en fallait! Le Piémont, qui avait si obstinément repoussé le projet fie ligue italienne proposé par Pie IX, venait d’envojer des agents à Florence et à Rome pour traiter avec les autorités révolutionnaires et convoquer, de concert avec elles, la future cpnstituante. A leur tour, les ambassadeurs de la junte romaine avaient été reçus à Turin . Le cabinet piémonjiais avait donc un pied dans le camp de la , révolution, et, dès lors, comment réclamerait-il la confiance des princes? Il pactisait publiquement avec les usurpateurs du domaine de l'Église, et dès lors comment croire à son désir désintéressé de faire rendre justice au Saint-Père? Pu moment où l'accord semblait impossible entre les gouvernements italiens. Pie IX, ne voyant plus que le grand devoir de sa charge apostolique, devait se rappeler

HISTOIRE

que l’Église est universelle et non pas italienne, et remettre sa cause aux puissances catholiques.

Telle fut en substance la réponse du Pape. Le dépit qu’on en conçut fut si vif à Turin, qu’on cessa de garder aucun ménagement vis-à-vis de Naples. L’ambassadeur de Ferdinand II à Paris ayant laissé deviner que, dans son opinion, les Piémontais n’étaient point incapables de se faire appeler à Bologne par le Saint-Père et d'y rester ensuite malgré lui, le gouvernement sarde donna à son ministre de Naples l’ordre de rentrer à Turin. « Cette résolution, écrivait Gioberti, a pour cause principale l'indigne calomnie répandue en France par le prince de Cariati, qui nous accuse de vouloir enlever au Pape les Légations. J’espère que le soupçon d’une telle infamie n’entrera pas un seul instant dans l’esprit du Pontife*. »

N’ayant pu persuader Pie IX, le cabinet sarde vint porter ses propositions au gouvernement provisoire de Rome. Mais, de ce côté aussi on était en garde. 11 fut répondu assez adroitement qu’on attendrait, pour accepter garnison piémontaisc dans les places de la Romagne, que le Piémont eût rompu l’armistice qui le liait à l’Autriche et déclaré franchement ses intentions. A ces conditions, on lu* offrait les clefs de Bologne et quinze mille soldats.

' Voici les ternies de cette dépêche, curieuse à relire en ce moment, où les douanes piémonlait^es se dressent à quelques kilomèires des portes de Rome : a Qnesta nostra deliberazione fu cagionata non solo dal rifinto arbi> trario die il cabinelto di Mapoti fece di accellare il signor Plezza... Ma piu ancora rindegna culunnia spaceiulu in Francia dal principe di Carinli, colla quale ci atlribuiva Folferla di togliere al Papa le I^gazioni. Spero che il sospeUo di tanla inlumia non anidera per un solo istante ncll aninio del Pontefice... » [Uisorgimento de Turin, du 19 janvier 1849.)

« Rome comprend très-bien, mandait la junte à son envoyé auprès de Charles-Albert, que les secours du Piémont peuvent la sauver de toute intervention étrangère et de toute attaque réactionnaire; mais, pour que Rome appelle à son aide le Piémont, il faut que cp dernier, à l’exemple du gouvernement romain, s’explique franchement et sans arrière-pensée; il faut que le gouvernement sarde s’unisse à Rome par une alliance loyale et qu’il cesse toute hésitation équivoque qui ne fait qu’alimenter les soupçons et les calomnies*... »

Si l’ambition se rebutait aussi vite que le dévouement, à coup sûr le cabinet sarde se serait tenu pour battu ; mais il n’en fut rien. Repoussé à Rome comme à Gaële, le gouvernement subalpin mit désormais tout son espoir dans la France. C’est nûus qu’il chargea de patroner et de faire aboutir sa médiation entre deux partis qui s’entendaient si bien pour la refuser. Le Piémont nous offrait deux choses : d’abord de ramener le Saint-Père à Rome, et dès lors les catholiques seraient satisfaits; ensuite de tenir garnison dans les États de l’Église pourymaintcnirlesinstitutionsconstitutionnelles contre toute tentative réactionnaire, etdè's lors l’opinion libérale n’aurait rien à dire. On devine que ce plan, auquel le président de la république se hâta de donner les mains, parut à la majorité de ses conseillère le plus heureux des expédients. Gioherti vint à Paris, afin d’entraîner ceux qui persistaient à refuser leur assentiment. L’un d’eux rapportait, naguère, dans

Lettre du minislre Muzzarelli à Berghini. (30 janvier 1849.t

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une brocliure qui a fail le bruit il un êvéïicniciil, objections qu'il opposait à un projet trop exclusivement piémontais pour ne pas éveiller nos susceptibilités françaises et catholiques : « l'rétendre cacher la France derrière le Piémont, disait l’homme d’État au célèbre agitateur italien, c'est vouloir cacher un géant derrière un brin d’herbe. La France a le droit d'agir en Italie bannière déployée et vi âge découvert; ce que vous proposez nous laisserait tous tes inconvénients de la solidarité sans nous donner les avantages de la liberté d’action. C’est au Piémont à seconder la France en Italie, et non aux Français à se déguiser en Piémontais*. » 11 était visible, en ell’el, que la Sardaigne était tro|> faible pour prendre suielle, sans avoir besoin de la révolution, le lourd fardeau des destinées de la Péninsule : dès lors ni l'anarchie romaine ne pourrait être détruite, ni la souveraineté du Pape restaurée. D’ailleurs on fera toujours trop pour les ennemis de l’ Kg lise de ramener le Pape mômegarroltéà Rome, et l’on ne fera jamais assez aux yeux des catholiques, s’il n'est pas réintégré dans la plénitude de son indépendance souveraine. Ainsi cette solution mitoyenne n’aurait contenté fiersonne. En revanche, elle eût compromis gravement la dignité de notre attitude devant les autres puissances. En se contentant de prêter son patronage au Piémont, la France, comme l’avait dit M. de Falloux , restait en vue pour l'Europe , et s’exposait ainsi à répondre des faits et gestes d’un petit

* Antécédents et conxiquences de la sUnation actuelle, psr le comte A. de Falloiii. fl'nris, chez Douiiiol, 1861.)

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f,'oiiverriement de tout temps peu oblige par sa parole et |)cu scrupuleux sur le choix des moyens. Ne valail-il pas mieux, ajoutait-il dans un langage dont nous avons trouvé les traits principaux encore présents à la mémoire de ses collègues, reprendre et avouer hautement la politi(|ue des devoirs traditionnelsde notre pays? Ne sommes-nous pas les protecteurs nés des intérêts catholiques, depuis l’Orient, où d’anciens traités ont placé sous notre sauvegarde les populations chrétiennes, jusqu’à Rome, où l’épée de nos rois a fondé et maintenu depuis onze siècles le domaine temporel de la papauté? On avait peur de la Chambre : sans doute elle était ou semblait être en bostilité naturelle avec le nouveau pouvoir exécutif; mais son mandat touchait à son ferme, et le pays le lui signifiait chaque jour avec humeur. Puis, que pouvait espérer le ministère d’une politique de déguisement et de moyen terme devant une .Vssemblée qui suspectait scs intentions? La grande franchise et le grand courage eussent été en ce moment la grande habileté.

Ces prévisions ne tardèrent pas à recevoir un commencement de justification. Le voyage à Paris et lesdémarcbes de l’abbé Gioberti ne pouvaient rester sans retentissement dans le monde politique. Le 20 février, M. Ledru- Rolliii vint déchirer tous les voiles à la tribune. On avait renoncé, disait-il, à l’intervention de compte à demi avec l’Autriche, parce qu’on a compris que ce serait mettre l’indignation dans tous les cœurs et les armes dans toutes les mains. Mais c’était pour imaginer une intervention indirecte, inavouée, honteuse, par le Piémont, en famille.

HISTOIRE

entre Italiens. Le prétexte serait la lutte du parti qui veut la confédération monarchique contre celui qui veut l unité par la république ; le but, la restauration du Pape. Les escadres de la France et de l’.\ngleterre croiseraient devant Civita-Vecchia et Gênes pour observer, contenir, réprimer au besoin les mouvements des populations, en tout cas pour donner l’appui moral de leur drapeau à l’entreprise des Piémontais. Et l’orateur de la Montagne sommait le gouvernement de désavouer devant l’Assemblée un projet qui déshonorerait la Pépublique.

En quelques paroles hautaines et habiles, M. Drouin de Lhuys refusa de répondre à une interpellation si catégorique. « Le but à attêindre, le résultat que nous poursuivons tous, dit-il, c’est le rétablissement de la paix et de l’ordre dans le sein de la religion catholique par le rétablissement de la paix et de l’ordre dans les États romains. Par quels moyens?... L’Assemblée me permettra de n’en rien dire. » C'était reconnaître, comme se hâta de conclure M. Ledru-Rollin, que le plan de laisser restaurer le Pape par le Piémont était à cette date pleinement accepté par le président et par la majorité de son conseil. Mais n’étaitcc pas avouer en môme temps que ce projet ne semblait pas plus commode à défendre devant la Chambre que le projet plus honorable et cependant plus redouté de la restauration du Pape par nos propres armes?

Cette discussion j qui se termina par l’ordre du jour pur et simple, se recommande par un acte d’impartialité courageuse et par un discours sobre de développements oratoires, mais vigoureux de raisonnement. L’acte fut de

M. Coqucrel, pasteur protestant, qui, plus liàrdi que le ministère, osa dire en propres termes ; « Je déclare que, ' dans ma pensée, au point de vue de la morale et de la politique, si la République française rétablit le Pape à Rome, elle fera très-bien ‘ ! » Le discours fut de M. Aylies : en quelques phrases d’une gravité et d’une concision judiciaires, le savant magistrat rappela que la vraiequestioii était de savoir, non pas si les Romains avaient le droit de proclamer telle ou telle forme de gouvernement, mais s'il peut nous être indifférent que le pouvoir qui régit la catholicité ait une situation tixe et déterminée ou précaire et nomade. L&s ennemis du Pape eux-mèmes, qui ont prononcé sa déchéance comme souverain temporel, ont tenu à dire dans le môme acte que l’indépendance devait lui être assurée comme souverain spirituel*. Or le gouvernement de Rome peut-il être seul juge, juge en dernier ressort de celte première condition d’existence d'un pouvoir qui intéresse toute la catholicité? Suffît-il que le Saint-Père soit indépendant aux yeux des Romains?

Le monde catholique n’a-t-il pas droit de s’inquiéter des garanties et de la réalité de cette indépendance, de veiller à son maintien ou à son rétablissement? Mais comment y veiller, comment y pourvoir chez les autres? Évidemment en affirmant sans hésiter son droit d’intervention, en agissant par les voies diplomatiques, en ter-

‘ Moniteur du 21 février 1849.

* Premier décret de la Constituante romaine : Art. 1", La papauté est diichiie en fait et en droit du pouvoir temporel des Etats romains.

■Vrt. 2. Le Pontife romain aura toutes les garanties nécessaires à son indépendance dans l'exercice de son pouvoir spirituel

IIISTÜIRK

minant d’autorité, si besoin est, les démêlés entre le Pape et son peuple, el si le gouvernement français ne s'ôtait pas réservé dans ce but la plus complète liberté d'action, il aurait manqué â un devoir essentiel.

Ap rés de telles manifestations, sympathiquement accueillies par l’Assemblée, il n’y avait plus, ce semble, pour le gouvernement, qu’à venir déclarer que la France catholique et libérale ne chargeait personne du soin d’agir à sa place en Italie, et qu’elle considérait dés ce jour comme son affaire propre de restaurer le Pape et de rétablir l’accord entre les Romains et celui que M. Coquerel avait appelé, aux applaudissements de la majorité, le premier ami des libertés italiennes. Mais on ne devait avoir ce courage qu'après la chose faite.

On craignait alors cet aveu comme un défi aux passions révolutionnaires. On ne voyait pas qu'en dissimulant à la tribune ce qui se disait dans toutes les conversations, on encourrait la plus dangereuse des responsabilités devant l’opinion de la France, celle de mettre l’apparence du mensonge sur les lèvres ou dans les actes du pouvoir.

Déjà l’occasion de parler avait été manquée le 8 janvier précédent, lorsque le ministère s’était vu interpellé à l’occasion de quelques mots adressés une semaine avant par le président de la République au nonce du Pape. Dix ans jour pour jour avant cette réception du premier de l’an où M. de lUibner reçut en étrennes l’annonce de la pro- ' chaîne guerre d’Italie, Louis-Napoléon, s’approchant du prélat qui lui présentait le corps diplomatique, lui exprima l’espérance de voir le Sainl-Pére bientôt rétabli

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DK L’KXI’KDITION DE liO.ME EN 1849. 127

dans ses Étals‘. C’était en effet une résolution arrêtée dans les conseils de l’Europe, et le prince-président comptait à œ moment que le Piémont serait chargé de l’exécuter. La Montagne salua par des huées cette révélation des désirs secrets du gouvernement français; mais il lui fut répondu très-nettement que ce désir était celui de tous les honnêtes gens. Malheureusement, aucune déclaration du ministère ne vint traduire en acte politique les applaudissiMuents de la majorité.

Deux mois après, le 8 mars, M. Ledru-Rollin montrant du geste les envoyés de la République romaine présents à la séance : « Vous avez là, s’écria-t-il, les amhassadeurs d'une République que vous refusez de reconnaître, que vous refusez de défendre contre les puissances absolutistes! ... Que dis-je? Vous n'avez pas même voulu les recevoir. Vous les renvoyez à Rome et vous gardez le nonce, l'ambassadeur deGaëte! Pour vous, le souverain, ce n’est pas le peuple de Rome, c’est le Pape fugitif et légalement déchu. Nier aux Romains le droit de chasser leur prince temporel, c’est nier à la France le ilroit qu’elle a eu de chasser Louis-Philippe!... Faites place à M. Guizot !... » La discussion engagée de ce train aboutit à la présentation de deux ordres du jour. L’un demandant que le gouvernement fit respecter le droit qui appartient à chaque peuple de régler seul ses affaires intérieures, c’était la harangue de M. Ledru-Rollin, c’est-à-

' < I.e reprjscnUant de la cour de Borne, ajoute le compte rendu officiel, a accueilli ce tobci avec un vif attendrissement. > iHonileur du 2 janvier 1849.)

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dire la guerre un contre tous pour soutenir la République romaine. Le second, rédigé par M. Jules Favre et allant au même but par un chemin couvert, parlait d'assurer au moyen de négociations l’indépendance spirituelle du Saint-Pére, tout en restant fidèle au respect des nationalités. L’Assemblée écarla impitoyablement ces deux rédactions, et, comme elle l’avait fait déjà le 8 janvier et le 20 février, donna carte blanche au gouvei nement par l’ordre du jour pur et simple *. Pourquoi fallait-il que celui-ci n’eût pris part au débat que pour affirmer qu’il n’avait rien à dire?

Les chefs de la Révolution romaine ne donnaient point l’exemple de si timides réticences. Ils voulaient l’aboli' tion du pouvoir temporel, ils l’avaient décrétée en toutes lettres; ils voulaient la république, ils l’avaient proclamée. Le 8 février, après une messe du Saint-Esprit chantée à l’église d’Ara Cœli, la constituante s’était réunie dans ce même palais de la chancellerie où avait siégé la Chambre précédente. A peine était-elle installée, et comme on procédait à la vérification des pouvoirs, une voix s’écria : « A quoi bon ce partage inutile? Vive la République! » C’était un Niçard exilé de 1835, qui, revenu d’Amérique l’été précédent, avait fait en Lombardie la guerre de partisan contre l’Autriche. Les volontaires l’appelaient déjà le général Garibaldi. Mais les habiles objectèrent que ce serait manquer de respect à la République que de l’acclamer, comme l’avaient fait

* Voté par 438 roix contre 341 .

les constituants français, sans la discuter ; et la série des discours commença. On savait qu’un semblant d’opposition devait être tenté, et l’on jugeait plus expédient de lui permettre de montrer son impuissance que de l’étouffer. Les constitutionnels essayèrent en effet de retenir le pays sur la pente où ils l’avaient eux-mêmes poussé. Mamiani notamment n’eut pas de peine à établir que, par cette rupture définitive avec la Papauté, on appelait sur l’État romain les armes de l’étranger. Or, ni le Piémont monarchique, ni la Toscane si peu militaire, ni Naples ennemie, ni la France trop occupée à rasseoir l’ordre chez elle, ne pourrait être d’aucun secoui’s à la nouvelle république. On lui répondit que la démocratique Gênes saurait bien forcer Turin à marcher, que Naples serait tenue en échec par la Sicile, que les républicains de France avaient juré de couvrir Paris de barricades plutôt que de laisser périr la République romaine, et qu’en tout cas les armées de l’Europe absolutiste viendraient se briser comme des vagues au pied du Capitole. Faremmo da noi ! s’exclamat-on comme Charles-Albert, et, après quinze heures de déclamations, le séance finit par où Garibaldi aurait voulu avec raison la voir débuter. 145 députés contre 11 votèrent la République. Le lendemain, la proclamation solennelle eut lieu sur la place du Capitole, théâtre habituel de ces parades historiques et qui en avait vu, juste cinquante ans avant, une dernière représentation par le général Rerthier.

On agissait plus sérieusement'à Gaële. Le 14 février, le Saint-Père dénonçait au monde la nullité de laRépublique

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romaine et protestait devant le corps diplomatique contre lin vote qui se présentait, disait-il, avec les caractères multiples de l’injustice, de l’ingratitude, de la folie et de l’impiété. « Vous fûtes témoins, ajoutait Pie IX, des événements à jamais déplorables des journées des 1 û et 1 6 novembre dernier et avec nous vous les avez déplorés et condamnés. Vous avez fortifié notre esprit dans ces jours funestes, vous nous avez suivi sur cette terre où nous a guidé la main de Dieu, qui élève et abaisse, mais n’abandonne jamais l’homme qui se contie en lui ; en ce moment encore vous nous entourez d’une noble assistance ; c’est pourquoi nous nous tournons vers vous afin que vous vouliez bien redire nos sentiments et nos protestations à vos cours et à vos gouvernements. »

Trois jours après, le cardinal Antonelli exposait dans nue note aux puissances qui rappelait la série des faits d'où était sortie la situation présente, que le Saint-Père, ayant épuisé tous les moyens en son pouvoir pour soustraire ses fidèles sujets à une domination tyrannique et pour rentrer lui-même dans la pleine souveraineté qui appartient au chef de l'Église, remettait sa cause à l’intervention morale de tous les gouvernements. « Et puisque l’Autriche, la France, l’Espagne et le royaume des Deux-Siciles, concluait la note, se trouvent par leur position géographique en situation de pouvoir promptement concourir par leurs armes à rétablir dans les domaines du Saint-Siège l’ordre troublé par une horde de sectaires, le Saint-Père, se fiant à l’intérêt religieux de res puissances, filles de l’Église, demande avec une entière

.nssvirance, leur intervention armée pour délivrer principalement l'État du Saint-Siège de la faction des misérables qui y exercent par toutes sortes de crimes le plus atroce despotisme'. »

Ainsi l’Europe, prévenue une première fois le i dé- ( embre par le Saint-Père, était solennellement mise en demeure d’agir pour restituer aux États romains et à l'Église l’ordre et la paix troublés par la révolution. Déjà depuis plusieurs mois l’Espagne, à qui reste l’bonneur [• de celle initiative, avait proposé un congrès « pour amener au plus tôt une réconciliation entre Pie IX et ses sujets, afin que le Pape pût rentrer dans le libre exercice <le tous ses droits temporels et jouir de l’indépendance nécessaire pour le gouvernement de l'Eglise*. » Dieu que cet appel du cabinet de Madrid ne fût adressé qu'à la France, l’Autriche, la Bavière, le Portugal, le Piémont, .\aples et la Toscane, c’est-à-dire, aux seuls gouvernements catholiques, les autres ne se crurent pas dispensés <l'y répondre, tant était vif encore, à celte époque, le sentiment de la solidarité de l’ordre entre les monarchies! « Les affaires de Rome, écrivait M. de Nesselrodc, mettent dans une grave appréhension le gouvernement lie Sa Majesté l’empereur des Russies, et l’on se tromperait lieaucoup en supposant que nous prenons une liai t moins vive que les gouvernements catholiques à la situation de Sa Sainteté le Pape Pie IX. 11 est hors de

' Noie «le s. Ém. le cardinal Anlonclli, pro-secrétairc d’Étal, an lorps diplomatique. (18 février 1840.)

^ Dépéclic de M. l’edro de Pidal, du 21 décembre 1848,

doute que le Saint-Père trouvera dans l’empereur un aide loyal pour le rétablir dans son pouvoir temporel et spirituel, et que le gouvernement russe s’associera d’autant plus francliement à toutes les mesures tendant à ce but, qu’il ne nourrit envers la cour de Rome aucun sentiment de rivalité religieuse. » bord Palmerston luiinème se sentait entraîné à déclarer que la Grande-Bre- I tagne, comptant plusieurs millions de sujets catholiques, devait désirer, quoique soustraite à l’obédience de Rome, que le Pontife fût replacé au plus tôt dans une situation temporelle qui lui permît d’exercer en toute indépendance les fonctions de sa souveraineté spirituelle*. En même temps, la France envoyait à Gaëte M. de la Tour d’Auvergne chargé d’aplanir les voies à la solution piéniontaise que le Président de la république s’efforçait toujours de favoriser, et de prévenir le Pape contre l’intervention autrichienne, dont nous nous montrions justement alarmés. Quant au Piémont, il échangeait des notes aigres-douces avec l’Espagne et persistait à vouloir traiter seul, et comme ses affaires propres, les affaires de l’Italie et de la catholicité. C’est cette prétention maintenue avec une hauteur arrogante par l’abbé 4- Gioberti et aggravée par l’imminence chaque jour plus ' inévitable d’une rupture entre la Sardaigne et l’Autriche, qui n’avait pas permis au Saint-Pére de comprendre la monarchie subalpine parmi les puissances auxquelles il demandait secours.

' Curreitpmidence respecling the affarij ofUaly, 0 mars 1810.

Tout semblait d’ailleurs sc précipiter vers les calastrophes où devaient s’engloutir tant de nobles espérances avec tant de perfides ambitions. A mesure que l’Europe, un instant menacée, resserrait les liens de l’ordre entre ses États, Tltalie, de plus en plus livrée à l’anarchie, déchirait son sein de ses propres mains, tout en provoquant follement l’étranger. Au moment où la cause de la révolution européenne deshonorée par le crime, des barricades de Paris aux barricades de Vienne, suscitait contre elle la ligue des gouvernements et des peuples, les patriotes de la péninsule s’obstinaient à laisser le drapeau de la nationalité italienne sur ce navire en perdition. On étaiten 1849, en pleine réaction des intérêts conservateurs contre les passions démagogiques, et les chefs du mouvement voulaient refaire pour l’Italie seule la situation du printemps de 1848! A Turin, l'indiscrète divulgation des plans de restauration toscane et romaine rêvés par Gioberti avait suffi pour changer en exécration la popularité de l’auteur du Primato. Ceux qui l’avaient remplacé au pouvoir étaient destinés à conduire jusqu’à Novare ce malheureux roi et ce plus malheureux pays. Florence venait de pousser à bout son débonnaire souverain, qui, de concession en concession, en avait été réduit à résister en face à l’anarchie ou à s’enfuir. Ne voyant aucun homme, aucune institution, aucune force debout dans son paisible royaume, dont la turbulente Livourne était devenue la capitale, le grand duc s’était sauvé à Gaëte auprès de Pie IX. Son ministère démocratique, après avoir déploré hypocritement.

134 IIISTOinE DE E’EXI’ÉDITION DE ROME EN 1849. comme celui de Rome, le sort d’un pays abantloniié par son souverain, s’était hâté de se constituer en dictature provisoire, et son premier acte avait été de s’unir à la République romaine.

Celle-ci, obéissant aussi à l’impitoyable logique des révolutions, avait rendu dès les premières séances de sa constituante un décret ainsi conçu ; « L’illustre Joseph Mazzini, cbampiou très-ardent de la liberté italienne, est admis au litre de citoyen dans notre glorieuse République » (Jue cet acte, disait quelques joui's après le président Galetti au vieux conspirateur qui venait d’èlrc nommé député, soit pour vous, .illustre Italien, iiii témoignage de l’amour que nous vous portons et de l’estime que fait de vous le peuple qui a été le premier à proclamer et à coiisliluer en Italie le gouvernement républicain, pour lequel vous avez combattu toute votiv vie !

Ainsi les mêmes hommes qui trouvaient le gouvernement du Chef de l'Lglise indigne de la grandeur de Rome, ne craignaient pas d’humilier la ville éternelle aux pieds du pontife des sociétés secrétes. Désormais riiomme de la Révolution romaine était trouvé, et la France reconnaissait, pour l’avoir vaincu chez elle, l’ennemi qu’elle allait chercher en Italie.

* Séaiue do la constituante romaine du 12 l'ôriici'.

- Moins de trois ans avant, le münie Galetti, amnistié jur Pie IX, était venu s'agenouiller au |iied de ce trône qu'il devait renverser et avait dit: a Saint Père, je vous ap|>oi le celle tête que vous avez s-auvée; elle est à vous .à la vie. à la mort! »

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